N. II
duisirent entre les officiers municipaux et le capitaine de la Bastille. Nous l'avons dit plus haut, dès l'entreprise de la nouvelle fortification, le maintien d une porte de sortie de la forteresse sur les champs avait donné lieu à certaines difficultés. De part et d'autre, on avait évité d'avancer les vraies raisons, méfiance et jalousie, et de dire toute l'importance qu'on attachait réciproquement à ce que le Roi eût ou n'eût pas, grâce à la Bastille, la faculté d'entrer dans Paris et d'en sortir secrètement. En 1 559, on y mit moins de dissimulation, et dans les rr remontrances n que formula le capitaine de la Bastille, aussi bien que dans la réponse du bureau de la Ville, apparaissent clairement les deux tendances, et le conflit se pose nettement. Aussi, ces deux pièces, inconnues jusqu'ici(1', sont-elles d'un haut intérêt, non seulement pour l'histoire de la Bastille, mais encore pour celle de l'éternel débat entre les prérogatives de la royauté et les revendications de la Ville.
Le ton de ces remontrances n'en est pas la moindre curiosité; il est d'une rudesse extrême, nous dirions soldatesque, si le mot n'était pas ici presque un anachronisme, et l'on sent, à chaque ligne, que le lieutenant du gouverneur, fort de la cause qu'il défend et où il sait qu'il sera soutenu, n'éprouve aucune déférence pour les ofliciers municipaux, qu'il accuse de desservir les intérêts du roi. Même il termine le préambule de ses griefs par une allusion directe à la bravoure qu'il saurait montrer en cas d'attaque de la forteresse par les ennemis, et dont eux ne feraient peut-être pas preuve dans les mêmes conjonctures.
Le principal de ces griefs est que le bureau de la Ville a enfermé le château et son fossé du côté des champs, dans le périmètre du nouveau fossé, ce qui rend la défense et la surveillance de la place fort difficiles. Une porte, la fameuse porte, continue à donner accès au dehors par le grand fossé, et «ceux de la Ville n veulent la condamner; mais ce n'est cr licite ni raisonnable n, car, si le roi voulait envoyer craulcuns d'eux prisonniers céans, comme aultrefovs il a pieu au Boy en envoyer, ilz se pourraient prevalloir de la dicte porte, ou bien, pour aulcuns de leurs amys ou alliez y pourroient estre sans que y peusse remédier On voit que le capitaine prévoit sans embarras l'hypothèse où quelque échevin de la Ville pourrait être enfermé à la Bastille, et suppose en même temps que les amis du prisonnier recourraient à la ruse pour le délivrer. Cette porte , ajoute-t-il , est encore nécessaire au roi pour faire entrer ou sortir secrètement par là certains prisonniers. Il aurait dû ajouter que le roi lui-même peut avoir besoin de cette clef de la ville, car c'est là le point essentiel.
Les autres représentations ont trait aux travaux qui ne s'achèvent pas ou qui ont été faits imparfaitement, au mauvais écoulement des eaux du grand fossé dans le petit, au puits du château, qui est à sec, aux ouvertures restées béantes, par lesquelles on peut revenir parlementer la nuict aulx prisonniers t>. En terminant,
Pièces jvstiftcatices , n° IV.
lurniMtniE RATIOS AUB.
le capitaine offre de soumettre le différend au connétable, puis au roi, et à quoy Sa Majesté aura esgard, pour ne pouvoyr estre responsable que des choses qui seront en ma puissance, et non de celles qui seroyent soubz la main d'aultruy, et playra à Sa Majesté avoyr souvenance des previllèges, auctorité et pouvoir qu'il luy plaist de mettre à ces places roialles, et que nul n'a pouvoir commander que Sa Majesté*. Ces derniers mots sont, bien évidemment, une nouvelle allusion à l'ingérence du corps municipal dans ces travaux militaires.
Le prévôt des marchands fit transcrire sur le registre, à la suite de ce mémoire , la réponse qu'y faisait la Ville. Cette réponse est non moins vive que l'attaque. Elle rappelle d'abord que l'enclos de la Bastille est distinct des fossés delà ville, et que jamais, jusqu'ici, les capitaines du château ou leurs lieutenants n'ont rien entrepris pour modifier cette distinction; puis les officiers municipaux protestent avec roideur contre les insinuations du capitaine : «et, soubz correction, a tort le lieutenant de ladicte place de la Bastille de voulloyr faire entendre par son rescript cy dessus que le Boy se doibt plus fier en luy que ausdietz prevost des marchans et eschevins de ladicte Ville, car le dict seigneur sçait de combien l'ung luy est et importe plus que l'autre. . . v Puis, ils s'engagent à faire terminer aussi promptement que possible les travaux, la bonde pour l'eau du petit fossé, les casemates et montées des fossés, suivant les conventions prises avec l'ingénieur du roi.
jNous ne saurions dire, malheureusement, quelle suite eut cette acerbe discussion, et si même elle en eut une devant le roi; dans le registre auquel nous en avons emprunté le texte, se trouve, transcrit immédiatement après, un mandement du roi au bureau de la Ville lui enjoignant « d'achever et rendre parfait» sans retard le corps de garde de la Bastille, dont la construction a été commencée; mais il n'y est plus question de la porte des fossés. Sans doute, c'est la Ville qui dut finir par avoir gain de cause : du moins avons-nous la certitude que, dans les deux derniers siècles de son existence, la forteresse n'avait plus cette sortie sur les champs, dont la présence avait fait naître un si vif conflit.
La Bastille Les transformations des bâtiments de la Bastille furent de peu d'importance
i xviie siècle pendant le xvne siècle; non pas, sans doute, qu'on n'ait eu bien des fois à faire réparer çà et là quelque partie de l'édifice plus vite délabrée que les autres: un château vieux de trois cents ans, si bien construit qu'il soit, n'en subit pas moins l'outrage du temps, qu'il faut promptement réparer lorsque ce château est une prison; mais l'ensemble des constructions ne reçut que fort peu de modifications sérieuses. Notons, toutefois, ce que nous avons pu en apprendre.
Si l'on en croyait les élucubrations poétiques de Claude Le Petit, la Bastille,
HISTOIRE ET DESCRIPTION DES BÂTIMENTS. 19 au commencement du règne de Louis XIV, aurait eu un piteux aspect, La pièce mérite d'être citée, en dépit de la liberté du ton :
Que voy-je, dans ce marescage,
Digne de curiosité,
Se tenir sur sa gravité,
En citadelle de village?
A quoi sert ce vieux mur dans l'eau ?
Est-ce un aqueduc, un caveau?
Est-ce un réservoir de grenouilles ?
Si l'on ne me dit ce que c'est,
Je m'en vais tant chanter de pouilles ,
Que l'on m'en payera l'intérest.
C'est la Bastille, ce me semble; C'est elle-mesme, par ma foy !
Ventre-bleu, voilà bien de quoy Faire que tout le monde tremble !
Qu'a donc de si particulier Ce massonnage irrégulier ?
Est-ce une tour? En est-ce quatre?
Et qui seroit le cul foireux Qui n'eust la force de l'abatre D'une pétarade ou de deux?
Mais, ma Muse, admirons l'adresse De ce chasteau sans garnison; Il tasche à servir de prison, S'il ne sert pas de forteresse :
Sous ce règne, et dedans ce jour Pour se mettre bien à la cour, Faut jouer bien son personnage.
N'en parlons donc plus d'aujourd'huy :
S'il est sot, ceux qu'il tient en cage Sont encore plus sots que luy M.
Tout n'est pas vrai, tant s'en faut, dans ce grossier croquis, mais son hyperbole même prouve que, vers 1 656, époque où il fut tracé, la Bastille n'avait pas grand crédit dans l'opinion populaire. Elle montrait, sans doute, encore béantes, les plaies que lui avait faites, en i652 , le canon de Gondé. Les satiriques n'oubliaient pas non plus avec quelle aisance la Fronde s'en était emparée, quatre ans avant, en 16/18, et combien la royale forteresse y avait perdu de son prestige; il lui en restait assez, cependant, pour justifier les deux derniers vers, et celui qui les a écrits le sut peut-être, quelque lemps après, par une expérience personnelle : s'il
1 Paris ridicule et burlesque au xv 11' siècle , édition de P.-L. Jacob, 1859, in-12, p. 02-63.
n'est pas sûr qu'il ait été enfermé à la Bastille, il est certain qu'il fut jeté en prison, d'où il ne sortit que pour se voir pendre et brûler en Grève. La pièce qu'on vient de lire y avait certainement contribué, avec beaucoup d'autres plus irrévérencieuses encore.
C'est pendant le cours du xvuc siècle que le château eut sa nouvelle chapelle, dans la partie des bâtiments faisant face à la ville. Si l'on se reporte à la description que nous avons donnée de l'édifice pendant la domination anglaise, on verra qu'il y avait, dès lors, une chapelle située au troisième étage d'une tour regardant la campagne et qui, pour cette raison, garda, jusqu'à la fin, le nom de retour de la Chapellen. Dans cette tour fut renfermé, en 1602, le maréchal de Biron, ainsi qu'il résulte de la relation, qu'a publiée M. Bonnardot, de son supplice à la Bastille W; nous y lisons qu'il avait été mis dans la chambre des Saints (p. 1 1G), laquelle était à l'opposite de la chambre du concierge, du côté des champs (p. 12/1), et que le chancelier ordonna ce qu'on l'allast mener à la chapelle, qui est peu de degrez au-dessus de sa chambre n Ubid.).
Dans cette même et chapelle haute du château », Fouquet entendit, le 20 décembre 166^1, la lecture de l'arrêt qui le condamnait à une prison perpétuelle {2).
11 semble bien que, de cette dénomination de chapelle haute, on doive inférer l'existence d'une seconde chapelle dans les bâtiments de la Bastille; nous n'en avons toutefois la certitude qu'à dater de l'année 1691, par une mention du journal de Du Junca, lieutenant de roi, où il est question d'un prisonnier mis et à costé de la tour de la Liberté, au-dessus de la chapelle (3N.
11 convient de mentionner ici la concession qui fut faite, par lettres patentes de septembre 1 6 û 3 , au c uvent delà Visitation pour sa fondation, rue Saint-Antoine, à côté du château. Le roi permit aux religieuses de faire construire rr le long du mur bâti de neuf, sur la contrescarpe du fossé de notredit chasteau de la Bastille d un certain nombre de cr maisons d'une mesme simétrie, de trois toises de profondeur seulement n, dont la première, ou la dernière, comme on voudra, serait adossée au premier corps de garde. En échange, les Visitandines s'engageaient, entre autres obligations, à cr faire faire de neuf un portail de belles pierres de taille servant d'entrée et de décoration à notredit château de la Bastille, orné de colonnes et pillastres d'ordre d'architecture dorique, trophées d'artillerie et de guerre avec nos armes, ensemble une porte de menuiserie garnie de ses ferrures; et de rétablir la pierre arrachée en faisant lesdits bastimens ('>■>•>.
11 A la suite du volume intitulé Les rues et églises de Paris vers i5oo, etc. Paris, Willem, 1876, in-8\
(2) Ravaisson, Archives de la Bastille, II, 390; cf. Lettres de M"" de Sévigné , t. I, p. h 7 6-4 7 7 de l'édition Monmerqué.
(3> T. I, f 8, r°; cf. aux Arch. nal.. 0' 43, n° 3io, une lettre du to mars 169/1, dans laquelle est donne' l'ordre de faire faire les ornements nécessaires aux deux chapelles du château.
