Grande Encyclopédie, art. Beaumarchais
s'élonnc de ce qu'on n'eût pas mis Beaumarchais au For TEveque ou à Vincennes, au lieu de Je placer dans une maison de correction : depuis deux ans le For FEveque était détruit, et la prison de Vincennes venait dètre supprimée.
On observera que les gens de lettres, aussi bien que les comédiens, eussent été mal venus à se plaindre sous Fancien régime des rigueurs que l'on pouvait exercer contre eux, car personne ne se montrait plus empressé qu'eux-mêmes à solliciter ordres d'écrou et lettres de cachet contre des rivaux, des adversaires, des critiques. Parmi ces solliciteurs d'emprisonnements, Voltaire et Beaumarchais sont entre les plus actifs ^ Et c'est à Voltaire que la palme revient sans conteste. Cet éloquent apôtre de la liberté passa son existence à chercher les moyens de faire incarcérer tous ceux de qui il croyait avoir à se plaindre : des rivaux comme La Beaumelle, des critiques comme Roy et Fréron, des libraires comme Barois et Didot, de simples copistes, jusqu'à de pauvres colporteurs, et à une femme, Sébastienne de Travers, marchande d'aba-
\. Voyez Voltaire, Beaumarchais et les lettres de cachet (extrait de la Nouvelle Revue rétrospective du 10 septembre 189G).
tits, parce qu'il était son locataire et avait des difficultés avec elle. Pour faire emprisonner cette malheureuse, Voltaire allègue, dans un placet, qu'il a rédigé de sa propre main, qu'elle jure le saint nom de Dieu^
((. J'étais passé ici ce matin, écrit Du Tillet de Pannes au lieutenant de police Hérault, pour avoir le plaisir de vous voir. J'avais une recommandation à vous faire pour un nommé Didot, libraire, que vous avez fait mettre au For l'Evoque. Il le méritait sûrement puisque vous l'avez fait. L'auteur de sa détention est Voltaire. Vous le connaissez mieux que moi : aussi je ne vous en parlerai point. Je n'ai point à justifier Didot devant vous, n'étant instruit que par les larmes d'une nombreuse famille 2. »
Désire-t-on un modèle des requêtes que le grand écrivain adressait en ces circonstances au lieutenant de police, dispensateur des « ordres du roi»?
1744, 31 août.
En arrivant à Paris, j'allai d'abord chez vous pour vous faire ma cour. Je m'y suis présenté depuis, pour vous demander justice au nom du sens commun, contre les ouvrages impertinents dont cette ville est inondée. Entre
1. Reproduit en fac-similé dans l'ouvrage intitulé : les Lettres de cachet ù Paris, Imprimerie nationale, 1903.
2. Ravaisson, Arcliives de la Bastille, XII, 227-28. — Le placet de Voltaire, qui fit incarcérer Didot, est également publié par Ravaisson.
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autres, il y en a un aussi insolent que ridicule et qui serait digne du plus profond mépris s'il n'était digne de punition. C'est une prétendue ode imprimée sous mon nom. J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint l'exemplaire que j'ai acheté aujourd'hui, à onze heures du matin, au café de Foy, du nommé Nicolas, en présence de son maître. Ce Nicolas est un garçon de café. Il tient ses exemplaires de la nommée Bienvenu, vendeuse de sottises imprimées, qui étale dans le Palais-Royal, au-dessous du café de Foy. J'ai parlé à la Bienvenu qui paraît savoir d'oii partent ces brochures. Elle en a reçu 25 samedi dernier. Je vous supplie de vouloir bien avoir la bonté d'interroger Bienvenu et Nicolas. Je n'ai point trouvé cet imprimé chez les autres libraires où j'ai été. Je suis persuadé que la Bienvenu vous mettra au fait. Je vous aurai une obligation de la justice que je vous demande instamment.
Cette veuve Bienvenu, libraire, était la mère d'une danseuse de l'Opéra de qui les charmes étaient alors très appréciés. Le lieutenant de police fit venir la bonne femme, et, conformément aux instructions de Voltaire, lui demanda de dénoncer l'auteur de l'ode incriminée. Voltaire ne semble pas avoir prévu que la veuve Bienvenu put être honnête l'emme et se refuser à se faire délatrice ; mais c'est ce qui advint. Et Marville, lieutenant de police, d'accord avec Voltaire, pour la punir de faire la mauvaise tête, l'envoya au For l'Évoque^. Le procureur général, Joly de Fleury, seconda les complaisances