‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 13 sur 78 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Considérations générales. — Budgets. — Traitement des gouverneurs. — Leurs attributions. Lieutenant de roi. — Major, aide-major et major adjoint. — Ingénieur en chef. — Médecin du Roi. — Chirurgien-major et apothicaire. — Sage-femme. — Chapelains et confesseurs. — Gardes des archives. — Commissaire du Châtelet. — Porte-clefs. — Garnison de la Bastille. — Notes biographiques sur les gouverneurs, lieutenants de roi, majors et aidesmajors.

VAlmanach royal pour 1789 contient, au chapitre de la Bastille, les indications Considérations

suivantes : générales.

Gouvernement du château royal de la Bastdle en ij8g.

1776 M. le marquis de Launey, Capitaine-Gouverneur.

1785. M. le chevalier du Puget, lieutenant de Roi.

1782. M. de Losme-Salbray, major.

1787. M. de Miray, aide-major.

1 765. M. Larcher d'Aubancourt, ingénieur en chef et directeur des fortifications, rue Belle-Chasse, au coin de celle de Bourbon.

1768. M. Delon de Lassaigne, médecin de Roi, rue des Marais, faubourg Saint-Germain.

1787. M. Hurel, chirurgien-major.

1786. Me Choppin, maîtresse sage-femme , rue du Dauphin.

1783. M. l'abbé de Faverly, chapelain du château.

1782. M. l'abbé Duquesne, confesseur, vicaire général de Soissons, rue du Foin, au Marais. M. l'abbé Macmahon, honoraire.

M. l'abbé Fosserier, vicaire de Saint-Leu, honoraire.

(1) Ces dates sont celles de la nomination aux emplois.

178/1. M. Duval, rue Portefoin j

r gardes des Archives.

1782. M.Martin, rue Neuve-de-Luxembourg )

1774. M. Chenon père, pensionnaire du Roi, commissaire au Châtelet^ ayant le département de la Bastille, rue Baillette.

1785. M. Poyet, architecte, rue Saint-Thomas du Louvre.

1755. M. Le Faivre, entrepreneur des bâtimens du Roi, rue Martel, vis-à-vis les Petites écuries du RoiW.

Il est bien entendu que la forteresse n'avait pas toujours eu un aussi nombreux personnel administratif, et parmi les fonctions qu'énumère cette liste, la plupart étaient de création relativement récente; les plus anciennes, du moins sous leur dernier titre officiel, ne remontaient pas au delà du xvuc siècle.

A l'origine, la Bastide Saint-Antoine, lorsqu'elle n'était que simple porte de ville, n'avait dû avoir, pour la garder, que quelques hommes d'armes et un portier; peu après, dès î 3 8 6 , nous la voyons entre les mains d'un capitaine, dont la compagnie se compose d'un chevalier, de huit écuyers et de dix arbalétriers; il en est encore ainsi pendant longtemps, au moins jusqu'à la fin de la domination anglaise ("2). 11 semble bien qu'alors la Bastille était à la lois forteresse et prison. Cela s'infère de ce curieux passage du Journal d'un Bourgeois de Paris à la date de i/i3o, déjà mentionné plus haut(3), et où apparaît, croyons-nous, la première mention d'un geôlier préposé à la garde des prisonniers :

ff Item , la sepmaine de may, avoit à la porte Sainct-Antoine prinsonniers, dont l'un avoit payé sa rançon et estoit eslargy, et alloit avec les gens du chastel à son plaisir. Si trouva un jour que cellui qui gardoit les prisons s'endormy après disner sur ung banc, comme on fait en esté; si lui osta les clefs ainsi comme il dormoit, et ouvry la prison, eL en deslia trois avec lui, et vindrent où cil dormoit encore, et autres, l'un eà, l'autre là, frappèrent sur eulx pour les tuer et en navrèrent à mort deux ou trois, avant que les gens qui esloient du chastel en peussent rien ouyr. Quand ilz sorent comment lesdiz prisonniers avoient ouvré, si accoururent à l'aide de leurs compagnons hastivement, et le signeur de l'Isle-Adam qui céans estoit, qui en estoit cappi laine et de la ville de Paris, vint tost où cilz estoient. Si les escrie et fiert, d'une hache qu'il tenoit, le premier qu'il trouve; si l'abat mort; les autres ne porcnt fuir; si furent tretous prins,

(1) Dans la collection de YAImanach royal, ces mentions ne figurent qu'à partir de 1750. Avant cette date , on ne trouve aucune indication relative à la Bastille. De 1750 à 1767, les noms du gouverneur, du lieutenant du roi , du major et de l'aidemajor sont seuls donnés. A dater de 1767, la liste devient chaque année plus complète. A moins d'y faire figurer les noms des porte-clefs et de quelques autres employés inférieurs, elle ne pouvait être plus étendue que celle de 1789. Antérieurement à la publication de YAImanach royal , existaient les

Etats de la France, paraissant dès la seconde moitié du xviie siècle, à des dates variables, — à peu près tous les trois ans, — et où les officiers de la Bastille sont mentionnés avec détail. Nous en avons, plusieurs fois, fait noire profit.

(2) Nous ne faisons, dans ces observations préliminaires, que résumer brièvement dos renseignements qu'on trouvera, plus loin, aussi complets qu'il a été possible, dans la liste des gouverneurs.

(1) Note 1 de la page 7.

et rccongnurent qu'ilz avoient eu pense'e de tuer tous ceuix qui estoient dedens le chastel et de livrer le chastel aux Arminalx pour prendre Paris par traïson ou autrement. Et tanlost qu'ilz orent ce dit, si les fist le cappitaine tous lucr et trayner en la rivière ».

Les Anglais partis, et surtout à dater de Louis XI, la Bastille perdit beaucoup de son caractère de château fort, et commença , pour un temps, de devenir la prison d'État qu'elle devait èlre définitivement deux siècles plus tard. Nous n'y trouvons plus de prisonniers de guerre, comme tout à l'heure, mais seulement des sujets rebelles, complotant contre la sûreté du royaume : le comte de Dammartin , l'évoque de Verdun, le duc de Nemours, le connétable d'Armagnac. Ceux qui y commandent alors sont ou ne sont pas des hommes d'armes : leur qualité, avant tout, est celle d'officiers, de fonctionnaires royaux; ils sont choisis, tantôt parmi les maîtres de l'hôtel ou les chambellans, tantôt parmi les personnages qui possèdent une riche seigneurie, gage de leur incorruptibilité.

Au xvie siècle, l'emploi se relève encore : il se transmet, de droit, croyonsnous, entre les mains des chefs de la maison de Montmorency, puis du célèbre amiral Goligny; mais, à la vérité, ce sont des lieutenants qui l'exercent. Pendant les guerres de la fin du siècle, et, plus tard, au temps de la Fronde, lorsque la possession de la Bastille équivaudra, bien à tort, à la possession de la ville même, la garde de la citadelle sera Confiée à des hommes énergiques, capables surtout d'un coup de force et passablement aventuriers; mais, dans les périodes calmes elle revient toujours aux hommes le plus en vue de l'État, à Sully, à Luynes, à Bassompierre, à Châleauvieux.

Louis XIV, enfin, régla les prérogatives des capitaines, en leur donnant le titre de gouverneurs (mais les deux titres furent maintenus jusqu'au bout), fixa leur traitement et leurs attributions; mais il n'en confia plus l'exercice à des ministres d'Etat, comme Sully, ou à de grands-officiers de la couronne, comme les Montmorency. Devenue tout à fait prison d'Etat, la Bastille allait être commandée par des hommes de petite noblesse ou même des roturiers, dont les fonctions, assez semblables, par bien des côtés, à celles de geôliers-pourvoyeurs, auraient pu être la tache d'un grand nom; de nouveau, on en revint aux gouverneurs militaires, aux soldats qui avaient fait leurs preuves d'énergie dans le service, de souplesse absolue, et il en fut ainsi jusqu'à la fin.