(4) Dans la Collection des documents inédits, t. I, en 1881 ; t. II, en 1887.
Nous allons retrouver tout à l'heure ce portail et ces maisons, plus souvent appelées échoppes, dont la possession engendra, par la suite, de singuliers conflits.
Les Comptes des bâtiments du Roi sous le règne de Louis XIV, publiés par M. J. Guiffrey W, font connaître certains travaux effectués à la Bastille dans la première partie de ce long règne: et d'abord, un payement deGyH livres a aux ouvriers qui ont basty une chambre sur le corps de garde du pavillon de la Bastille en l'année 1660 15 (I, a5 1); nous dirons plus tard ce qu'étaient ce corps de garde et ce pavillon; en 1 G6 6 , il fut dépensé 4,2 3ùn h sols, savoir : pour maçonnerie, 1 1 52tt 1 lis., pour charpcnterie, 1 545 livres; pour couverture, 8o3tt 4 s.; pour serrurerie, 295^ 6 s.; pour menuiserie, 438 livres (I, 76); en 1667, les réparations de maçonnerie s'élevèrent à i 6 1 oH 1 o s. (I, 1 91 ); en 1 67 1 , turent versées 3 7 5n 9 s. comme parfait payement de 3 , 3 7 5 tt 9 s., le premier acompte ayant été soldé en 1669 (I, 329 et 5oo-5o 1 ); en 1 696 , nouveau payement de i ,5 00 livres crpour réparation r>, et de 269/1^ 5 s. 2 d., d'autre part (I, 739 et 7/16); en 1677, 2,787^ i5 s. (I, 9 4 7 ) et en maçonnerie, 1,179 nvres complétant une dépense de 3,579 nvres (H* 91 )'■> 4,325tt 9 d. de maçonnerie, en 1682 (II, 171). Si l'on totalise ce qui a été ainsi dépensé en vingt-deux années, on atteindra une somme très élevée, surtout pour l'époque, et qui semble avoir été principalement affectée à des travaux de construction des corps de garde placés en dehors du château proprement dit.
A l'extrême fin du siècle, entre 1690 et 1697, nous avons plusieurs preuves qu'on travaillait encore à la Bastille : dans les doléances que le lieutenant Du Junca formule sur le fardeau de ses fonctions, il est question de travaux considérables qu'on fait au château depuis trois mois, et qui exigent de sa part un redoublement de surveillance^. Dans son registre^, le môme ofticier parle, à la date du 22 décembre 1700, d'un passage nouvellement ouvert entre l'Arsenal et la Bastille. Ce jour-là, dit-il, ce sur les dix heures du matin, M. de la Goste, prevost des armées du Roi, est venu, aiant amené et remis un prisonnier, qu'il a fait entrer par notre nouvelle porte qui nous donne la sortie et entrée à toute heure dans le jardin de l'arsenal, pour un plus grand secret n.
Dans une lettre du 10 juin 1C99, Pontchartrain, ministre de la maison du roi, autorise aussi certains travaux : tt Le Roy trouve bon qu'outre les dépenses que S. M. a réglées pour les réparations à faire à la Bastille, on y ajoute celles de quelques ajustemens que M. de Saint-Mars veut faire dans deux chambres de la Bastille pour les rendre plus sûres. Ainsy donnez ordre, s'il vous plaist, qu'on y travaille en travaillant aux autres réparations en quelques grilles et autres choses de cette nature qui sont de peu de dépense '3)v>.
Nous voici arrivés au xvilie siècle, dans l'examen rapide des transformations
U) Pièces justificatives, n" X. — (î) Mss. de l'Arsenal, I, f° 56 r". — (3) Arch. nat. , O' 43, f° 173 r°.
Dernier élut de la forteresse au xvni* siècle.
apportées par le temps aux bâtiments de la Bastille. Le château n'a plus que quatre-vingt-neuf ans à exister, mais, durant cette période de temps, les remaniements, aussi bien que les constructions nouvelles, y prennent tant d'importance qu'il vaut mieux renoncera les signaler dans l'ordre de leur apparition et, dès maintenant, tenter la description complète de la forteresse, telle qu'elle apparaissait à ses derniers jours. Supposons-nous donc revenus à cent dix ans en arrière et investis, grâce à un privilège infiniment rare alors, du droit de pénétrer partout, et jusque dans les plus mystérieuses parties de l'édifice.
A l'extrémité de la rue Saint-Antoine, à droite, après avoir dépassé le couvent delà Visitation, on trouvait l'entrée de la Bastille W. Bien de rébarbatif, ni qui annonçât le sombre accès d'une prison: un portail architectural, celui que les dames de la Visitation avaient fait construire en i6/i3, se présentait d'abord. D'après les estampes qui nous le montrent, il était dans le style de ces portes monumentales de la ville, qui ne furent détruites que peu d'années avant la Révolution, la porte Saint-Bernard ou la porte Saint -Antoine, par exemple. Au-dessus, une construction de la même époque, haute d'un étage et qui servait en même temps de musée d'armes anciennes et de magasin de fusils pour la garnison du château. Dans les derniers temps, ce magasin d'armes fut transformé en musée et devint assez comparable, toutes proportions gardées, à ce qu'est aujourd'hui notre musée d'artillerie. Les différents guides des étrangers ou des amateurs le mentionnent en cette qualité; mais, comme pour donner un regret, ils ajoutent que personne n'y est admis sans être muni d'une permission. Thiéry, dans son Guide, de 1787, dit'2' «qu'au milieu est une coulevrine à deux coups, que l'on prétend avoir été faite pour le Grand Dauphin; cette pièce est remarquable en ce que l'intérieur du canon est cannelé, et qu'elle se charge par la culasse. m Il existe plusieurs estampes représentant l'intérieur de ce curieux magasin d'armes -'. Le rez-de-chaussée de cette construction était percé d'une baie, formant passage voûté, dans l'encadrement duquel une grille^ était ouverte à tout venant, dès 5 heures du matin, pour ne se fermer, suivant les saisons, qu'à 9 ou 10 heures du soir. Sous la voûte, s'ouvrait une salle située au rez-dechaussée du magasin d'armes; elle était affectée au corps de garde de la grille, dont nous publions le règlement aux Pièces justificatives (4).
Après avoir franchi le passage, on se trouvait dans la première cour, appelée
(1) On a dit plus haut (p. 7, note 2) que celte, entrée correspond à l'emplacement de la maison portant le numéro 232 de la rue Saint-Antoine.
(2) Tome-1, p. G74.
(,) Dès 1760, la solide porte en menuiserie, qu'avaient eu à construire les dames de la Visi-
tation, avait fait place à cette grille, qui devait avoir une valeur considérable, car, le 27 novembre 1787, une voiture l'ayant accrochée et endommagée, la réparation ne coûta pas moins de 280 livres.
(,) Pièces justificutives , ms. i22o5, n° XX.
avant-cour, ou cour des casernes. Là, en effet, du côté droit, s'élevaient les casernes de la compagnie des invalides ou bas officiers. Cette compagnie, nous le dirons en étudiant le personnel du château, fut constituée en 17^9 seulement; c'est précisément en cette année-là que furent construites ses casernes. Dans les archives de la Bastille, qu'a recueillies la bibliothèque de l'Arsenal, se trouve le mémoire des dépenses de leur construction: il s'élève à 2,279** 9 s., qui furent réglées, le icr juillet 1760, à 1 93 9n 6 s. Ce n'est pas d'hier, on le voit, que date l'usage ou plutôt l'obligation, de modérer à de sages proportions les comptes des entrepreneurs. Le travail, si coûteux qu'il ait paru, n'en était pas pour cela mieux fait, car trente-cinq ans plus tard, en 1785, il fallut réparer de fond en comble les casernes, et, cette fois, la dépense, ordonnée par M. de Breteuil, atteignit 2,373tt 12 s. 5 d., c'est-à-dire plus que n'avait coûté l'œuvre primitive^.
En face de ce bâtiment, dans la même cour, c'est-à-dire le long du fossé in- Échoppes, térieur de la Bastille, s'élevaient une série de boutiques ou échoppes. Leur histoire est curieuse : nous en avons dit quelques mots déjà, à propos de la concession qu'en avaient obtenue, en i6/j3, les dames de la Visitation; celles qui furent construites alors ne firent que s'ajouter à d'autres qui existaient déjà, au moins depuis le commencement du siècle. En effet, le voisinage d'une grande entrée de Paris avait de bonne heure attiré des marchands tout autour delà Bastille; sans aucun doute, leur installation avait été d'abord libre, mais, par la suite, les gouverneurs du château songèrent à en tirer une source de profits, et exigèrent un loyer pour les emplacements occupés sur la contrescarpe du fossé. Cela n'éloigna pas les marchands, et, dès le milieu du xvu6 siècle, des échoppes nouvelles se construisaient à l'entrée de la porte Saint-Antoine et même au delà, jusqu'à la demi-lune.
La Ville, qui entrait volontiers en conflit avec les représentants de l'autorité royale, protesta contre cette invasion sur un terrain qu'elle considérait comme lui appartenant, et, le 6 mars 1681 , M. de Pommereu, prévôt des marchands, publiait une ordonnance, aux termes de laquelle or toutes les boutiques ou échoppes installées aux environs de la porte Saint-Antoine, tant en dehors qu'au dedans de la ville et sur le pont dormant de ladite porte n seraient enlevées dans les vingt-quatre heures. M. de Besmaux était alors gouverneur de la Bastille. Il se plaignit vivement au roi, alléguant que a de tout temps n, le gouvernement de la Bastille avait joui de la location de ces échoppes, dont la présence là, avait, disait-il, le double avantage, d'empêcher que le fossé de la Bastille ne devînt le réceptacle de toutes les immondices du quartier et de faciliter la surveillance des prisonniers, les locataires étant des soldats de la Bastille ou des gens à la dévotion du gouverneur.
(,) Bibl. de l'Arsenal, ms. i-jCo5. — ,2; Ibii.
Le roi ordonna de surseoir à l'ordonnance du prévôt des marchands, mais, le 1 a avril suivant , un arrêt du Conseil n'en prescrivait pas moins la suppression de toutes les échoppes W.
La procédure a des mystères que la disparition de certains documents rend plus obscurs encore : au siècle suivant, nous retrouvons des boutiques installées tout le long du fossé de la Bastille. Ce fut d'abord, en 1720, un sieur Jean Jacquet, maître sculpteur en bois, demeurant au Bel-Air, qui demandait au Régent, en raison de sa pauvreté, d'être maintenu dans la jouissance d'un rrengarre qui est une espèce de baraque faite avec des planches, avec un petit grenier au-dessus, de la longueur environ de trente six pieds de longueur et d'environ dix pieds de hauteur sur le devant, et dix huit pieds sur le derrière», qu'il avait commencé de construire sur le fossé de la Bastille. Le gouverneur s'y était d'abord opposé: consulté par le ministre, il répondit de sa propre main :
rc Monseigneur,
rtj'ay, suivant vos ordres, examine' pour voir sy ce que l'on vous a expose' sur ce plaset est vray; il y a quelque chose qui n'est pas: il n'est pas à deux cent toises de la Bastille; il n'y en a pas cent sinquante; il dit estre à plus de soixante toises du bor du fosse', il n'y en a pas quinze. Au reste, je ne voici pas grand inconvenian à luy donner la permission d'achever ce hangar, qui sera en moins de deux heures par terre, s'il est besoin. J'ay creu, Monseigneur, estre obligé d'empescher de construire ce batiman sans permission. Si l'on n'y tiens pas la main, la Bastille vat estre entièrement couverte de maisons le long du fossé à sept à huit toizes du bor du fossé sur le glassit.
