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Gaston Maugras, les Comédiens hors la loi, p

d82 LA BASTILLE DES COMÉDIENS

conduits au For TEveque, le 19 février 1751 pour avoir, sans prévenir, manqué une représentation, ce qui occasionna, dit l'exempt Saint-Marc, « beaucoup de dérangement dans le spectacle ». Les écrous furent levés après quatre jours ^

Ce n'est que le 2S juin 1751 que le commissaire Dupuis se rendit au For l'Evêque, pour y « recommander » d'ordre du roi, c'est-à-dire incarcérer en vertu d'une lettre de cachet, Jean Visenlini dit Thomassin, fils de feu Arlequin, comédien de la troupe italienne. Sur injonction du duc de Gesvres, premier gentilhomme de la Chambre, l'acteur était venu de lui-même se constituei* prisonnier, le 28 du même mois. Le 30 juin, le duc de Gesvres le fait sortir. Tout est décidé d' (( ordrd du roi ». Pour la régularité, le lieutenant de police, berryer, demande au comte d'Argenson. ministre de la Guerre avec le département de Paris, les « ordres en forme » ; mais quand celui-ci les contresigne pour l'écrou, Visentini était déjà en liberté^. Le motif de la détention avait été une que-

L Bibl. de r Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11759, f. 372-'i'7 •J. in:!., ii!S. ll'CS, r. 192.

relie de ménage entre Thomassin et sa femme, un peu trop montée de ton, sur le théâtre même, au cours d'une représentation. Les spectateurs avaient entendu tout à coup un « bruit dans la coulisse » que n'indiquait pas le texte de l'auteur et qui n'avait pas laissé de produire la plus grande stupéfaction.

Saulnier, danseur à l'Opéra, avait souffleté des machinistes, et comme la sentinelle de garde s'approchait pour le calmer :

— Mêlez-vous de vos affaires, je ne parle pas à un drôle comme vous!

Il fut conduit au For l'Evêque, le 5 octobre 1751, et il avait été décidé que la punition serait sévère, de longue durée. Il se produisit une fois de plus ce que nous voyons se renouveler en semblable circonstance: réclamé par le directeur de l'Opéra, qui avait besoin de lui, Saulnier fut mis en liberté ^

L'affaire Paran montre l'importance que les bons acteurs avaient acquise. Princes, ministres, ambas-

1. Blbl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11765, f. 98.

sadeurs, sont en émoi pour le départ de l'un d'eux.

La paix d'Aix-la-Chapelle avait remis la couronne d'Autriche en possession des provinces belges. Le duc Charles de Lorraine en était gouverneur. Le 21 juin 1749, il contresignait une ordonnance par laquelle l'exploitation du grand théâtre de Bruxelles était confiée aux soins des ducs d'Aremberg et d'Ursel, et du marquis de Deynze. Ceux-ci, après quelques essais malheureux, en vinrent à concéder le privilège du théâtre à deux artistes français, les époux Durancy, qui jouissaient à cette date, la femme surtout, d'une brillante réputation. Françoise- Antoinette d'Arimath, après un début très remarqué à la Comédie-Française, était entrée à FOpéra-Comique de la foire Saint-Laurent, où divers rôles, créés dans les pièces de Panart et de Favart, lui avaient valu de grands applaudissements. Malheureusement pour la gracieuse artiste, se levait dans ce moment, l'étoile radieuse de M""^ Favart. M'^^ d'Arimath épousa à cette époque Jean-François de Fieuzac-Durancy, qui tenait les premiers comiques au Théâtre français. Il rejoignit sa femme dans la troupe de Favart. En 1752, ils acceptèrent tous deux la direction du théâtre de Bruxelles.

M de Lesseps, représentant du roi de France dans les Pays-Bas autrichiens, écrivait le 25 juillet 1752 au lieutenant de police, Berryer:

LE FOK L ÉVÈC'LE 185

Je ne puis refuser au sieur Durancy, directeur de la troupe des comédiens qui est ici aux ordres du prince Charles, de vous faire part des représentations qu'il m'a faites. Le nommé Paran, qui s'était engagé dans cette troupe pour un an, et qui avait touché 17 louis d'avance, s'est évadé pour aller à Paris, où Ton assure qu'il Joue dans i'Opéra-Gomique de la foire Saint-Laurent. Cette évasion met la troupe hors d'état de donner des pièces, où cet acteur était nécessaire, et le directeur dans la nécessité de faire venir à grand frais un sujet pour le remplacer. La protection, que des personnes distinguées de ce pays-ci accordent à cette troupe, m'engage à vous supplier d'employer les moyens que vous jugerez les plus convenables pour faire revenir le nommé Paran, ou l'obliger à rembourser du moins les avances qu'on lui a faites et à payer le dédit qui suppléera aux frais de l'acteur que l'on fera venir en sa place.