Une fois organisée administrativement, la Bastille figura dans le budget de l'État, Budgci non, comme on pourrait le croire, au chapitre des prisons, mais parmi les gouvernements, à côté de quelques châteaux royaux, tels que le Louvre, Versailles, Marly, qui avaient au budget un article spécial. Nous aurions voulu remonter plus haut que le règne de Louis XIV dans l'examen de ces budgets, mais l'absence de textes ne nous l'a pas permis. A partir de la fin du xvne siècle, les renseignements suffisent pour qu'on puisse se former une opinion sur les dépenses an-

L\ liASTILLE. n

nuelles de la Bastille. Elles étaient toujours fort considérables, en dépit d'écarts assez grands, motivés par le plus ou moins grand nombre de prisonniers. Dans le projet de budget de 1G80, préparé par Colbert, la Bastille est inscrite pour 100,000 livres, mais dans l'état des dépenses effectives, la somme réelle atteint i8q,83o livres

Dans les tableaux comparatifs qu'a publiés M. de Boislisle''2) de l'administration financière des contrôleurs généraux Le Peletier, Pontchartrain et Chamillart, se trouvent pour la Bastille des indications qu'il nous paraît utile de reproduire ici :

7 années du ministère de Le Peletier :

1683 56,672 livres.

/ 0 années du ministère de Pontchartrain :

1 690 1 7 i,o5o livres.

8 années du ministère de Chamillart :

1700 129,1 36 livres.

1704 Manque.

1706 Manque.

Les mandats justificatifs de ces comptes ont été, malheureusement, perdus pour

(,) Lettres et instructions de Colbert, publiées par (2) Correspondance des contrôleurs généraux , I,

P. Clément, t. II, appendice, p. 773 et 782. 598-599; II, 600, 606.

la plupart, mais il est possible d'y suppléer en partie : ainsi, le brusque accroissement de dépenses que l'on remarque à partir de l'année iG85 s'explique sans peine par la recrudescence de prisonniers que reçut la Bastille à la suite de la révocation de l'édit de Nantes. Il est moins facile de rendre compte du chiffre de 220,388 livres qui fut atteint en 1696, et surtout des 255, \hh livres de 1707, la plus forte somme qui ait été dépensée pendant ce laps de vingt-cinq ans; peutêtre élait-ce le moment des reconstructions importantes que nous avons signalées pour le commencement du xvme siècle, — celui aussi des poursuites très rigoureuses et très fréquentes contre les Jansénistes, — et puis, il ne faut pas oublier que les archives de la Bastille ne nous ont pas livré tous leurs secrets.

Que si l'on compare ces totaux à ceux des dernières années, on verra que leur moyenne est sensiblement identique. Dans le curieux projet de suppression de la Bastille qu'écrivit le lieutenant de roi du Puget, en 1788, il est dit que le château k coûte, annuellement, de 120,000 à 160,000 livres» et que c'est là un objet énorme W. Nous savons par un dossier des archives de la Bastille ('2) qu'en 1787, le total des « dépenses r> avait été de 4 6,97 2 livres, celui et des charges 11 de 68,2 6 6tt 2 s.; en tout, 1 1 5,2 17" 2 s. D'une lettre de Villedeuil, ministre de la maison du Boi, à l'intendant du trésor royal il résulte que les dépenses de la Bastille pour le mois de juin 1789, le dernier, furent arrêtées et ordonnancées à 1 ^1 , 2 3 7tt 7 s. 8 d., ce qui eût produit, pour Tannée entière, un total un peu supérieur à celui des exercices précédents, mais on sait de reste que l'année 1789 fut, à tous égards, exceptionnelle.

Arrivons maintenant à parler du traitement des capitaines, appelés plus lard Traitement gouverneurs. Pour les plus anciens, on n'a que bien peu de renseignements : gens de des g°«verneurs. guerre, ils étaient rétribués, eux et leur compagnie, sur les aides affectées au payement des troupes, et la Bastille n'était pour eux qu'une place forte dont la garde leur était rétribuée comme l'eût été celle de toute autre garnison. Il n'en est plus de même à dater de Louis XI. Avec Philippe de Melun qui fut capitaine de la forteresse depuis 1662, s'introduit un autre régime : les fonctions cessent d'être militaires et sont spécialement rétribuées, au prix de 1 ,2 00 livres par an , sans compter des profits importants sur l'entretien des prisonniers, comme on le dira plus loin , à propos de Philippe Luillier. Ce chiffre sera maintenu longtemps; ce fut celui des gages des Montmorency, qui eurent la capitainerie de la Bastille pendant la

(1) Pièces justificatives , n° XXXV.

(2) Bibl. de l'Arsenal, ms. 22,599.

c3) Arch. nat. , O1 5oo, p. Sàj. Si l'on compare ces chiffres à l'état qui fut dressé par le major pour le budget de juin 1789, et que nous donnons aux Pièces justificatives, n° XXXVII, on pourra être sur-

pris de ne pas les trouver conformes, mais, comme on vient de le dire, il faut distinguer entre le budget des dépenses, nécessairement occasionnelles, et celui des charges, qui variait fort peu. Or le texte que nous donnons ici ne comprend que ces dernières.

plus grande partie du xvic siècle, mais il est à noter que, sous Louis XI, les émoluments étaient payés sur les fonds de la généralité deLanguedoil ou bien d'Outre- Seine; ils furent pris sur le budget du domaine royal à dater des Valois^.

Quand l'organisation de la prison devint définitive, au temps de Louis XIV, le traitement des gouverneurs fut également fixé, et à un taux considérable. C'est là un point sur lequel l'incertitude n'est pas permise, car les documents officiels et les relations d'anciens prisonniers l'éclairent largement; la seule difficulté est de dégager la vérité, au milieu d'affirmations que l'intérêt ou la haine rendent contradictoires.

La première mention que nous en ayons se trouve dans la lettre suivante, par laquelle le marquis de Barbezieux, ministre de la guerre, offre à Saint-Mars, en 1698, le gouvernement de la Bastille (2) :

Comme Dufresnoy vous avoit écrit sur la proposition d'échanger voire gouvernement des îles Sainte-Marguerite contre celui de la Bastille, la réponse que vous lui avez faite m'a été remise depuis sa mort; le revenu de ce gouvernement consiste, sur les états du Boi, en quinze mille cent soixante-huit livres, outre six mille livres que M. de Besmaus retirait des houtiques qui sont autour de la Bastille, des fossés du dehors et des bateaux du passage, qui dépend du gouverneur. Il est vrai que, sur cela, M. de Besmaus etoit obligé de payer un nombre de sergents et de soldats pour la garde des prisonniers et le service; mais vous savez, parce que vous relirez de votre compagnie, à quoi ces dépenses montent; après vous avoir fait une enumeration de ce que vaut le gouvernement, je vous dirai que c'est à vous à connaître vos intérêts, que le Boi ne vous force point à l'accepter s'il ne vous convient pas, et, en même temps, je ne doute point que vous ne regardiez, sans compter, le profit qui se fait ordinairement sur ce qu'il en donne pour l'entretien des prisonniers, qui est tel que l'on sait, ce qui ne laisse pas d'être considérable; enfin, le plaisir d'être à Paris, assemblé avec sa famille et ses amis, au lieu que vous êtes confiné au bout du royaume. Si je puis vous dire mon sentiment, cela me paraît avantageux, et je crois que vous ne perdrez pas à l'échange pour toutes les raisons ci-dessus. Je vous prie, cependant, de me mander sur cela naturellement votre avis.

On sait que Saint-Mars se laissa déterminer, puisque, le 18 septembre suivant, il prenait possession du gouvernement de la Bastille. Quelques années plus tard il n'eût pas été nécessaire à un ministre de se mettre tant en frais d'arguments pour vanter les avantages de la place, car les compétiteurs n'y manquaient pas.