«J'ai l'honneur d'estre avec un très profond respect, Monseigneur, vostre très humble et très obeisan serviteur.
ftJoURDAN DE LâUNAY.
f A la Bastille, ce premier août 1720 ®r>.
Le gouverneur, on le voit , était bien éloigné des sentiments de ses prédécesseurs, et surtout de ses successeurs, en faveur du maintien des échoppes. Celle de Jean Jacquet fut donc achevée : elle n'y fut pas longtemps seule. Dans une déclaration de leurs revenus, que firent, en 1782, les dames de la Visitation, nous trouvons cette mention: cr 2 3 petites boutiques ou maisons bâties sur les places que le roi nous a données par ses lettres pattentes du mois de septembre 1 6 h 3 . . . tenant depuis la porte de notre église jusqu'au corps de garde de la Bastille, louées à plusieurs locataires^ r>. Et ce ne furent pas les seules, non plus, car l'administration de la Bastille eut les siennes, dont le loyer appartenait en commun aux officiers de l' état-major; à la bibliothèque de l'Arsenal, dans le dossier des bâtiments, il existe toute une série de baux passés au nom du gouverneur avec
" Nous extrayons tous ces renseignements d'une 's) Archives nationales, carton Q1 1269 (titres
liasse contenue dans le carton Q' 1269 (titres do- domaniaux delà Ville.) inaniaux de la Ville) des Archives nationales. (3) Arch.nat. , S. /177G.
des marchands de produits très divers. Les loyers les moins élevés sont de 1 3o livres par an; il y en a qui atteignent 1000 livres. Nous y voyous que ces maisons se composent, uniformément, d'une houlique avec arrière-boutique, surmontée d'un étage formé de deux chambres.
Les échoppes de la Bastille devaient subir une dernière crise : au mois de mai 1777, la ville de Paris fut autorisée, par lettres patentes, à supprimer la porte Saint-Antoine, à démolir ce qui restait du mur d'enceinte et du bastion, depuis ladite porte jusqu'à la rue du Calvaire, et à faire combler les fossés pour le prolongement et l'alignement de la rue Amelot. Les échoppes étaient condamnées à disparaître du même coup; en vain, les marchands qui les occupaient protestèrent, alléguant leur misère; en vain, l'état-major du château réclama une indemnité de 20,000 livres pour la cession des fossés que nécessitait l'alignement de la voie nouvelle. Un plan fut dressé, des jurisconsultes rédigèrent une consultation où les prétentions de l'état-major étaient qualifiées d'exorbitantes et où la preuve était faite, sans peine, que le terrain de la Bastille appartenait au roi et non à ses officiers Finalement, un arrêt du Conseil, signé d'Amelot, en date du 29 avril 1780, ordonna la démolition des échoppes et construites sur la chaussée, le long des fossés du château, depuis l'endroit où étoit ci-devant située la porte Saint-Antoine jusques et compris le retour de la contrescarpe en longeant le chemin de Bercy d. Le gouverneur fut autorisé à reconstruire à ses frais et d'autres boutiques uniformes en dedans des dits fossés, à la charge, toutefois, que lesdites boutiques n'auront aucun jour sur lesdits fossés, et ce suivant le plan approuvé par S. M. v®.
Donc, une fois de plus, les échoppes reparurent. Celles de la vaut-cour étaient reconstruites en 1785, ainsi que nous l'apprend un tableau conservé dans les papiers de la Bastille'3). Elles étaient occupées, à cette date, par un perruquier, un parfumeur, deux merciers, un confiseur et le cabaretier-cantmier de la compagnie. Au dehors, en allant vers l'ancienne porte Saint-Antoine, on trouvait successivement un tripier, un marchand de poudre (occupant trois boutiques), un mercier, un orfèvre, trois savetiers, voisins les uns des autres, un potier d'étain, encore un savetier, un marchand de tabac et un cafetier. L'ensemble des locations, au profit de l'état-major, atteignait près de 10,000 livres par an. La plupart des baux avaient été renouvelés en 1786 pour six ans; l'événement du ik juillet 1789 vint les résilier de ph?io.
Si l'on n'avait pu prévoir dans les baux une aussi brusque interruption à la jouissance des locaux, il s'en fallait cependant que cette jouissance fût absolument sans entraves. Les règlements que l'on trouvera aux Pièces justificatives sont là pour le prouver : il y avait, dans la cour des casernes, une sentinelle dont la consigne
f,] Arch. nat., Q1 1269. — <2) Ibid. , et 0' 4qi, p. ibo. — (3) Bibl. cU l'Arsenal , ms. ia6o5.
était de faire circuler les curieux et les indiscrets; en cas d'alerte, d'incendie, ou même d'afïïuence trop grande de monde, la grille était immédiatement fermée; enfin, lorsque les ordres du Roi arrivaient au château dans la journée, les sentinelles faisaient, de même, rentrer les marchands dans leurs boutiques, avec défense de chercher à regarder W.
La première cour de la Bastille ne donnait pas seulement accès au château; elle servait aussi de principale communication entre la ville, le jardin public et la série des cours de l'Arsenal, dont l'autre issue était sur le quai des Célestins. Ce passage n'existait pas depuis fort longtemps; nous avons vu (p. 21) qu'à la date de 1700 le lieutenant du roi Du Junca en parlait comme d'une chose nouvelle et fort avantageuse au service de la prison. Ce ne fut plus qu'une servitude, après la suppression de la juridiction de l'Arsenal et de la grande maîtrise de l'artillerie de France, et son maintien compliqua les difficultés de la surveillance, au lieu de les diminuer, sans compter que des conflits fréquents s'élevaient entre le gouverneur de la Bastille et la ville de Paris, à propos de l'entretien du pavé de l'avantcour, que l'administration municipale se refusait, avec toute raison, à assimiler à une rue de la ville (2). La porte de l'Arsenal est presque toujours appelée la porte de bois, et les consignes qui y ont trait sont identiques à celles qui concernent la grille.
Dans les derniers temps au moins, celte avant-cour fut éclairée durant la nuit, puisqu'elle servait de passage au public, par des réverbères. Le 23 avril 1766, le ministre de la maison du Roi approuva le payement d'une somme de 72 livres ce au nommé Rubiqueau, pour ouvrages faits en entretien des lampes optiques qui éclairent l'avant-cour du château r>^. Par la suite, ces lampes prirent le nom de l'industriel qui les avait fournies et peut-être inventées. Nous lisons, en effet, dans l'état des frais du gouverneur, vers 1788, qu'a il éclaire par des rabicols les cours extérieures et intérieures de la Bastille »(4).
A l'extrémité de l'avant-cour, à gauche, en suivant la ligne courbe des échoppes bordant le fossé, on se trouvait en présence d'une porte que précédait un double
(1) Voici une ordonnance du lieutenant de police , de 1750 environ, qui tait connaître quelles restrictions étaient apportées à la liberté des habitants de l'avant-cour :
« Monsieur de Berryer, conseiller d'Etat, lieutenant gênerai de police de Paris, deffend à tous les locataires des maisons et logements qui sont scituez dans l'avant-cour du château de la Bastille, de loger ou retirer chez eux aucuns étrangers ou particuliers de quelque état et condition qu'ils soient, autres que leurs enfants, domestiques, aprentifs ou ouvriers de leur profession, sous quelque pré-
texte que ce puisse estre , à peine contre les contrevenants de subir les paines portées par les ordonnances de Sa Majesté." (Bibl. de l'Arsenal, ms. 12605.)
(2) Le 1" mai 1787, M. de Breteuil autorisa le sieur Poyet, architecte de la Bastille, à faire réparer le pavé rr tant des trois cours de la Bastille que du passage de la cour de l'Orme, au prix de i,33(jtt 10 s. 9 d.n (Archives nationales, Ol 498, p. 353.)
« Arch. nat., Ol 4o8, fol. 293.
(4) Pièces justificatives , n°XXIX.
pont-levis, dont le plus petit, réservé aux piétons, était seul habituellement baissé Là était la vraie entrée de la Bastille et quand le peuple vint l'assiéger, le 1/1 juillet 1789, c'est là qu'il trouva la première résistance, en face de ces deux ponts-levis que le gouverneur avait eu la précaution de faire lever dès la veille; mais l'obstacle ne résista pas longtemps, car deux hardis compagnons, qui avaient réussi à pénétrer par escalade, brisèrent les chaînes des ponts à coups de haches et livrèrent ainsi passage à la foule.
Il fallait avoir affaire à la Bastille pour avoir le droit de s'engager sur le pont Cour de l'avancée; au bout des quelques mètres qui formaient toute sa longueur, on se ''" ,,l,m""" 'll'""L trouvait arrêté par une sentinelle qui demandait des explications et renvoyait les badauds Si l'on avait donné des raisons plausibles de pouvoir passer outre, on mettait le pied dans une cour, d'assez grandes dimensions, qui s'appelait cour du Gouvernement. En examinant les plans qui nous sont restés du château durant le xviiic siècle, on y distingue d'abord, à gauche après avoir franchi le pont, le corps de garde de l'avancée; et plus loin, de l'autre côté, un corps de logis haut de trois étages : c'est l'hôtel du Gouvernement.
Nous avons des renseignements précis sur la date où fut bâti cet édifice, dans nu mémoire par lequel le gouverneur Bernaville demandait au Régent, en 1716, d"ètre remboursé de 6,886 livres qu'il avait payées en avance pour cette construction^. Il y est dit que, jusqu'à la nomination de Bernaville, les gouverneurs avaient logé dans un corps de garde voisin de la première cour (sans doute celui dont nous venons de parler), et que ce logement ne consistait qu'en crune petite salle, une chambre dessus, en galletas, et un petit cabinet-», et que les domestiques couchaient à l'autre bout de la cour, dans crun petit logement de boisn. Ces faits sont exacts et se vérifient encore par le passage du registre de Du Junca (3), où, à la date du 22 mai 1698, il est question d'un prisonnier anglais, M. de Jones, qu'on a mis hors du château, dans une petite chambre où M. de Besmaux tient sa bibliothèque, au-dessus de son ofiiee.
Nous savons aussi, par les dossiers de l'administration de la Bastille (4), que la construction du nouveau logement du gouverneur avait été adjugée, le 3i mai 1712, au prix de 8,600 livres; en 1761, on dut y faire d'assez importantes réparations, car elles coûtèrent 1,992^ k s. 2 d., réglées, en 1785 par le major Chevalier.
Le plan que Cathala, architecte de la démolition, a dressé pour la Bastille dévoilée montre, au fond de la cour du Gouvernement, le jardin , orné d'un belvédère
;1) Les pont-levis, aussi bien que la porte, s'ap- (1' Pièces justificatives , n° XVIII.
pelaient pouts-levis de l'avancée, porte de l'avancée, (2) Pièces justificatives , n" XI.
nom très simple et qui indique une première entrée (3) hoc. cit. , t. I, fol. 1 6 v°. destinée à en couvrir une autre, définitive. (4) Bibl. de l'Arsenal, mss. i2Ôo3.
fi.
et de terrasses, qui constituait ia promenade réservée du gouverneur; il était séparé par une grille des jardins de l'Arsenal, dont il était, en réalité , un démembrement. Nous avouons ne savoir rien de plus à en dire; dans les mémoires de travaux, terminés, comme on vient de le voir, en 17GB, il est plusieurs fois question des serres de M. le Gouverneur et des embellissements qu'on y fit alors.