Paran, de qui il est ici question, avait été camarade de Durancy sous la direction de Favart. Il excellait dans les parades au théâtre de ia foire. Son engagement avait été passé à Amsterdam, le 19 août 1751, entre lui, d'une part, et, de l'autre, J.-Fr. Durancy et Françoise-Antoinette d'Arimath son épouse, « sous l'autorité et par ordre de S. A. M^"^ le prince d'Aremberg ». Paran s'engageait, pour la comédie de la cour à Bruxelles, à jouer dans l'Opéra comique les rôles de Rebours^

1. Plus haut il a été question de Rebours, mis au For l'Evoque le 30 septembre 1143. Sur les rôles qu'il jouait, voir le Dictionnaire clea Thédlrts, 1, 111, 208, 31o, 38U ; H, 210, 547.

en tous genres, ses rôles originaux et ceux qu'il avait joués à Paris. Il engageait aussi Louise Paran sa femme pour figurer dans les ballets, le tout pour un « loyer » annuel de 100 louis argent de France. Le dédit était fixé à 1.000 livres.

Apprenant qu'il s'agissait de lui enlever son acteur, Monnet 1, directeur de l'Opéra-Gomique à la foire Saint-Laurent, réclama à son tour. Il mit dans ses intérêts Tinspecteur d'Hémery, chargé d' « enquérir ». Sans Paran, l'Opéra-Comique ne pouvait soutenir son spectacle. Il y était une basse-taille indispensable. Si bien que l'affaire traîna en longueur. Le 19 septembre, M. de Lesseps, ministre de France à Bruxelles, écrit à nouveau au lieutenant de police. Le prince Charles avait montré le plus vif plaisir en apprenant que Paran allait être ramené. (( On attendait avec une impatience singulière l'effet de vos ordres, mais on apprend avec peine que Paran continue à jouer à l'Opéra-Comique comme s'il était libéré de tout autre engagement. » M. de Lesseps termine dans les termes les plus pressants : (( Je suis aujourd'hui dans le cas de vous demander personnellement ce que je ne vous avais demandé ci-devant qu'aux vœux de la cour de Bruxelles. » Le trait final est d'une habileté diplo-

1. Sur Monnet, le réorganisateur de rOpéra-Gomique, voif C.harles Malherbe et Albert Soubies, Précis de l'histoire de VOpéra- Comique^ p. 17 et suiv.

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matique : « Je sais que la cour de Bruxelles est touchée surtout, qu'après les ordres que vous lui aviez fait donner (à Paran), il n'ait pas seulement écrit au directeur pour s'expliquer sur un dédit qui, aujourd'hui, ne serait pas assez satisfaisant. » Piqué au vif, pressé dans ses retranchements, Berryer ne put que faire conduire Paran au For l'Évêque, où l'inspecteur d'Hémery Técroua le 22 octobre 1752. De sa prison, l'acteur écrit, le 7 novembre, au lieutenant de police une lettre suggestive. « L'on m'assura hier que la femme de ce dii^ecteur — Françoise-Antoinette d'Arimath, de qui il a été question plus haut — avait écrit pour qu'on me renvoyât à Bruxelles poings et pieds liés. Je ne serais pas étonné qu'elle portât la vengeance jusqu'à cet excès. Lorsque l'amitié chez une femme se tourne en haine, elle est capable de tout. » Paran termine brillamment :

Comme j'ai le bonheur d'être sous les lois de mon prince et d'un magistrat aussi éclairé que vous Tètes, Monseigneur, je n'appréhende rien de ces violences. J"ose même espérer que vous voudrez bien avoir égard au tort que me ferait une plus longue détention, et que, touché de ma situation, vous vous servirez de votre autorité pour me mettre en liberté.

A Bruxelles, Paran avait un protecteur, c'était sa femme qui « figurait dans les ballets». Tandis que M""* Durancy, directrice du Théâtre de Bruxelles,

voulait qu'on ramenât Paran pieds et poings liés ; ]y|me Paran, en compagnie de M. Durancy, couraient se jeter aux pieds du prince Charles, qui se laissa fléchir. 11 consentit à la liherté du fugitif et à ce qu'il jouât à l'Opéra-Gomique de Paris.