Si intéressante que soit la lettre qu'on vient de lire, nous la voudrions plus précise encore. On aimerait que Barbezieux se fût mieux expliqué sur le profit à retirer de l'entretien des prisonniers, et qu'il ne se fût pas borné à le dire « considérable 11. C'est probablement ce qui faisait hésiter Saint-Mars, déjà renseigné sans doute sur les chiffres fixes des émoluments. On retrouve le décompte de ces

(I) Nous devons cette inléressanle remarque, ainsi (2) Elle a été publiée, d'après les archives du

que plusieurs autres sur la Bastille du xve siècle, à ministère de la guerre, par M. Th. Iung, dans son l'obligeante érudition de notre confrère A. Spont. livre : La Vérité sur le Manque de fer, p. 177.

C'est Monsieur le gouverneur qui touche ces sommes.

derniers dans un état qui doit dater du gouvernement de Saint-Mars lui-même, et qui est, à coup sûr antérieur à 171 1 (l) :

A soixante hommes de guerre à pied, François, à raison de 1,075 livres par mois et pour

douze mois 1 2,900^

Au gouverneur Goo

Au lieutenant de ladite compagnie Goo

M. Davignon Au lieutenant au gouvernement 3, 000

C'est Monsieur le gou-

verneurqui touche. Au chapelain 180

M. Fresquières Au médecin 1,200

M Faussières A l'apothicaire 3oo

M. le gouverneur

touche Au chirurgien 180

Audit gouverneur, pour les bois et chandelles

des corps de garde 900

Il y a un commissaire

qui touche Au commissaire 120

Il y a un controlleur

qui touche Au controlleur 90

Les 1 5, 1 68 livres annoncées à Saint-Mars se retrouvent là, ou à peu près, puisque le gouverneur est indiqué comme recevant i5,36o livres, à la charge, il est vrai, d'entretenir un chapelain et un chirurgien, mais, si nous en croyons du Junca (2), la charge de ce dernier était exercée par le valet de chambre de M. de Besmaux, et c'est ainsi qu'on s'explique pourquoi le gouverneur en touchait le traitement (3).

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,602. Nous le disons antérieur 81711, car on y trouve le nom du lieutenant Davignon qui mourut en 1710.

(S) Voir Pièces justificatives , n° X.

(3) Le budget de la Bastille est détaillé pour la première fois dans Y Etat de la France de 1687, au chapitre des maisons royales :

« A 60 hommes de guerre ou morte-paies à pié, François, par mois i,075tt #'

Au Gouverneur, aussi par mois . . 100 *

Au lieutenant 100 *

Au chapelain 3o *

Au médecin , M. Vezon et son fils en survivance -200 «

A l'apothicaire Guillaume Colomès 5o u

Cette charge a été créée le 1 7 fé-

3ott

vrier 16/17, laquelle a droit de cornmilitions au grand sceau.

Au chirurgien

Pour le bois et la chandelle du corps de garde

Pour les taxations d'un commissaire et d'un contrôleur

Somme par mois

Et pour douze mois desdits hommes et six mois de rente de la garnison , la somme de 1,070

Pour les taxations du thrésorier gênerai Prov"', à raison de quatre deniers par livre 284

Somme totale dn premier état .

paiée sur la Recette de Paris. »

Pour la même époque encore, le commencement du xvmc siècle, il existe dans les archives de la Bastille (l) la requête non signée d'un gouverneur, Bernaville ou le premier de Launey, qui réclame les bontés du Roi en invoquant sa misère. 11 a, dit-il, à payer « indispensablement n chaque année 3,ooo livres de gages de domestiques et une foule d'autres Trais; autrefois, la Bastille recevait assez de prisonniers pour qu'il pût être indemnisé, mais maintenant qu'on y en envoie fort peu, il est «en avance» de plus de 20,000 livres, et cependant il n'a pour tout traitement que 600 livres, et une pension de Goo livres soumise à une retenue de 35 0 livres. Ces plaintes, à coup sûr, sont fort exagérées et les gouverneurs étaient loin d'être si malheureux qu'ils le prétendaient; au reste, nous retrouverons tout à l'heure les mêmes réclamations formulées à un moment où elles étaient certainement moins fondées encore.

Le meilleur bénéfice du gouvernement fut toujours celui qui se réalisait sur les prisonniers. A l'origine, il devait être arbitraire; par la suite, on le régularisa de façon qu'il constituât une rente fixe au gouverneur.

Qu'il y eût à la Bastille ou qu'il n'y eût pas de prisonniers, il devint admis qu'on en ferait en tout temps figurer dix, à 10 livres par jour, sur les états de dépenses, c'est-à-dire, que le gouverneur serait assuré de 36,5oo livres par an, rien que pour cet article. Même, en 1765, Jumilhac obtint que ce chiffre de dix prisonniers, fictifs ou réels, serait élevé à douze, ainsi qu'en fait foi la lettre suivante du lieutenant de police, de Sartine'2' :

Paris, 3 1 may 1 765.

J'ay l'honneur de vous informer, Monsieur, que M. le comte de Saint-Florentin, en considération de vos frais extraordinaires pour les prisonniers du château de la Bastille, vous a fait accorder par le Boy deux places d'augmentation de prisonniers, à dix livres chacun par jour, à commencer du tcr juin prochain, en sorte qu'au lieu de dix prisonniers, employés jusqu'à présent sur vos e'tats de mois, à raison d'une pistole par jour pour chacun, vous employerez douze prisonniers chaque jour, sur ce même prix de dix livres par jour pour chacun.

Charme' de vous annoncer cette nouvelle. . .

de Sartine.

La rente sur les prisonniers s'éleva donc à ^3,8 oo livres.

Ce n'est pas tout : quand il y avait, par hasard, plus de douze prisonniers en même temps à la Bastille (ce fut très rare dans les derniers temps), le gouverneur percevait, en plus, 3 livres par jour pour chacun des prisonniers en excédent de douze.

Qu'on tienne compte aussi que, parmi les détenus, beaucoup étaient riches et refusaient la nourriture de la prison, pour se faire servir à leurs frais, d'où une notable économie sur le budget du gouverneur.

(l) Bihl. de l'Arsenal, tns. 12,609. — 1 ' Bibl. de l'Arsenal, dossier Budget (ancienne cote).

Écoutons maintenant les dires des prisonniers. Constantin de Renneville ne mérite pas créance, les calomnies lui sont trop habituelles, mais il faut faire cas des affirmations de Linguet, d'autant plus qu'elles offrent un caractère de précision fait pour séduire. Voici donc ce crue dit Linguet :

Le ministère a fonde' à la Bastille quinze places, qui sont payées, occupées ou non, sur te pied de 10 livres de France, ou à peu près 5 florins de Brabant ou 8 shcllings d'Angleterre par jour, ce qui fait au gouverneur un revenu de près de 5,5oo louis par an.

Ce n'est pas tout : en fabriquant une lettre de cachet qui lui donne un commensal, on ajoute à la fondation primitive une somme par tète, proportionnée à sa qualité. Ainsi un colporteur, un homme de bas étage, apporte à la marmite commune, outre la pistole fondée, un écu d'extraordinaire par jour; un bourgeois, un légiste de la classe inférieure, 100 sols; un prêtre, un financier, un juge ordinaire, 10 1. t.; un conseiller au Parlement, i5 1. t.; un lieutenant général des armées 2 h 1. t.; un maréchal de France, 36 1. t. J'ignore cpiel est, dans ce cadastre ministériel, le taux d'un prince du sang M.

La première proposition est fausse; nous venons de montrer que les gouverneurs n'avaient eu que 10, puis î 2 livres par jour, assurées. Quant à la seconde, elle est au moins très exagérée, et ce n'est pas la confirmation qu'en donne, en la reproduisant, la Bastille dévoilée qui nous persuadera (2). Aux termes d'un rapport de de Losme, que l'on trouvera aux Pièces justificatives (3) , et dont la véracité n'est pas douteuse, ces tarifs exceptionnels étaient fort rarement accordés, et de Launey n'en profita qu'une fois pendant les neuf premières années de sa charge. En vain, depuis, le réclama-t-il en bénéfice à plusieurs reprises; il ne l'obtint que deux fois encore : quand on lui envoya le cardinal de Rohan et sa suite, le roi lui alloua un crédit supplémentaire de i 20 livres par jour, ce qui était considérable; trois ans plus tard, lorsqu'il reçut en bloc les douze gentilshommes bretons qui avaient apporté au roi les récriminations un peu hardies des Etats de leur pays, pour chacun d'eux i5 livres par jour de supplément lui furent accordées W.