A gaucbe de ce jardin, s'apercevait, soigneusement close, la porte du bastion dont nous avons mentionné la construction en 1 553, et auquel nous reviendrons tout à l'heure. Enfin, plus en avant, et précisément vis-à-vis de l'hôtel du gouverneur ^, le fameux pont de pierre, long de trente toises, fait de trois arches, et par où l'on accédait à la forteresse.
A quelle époque avait-il été construit? Certes, il serait intéressant de le connaître; ce fut, sans aucun doute, au temps où la Bastille cessa d'être une entrée de la ville pour devenir un château fort; au temps où les deux portes ouvertes dans l'axe de la rue Saint-Antoine furent murées pour toujours; mais si l'on veut bien se reporter à ce que nous avons déjà dit (p. 6), de la création d'une nouvelle porte Saint-Antoine, on verra qu'il nous a bien fallu confesser nos incertitudes à ce sujet. Il n'est pas téméraire, du moins, d'affirmer que le pont dormant que nous décrivons existait en i/i3o. On ne trouve pas, depuis, la preuve qu'il ait été reconstruit; mais s'il ne changea pas, ses abords furent plusieurs fois modifiés, et c'est là maintenant ce qu'il nous faut expliquer.
Sur un plan de la Bastille, non daté, mais qui appartient au commencement du xviue siècle et que possède la Bibliothèque nationale^, on distingue, à l'extrémité droite du pont de pierre, un corps de garde et, au-dessus, le logement de l'aumônier. C'est la première indication que nous ayons sur l'existence d'une construction en ce lieu. En examinant ensuite un plan dressé en 1789, celui de Cathala ou de Palloy, par exemple, on y voit figurés, en bordure de la partie droite du pont, outre le corps de garde qui est tout voisin de la forteresse^, le bâtiment des cuisines et une salle de bains.
Nous ne saurions dire exactement à quelle époque ces nouveaux édifices furent ajoutés, mais il est certain que ce fut pendant l'administration du dernier gouverneur, et postérieurement à l'année 1782. Jusque-là, les cuisines avaient été au delà du pont-levis, et c'était assez incommode pour qu'on ait dù souhaiter depuis
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. i2Ôo3 — Dans les dessins que Palloy fit faire, sans doute pour Millin, des bâtiments démolis de la Bastille, se trouvent quelques vues et plans de l'hôtel du gouvernement. (Bibl. nat. , n. acq. fr. 32^2.)
(2) Estampes, top. de la Fr., quart, de l'Arsenal.
(3) Le logement de l'aumônier fut maintenu où il était. On en a la preuve dans les extrails que
M. Begis a publiés du journal du major Delosnie : le 20 août 1785, un des inculpés de l'affaire du collier, le baron de Planta fut amené à la Bastille : ff L'abbé Georgel l'a vu descendre de voiture dans la cour du gouvernement. . . Le gouverneur lui a demandé sa parole d'honneur de n'en pas parler à M. le Cardinal. n (A. Bégis, Le registre d'écrou de la Bastille, p. 19.)
longtemps leur déplacement Quant à la salle de bains, les Mémoires de Linguet, écrits après 1782, la placent de même dans l'intérieur du château, et ce qu'il en a dit ne dut pas peu contribuer à son changement^. Nous aurons, d'ailleurs, d'autres occasions de constater que le second des de Launey modifia de tout son pouvoir l'aspect de la prison, et que beaucoup de ces modifications s'imposaient réellement.
On aura tout dit à propos du pont dormant du château quand on aura signalé, à chacune de ses extrémités les plus voisines de l'hôtel du Gouvernement, l'entrée des chemins de ronde, d'où les factionnaires surveillaient incessamment les tours. Sur l'autre extrémité s'abaissait le pont-levis de la forteresse, double comme celui de l'avancée, c'est-à-dire qu'il y avait le pont-levis des piétons et celui des voitures. Le premier était le seul que l'on baissât régulièrement chaque matin; il était placé à gauche du grand, et présentait cette particularité d'être entouré et surmonté d'un treillis de fil de fer qui le faisait ressembler à une cage; aussi l'appelle-t-on «la cage 11, même dans les règlements et autres pièces officielles (3). Dans cette cage, une sentinelle était toujours en faction, chargée d'ouvrir à bon escient et de fermer la porte du château W, et créant ainsi une relation constante entre le
(1) Ce souhait est formulé dans une note, malheureusement sans date et sans signature, qui se trouve parmi les archives de la Bastille, mss. 1 s?6o3.
m Le passage est trop piquant pour ne pas être rapporte, bien qu'il y entre une part évidente de fiction, ou, au moins, d'arrangement littéraire :
<r Qu'une femme de gouverneur se lave dans un lieu ou dans un autre, rien ne semhle plus indifférent, et rien, en effet, ne devroit l'être davantage; mais à la Bastille tout a des conséquences, et elles sont toujours douloureuses.
«La baignoire de Madame étant placée dams l'intérieur du château, pour y parvenir, il faut traverser la cour, et par conséquent le seul espace qu'aient les prisonniers, comme je l'ai dit, pour se promener. Mais ce sont ses laquais qui portent l'eau; il faut qu'ils entrent et qu'ils sortent; par conséquent, chaque voie entraîne pour le promeneur, comme on l'a vu, un ordre de cabinet.
« Ensuite , viennent les femmes de chambre : il faut porter les chemises, les serviettes et les pantoufles de Madame ; tout seroit perdu si le reclus apercevoit le moindre de ces secrets de l'Etat ; chaque importation produit donc encore un cabinet.
if Enfin, arrive Madame elle-même; elle n'est pas légère; sa marche est un peu lente, l'espace à parcourir est assez long; la sentinelle, pour faire sa cour et prouver son exactitude, crie :
rr Au cabinet» dès qu'elle l'aperçoit; il faut fuir, il faut rester au cabinet jusqu'à ce qu'elle soit rendue à sa baignoire; et quand elle sort, sa retraite est accompagnée des mêmes formalités en sens •contraire. Le reclus a de même à supporter , dans le cabinet, la maîtresse, les femmes de chambre et les laquais.
nDe mon temps, la sentinelle, dans un des passages, ayant oublié de hurler le signal de la fuite, la moderne Diane fut vue dans son déshabillé; j'étois l'Actéon du jour : je n'essuyai point de métamorphose, mais le malheureux soldat fut mis en prison pour huit jours. Je ne pus l'ignorer puisque j'en entendis donner l'ordre.
« Ailleurs, les bains donnent de la santé ou préparent les plaisirs; une gouvernante de Bastille n'a point de crise de propreté qui n'en entraîne plusieurs de désespoir. y> [Mémoires de Linguet, p. 176 de l'édition H. Monin, 1889, in-16.)
(3) Voir aux Pièces justif. , n" XXIII, la consigne du château. — Voir aussi, n° XVI, le premier article d'un mémoire du major Chevalier, où il demande rrune tringle et des rideaux pour les cabinets de la chapelle, avec un grillage dessus, de même qu'à la cage». Gomme ce mémoire est sensiblement de l'année 1780, cela prouve que la cage existait dès cette époque.
(4> Voir Pièces justif., n° XXIII.
corps de garde du pont dormant et celui de l'intérieur, qui était situé à droite de l'entrée, au rez-de-chaussée de la tour de la Comté.
Nous voici enfin arrivés dans la cour intérieure de la prison. Si l'on jette un coup d'oeil en arrière sur le chemin parcouru pour y atteindre et les obstacles rencontrés en route, on s'apercevra qu'on a franchi une grille, puis deux ponts-levis, passé devant trois corps de garde et autant de factionnaires, dont chacun a sa consigne rigoureuse, et pour qui tout visage inconnu est suspect. Gela explique qu'en quatre cents ans aucune évasion n'ait été tentée (et il y en eut certainement beaucoup de tentées) par la porte, mais bien par la fenêtre, quelque grandes encore que fussent de ce côté-là les difficultés.
Cette cour intérieure ou ce grande couru, Linguet l'a décrite sans trop d'exagération : ce C'est, dit-il, un carré long de seize toises sur dix. Les murailles qui la ferment ont plus de cent pieds de haut, sans aucune fenêtre, de sorte que, dans la réalité, c'est un large puits où le froid est insupportable l'hiver, parce que la bise s'y engouffre; l'été, le chaud ne l'est pas moins, parce que l'air n'y circulant pas, le soleil en fait un vrai four. C'est là le lycée unique où ceux des prisonniers à qui l'on en accorde la faculté (car tous ne l'ont pas) peuvent chacun à leur tour se dégorger, pendant quelques momeiis de la journée, de l'air infect de leur habitation ('In Seize toises sur dix, soit trente-deux mètres sur vingt, ce sont aussi, ou à peu près, les dimensions qu'a données Charpentier dans la Bastille dévoilée®, car il parle de ce 102 pieds de long sur 72 de large -n; pour la hauteur des tours, il la dit de ce 73 pieds, 3 pouces en dedans d; lorsque Linguet parle de plus de cent pieds, il songe sans doute à la hauteur des tours, prise depuis le fond du fossé, et en cela sa description pèche par hyperbole; mais, même avec ce correctif, la superficie delà grande cour n'était certes pas en rapport avec l'élévation, et Linguet n'est pas le seul à avoir gémi sur cet état de choses.
Bâtiments du Conseil. Il est vrai qu'il n'en avait pas été toujours ainsi. Pendant longtemps, l'espace circonscrit entre les huit tours ne forma qu'une seule cour, jusqu'à l'époque, difficile à déterminer, où fut construit un bâtiment transversal, joignant d'un côté à la tour de la Chapelle, de l'autre à la tour de la Liberté et partageant ainsi la cour en deux parties inégales dont la plus petite s'appela cour du Puits, comme nous le verrons plus tard. Aux termes de l'arrêt de 1761, qui en prescrivit la reconstruction, ce bâtiment ce servait au logement des officiers de l'état-major du château, à la salle du Conseil, aux cuisines des prisonniers et à quelques autres logements particuliers^3). Ce que nous en savons, c'est qu'il existait déjà à la fin du xvnc siècle : en effet, le lieutenant de Roi, Du Junca, parle souvent, vers 1700,
(1' Mémoires sur la Bastille, loc. cit., p. io5. — {2) 2e livraison, p. 1 3 et 17. — (3) Pièces justif. , n° XVII.
rtdu grand appartement vis à vis ma chambre -n, ou bien de cela segonde chambre du grand appartement, au dessous de la quisinnen L'aimable conspiratrice , Mllc de Launey, qui n'était pas encore Mme de Staal, fut logée, en 1719, dans le même corps de bâtiment; les pages charmantes qu'elle a consacrées au récit de sa captivité prouvent, à plusieurs reprises, qu'elle demeurait au-dessus des cuisines et de la salle du Conseil, qu'elle avait pour voisin le lieutenant de Roi et que, de ses fenêtres, clic voyait les personnes qui entraient traverser la cour pour se rendre à la salle du Conseil
Nous admettrons donc comme certain que le bâtiment élevé transversalement à la cour de la Bastille datait de la seconde partie du xvuc siècle, époque où d'autres travaux considérables furent faits à la forteresse. Son mauvais état fit qu'on eut à le reconstruire totalement en 1761 W. La date n'est pas douteuse : elle est attestée aussi bien par les textes que nous avons retrouvés W que par le témoignage des contemporains. Linguet et Charpentier ont lu l'inscription commémorative où M. de Sartine, par une singulière vanité, fit constater en lettres d'or que cette reconstruction s'était effectuée durant son administration. Le nouvel édifice, dit Charpentier, était une grande bâtisse d'un style assez élégant te et avoit plus l'air de la maison d'un riche particulier que d'un supplément à d'horribles prisons r> (5). 11 se composait de trois étages occupés, comme jadis, par les chambres de l'état-major et par des appartements particuliers où l'on installait des prisonniers tout à fait de marque, tels que le cardinal de Rohan. Un perron haut de quelques marches, dont les papiers de Palloy contiennent plusieurs croquis sans grand intérêt (0), donnait accès à un corridor de communication entre les deux cours. A' droite de ce corridor, s'ouvrait la salle du Conseil; à gauche, la cuisine qui, comme nous l'avons dit, fut transférée hors du château en 1780. Bien que la destination primitive ne s'y prêtât guère, on y installa alors la bibliothèque des prisonniers W.