Le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, avait dû se mêler de ces négociations qui avaient pris une importance inattendue. Etl'Académie française, en la personne du savant Foncemagne, était intervenue de son côté. La dernière lettre du dossier est adressée par M. de Lesseps au lieutenant de police :

M. le comte d'Argenson m'a informé des ordres qu'il avoit expédiés pour faire mettre le nommé Paran en liberté et m'a chargé en même temps de réitérer, au prince Charles, les assurances que je lui avais données de l'attention de notre cour pour tout ce qui pouvait l'intéresser. Je m'en suis acquitté et j'en ai rendu compte au ministre. Ainsi, Monsieur, c'est une affaire finie '.

Le 29 juillet, Morissot, acteur de l'Opéra-Comique,: joue ses rôles dans le Monde renversé et dans la Coupe enchantée^ étant ivre à tomber. 11 scandalise le public « par des postures indécentes ». Dans les

1. Dibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11797, f. 97-128. — Paul d'Estrée, Diplomates et cabotins, dans le Ménestrel, 1895.

LE FOR l'ÉVÊQUE 189

coulisse il crie à tiie-tete, et, à la sentinelle de service qui veut le faire taire :

— Taisez-vous vous-même, ou je vous f... des coups de pied dans le ventre !

Le commissaire Grimperel le mena au For rÉveque, où il demeura jusqu'au 4 août K

On a vu, par l'affaire Veronèse et l'affaire Dévisse, le soin que prenait le Gouvernement du roi à conserver à la scène française les artistes que voulaient lui enlever les pays étrangers. Le 11 septembre 1754, M. de Rochebaron, commandant pour le roi la place de Lyon, mandait au lieutenant de police qu'une danseuse, engagée au théâtre de la ville, venait de quitter brusquement, ayant signé un contrat pour rAngleterre. La ((directrice » suppliait que la demoiselle Jansolin fût arrêtée, au moins pour l'exemple, car, dans le moment, on tâchait de « débaucher beaucoup de sujets pour les cours étrangères ». M. de Rochebaron joignait le signalement de la fugitive. (( La demoiselle Jansolin, fille d'environ vingt-six ou vingt-sept ans, fort puissante et robuste, les jambes grosses, le teint basané, l'œil noir et assez

•2. Uibl.de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11836, f. 238-41.

grand, les lèvres grosses, les dents blanches et larges et en général la figure bornasse, est partie à franc étrier, par la route de Moulins, en bomme vêtu de vert, portant un couteau de cbasse, sous le nom de M. Olivier. »

Isabelle Jansolin fut arrêtée à Paris cbez la demoiselle Gapdeville, danseuse, qui avait, elle aussi, un engagement pour l'Angleterre. Elle fut écrouée au For rÉveque, le 15 septembre 1754, puis retirée de cette prison pour être transférée dans celle de l'arcbevêcbé de Lyon, à la demande du prévôt des marchands de ladite ville, le 1" octobre suivant. En date du 4 octobre, M. de Rochebaron écrivait au lieutenant de police : « Recevez mes très humbles remerciements de la bonté que vous avez eue de faire arrêter cette fille. Il y avait trois autres sujets du spectacle prêts à partir, qui avaient reçu 60 louis pour leur voyage, qu ils ont renvoyés dès qu'ils ont appris que la Jansolin était arrêtée K »

La première détention de Le Kain — qui devait être mis au For l'Evêque trois fois — se place

1. Bibl. de V Arsenal, Arch. de la Bastille, ms. 11866 f. 200-6.

en 1756. Il s'y rendit le l"" juin. Le concierge avait ordre de le laisser sortir toutes les fois que le service l'exigerait. Le 4 juin, MM. les ducs de Gcsvrcs et de Fleury, gentilshommes de la Chambre, représentèrent au lieutenant de police, que les meilleures chambres de la prison se trouvant h ce moment occupées. Le Kain avait été mis dans une espèce de cachot qui ne pouvait lui convenir. L'artiste fut transféré à l'i^bbaye, où il devait être plus à son aise, «et par là même mieux en état de servir le public». Ravaisson, qui a publié, d'après les archives de la Bastille, les documents relatifs à cette première détention de rillustre comédien, ajoute : « Nous n'avons pas pu découvrir ce qui donna lieu à cet emprisonnement ^ » Le Kain en parle dans une lettre au maréchal de Duras insérée dans ses Mémoires : « J'adoptai le parti de l'indépendance en 1755. Mon voyage à Bayreuth apporta de l'ordre dans mes affaires; mais aux dépens de ma liberté dont je fus privé pendant vingt et un jours 2. » Un séjour bien rétribué, mais non autorisé par MM. les gentilshommes de la Chambre, à la cour du margrave, fut la cause de cette première détention^.

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