Les 63, 800 livres garanties annuellement au gouverneur constituaient, seinblet-il, un profit déjà suffisant, pour ne parler que de celui-là. Cependant, peu d'années avant la prise de la Bastille, de Launey présentait au ministre un état détaillé du budget de l'état-major; le but et la conclusion de ce document apparaissent clairement; il s'agissait d'obtenir pour le gouverneur une augmentation de traitement^. Ce mémoire est écrit de la main du major Chevalier; aussi, sommes-nous surpris d'y trouver si peu de bonne foi. Le profit des douze premières places y est à peine mentionné, et le rédacteur ajoute aussitôt : cr On jugera ce qu'il peut être, vu le prix actuel des denrées 1. La fourniture des objets nécessaires aux

(,) Mémoires, etc., p. 96-97. '3) N" XXX11.

(î) 2' livraison, p. ho. Nous avons eu tort d'y (4) Arch. nat. ,0" /199, p. 621.

ajouter foi dans notre notice rédigée pour la Grande (5) Pièces justificatives, n° XXIX. Encyclopédie.

prisonniers est indiquée comme incombant tout entière au gouverneur, alors qu'il est certain que le trésor en payait une bonne part M; de même, pour l'entretien des ornements et du luminaire de la chapelle; de même encore, pour les frais de nettoyage du château, qui étaient payés sur un crédit spécial. Nous n'avons pas le texte même de la demande d'augmentation que formulait de Launey, mais nous le connaissons par la lettre qu'écrivit le ministre au lieutenant de police pour lui en demander son avis(2). On y voit qu'il était question d'élever à 12 livres le profit des douze premières places, ce qui eût fait une somme annuelle de 5a,56o livres, au lieu de £3,8oo. D'ailleurs, la requête ne fut pas accordée(3), ainsi qu'il appert des comptes de la prison au mois de juin 1789; les états y sont toujours établis sur le pied de 10 livres par jour.

Avec les /i,5oo livres environ que le gouverneur recevait du ministère de la guerre, en raison sans doute du commandement qu'il exerçait sur la compagnie militaire de la Bastille, son traitement fixe s'élevait à plus de 5o,ooo livres. Il faut y ajouter d'autres bénéfices, dignes de ne pas être négligés.

Et d'abord, le produit de la location des échoppes. Nous avons parlé précédemment de cette suite de maisons basses qui bordaient le fossé du château; le revenu qu'en tirait l'état-major était de 8,i5Gttios. en 1785, c'est-à-dire à une date où plusieurs des échoppes venant d'être reconstruites aux frais du Roi, leurs loyers appartenaient au trésor royal jusqu'à complet payement des frais de reconstruction. Il devait être presque doublé en 1789.

Nous avons parlé aussi du fermage, fait à un particulier, du bac établi à l'extrémité du grand fossé; vers 1780, ce droit rapportait 3oo livres par trimestre au gouvernement. La coupe des herbages des deux fossés lui valait encore un profit annuel de quelques centaines de livres.

Ce qu'on désigne sous le nom de cr droit des muids de vin a est plus considérable. Laissons encore parler l'impitoyable Linguet : cr Enfin, de plus, on a accordé au gouverneur le privilège de faire entrer dans ses caves près de cent pièces de vin, franches de tous droits, ce qui fait encore un objet considérable, qui devroit sans doute faciliter et assurer le service de ses tables. Que fait-il? Il vend son droit d'entrée à un cabaretier de Paris, nommé Joli, qui lui en rend 2,000 écus;

(l) Le mémoire parle , notamment , des « matelats n des prisonniers, dont le gouverneur a l'entretien. Celte question des fournitures de la literie est une de celles que de Launey avait le plus à cœur. En 1777, il voulut établir que le matériel de literie appartenait aux gouverneurs comme se transmettant de l'un à l'autre, par voie d'acquisition, mais cette prétention ne fut pas admise. 11 réussit mieux en 1788, et obtint que le roi payerait ih nouveaux lits complets, ainsi que 2/1 rchaises de comodilés».

Voir aux Pièces justif., n0' XXVI et XXX , les deux dépêches ministérielles se rapportant à cette affaire.

(2) Pièces justificatives , n° XXXIV.

(3) Jumilbac avait été plus heureux. Le 3 1 janvier 1771, il avait été avisé parSartine que le roi, ayant égard à ses représentations trsur la cherté fies vivres relativement à la nourriture des prisonniers de la Bastille n, lui accordait une gratification extraordinaire de i,5oo livres (Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,609.

il lui prend, en échange, du vin du plus bas prix pour l'usage des prisonniers, et ce vin, comme on s'en doute bien, n'est que du vinaigre. . . Wu

Même en tenant compte de l'exagération familière à Linguet, il est certain que ce privilège était lucratif. Pour être exact, on doit noter qu'il n'appartenait pas au seul gouverneur : le lieutenant du roi, le major et l'adjoint au major en revendiquaient une part. En 1777, ces officiers demandèrent qu'elle portât solidairement sur trente muids, ainsi que nous l'apprend une dépêche du ministre au lieutenant général de police^; mais ils n'obtinrent que l'exemption de vingt muids ainsi répartis : 9 pour le lieutenant de roi, 6 pour le major, 3 pour l'adjoint et 2 pour le chirurgien-major

Un dernier privilège, dont les gouverneurs devaient Faire grand cas, était celui du droit de commitiimus. On sait qu'il conférait le bénéfice, pour ceux qui en jouissaient, de porter la connaissance de leurs affaires litigieuses devant la Chambre des requêtes du palais. Le commiltimus «au grand et petit sceaux fut accordé à Jourdan de Launey et à ses successeurs du gouvernement de la Bastille par un arrêt du Conseil d'Etat, en date du \h août 17^3

Un mot encore pour en finir avec cette question des profits du gouverneur. Linguet a donné à entendre que le second de Launey et ses prédécesseurs avaient acheté fort cher leur charge; il en dit autant des lieutenants de roi et les auteurs de la Bastille dévoilée, décidément trop confiants en ses dires, ont rapporté la même affirmation en l'appuyant par des chiffres et ils y trouvent un puissant argument tr contre la vénalité des charges^. Or il n'en est rien, car aucun des emplois de l'état-major n'était vénal. Il put arriver, comme le montreront les notes biographiques données à la suite de ce chapitre, que tel ou tel officier de la Bastille se lit céder un emploi ou une survivance, mais c'était affaire entre lui et celui qu'il désirait remplacer : rien ne ressemble moins à ce qui a constitué sous l'ancien régime la vénalité des charges. L'état-major de la Bastille, nous le répétons, se recrutait au dernier siècle dans l'armée; l'avancement s'y effectuait ensuite suivant les grades de chacun, de sorte que le major pût prétendre à de-

(l) Mémoires, etc., [). 98.

Versailles, le mai 1777.

f-J ai, M', l'honneur de vous envoyer une leltro qui m'a été écrille par M. le Conlrollenr gênerai au sujet de l'exemption des droits d'entrée que le lieutenant de Roi et les majors de la Bastille sollicitenl sur 3o muids de vin. Vous y verrés les motifs qui déterminent ce minisire à penser que l'exemption accordée sur 100 muids au gouverneur de cechàteau doit être commune au gouverneur et aux autres officiers de Pétat-raajor. Je n'ai, dans mes bureaux,

aucun renseignement sur celle difficulté; je vous serai obligé de vouloir bien en prendre connoissance el de me marquer ce que vous pensés que je puisse ou repondre à JM. le Conlrollenr gênerai, ou proposer au Roi pour la terminer». (Arch. naL, O1 488, p. 3 19.)

(3) Mémoires, etc., p. 465.

(,) La copie s'en trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal, ms. 12,609.

(5) Mémoires, p. 171.