Dans la façade principale de ce bâtiment sur la grande cour était encastrée l'horloge que la description de Linguet a rendue célèbre :
rr C'est une remarque curieuse. L'horloge du château donne sur cette cour; on y a pratique un heau cadran, mais devinera-t-on quel en est l'ornement, quelle de'coration l'on y a jointe?
m Bibt. de l'Arsenal, loc. cil., t. I, f° 71 r°.
(2) Il re'sulte d'une lettre du lieutenant de police Berryer à Bayle qu'au mois de mai 1781, on fit faire rrdans l'intérieur du château de la Bastille un logement pour le sieur Chevalier, major, et en même temps faire des réparations à l'appartement de M. Dabadie, lieutenant du royi. Ces travaux furent achevés dans le courant de 1752 et s'élevèrent à 2,278** 6 s. 7 d. , réglées à 2,ooott 2 s.
(S) Œuvres de M"" de Slaal publiées par M. de Lescure dans la collection Jannet-Picard ; voir notamment t. I, p. 1 90 , 192 , 1 9/i et 1 g5.
(4) Pièces juslif. , n° XVII.
(5) La Bastille dévoilée, 2e livraison , p. 10-17. Bibl. nat. , mss. fonds franc., nouvelles acq.
(7) Sur cette bibliothèque, voir plus loin le paragraphe spécial qui lui est consacré.
Des fers parfaitement sculptés. 11 a pour support deux figures enchaînées par le col , par les mains, par les pieds, par le milieu du corps; les deux bouts de ces ingénieuses guirlandes, après avoir couru tout autour du cartel, reviennent sur le devant former un nœud énorme, et pour prouver qu'elles menacent également les deux sexes, l'artiste, guidé par le génie du lieu ou par des ordres précis, a eu grand soin de modeler un homme et une femme W. Voilà le spectacle dont les yeux d'un prisonnier qui se promène sont récréés. Une grande inscription gravée en lettres d'or sur un marbre noir lui apprend qu'il en est redevable à M. Raymond Gualbert de Sartines, etc. ^ «
Voici, d'autre part, des renseignements pins précis. Cette horloge fameuse était l'œuvre du sieur Quillet, horloger à Paris, qui en reçut commande en 1763. Sa quittance, conservée dans les archives de la Bastille, est du 11 mars 1765; elle s'élève à 3,7 67^ 5 sols et pour fourniture et pose d'une horloge avec les timbre et accessoires ^. Le même horloger s'engagea, en outre, à la remonter tous les jours à partir du ih mars 176/1, moyennant i5o livres par an, ainsi que nous l'apprend une lettre du lieutenant de police au gouverneur Jumilhac^. Nous savons encore que le sieur Amyrauld, maître horloger expert, reçut, en mars 1765, la somme de /17 livres pour avoir, par les ordres de Sartine, «vu et visité l'horloge du bâtiment neuf de la Bastille et en avoir fait l'estimation » ®. Quand le récit de Linguet eut été publié en 1783, M. de Breteuil, ministre de la maison du Roi, de qui dépendait la Bastille, s'émut du passage relatif aux deux figures enchaînées de l'horloge et, si l'on en croit l'auteur de la Bastille dévoilée®, il ordonna que les chaînes disparussent en deux heures. Les contemporains de la démolition déclarent avoir vu les deux figures qui furent alors modelées par un sculpteur Peu après, elles furent remises au patriote Palloy, ainsi que l'atteste la quittance suivante qui figurait dans la collection Fillon (Catalogue rédigé par Et. Gliaravay, 2e partie, p. hq) : ce En vertu de l'ordre de M. le Roulx de la Ville, administrateur au département des Travaux publics, je me suis présenté au sr Betremois, gardemagasin de la Bastille, qui m'a remis les deux figures modelées représentant l'Esclavage, avec le cadran qui y était adapté. J'ai reçu pareillement les deux colonnes de la chapelle, et quatre figures de saints, qui ne pouvoient être comprises dans la vente comme objets d'art dont la conservation peut être précieuse. Palloy (patriote). y> Depuis lors, nous perdons la trace de ces épaves de la Bastille.
Quant au mécanisme même de l'horloge, nous connaissons mieux ses destinées. L'architecte de la démolition, Palloy, déclare que le marquis de la Salle, membre du Comité permanent, fit enlever l'horloge le 17 juillet 1789, par un sieur Regnault, rr maître horloger, vieille rue du Temple, près l'égoutn, et qu'il lui en
{l) C'étaient, en réalité, la Jeunesse et la Vieil- (1) BibL de l'Arsenal, i3 novembre 1766.
lesse. (5) Ibid.
(2) Mémoires de Linguet, éd. cit., p. 106. (6) Loc cit., p. 18.
£,) Bibl. de l'Arsenal. (7) Ibid. et Millin, Antiquités nationales.
donna décharge W»' Charpentier affirme en avoir vu le mouvement au district de Saint-Louis-la-Culture (2). Comment, de là, ce mécanisme, rapproché de son cadran, fut-il transporté aux fonderies de cuivre de Romilly-sur-Andelle (Eure)? Nous ne le saurions expliquer, mais le fait est certain, et c'est là qu'on peut voir encore cet appareil. M. l'abbé Valentin Dufour en a récemment fourni la preuve à la Société de l'Histoire de Paris (3'.
Ayant parlé du bâtiment qui séparait en deux la grande cour, il nous est pos- Les tours, sible de décrire, sans interruption, les huit tours qui marquaient le périmètre de la forteresse. Pour s'en faire, tout d'abord, une idée générale, il convient d'évoquer le souvenir d'un château fort encore existant; on peut être assuré d'une très grande analogie. Les huit tours de la Bastille s'élevaient à une hauteur de cinq étages ; dans leurs fondations, était ménagée une sorte de cave que le langage administratif de la prison appelait cachot, et où l'on enfermait les prisonniers indisciplinés; c'était une pièce obscure et malsaine, parfois même à demi pleine de l'eau du fossé; tout en haut, immédiatement au-dessous des nervures de la voûte ogivale, était une chambre appelée et calotte», presque aussi peu confortable que le cachot du sous-sol et réservée, de même, aux détenus dont la conduite n'était pas satisfaisante.
Comme nous l'avons dit déjà, il est probable que les tours delà Bastille ne reçurent leurs noms officiels qu'au xvne siècle ; il n'y en a pas trace auparavant, et Du Junca est le premier, à notre connaissance, qui en ait fait un usage habituel; cinquante ans après lui, seulement, un ordre ministériel prescrivit de désigner les prisonniers exclusivement par le nom de la tour et le numéro de l'étage où ils étaient enfermés. Passons maintenant à la description de chacune d'elles.
La tour de la Bazinière occupait l'angle S. S. 0. du rectangle. Il est infiniment probable qu'elle doit son nom à la présence d'un prisonnier qui fut enfermé pendant quatre ans à la Bastille : Macé Bertrand, sieur de la Bazinière, trésorier de l'Epargne. Son père portait les mêmes nom et prénoms que lui, et l'avait précédé dans les mêmes fonctions. Au dire de Tallemant des Réaux, qui lui a consacré une notice, Macé Bertrand, premier du nom, était le fils d'un paysan d'Anjou qui fut d'abord «laquais chez le président Gayan; c'estoit mesme un fort sot
(1) Bibl. nat., n. acq. fr. 281 1, p. 37-38.
(2) Bastille dévoilée, 2e livraison, p. 18.
(3) Voir le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, année 1888, p. i3o. — Notre confrère, M. H. Omont, a bien voulu nous communiquer, à ce sujet, la note suivante, extraite du Journal de Bouen (18 avril 1889): rrOn nous écrit de Romilly-sur-Andelle (Eure), 1G avril : On sait
que les fonderies de cuivre de ce lieu y ont été établies, en 1789, par Lecamus de Liinare. . . Sept ans plus tard, cet établissement, le premier de ce genre qui ait été créé en France, achetait tous les métaux provenant des démolitions de la Bastille ; c'est alors que la grande horloge de cette fameuse prison d'État fut transférée au milieu des fonderies de Romilly.. . . n
garçon (1) . . . % Quant au fils, il fut impliqué dans le procès de Fouquet et, pour ce fait, mis à la Bastille. D'après Ravaisson(2), l'ordre d'entrée est du 8 avril 1 663 ; l'ordre de sortie du ih mai 1667. La Bazinière mourut en 1668.
Si l'on veut bien se reporter à la description que nous avons faite plus haut de la Bastille en 1/128, on y verra (page 8) ce qu'était alors la tour de la Bazinière; elle comprenait la chambre du portier, où étaient les instruments de torture, et d'autres pièces sans intérêt. La première mention officielle de son nom se trouve dans le journal de Du Junca, à propos du prisonnier que son prétendu masque de fer a rendu célèbre; c'est dans la première chambre (premier étage) de cette tour qu'il fut tout d'abord conduit en arrivant de Pignerol, le 18 septembre 1 698 ; mais, le même jour, à la nuit tombée, on le transféra dans la tour voisine dite de la Bertaudière.
Peu avant la Révolution, la tour de la Bazinière se composait d'un cachot, avec deux lits de domestique; de quatre étages de chambres meublées et pourvues de cheminées et d'une calotte, également pourvue d'une cheminée^. C'était l'une de celles qui pouvaient recevoir le plus grand nombre de prisonniers.
Tour La deuxième tour en façade, sur la rue Saint-Antoine, a été appelée «tour de
de k Bertaudière. jft Bertaudière, et quelquefois de la Bretaudière n. Malgré toutes nos recherches, il nous est impossible d'expliquer l'origine de ce nom : on supposerait volontiers qu'il est dû à quelque prisonnier appelé Bertaut, ou de la Bertaudière W; mais les listes des détenus de la Bastille n'en indiquent aucun. Quoi qu'il en soit, la dénomination existait dès la fin du xvne siècle, puisque Du Junca rapporte que le prisonnier masqué, venu de Pignerol, fut enfermé, le 18 septembre 1698, à 9 heures du soir, dans la troisième chambre, c'est-à-dire au troisième étage, d la tour de la Bertaudière; il devait y rester jusqu'à sa mort, en 1703. Ce fut la meilleure, disons mieux, la seule cause de célébrité de cette tour, et lors de la prise de la Bastille, on en fouilla la maçonnerie avec le plus grand soin, pour y trouver quelque vestige du prisonnier mystérieux qu'elle avait abrité quatrevingt-dix ans plus tôt. Nous reparlerons de ces fouilles en leur lieu.