( ) Deuxième livraison, p. 3a et note : «La place de lieutenant du roi coùloil Go,ooo livres. . . * '

[HPK1HEK1I KATIOXALI

venir un jour gouverneur; mais il y eut des majors qui ne furent jamais en état, on en verra plus loin la preuve, d'acquérir leur place au prix de h 0,000 ou 60,000 livres. La meilleure certitude, au demeurant, que l'on puisse en donner, c'est qu'il n'y a jamais la moindre mention de droits à acquitter, dans les lettres officielles de provision, qui existent encore en grand nombre.

Si l'on met en parallèle les bénéfices considérables que nous venons de dire et le poids des fonctions qui incombaient aux gouverneurs, il faut bien convenir que ce parallèle est tout en faveur des bénéfices. Dans les premiers temps, peut-être, ceux que le roi avait préposés à la garde de la forteresse eurent un rôle difficile et une lâche assez lourde : l'un et l'autre tendent à s'alléger à mesure qu'on avance dans l'histoire de la Bastille; vers la fin, les gouverneurs n'ont plus, avec le souci, ou plutôt, la signature de la correspondance ministérielle, qu'une direction générale du service qui leur est confié et la responsabilité morale, seulement morale, de l'inexécution de ce service. Entrons un peu dans le détail. Pour le xvnc siècle, les prisonniers attestent qu'ils sont en fréquentes relations avec le gouverneur en personne; souvent ils s'asseyent à sa table; ils reçoivent sa visite tous les jours, ou à peu près; certains, même, sont logés dans son propre hôtel, tel ce prisonnier anglais dont nous parle du Junca, à la date de 1 693 W. A la même époque, c'est le gouverneur qui s'occupe personnellement des prisonniers qui lui sont recommandés plus spécialement de la part du Roi. Si l'un d'eux vient à s'enfuir, comme un certain Boselli, qui y réussit en 1701, le gouverneur, — c'était alors Saint- Mars, — se désole et écrit au ministre pour le supplier de l'épargner^.

Il n'en fut plus ainsi, peu après, et de plus en plus, les gouverneurs s'affranchirent de ce rôle de geôlier. Us trouvèrent dans le major l'auxiliaire précieux sur qui retombait toute la charge de l'administration intérieure, des rapports avec les prisonniers aussi bien qu'avec le lieutenant de police; ils lui laissèrent, même, la responsabilité des événements les plus graves qui pouvaient se produire dans le château, si bien que lorsque Latude et d'Allègre se furent enfuis, Baylc ne parait pas avoir été même inquiété; c'est le major Chevalier qui eut à répondre aux interrogatoires du commissaire Rochebrune. La stabilité du poste de gouverneur défiait, dès lors, tout changement ministériel, et il n'y a pas d'exemple qu'un seul

(1) Journal, mss. de l'Arsenal, 5 1 33, fol. 1G v\ '2) Nous n'avons pas le lexle de sa lettre, mais celui de la réponse de Pontchar train : rr . . .Vous ne devez pas prendre si fort à cœur l'évasion du sieur Bozelly. C'est un malheur, mais ce n'est pas la première fois rpie pareille chose est arrivée à la Bastille. S. M. est trop persuadée de vostre fidélité et de vostre zèle pour croire (pie cet accident soit

l'effet de vostre négligence, puisque tout autre y auroit pu estre pris comme vous. Ainsy, il faut vous tranquilliser et vous pouvez venir voir le Roy quand il vous plaira. Il vous recevra avec sa bonté ordinaire». (Arch. nat., 01 362, f" 3ob'. Cf. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. X, p. 199, où l'on trouvera tout le dossier de ce Boselli.)

de ces officiers ait jamais encouru la moindre disgrâce, à peine une légère réprimande, tempérée par les formules courtoises du langage administratif.

En résumé, les attributions du gouverneur étaient surtout décoratives, s'il esl permis de s'exprimer ainsi. A partir de la seconde moitié du siècle dernier, nous ne les voyons plus s'exercer réellement que dans des circonstances tout à fail exceptionnelles : lorsque le ministre ou quelque grand personnage vient à la Bastille, le gouverneur se trouve là pour le recevoir et lui donner à dîner (de Launej se plaint amèrement des frais qu'entraîne cette obligation); c'est lui aussi qui ira chercher dans son carrosse le cardinal de Rohan et l'installera avec les formes les plus parfaites du cérémonial; mais ce sont là des cas tout à fait rares. En lisant les règlements relatifs au château on se persuade que les seules obligations imposées au gouverneur étaient de ne pas tr découcher 11 sans la permission du ministre, de se faire rendre compte de tout ce qui passait de grave dans la prison, pour le rapporter au secrétaire d'Etat chargé de la Bastille (2i; enfin, de recevoir le serment des olficiers placés sous ses ordres et de nommer aux emplois tout à fail inférieurs.

Dans la hiérarchie de létal-major de la Bastille, le lieutenant de roi était le Lieuienani de km. second du gouverneur. L'usage de ce titre n'apparaît pas dans les documents les plus anciens qui nous ont été conservés, puisqu'on ne le trouve pas avant le xvme siècle, mais la fonction remontait à l'origine même de la prison. On s'explique, en effet, que les premiers capitaines de la forteresse aient eu besoin d'être secondés, et les textes mentionnent réellement leurs lieutenants.

Du Junca est le premier à avoir été nommé lieutenant de roi; encore, ne se désigne-t-il lui-même que sous le nom de ce lieutenant du roi à la Bastille r>, ce qui est un peu différent. Par les doléances qu'il a écrites et que nous avons déjà plusieurs fois invoquées (3), on a une idée complète des attributions du lieutenant de roi vers la fin du règne de Louis XIV; elles étaient multiples, ou, pour mieux dire, elles embrassaient tout le service et toute la surveillance de la prison. Bésumons-les rapidement d'après lui : être le premier levé et le dernier couché; con-

(1) Nous les publions tons aux Pièces justificatives. à mon département celui de la ville de Paris, vous {î) On sait que le contrôle de la Bastille appar- voudrez bien m'informer de ce qui pourra contenait au minisire ayant Paris dans les attributions cerner la Bastille, ainsi que vous en usiez cv-de'vant. de son département, et que, sauf à de rares époques, Je serai fort aise que nos plus fréquentes relations la ville de Paris dépendit toujours du ministère de me mettent à porter de vous marquer que je suis la maison du roi. Elle en avait été détachée sous le très parfaitement, Monsieur, voslre 1res humble et règne de Louis XV et y fut réunie de nouveau au très obéissant serviteur, commencement de 1' année 1 7a7' n''^sl 1" ^ ^'"^ Saint-Flore>ti\ ».

la lettre suivante de Saint-Florentin à Bayle : /B k, , ,. . , ~

J (liibl. de I Arsenal, ms. 12,609.)

«A Versailles, le 2 février 1757.

••Le Boi ayant jugé à propos, Monsieur, de réunir ll) Pièces justificatives , n" X.

(luire les prisonniers à la salle du Conseil lorsqu'ils y sont mandés et les attendre "dehors, à la porte, jusque à des huit heures de temps v; assister aux visites que les prisonniers reçoivent de leurs parents et amis; faire de fréquentes tournées dans les cachots; fouiller les nouveaux détenus et ceux qui sont mis en liberté; se rendre, plusieurs fois par jour, sur le chemin de ronde hors du château; exercer, enfin, un contrôle de tous les instants sur le personnel inférieur, les pourvoyeurs de la cuisine, les ouvriers qui travaillent aux réparations.

Ou bien du Junc-a était un officier éminemment consciencieux (à moins qu'il n'ait un peu exagéré), ou bien ses successeurs furent affranchis régulièrement de la plus grosse partie de toute cette besogne; ce qui est certain, c'est que, dans les derniers temps, le lieutenant de roi paraît, au contraire, avoir été le plus oisif des fonctionnaires de la Bastille. Nous ne parlons ici que pour mémoire de Maisonrouge, qui tenait l'emploi en 179.0 : on verra tout à l'heure qu'il fut plus préoccupé de sa spirituelle prisonnière, Mme de Staal, que de ses fonctions de surveillance; mais les derniers lieutenants de roi, s'ils furent moins frivoles, ne semblent pas avoir eu un rôle beaucoup plus actif; presque jamais, ils ne figurent dans les rapports avec les prisonniers; ce n'est pas eux, non plus, qui correspondent avec le ministre ni le lieutenant de police, tous ces soins appartenant au major; en résumé, leurs fonctions, mal définies par les règlements, ressemblent beaucoup à celles des gouverneurs, auxquels ils succèdent le plus ordinairement, dans le cours du xviu° siècle.