(1) Historiettes de Tallemant des Beaux, édition Monmerqué et P. Paris, IV, A 2 5-46 1. Les commentateurs de Tallemant ont ignoré que le second sieur de la Bazinière ait été enfermé à ta Bastille. Ils n'ont pas connu non plus deux quittances conservées à la Bibl. nat. (ms. franc. 6212, nos 600 et 4oi ), et portant la signature de rrMacé Bertrand, sieur de la Bazinière , conseiller du Boy en son conseil d'eslat el trésorier de son espargneu, aux dates du 16 juillet et de novembre 1628.
(2) Archives de la Bastille, t. I, p. 346, .867; t. II, p. 1 25.
(3) Nous empruntons ces renseignements sur le dernier état des tours à un curieux tableau dressé par le major Chevalier, entre 1 750 et 1780, et auquel nous renvoyons, une fois pour toutes, aux Pièces justificatives , n° XV.
(4) Le Dictionnaire des Postes ne contient mention que de deux hameaux de ce nom; encore, l'un des deux s'appelle-t-il simplement Berthaudière.
La tour de la Berlaudière constituait, à l'origine, avec sa voisine, la tour de la Liberté, la porte Saint-Antoine de la ville de Paris; aussi se présentaient-elles toutes deux un peu en avant-corps; celle dont nous nous occupons contenait, d'après l'état de Chevalier, un cachot, cinq étages de chambres meublées et une calotte avec un lit de domestique.
Après avoir franchi le massif de maçonnerie par lequel fut bouchée l'ancienne Tour porte Saint-Antoine, nous arrivons à la tour de la Liberté. Son nom, comme celui de la Llbe,tude la précédente, n'a pas été interprété de façon certaine. On a dit qu'elle avait été ainsi dénommée par une cruelle antithèse, sans s'apercevoir que l'ironie aurait pu aussi bien s'appliquer aux sept autres tours de la forterese. Peut-être aimera-t-on mieux admettre qu'elle servit à une évasion heureuse, mais aucun fait à notre connaissance ne confirme cette supposition; il est même notoire que les évasions, accomplies ou non, furent presque toujours tentées du côté opposé, du côté de la campagne, qui, pour les prisonniers, semblait, mieux que la ville, promettre la liberté.
Ce qui concerne l'aspect de la tour précédente s'applique également à celle-ci : comme elle, en avant-corps et plus élevée que les autres tours, elle se composait, au xvme siècle, d'un cachot, de six étages de chambres habitables et d'une calotte pouvant, de même, recevoir un prisonnier.
Le nom de la tour du Puits s'explique aisément par sa position auprès du puits Tour au Puits, qui avait aussi, donné son nom à la seconde cour du château, et que nous avons trouvé mentionné dans les représentations du capitaine de la Bastille en i55o,(1). Cette tour occupait l'un des quatre angles du parallélogramme que formait l'édifice, l'angle N.N. 0., et faisait ainsi face à la fois à la rue Saint-Antoine et à la ligne des fossés, puis, des boulevards se dirigeant vers le faubourg du Temple. Nous avons dit qu'en iû3o, le premier étage seul en était resté debout; un dépôt de poudre conservée clans la seconde chambre ayant pris feu, l'incendie avait consumé les étages supérieurs. 11 faut donc considérer la tour du Puits comme de construction plus récente d'un demi-siècle au moins que les autres tours de la Bastille. D'après Xétat du major Chevalier, elle était disposée pour recevoir six prisonniers au moins, car elle contenait un cachot, quatre étages de chambres et une calotte.
L'accès de cette tour et de celle qui lui faisait pendant, la tour du Coin, sur la cour du Puits, les rendait toutes deux moins nobles, en quelque sorte, que les six tours ayant accès sur la grande cour, et diverses relations font connaître que, sauf exception, on n'y enfermait que des prisonniers d'assez basse extraction.
(l) Voir page 17.
Tour du Coin. Située à l'angle N. N. E. , c'est-à-dire prenant vue en même temps sur le boule-
vard et le faubourg Saint-Antoine, la tour du Coin devait son nom à cette position. Elle n'a pas d'histoire. Nous savons, par le tableau du major Chevalier, qu'elle contenait un cachot, quatre étages de chambres et deux et entrepôts d, l'un meublé, l'autre contenant un lit de domestique, mais nous avouons n'avoir pas découvert ce qui distinguait ces locaux des autres chambres de la prison.
Tour de la chapelle. La tour de la Chapelle vient ensuite. Elle devait sa dénomination au voisinage de la chapelle de la Bastille qui fut, jusqu'à la fin du xvue siècle, établie dans le massif de maçonnerie surmontant l'ancienne porte du faubourg. Cette chapelle devait dater des origines mêmes de l'édifice ': nous l'avons vue mentionnée en 1/128, mais considérée alors comme un lieu profane, en dépit de quelques objets du culte qui, d'ailleurs, s'y détérioraient; c'était cependant le quartier noble de la forteresse et que, dans des châteaux construits différemment, l'on eût appelé le donjon, car, au temps de la domination anglaise, sans doute plus tard encore, la chambre du Roi et la salle dite cr des capitaines v se trouvaient voisines de cette chapelle, installées qu'elles étaient dans la tour qui garda son nom.
Dans un dossier des archives de la Bastille (1) se trouve la note suivante, rédigée au xviie siècle: trLa chapelle de Saint-Antoine, desservie dans le chasteau de la Bastille est fondée en l'an 1 568 , et a le chapelain de ladicte chapelle droit de prendre et recevoir par an sur la recette générale des finances à Paris la somme de 90 livres; ladicte somme est employée dans la despence des morte-payes de ladicte Basti en,
Nous renvoyons à ce qui a été dit plus haut (p. 10 et 20) de cette chapelle ou Chambre des Saints pendant le xvne siècle , et à sa translation de l'autre côté de la cour, où nour la retrouverons tout à l'heure.
Dans son dernier état, la tour de la Chapelle n'était faite que pour recevoir trois prisonniers : deux au second et un au troisième étage; le premier étage servait de garde-meuble (2). Dans une note écrite par le major Chevalier, peu après 1750, il est dit que cette tour, ainsi que celle du Trésor, doivent être pourvues de jalousies à leurs fenêtres (3).
Tour du Trésor. L'origine du nom de la tour du Trésor serait bien ancienne si on la faisoit remonter à l'époque du dépôt à la Bastille d'une partie de la dot de Valentine de Milan (4). Cela, d'ailleurs, n'aurait rien de surprenant, car personne n'ignore qu'au temps de Charles V, les châteaux royaux possédaient tous une partie du trésor de
(l) Bibl. de l'Arsenal, ms. 112/185. La liasse ren- <2) Etat de Chevalier, aux Pièces justif., n° XV.
ferme en outre quelques quittances, fournies par (3) Ibid. , n"XVI, § 6.
les chapelains, de leur traitement annuel de 90 li- (i) Voir Jarry, La Vie politique de Louis de
vres, aux dates de 1 635 , iG4o et 1669. France, duc d'Orléans, 1889, in-8°, p. 84.
la couronne En 1 588 , ce trésor portait un nom spécial, du moins à la Bastille : il s'appelait le bufl'et du roi, et avait un garde spécial, «le garde du buffet de Sa Majesté, estant dans la Bastille de Paris -n, ainsi que l'atteste une quittance des gages de cet officier®.
Un peu plus tard, le trésor de la Bastille reçut les sommes considérables qu'Henri IV avait prudemment mises en réserve pour l'accomplissement de son tr grand projet». Ce dépôt n'était pas ignoré du public, car Régnier y fait allusion dans des vers déjà plusieurs fois cités :
Prenez-moi ces abbez, ces fils de financiers, Dont, depuis cinquante ans, les pères usuriers, Volans à toutes mains, ont mis en leur famille Plus d'argent que le Boij n'en a dans la Bastille.
11 fallut y puiser peu après qu'Henri IV fut mort et que son fidèle Sully eut été destitué du pouvoir: le 2 3 février 161/1, on en tirait un million, en vertu de lettres patentes du Roi(3'. L'année suivante, en mai i6i5, le Parlement fit connaître dans ses remontrances au Roi que, pendant le règne précédent, il y avait, tant à la Bastille qu'entre les mains des trésoriers de l'épargne, plus de quatorze millions de livres, et que maintenant, deux millions cinq cent mille livres seulement étaient restées à la Bastille Enfin, M. de Boislisle a révélé plusieurs documents provenant de la Chambre des Comptes, où, de 161 1 à i6i5, il est fait mention des diverses sommes que l'on dut retirer de la Bastille pour faire face à d'urgents besoins
Pendant la minorité de Louis XIV, la Bastille était encore utilisée comme le lieu le plus sûr où l'on pût mettre de l'argent en épargne (6). Il se trouve un passage des Mémoires de Brienne attestant que Mazarin y avait déposé sept millions,
(1) Voir, entre autres, le livre de M. Labarte, déjà cité plus haut, page 7, note.
(2) rrNous, Claude Marcel, conseiller du Roy en son Conseil d'Estal, intendant et controlleur gênerai de ses finances, ayant la charge et garde du buffet de Sa Majesté estant dans la Bastille de Paris, confessons avoir eu et receu comptant de me Jacques le Roy, aussy conseiller dudict sieur en son Conseil d'Estat et trésorier de son espargne, la somme de trente-trois escus un tiers pour mes gages à cause dudict estât de garde de buffet durant le quartier de juillet, aoust et septembre de la présente année, qui est à raison de vr™ xm escus un tiers par an ; de laquelle somme de xxxiii escus un tiers je me contente et en quitte le Roy et tous autres, tesmoing mon seing manuel cy mis
le drrnier jour de septembre mil vc quatre vingts huit.
(Et au-dessous) :
tr Pour quittance de trente-trois escuz un tiers.
tr Marcel. »
(Bibl. nat. Pièces orig. i836, n" 58.)
'5) Voir Pièces justificatives , n° VI.
(4) Mémoires de Mathieu Molé, publiés par la Société de l'histoire de France, t. 1, p. hh-h'j.
(5) Histoire de la maison de Nicolay ; Chambre des Comptes, 1873, in-4°; voir notamment aux pages 292 , 294, 298 et 3o5.
Cité par M. Franklin à la page 8 de ses Recherches historiques sur le Collège des Quulre-JSations.
que l'on y retrouva après sa mort. C'est le dernier témoignage que nous ayons de trésors confiés à la garde de la Bastille.
Au xvme siècle, la tour du Trésor n'était disposée que pour trois prisonniers : deux ensemble au second étage, et un au troisième. Le premier étage servait alors de salle d'archives; nous dirons plus loin que, vers 1782, on aménagea, de l'autre côté de la cour, un local nouveau pour les archives.
Tour de la Gomié. La tour de la Comté formait l'angle S. S. E. du parallélogramme. Son nom est un mystère que n'ont pas pénétré les historiens de la Bastille; nous ne nous chargeons pas davantage de l'expliquer. Les tours des anciens châteaux forts tiraient leurs dénominations de circonstances locales ou accidentelles; si l'on en faisait l'onomastique générale, il n'est pas douteux qu'on trouverait le nom de tour de la Comté employé à plus d'une reprise. D'autre part, il est permis d'admettre que cette tour dut son nom à la dignité féodale que l'on appelait Comté de Paris : l'hypothèse a d'autant plus de poids que les prévôts de Paris s'appelèrent, jusqu'à la fin de l'ancien régime, « prévôts de la Ville et Vicomté de Paris. 11
Du temps de Chevalier, la tour de la Comté pouvait recevoir six prisonniers, et son premier étage servit de dépôt pour les imprimés saisis, jusqu'au moment où fut construit un local spécialement affecté aux archives. C'est dans la chambre du quatrième étage de cette tour qu'étaient enfermés Latude et d'Allègre, lorsqu'ils réussirent à s'évader de la Bastille.