Le traitement de ces officiers était, suivant Y Etal de la France, de 1,200 livres par an, en 1687; de i,ooo livres, en 1708, et seulement de 3, 000 livres en 1725; il paraît n'avoir pas été fixé définitivement avant l'année 1761; il y a, en effet, dans les papiers de la Bastille11', une lettre du lieutenant de police Berryer à M. de l'Abadie, lieutenant de roi à la Bastille, pour l'informer que le roi a réglé ainsi ses honoraires : cr savoir 3, 000 livres sur l'extraordinaire des guerres, et 9 livres par jour, qui seront portées sur l'état des dépenses de la Bastille, lesquelles vous seront payées chaque mois par M. le Gouverneur «. A ces 6,285 livres s'ajoutaient, comme nous l'avons déjà dit, quelques profits importants : le quart des bénéfices résultant de la location des échoppes, etc., soit environ 2,0 5 o livres, et le droit d'exemption d'impôt sur neuf muids de vin par an. Enfin le lieutenant de roi avait son appartement à la Bastille et recevait, pour le chauffage, une indemnité annuelle de 192 livres.

A la fin de l'année 178b, un règlement intervint qui réserva la lieutenance de roi à un officier pourvu du grade de major, et la majorité à un officier ayant le grade de capitaine^. C'est à la suite de cette décision que du Puget, le dernier lieu tenant de roi de la Bastille, reçut ses lettres de commission. Nous les avons

Bibl. de l'Arsenal, ms. 13,609. — ;2) JHd.

retrouvées dans ses papiers personnels M, et il nous paraît intéressant d'en donner ici le texte :

Louis, par la grâce de Dieu, roi de France cl de Navarre, à notre très cher et bien aimé le sieur Pierre-François de Rivière du Pujet, chevalier de Tordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien capitaine de grenadiers au régiment de garnison du Roi, et acluellement major dudit régiment, salut. La charge de notre lieutenant au gouvernement de notre château de la Baslille e'tant vacante par la retraite du sr de Saint-Sauveur, nous avons cru ne pouvoir faire un meilleur choix que de votre personne pour remplir cet emploi; la connoissanec que nous avons de voire bonne conduite et du zèle que vous aves fait paroître pour notre service nous assure que vous vous conduires d'une manière conforme à la confiance dont nous vous honorons. A ces causes. . .

Donné à Versailles, le vingt septiesme jour du mois de novembre, Tan de grâce mil sept cent quatre vingt cinq, et de notre règne le douziesme.

Louis.

Par le Roi , le Bon de Brkteuil.

Si le poste de lieutenant de roi ne comporta plus, du moins vers la fin, un très Major, aide-major grand labeur, il n'en était pas de môme de celui du major. Par tous les docu-

# major adjoint.

ments, relations des prisonniers ou papiers olliciels dont on dispose pour l'histoire de la Bastille, il est facile de se faire une opinion sur le rôle du major dans l'administration de la prison et de voir combien ce rôle était considérable. Nous pourrions, dès maintenant, en fournir comme preuve le témoignage des prisonniers, où le major est incessamment mentionné, mais il vaut mieux réserver ce genre de faits pour le chapitre consacré au régime des détenus et n'envisager ici que les choses de l'administration. Ce que du Junca écrivait sur la multiplicité de ses fonctions s'applique à merveille aux majors du dernier siècle; et il faut y ajouter encore la correspondance avec le lieutenant de police, qui, à elle seule, suffisait à occuper quotidiennement plusieurs heures.

Chaque jour, en eflet , et souvent plusieurs fois par jour, le major adresse un rapport à ce magistrat sur les événements qui se produisent dans la prison. Cette correspondance nous a été presque entièrement conservée, répartie en plusieurs dépôts et elle constitue ce qu'on pourrait appeler, en réalité, les éphémérides de la Bastille. Elle est tout entière écrite de la main même de l'officier, et il n'y a pas d'exemple qu'il y ait employé un scribe. Quelquefois, il est vrai, la lettre est très sommaire, comme celle-ci prise au hasard W :

3 juillet 1728.

Monsieur,

J'ay l'honneur de vous informer que nous n'a\ons rien de nouveau au château. J'ai 1 honneur

1J Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,67.3; original sur parchemin. — (3) Voir, dans l'introduction , les indications bibliographiques données à ce sujet. — [,) Bibl. de l'Arsenal, ms. 1 a,4o,5, fol. 1 1 .

d'eslre, avec un très profond respet, (sic) Monsieur, voslre Ires humble et très obéissant serviteur.

Anquetil.

Il n'est guère de jour où un fait ne se soit produit qui motive un rapport : tantôt, c'est un prisonnier arrivé ou parti, malade ou en rébellion, tantôt, la demande d une autorisation ou d'un refus de promenade, en un mot l'un quelconque de ces mille incidents que chaque jour pouvait faire naître. Une lettre du major de Losme au lieutenant de police nous en donnera un assez plaisant exemple :

3i décembre 1787.

Le feu a pris ce soir dans la cheminée de la 1™ chambre de la tour du Tre'sor. Cela ne nous inquiette pas, car c'est de cetle manière que se ramonent nos cheminées'1'.

Les règlements qui nous sont resLés de la Bastille portent que les olliciers de l étal-major doivent se tenir constamment en rapport avec les prisonniers. Dans la pratique, ce soin était laissé tout entier au major, et l'on devine aisément quelles plaintes cet oflicier recueillait, parfois même quels mauvais propos, lorsqu il avait affaire à un fou de l'espèce du marquis de Sade. A cet égard, la correspondance de de Losme est significative.

Au major incombait encore la comptabilité de la prison, sous la responsabilité du gouverneur, et nous savons que ce n'était pas un mince souci. Outre les états mensuels, qu'il fallait dresser en plusieurs expéditions, il y avait la tenue des comptes des prisonniers, pour les sommes qu'ils recevaient de leur famille, ou l'argent dont on leur avait laissé la libre disposition. Les archives de la Bastille conservées à l'Arsenal contiennent un grand nombre de liasses de comptes de cette nature, tous rédigés par le major, ou du moins visés par lui.

La fonction dont nous parlons n'apparaît, nettement déterminée, qu'assez tard, et pas avant 171 5. Vers cette époque, même, on emploie indifféremment , pour la désigner, le titre de major ou de lieutenant de la compagnie de la Bastille. En effet, jusqu'au moment de l'organisation d'une milice spéciale pour la garde du château, le major fut en même temps le lieutenant de la compagnie franche dont le gouverneur était le capitaine et qu'il entretenait de ses deniers. Cette milice ayant été créée avec des olliciers qui lui étaient propres, le major ne conserva plus que ses fondions administratives; on a vu, cependant, que l'emploi ne pouvait être donné qu'à un officier ayant grade de capitaine.

Dans la dernière phase du régime de la Bastille, le major a un traitement de 600 livres sur le budget de la guerre, et de 5 livres par jour, soit 1,800 livres par an, sur le budget de la prison. Il est logé au château et reçoit une indemnité

(1) Arch. de la Préfecture dp police, 1" carton, contenant toute la correspondance de de Losme.

de 1 85tt7 s. pour le chauffage et l'éclairage de son appartement. Déplus, i! bénéficie de l'exemption d'octroi de 6 muids de vin par an et du sixième des profits divers répartis entre tout l'état-major, soit, en moyenne, de 1,060 livres par an. Enfin, il fait figurer à son compte dans les états mensuels une somme de Go ou 70 livres sous la rubrique : cr dépenses extraordinaires pour le mois aux prisonniers n, et une somme de 5o livres sous la rubrique rr dépenses extraordinaires de la salle du Conseil u. Celte dernière est peu claire; quant à la première, la note suivante écrite par de Losmc en explique très précisément la destination :

État venant de M. Anquetil, qui a été donné par M. Chevalier à M. de Losme le i5 février

Les 60 ou 70 livres (quand il y a plus de 20 prisonniers) portées sur les états de dépenses de mois de la Bastille obligent le major, qui de tous tems les a perçues, à : Faire frotter la chapelle, ainsy que la salle du Conseil;

Fournir aux prisonniers qui n'ont pas les moyens de s'en procurer, du tabac, des peignes de corne ou de buys;

Faire poudrer leurs perruques ou leur donner de la poudre pour dégraisser leurs cheveux; Fournir tout le papier que consomme la salle du Conseil et ce qui en est nécessaire aux prisonniers à qui il est permis d'écrire aux ministres, magistrats, etc., pour <e faire; Fournir les plumes, l'encre et la cire d'Espagne; Faire nettoyer la cour intérieure du château

Pour alléger la tache du major, on créa, suivant les époques, des emplois d'aidemajor, de major adjoint, d'officier adjoint à l'état-major. Nous ne pourrions dire positivement à quelle date, mais ce ne fut certainement pas avant 17^9, époqueoù la prison reçut son organisation complète. En 1 7 7 G , l'aide-major Farconnet étant mort, le ministre décida de ne pas le remplacer, et de faire remplir ses fonctions par le major adjoint Bailly. L'aide-major avait un traitement de « 5o sous» par jour, soit 900 livres par an, et jouissait cr du tiers dans le produit du quart des dépendances du château t). A la suite d'une correspondance échangée entre le ministre et le gouverneur®, il fut décidé que Bailly, jusque-là sans traitement, aurait une allocation de 26 sous par jour et participerait aux mêmes bénéfices que Tollicier qu'il remplaçait®, soit : environ 680 livres par an, l'exemption d'entrée de

muids de vin et 68 livres pour le chauffage.

La place d'aide-major fut cependant rétablie, en 1787, sur les instances de de Launey. Bailly avait été mis à la retraite deux ans auparavant, et le gouverneur proposait au ministre pour le remplacer, avec le titre d'aide-major, un sieur Hugot®, auquel on préféra Joseph Miray, cr officier invalide et ancien fourrier des gardes françaises», dont le traitement fut fixé à 100 livres par mois®.

(i; Bibl. de l'Arsenal, ms. 12, Go. ( 1 Arch. nnt. , 0' /1 9 S , p. 1/17.

(2) Pièces justificatives , n° XXV. 's) Voir aux Pièces justificatives , n° XXV, le texte

t3) Arch. nat. , O1 687, p. 83o. de la dépêche ministérielle.

6/j LA BASTILLE.

De Losme est le seul qui ail porté le titre ci' te officier adjoint à l'Etat-major n. 11 entra à la Bastille en cette qualité, au mois de mai 1782, avec un traitement de ij5 sous par jour, puis obtint une indemnité annuelle de 1,260 livres «pour lui tenir lieu de logement que le local de la Bastille n'a pas permis de lui procurer m n , et ,.quoique dernier arrivé, s'éleva rapidement au grade de major. Nous donnerons plus loin quelques autres détails sur cet officier, dont on sait la fin tragique.

Ingénieur en cliel La surveillance et l'entretien des fortifications du château étaient confiés à un et ingénieur en chef et directeur des fortifications de la Bastilles. La plus ancienne mention que nous ayons renconlrée d'un fonctionnaire de cet ordre ne remonte pas plus haut que l'année 173/1. Une concession, accordée à cette date par le bureau de la Ville, crde huit lignes d'eau en superficie à prendre par bassinet au regard du petit hôtel de Lesdiguières, rue Saint-Antoine, pour être conduit par un tuyau particulier aux frais et dépens de S. M. depuis ledit regard jusqu'au château de la Bastille, pour l'usage et commodité d'iceiuyn, porte le visa de « l'ingénieur, directeur des plans du Roy, ayant la direction des fortifications de la Bastille n, appelé Mazin

Nous trouvons ensuite la mention du sieur Delîerant ou Defferend qui fut chargé de cet emploi et, eu même temps, des fondions de lieutenant de ra£; après lui, M. Larcher d'Aubancourl, qui, nommé au mois de mai 1765 (3), exerçait encore la charge lors de la prise de la Bastille. Il avait le titre d'officier du génie civil. Une lettre de Saint-Florentin, ministre de la maison du Roi, à Jumilhac, gouverneur de la Bastille, atteste que ce personnage eut mission, en 1767, de lever un plan général de la forteresse, sur la demande du duc de Ghoiseul

Ai cli. nul., O1 4ç)4, p. 299.

<s' Arch. nul.. Q1 1267'.

Du Murly, le 17 may 17G!).

cfM. Larcher d'Aubancourt, l'un des officiers du corps du génie civil , vient , Monsieur, d'être nommé par le Roy pour remplir au château de la Bastille les fonctions d'ingénieur en chef, dont eloit cydevaril chargé feu M. Defferant. J'ai l'honneur de vous eu informer, afin que vous vouliés hien donner les ordres convenables pour que cet officier ail ta liberté d'entrer à la Bastille toutes les fois qu'il y croira sa présence nécessaire pour diriger les travaux que Sa Majesté jugera à propos d'y faire exécuter.

rrje suis, etc.

«Le duc de Choisiîul«.

(Bibl. de la ville de Paris, ms. 1 5,5 92 , in-fol., à la date.) Celte dépêche du niinislre de la guerre est confirmée par une lettre d'avis du ministre de

la maison du Boi au gouverneur, en dale du ai mai. Il est singulier que, dans relle-ci ( Arch. nat., O1 f° 187 v°), M. Defferant soit mentionné comme contraint à quitter son poste pour raisons de sanlé, alors que dans la lettre qu'on vient de lire, antérieure de huit jours, il est appelé trfeu M. Defferant 1. Vraisemblablement, l'erreur est dans celle dernière appellation. La veuve de M. Defferant reçut du roi une pension de 1,800 livres qui ligure encore sur le dernier état de dépenses de la Bastille.

M c3ô juillet 1 7G7.

«Je ne vois, Monsieur, nul inconvénient a ce que vous pormelliés au sieur L'Archer d'Ausencourl (sic), ingénieur de l'Arsenal, de lever en masse le plan de la Bastille, ainsy que Monsieur le duc de Ghoiseul le désire. Ainsy, vous pouvés lui laisser faire son travail, en prenant néanmoins les précautions d'usage et que la prudence vous dictera ». (Arch. nat., O1 4 09, p. 5a 3).

Le célèbre Verniquet ayant sollicité, vingt ans plus tard, l'autorisation de faire la même opération, se vit répondre par le ministre de la maison du Roi ce qu'il seroit plus simple de lui communiquer le plan exact qui est entre les mains de M. Larclié d'Aubencour, ingénieur chargé des fortifications de ce château »®.

11 semblera surprenant que, dans cette multiplicité de fonctionnaires, ne figure pas un emploi de médecin de la Bastille. C'est ainsi pourtant, et les prisonniers malades n'avaient, pour leur porter les premiers secours, qu'un chirurgien en résidence au château, comme on le verra tout à l'heure. Le médecin qui avait le titre de cr médecin du Moi et de la Bastille», était forcé départager son temps entre la Cour, Paris et le château. Aussi, les plaintes étaient-elles nombreuses; Linguet y joint naturellement les siennes® et il faut convenir que, pour cette fois, il n'a pas tout à fait tort.