Plaie-forme des tours. Il nous reste un mot à dire de la plate-forme qui reliait toutes les tours entre elles. Comme il sera dit dans le chapitre du régime des prisonniers, ce fut une promenade autorisée pour certains détenus; Latude y avait droit chaque jour, et, delà-haut, il trouva moyen de créer des signes d'intelligence avec deux jeunes femmes du voisinage; peu après lui, peut-être à cause de lui, les prisonniers n'y furent plus conduits. Quelques pièces de canon (quinze au moment de la prise) étaient placées dans les embrasures des créneaux, et ce fut toujours pour les Parisiens un sujet d'ennui et de colère que de les voir tournées vers eux. L'événement du i/i juillet 1789 ne se fût peut-être pas produit si l'on eût fait disparaître à temps ces canons inoffensifs, qui n'étaient bons qu'à tonner pour les fêtes officielles.
Nous avons maintenant à décrire les locaux établis dans les massifs de construction qui reliaient les tours entre elles.
Dépôi des archives. Les plans dressés au moment de la prise de la Bastille indiquent, entre les tours de la Bazinière et de la Bertaudière, le dépôt des archives. 11 n'y était que depuis fort peu de temps, certainement pas antérieurement à 1780. En effet, l'état des chambres dressé par Chevalier peu avant cette date désigne encore le premier
étage de la tour du Trésor comme occupé par les archives Le dernier gouverneur de la Bastille, qui modifia beaucoup l'aménagement de la prison, avait obtenu du ministre de la maison du Roi que les papiers d'administration en fussent retirés et déposés dans un lieu spécial. La bibliothèque de l'Arsenal possède quelques pièces sur les travaux que motiva ce déplacement; on y voit que la dépense de la renouvelle construction des archives de la Bastille n ne devra pas excéder 1 2,000 livres (2). Il faut citer aussi, à la date du 16 mai 1782, une lettre du ministre à de Launey, relative à la demande qu'avait faite Chevalier d'avoir cr un pied en quarré dans les archives pour y mettre un carton qui contiendra les papiers à luy appartenans». Tout en trouvant que cette requête n'a rien d'excessif, le ministre déclara s'en rapporter au sentiment du gouverneur <3'.
Entre la tour de la Bertaudière et celle de la Liberté, c'est-à-dire sur l'em- Nouvelle chapelle, placement de l'ancienne porte de ville, murée depuis longtemps, s'élevait la chapelle, transférée à cette place vers la fin du xvue siècle W. Les prisonniers nous l'ont fait connaître, Linguet surtout, dont la mauvaise humeur tourne si aisément à la mauvaise loi :
«Ce que la servitude et les fers ont de plus horrible vous suit, vous accable jusqu'au pied de f au tel. On traite la Divinité, à la Bastille, aussi lestement que ses images. La chapelle est le dessous d'un colombier garni de pigeons, que nourrit le lieutenant du roi; elle peut avoir sept àhuitpieds en carré. Sur une des faces, on a construit quatre petites cages, ou niches, qui ne peuvent contenir juste qu'une personne , elles n'ont ni jour ni air que quand la porte est ouverte, ce qui n'arrive qu'au moment où l'on y entre et où l'on en sort. C'est là qu'on serre le malheureux dévot; au moment du sacrifice, on tire un petit rideau qui couvre une lucarne grillée, par laquelle il peut, comme par le tuyau d'une lunette, découvrir le célébrant. Cette manière de participer aux cérémonies de l'Église m'a paru si honteuse et si affligeante que je n'ai pas succombé deux fois à la tentation d'en avoir le spectacle f5' r.
Nous ne traitons ici que des bâtiments. Plus tard, on pourra faire quelques réserves sur l'indignation de Linguet, et ne pas être trop surpris que la chapelle d'une prison, surtout quand cette prison est la Bastille, fût disposée tout autrement qu'une église ordinaire. A la vérité, c'était un édifice de fort petites dimensions, d'abord bâti en bois et que de Launey fit construire en pierre, peu d'années avant 1789 (G). Il est vrai aussi qu'il était surmonté, «au mépris de la décence», du colombier du gouverneur, mais si l'on en croit Charpentier, la pu-
(1) Nous avons expliqué dans l'introduction que ces archives étaient non seulement celles de la prison, mais qu'elles se composaient encore de toutes les pièces reçues ou expédiées (en minute) par la lieutenance générale de police.
(î) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12603.
31 Arcb. nat., O1 /»o3,p. 260.
!*> Voir plus haut, pages 10 et 20.
Mémoires sur la Bastille, de Linguet, éd. citée, p. 1 1 y.
(6) Bastille dévoilée, 9" livraison, note 5 de la page 1 li .
blicalion des Mémoires de Linguet eut, entre autres résultats, celui de faire licencier les pigeons
H est vrai encore que les cabinets de la chapelle étaient aussi peu confortables «que le dit Linguet (2); mais, nous le répétons, il ne faut pas s'étonner qu'on se soit prémuni contre les indiscrétions, et, d'ailleurs, la permission d'entendre la messe était une faveur que tous n'avaient pas, et qui nécessitait toujours l'autorisation écrite du ministre.
Mme de Launey était une femme pieuse, qui s'employa, aux frais du roi, pour l'embellissement de la chapelle. Le 16 mars 1787, M. de Breteuil écrivit au gouverneur pour approuver une dépense de 616 livres en achat de linges et ornements destinés à cette chapelle, et le prier de remercier Mme de Launey d'avoir bien voulu diriger ces emplettes (3). Le 16 septembre suivant, mêmes formules de remerciements pour le même objet, à propos d'une dépense de hhhh 1 s. 6 d. (4). Entre temps, le 22 mars, avait été réglé, à 1,297** 5 s. 3 d., le mémoire d'un sieur Auguste pour fourniture d'argenterie à la chapelle de la Bastille^.
Ce sont ces objets, sans doute, qui furent remis au curé de Saint-Paul, le 1 5 juillet 1789 et dont on trouvera l'énumération dans le curieux livre de M. G. Lecocq(0l Nous y ajouterons la mention d'un tableau de saint Pierre-aux-Liens, que signale M. Monin sans indication de source (7) et d'une Crucifixion qui, après avoir été conservée à l'Arsenal dans les bureaux de l'administration des poudres et salpêtres, fut remise en 1816 à l'église Saint- Paul-Saint-Louis, où elle se trouve encore, dans la deuxième travée de la sacristie.
Chu du Puiis. Dans le massif reliant la tour du Puits à celle du Coin étaient ménagées, d'après la Bastille dévoilée®, des chambres occupées par les gens de cuisine, et quelques cellules dont on ne se servait qu'au besoin; ce sont peut-être les entrepôts, dont nous avons dit un mot tout à l'heure. Rappelons encore que, dans les dix dernières années, les cuisines avaient été placées hors du château sur le pont dormant.
Dépol des livres saisis.
Entre les tours de la Chapelle et du Trésor, au-dessus de l'ancienne sortie de la ville, se trouvait, on le sait, la chapelle primitive de la Bastille; entre les tours du Trésor et de la Comté, au-dessus d'un ancien passage communiquant avec le bastion, était le dépôt des livres saisis. En effet, on embastilla les livres comme
(,) Bastille dévoilée , 2 e livraison, p. 18.
(2) Voir aux Pièces justificatives le rr Mémoire » de Chevalier, dont le premier article est ainsi conçu: ce Une tringle et des rideaux pour les cabinets de la chapelle, avec un grillage dessus, de même qu'à la cage.
;3) Arch. nat. Ol 498, p. i83-i84.
W Arch. nat. 0' 498, p. 643-6 '1 4.
{5) Ibid., p. 195-196.
(C) La prise de la Bastille et ses anniversaires , Paris, 1881, in-12, p. 3 1 1 -3 1 5 .
(7) Mémoires sur la Bastille, de Linguet, note de la page 119.
(8) 2e livraison, p. 16-17.
les hommes, lorsqu'ils paraissaient dangereux, et, pour eux aussi, il fallait une lettre de cachet. En voici un exemple :
De par le Roy,
Il est ordoniné à M. Levasseur, de faire conduire et de remettre au château de la Bastille, différents ballots de livres saisis à Versailles, savoir: Un ballot : Extrait du journal [du] comte d'Estaing : Un autre : La Ligue; Un autre : P. N. l'Espion anglois; 5 autres imprime's relatifs à la république de Genève; 1 ballot : Exemplaires de l'Espion françois à Londres; 1 ballot : Exemplaires collection Necker.
Fait à Versailles, le \h septembre 1782.
Louis.
Et au-dessous, la main du major, sans doute, écrivit : «Arrivé à la Bastille et Bastion, receu le lundi 2 3 septembre 1782, à midy^».
En dehors de l'enceinte des tours, au delà du fossé où elles baignaient leurs pieds, était le bastion. Nous en avons déjà parlé à propos de sa construction au xvie siècle (voir pages \ k et suivantes) et des difficultés qu'elle fit naître. Il sullit d'avoir vu un plan de la Bastille pour se rappeler sa forme triangulaire, dont la pointe regardait le faubourg Saint-Antoine. Bâti pour la défense de la ville et pour le renforcement de la forteresse, il était muni de casemates ou souterrains dont l'appareil était, paraît-il, un modèle du genre (2). On n'eut jamais à l'utiliser mililairement. En revanche, il fut affecté pendant longtemps à la promenade des prisonniers privilégiés. Au xvue siècle, à l'époque surtout où la détention à la Bastille comportait la liberté d'errer à toute heure du jour dans le château et ses dépendances, l'ancien bastion était le lieu de rendez-vous préféré®. Lorsque, vers 1750,
(1) Bibl. de l'Arsenal, dossier Correspondance (à la date). — Voir aussi dans le Registre d'écrou de la Bastille, publié par M. Bégis, de fort intéressants extraits du registre de de Losme, sur le même sujet, p. 25-a6.
[! Il existe une coupe du bastion de la Bastille dans le deuxième état du plan de Catliala. (Voir la planche ci-jointe.)
(3] Il paraît qu'en 1717 il y avait un hangar sur le bastion, ainsi que l'atteste cette lettre, adressée au gouverneur Bernaville, et où sa démolition est demandée :
kA Paris, le 3 janvier 1717.
'■ Le s' Mazin , ingénieur chargé de la conduite des réparations qui se font au chasteau de la
Bastille, a proposé, Monsieur, de démolir le hangard sur le bastion, qu'il prétend n'estre d'aucune utilité, et dont les bois serviraient à payer les frais et à faire trois chevalets aux ponts levis, qu'il juge absolument nécessaires; je vous prie de vouloir bien me mander vostre sentiment sur cette proposition , afin que j'en puisse rendre compte au conseil de la guerre. Je suis, Monsieur, etc.
" d'Asfeld. •■ ( Bibl. de l'Arsenal. — Dossier Correspondance. )
Dans le même dossier, est une autre lettre du 19 janvier 1717, informant Bernaville que le conseil de guerre a autorisé les travaux.
lUPlUilllllS NATIONALE.
la prison reçut ses règlements définitifs, on y prévit encore l'usage de cette promenade, mais désormais le bastion se nomma jardin :
«Lorsque le caporal de garde sera commandé pour aller au jardin ou sur les tours pour y accompagner un prisonnier, il luy est deflendu de n'avoir aucun entretien avec luy ; il est seulement pour prendre garde à ses actions et qu'il ne fasse aucun signal au dehors, et faire rentrer le prisonnier à l'heure qui luy est consignée, et le ramener à un officier de l'etat-major, ou entre les mains d'un porte-clefs, ^.n
Ce nom de bastion, déjà à demi oublié en 1769, donna lieu à une amusante méprise. Le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre, avait autorisé un prisonnier, M. de Larnage, à se promener sur le donjon. Le lieutenant de police, Berlin, fit remarquer l'erreur, en transmettant cet ordre au gouverneur : il n'y a pas de donjon à la Bastille, dit-il; il n'y a que la plate-forme des tours et le bastion, te jardin du gouverneurs; et il ajoute cr qu'il conviendroit mieux qu'il se promenât sur le bastion avec un garde, ainsi que cela se pratique quelques fois, plutôt que dessus la plate-forme des tours, qui est une promenade prohibée depuis longtemps, et trop à la vue du public®. n
L'ancien bastion était devenu, en effet, le jardin du gouverneur. Le second des de Launey y fit des frais, le transforma en potager, puis, de peur que les prisonniers ne détériorassent ses plantations, le leur interdit complètement. Du moins, c'est Linguet qui le dit, avec son amertume ordinaire : et Le gouverneur actuel, nommé de Launey, est un homme ingénieux qui tire parti de tout: il a réfléchi que le jardin pouvoit être pour lui un objet d'économie intéressant; il l'a loué à un jardinier qui en vend les légumes et les fruits, et lui en paye une somme fixe par an; mais, pour n'être pas gêné dans son marché, il a cru qu'il falloit en exclure les prisonniers; en conséquence, il est venu une lettre signée Amelot, qui défend le jardin aux prisonniers n (3).
Gomme toujours, il y a là beaucoup d'exagération et un peu de mauvaise loi.
En 1790, les ouvriers occupés à démolir le bastion annoncèrent avoir trouvé dans les casemates les ossements de plusieurs cadavres. L'occasion était belle pour dire bien haut qu'à la Bastille on avait fait disparaître un grand nombre de prisonniers, inhumés mystérieusement : on en profita, et une délégation du comité de Saint-Louis-la-Culture se rendit officiellement au milieu des décombres, le 8 mai 1790. M. Lecocq a publié les très curieux procès-verbaux de cette visite qui amenèrent la découverte de deux cadavres. Nous n'en retiendrons que ceci : on Irouva ces ossements au pied «d'un escalier double en pierre de liais, dont
(1) Consigne du château aux Pièces juslifical., (1) Mémoires de la Bastille, de Linguet, éd. citée, n» XXIII. p. 1 oL
(2) Recueil de lettres des magistrats, à la Bibl. ;,) La prise de la Bastille et ses anniversaires , Mazarine, mss. i/i5a, f* 29. p. 9 4 et suiv.
chaque branche étoit large d'environ quatre pieds, mais rompues en différents endroits, et par lesquelles on descend dans difîérens caveaux n. C'est une indication précieuse sur la disposition et l'état des souterrains. Quant aux sépultures qu'ils avaient reçues, nous nous en expliquerons clairement plus lard, et l'on verra que l'émotion du comité de Saint-Louis-la-Culture était bien peu fondée, car le baslion de la Bastille servait en réalité à l'inhumation de tous les prisonniers morts en dehors de la religion catholique.
Le bastion était isolé de la forteresse par le fossé, dit s intérieur n , qui entou- Fospé intérieur rait le périmètre dessiné par les tours, et isolé de la campagne par un autre fossé, el
i • • i • ii» , chemin des rondes.
dit ce grand fossé n, qui était celui même de 1 enceinte de Pans. Nous présenterons quelques réflexions sur chacun d'eux.
Suivant toutes vraisemblances, le fossé de la Bastille était de quelques années antérieur à l'édilice même, car il appartenait à l'enceinte de la ville commencée sous Etienne Marcel et achevée par Hugues Aubriot. Une fois la Bastille complètement bâtie, on dut le creuser sur trois côtés du quadrilatère afin qu'il entourât entièrement la forteresse. L'eau de la rivière venait le remplir, surtout en hiver, assez profondément pour qu'un bateau pût accéder jusqu'au pied des tours, et c'est de cette façon qu'Antoine de Chabannes s'évada en î Quand, au xvic siècle, le nouveau fossé eut été creusé au delà du bastion, un mur fut construit, qui sépara les deux fossés : pour le franchir, Latude et d'Allègre eurent à y pratiquer une brèche de trois pieds de largeur et de profondeur, et durant ce travail, qui d'après eux les retint neuf heures, ils avaient de l'eau jusqu'aux aisselles W.
Nous savons encore, par les procès-verbaux de l'enquête qui suivit cette célèbre évasion (2), qu'en été, le petit fossé était envahi par des herbes qu'il fallait faucher chaque année, et que les ouvriers chargés de ce travail étaient assez peu scrupuleux pour entrer en communication avec les prisonniers et leur offrir leurs services. Le major Chevalier, qui déposa dans ce sens, pensait alors que les deux fugitifs avaient pu se procurer ainsi des cordes et des couteaux; il ignorait que tous les instruments de l'évasion avaient été fabriqués dans la prison même.
Adossée en encorbellement à la contrescarpe et régnant tout autour du fossé intérieur, une étroite galerie servait de chemin des rondes. Nous ne savons pas, à vrai dire, précisément quand elle fut construite; mais il est certain qu'elle datait du xvne siècle au moins. Cela résulte d'un passage des doléances qu'exprime le lieutenant du Junca; au nombre des corvées quotidiennes qu'il doit accomplir, il
(1) Mémoires de Latude, publiés par M. G. Bertin, tome III des Mémoires de la Société de l'histoire de p. 35-3y. Paris, sous ce titre : Latude et son évasion; voir
<2) Ils ont été publiés par M. A. Longnon au notamment les pages 3y3-374.
hk LA BASTILLE.
mentionne celle-ci : et Aler plusieurs fois par jour sur les planches en dehors du chasleau pour contenir les prisonniers qu'ils ne se parlent les uns aux autres d'une tour à l'autre . . . n W.
Il est plusieurs fois question du chemin des rondes dans les règlements et consignes de la compagnie des bas-officiers qui fut créée pour le service de la Bastille en 1769; grâce à ces textes, que l'on trouvera aux Pièces justificatives, nous savons qu'on y accédait par des escaliers, des crpas de souris n, dit l'auteur de la Bastille dévoilée ®, situés chacun d'un coté du grand pont de pierre et qui figurent d'ailleurs sur le plan de Cathala, annexé à la même publication^. Nous savons encore qu'il y avait sur le chemin des rondes trois guérites où s'abritaient parfois les factionnaires : l'une en face de la tour du Coin, l'autre vis-à-vis de la tour de la Comté, et la troisième rc au-dessus du cul-de-lampe vis à vis l'ancienne porte masquée de la rue Saint-Antoine n. Par cul-de-lampe, il faut évidemment entendre une sorte d'échauguette que formait, sur ce point, le parapet de la contrescarpe. Ces renseignements lopographiques sont confirmés dans l'enquête faite à la suite de l'évasion de Lalude, et dont M. Longnon a publié les pièces principales W.
On se préoccupa, au mois d'avril 1788, des ce réparations urgentes n qu'il y javait lieu de faire au chemin des rondes. Poyet, l'architecte du château, fit un devis, qui s'élevait à 6,7 7 sols 2 deniers, et que le ministre approuva en ordonnant d'entreprendre immédiatement le travail et de répartir la dépense, à raison d'un tiers par mois, sur les étals de la Bastille (5).
Grand fossé. Il ne nous reste plus qu'à dire un mot du grand fossé, extérieur au bastion,
entre la porte Saint-Antoine et la Seine. Bien que faisant partie de la fortification même de Paris, il appartient à la topographie de la Bastille, car, au dernier siècle pour le moins les gouverneurs avaient sur lui une sorte de juridiction, et y prélevaient des redevances, dont nous dirons le détail en traitant du budget de la prison. Le droit de pêche y était affermé, et aussi le droit de passage
l'> Pièces justificatives , n° X.
(2> 9e livraison, p. 19.
l3> Par une série de lettres conservées à la Bibliothèque de l'Arsenal, ms. i2,(io3 on voit que ce parapet n'existait pas encore en 171 3; il était arrivé à plusieurs personnes de tomber dans le fossé de la Bastille, et, à cette date, le ministre prescrivit de construire une palissade pour empêcher le retour de pareils accidents.
(4) Ouv. cité; voir notamment pages 377, 379 et 38o.
(5) Archives nat. , 0*499, P*
w Au xvif siècle encore, le fossé appartient à la ville qui l'afferme à des particuliers. Le 6 mai 1 G 2 2 ,
Guillaume de Villaine, marchan;! de bois flotté, bourgeois de Paris, renouvelle le bail du rr canal et fossé de la ville estant hors de la porte Saint-Anthoine, depuis icelle porte jusques à la rivière, ensemble le passaige dudict fossé et la pesche à poisson d'icelluy, pour par lui s'en servir a mettre ses trains de bois et les tirer et defflotler et passer par ledict passaige, tant ses facteurs et tireurs que de toutes aultres personnes pour la commodité du publicq. . . moiennant le pris et somme de vingt livres tournois de loyer qu'il sera tenu de payer, par chacun an , à la recepte du domaine de la Ville ... » (Arcta. nat. Q1 1270.) Le même carton contient d'autres baux, sensiblement analogues.
d'eau établi lout au bout, près de la rivière, et qui était, moyennant trois deniers, le seul mode de communication entre l'extrémité des cours de l'Arsenal et le chemin de Bercy. Voici, au surplus, un curieux règlement sur ce droit, édicté par le gouverneur Baisle, et que nous tirons des archives de la Bastille (l) :
rr De PAR LE Roy,
Deffenses sont laites à toutes personnes, de quelque qualité ou condition qu'elles soyent, de passer par ce passage sans payer à raison de trois deniers pour chaque personne, lant à l'aller qu'au revenir.
Deffenses aussi sont faites à toutes personnes d'inquietter, troubler, insulter, battre ni maltraiter le receveur du passage, ni ceux qui seront par lui commis à la recette dudit droit, sous peine de prison.
Pareilles deffenses sont failles à touts les halelliers et passeurs, sous quelque prétexte que ce soit, de passer aucune personne, lant à l'aller qu'au revenir, et ce, depuis et au droit du pavillon del'Arcenal jusqu'au port au Plâtre, sous les mêmes peines, et des plus grandes s'il y échoit.
Semblablement, deffenses sont faites à touts pescheurs ou autres d'entrer ni de pescher, en quelque tems que ce soit, dans le fossé, depuis son entrée jusqu'à la porte Saint-Antoine, sans permission du fermier, à peine de confiscation des bachots, filets et autres équipages, et de cinquante livres d'amande.
Et deffenses sont pareillement faites aux voituriers par eau d'approcher leurs batteaux du bateau de passage, plus près au dessus et au dessous que de trois toises, sous pareilles peines.
Baisle. *
(:) Bibl. do l'Arsenal, ms. i a,Go3.