Le premier médecin de ce genre dont nous ayons rencontré la trace s'appelait Vezon. il figure dans XEtatd» la France de 1687, avec son fils comme survivancier. Ils ont à eux deux 200 livres de traitement mensuel (voir la note 3 de la page 53). Douze ans plus tard, le 3 mars 1699, le ministre informe Saint-Mars que le sieur Alliot, tt médecin du Boy et de la Bastille », a été appelé à Versailles auprès de la marquise de la Vallièrc, et que, pendant son absence, si le gouverneur a besoin d'un médecin pour les prisonniers, il devra envoyer chercher crie sieur Maurin», médecin, qui loge à Saint-Viclor» ®,

Nous trouvons ensuite, à la date du 22 novembre 1712, un brevet de médecin pour trie sieur Herment, médecin ordinaire des écuries du Roi», pour voir les malades en l'absence du sieur de la Carlière que le Roi entend toujours garder comme médecin ordinaire du château, mais que sa charge auprès du duc de Berry retient souvent®.

Après eux apparaît le sieur Boyer, mort en 1768 et remplacé alors par Delon de Lassaigne®. De lui, nous ne savons, par Linguet, que ce détail, c'est qu'il demeurait ce aux Tuileries, c'est-à-dire à trois milles de la Bastille». Ce personnage figure encore sur YAlmanach national de 1789, mais il mourut au mois de janvier de cette année-là. 11 fut remplacé par rr le sieur Bead, médecin de la Faculté de Montpellier, et ancien médecin en chef de l'hôpital militaire de Metz»®, que la prise de la Bastille trouva encore en charge.

'-'» Arch. nat., 0' 4o8, p. 46a.

(2) Mémoires, p. 113-117.

(3> Arch. nat, 0'/>3, P 7 4 v°.

t4) Bibl. de l'Arsenal, ins. 12,609. Ce M. Herment apparaît dans les Mémoires de M"" de Staal, qui rapportent sur son excès de circonspection une amusante anecdote. (Voir t I, p. 2/16-2/17 de 1 édition de M. de Lescure.) h" État de la France de

1712 indique, en effet, comme médecin de la Bastille, le sieur Nicolas Brunei de la .Carlière.

(5) Lettre d'avis de la nomination de Delon de Lassaigne à l'emploi de médecin de la Bastille, adressée le 9 avril 1768, par Saint-Florentin à Jumilhac, ap. O1 4 10, p. 21 5.

(6) Lettre d'avis du ministre en date du 1 8 janvier 1789. ap. 0' 5oo, p. 37.

Les médecins du roi, ayant été, dans les derniers temps, rétribués sur un article spécial du budget royal, nous ne saurions dire quels émoluments leur revenaient du chef de leurs fondions à la Bastille.

Dans la hiérarchie de létat-major de la Bastille, le chirurgien vient ensuite. A la dill'érence du médecin, il résidait au château et ne devait s'en absenter qu'après avoir prévenu le gouverneur et indiqué le lieu où l'on pourrait aller le chercher en cas d'urgence W. Raser et saigner étaient son principal emploi, comme, au reste, celui de tous les chirurgiens d'alors, car la connaissance plus délicate de la thérapeutique n'appartenait qu'au seul médecin. Bien que faisant partie de létat-major, le chirurgien n'avait, de par ses fonctions, aucune autorité. 11 ne pouvait causer avec les prisonniers qu'au sujet cr de leurs infirmitez v , et toujours en présence d'un des officiers, voire môme d'un porte-clefs. Il devait même ignorer leur nom et ne les désigner, dans ses rapports, qu'en ces termes, donnés pour exemple : «La calotte de la Bazinière a craché le sangn, ou : et La 3e Comté a eu des tranchées toute la nuit, d'un cours de ventre ri^K Une grande prudence lui était recommandée, et notamment à propos des rasoirs, qu'il lui fallait mettre toujours hors de la portée du prisonnier. Parfois un chirurgien consultant était appelé du dehors pour des opérations difficiles, ce qui laisse entendre que celui de la Bastille n'était pas choisi parmi les plus habiles praticiens, et en effet la charge n'était pas très enviable. .

Le traitement de cet officier était de 1,200 livres (3). Il est vrai qu'il s'augmentait par la vente de médicaments; même, il arriva en 1781 que le profit ainsi réalisé pendant les années précédentes parut excessif au ministre, qui décida d'apporter en cette matière une réglementation rigoureuse

(1) Sur le chirurgien-barbier et son rôle auprès des prisonniers, voir aux pages 89-90 et 118-117 des Mémoires de Lingini d'amères observations, donl, cette fois, nous ne contesterons pas la vérité.

(2) Voir, aux Pièces justificatives , n° XIV, les instructions données au chirurgien-major en 1760.

(3) Lettre de M. de Breteuil au sujet de la nomination du sieur Hurel, aux Pièces justif. , n° XXXIII.

Lettre à M. de Launey.

«25 janvier 1781.

rrVous trouverez ci-joint, M., un relevé que j'ai lait l'aire des mémoires de medicamens fournis tant aux officiers et bas-officiers qu'aux prisonniers de la Bastille, pendant les années 1778 et 1 779, et tes six premiers [mois] de 1780. Je vous avoue que celte dépense me paroit excessive, eu égard au petit nombre de prisonniers qu'il y a eu dans ce château ,

et je ne puis me persuader qu'il n'y ail [tas quelques abus dans cette partie. Je vous prie de vouloir bien lâcher de les découvrir et de me marquer quels moyens on pouroit employer, soit pour diminuer le montant de ce qu'il y a à payer, soit pour s'assurer par la suite, d'une manière exacte, de ce qui aura véritablement é,é fourni.» (Arch. nat. , 0' 692,

Une lettre semblable fut adressée le même jour à M. de Bougemont, commandant à Vincennes.

Dans une lettre du ministre au lieutenant général de police, datée du 1" lévrier suivant (Ibicl., p. 5a), est annoncé le parti pris désormais de faire régler les mémoires des chirurgiens de la Bastille et de Vincennes dans les bureaux du ministre :

1 9 juillet 1781.

«J'ai, M., l'honneur de vous renvoyer toutes les

Le premier chirurgien de la Bastille sur qui nous ayons quelques renseignements est celui dont il est question dans les Mémoires de Mme de Slaal : ce Le comte de L. . . ., dit-elle d'un de ses compagnons de captivité, s'aida du chirurgien qui taisait aussi la fonction d'apothicaire. 11 établit, pour avoir occasion de le voir souvent, qu'il lui falloit deux lavemens par jour. Le Régent, qui entroit dans les derniers détails de ce qui nous concernoit, examinant les mémoires de notre pharmacie avec ses ministres, l'abbé Dubois se récria sur cette quantité de lavements. Le duc d'Orléans lui dit : Abbé, puisqu'ils n'ont que ce divertissement-là, ne le leur otons pas t> W.

Ce chirurgien si dévoué était, sans doute, Raimond Fournicr qui, d'après Carra ('2), fut à son tour embastillé, le 27 mars 1721, pour avoir témoigné de trop d'humanité envers ceux qu'il avait à soigner.

Après lui, nous rencontrons le nom du sieur Lecocq, «• chirurgien et apothicairemajors, nommé au mois d'avril 1760; il eut d'abord un traitement de 600 livres, élevé à 1,200 livres, à dater du 1e1' juillet 1786; il fut mis à la retraite avec une pension de 1,200 livres (3) et remplacé en février 1787 par le sieur Hurcl.

Au xvue siècle, la charge principale avait été occupée par un apothicaire. UEtat de la Fronce de 1687 donne le nom de Guillaume Colomès, — payé 5o livres par mois, tandis que le chirurgien n'en touche que 3o, — et ajoute : cr Cette charge a été créée le 17 février 16/17, laquelle a droit de commitlinius au grand sceau, n Plus tard, le chirurgien cumula les deux emplois. Dans les derniers temps, enfin, il se fit assister d'un apothicaire qui, au mois de juin 1789, obtint un brevet de commission. Son titre ne lui appartint donc que quinze jours W. C'était un nommé Laborie, attaché depuis 178.3 au service de la pharmacie.

On peut être surpris, au premier abord, qu'une sage-femme ait été attachée

feuilles que vous m'avez remises, il y a quelques jours, au sujet des états de medicamens des chirurgiens de la Bastille et de Vincennes. J'ai reconnu qu'il s'etoit glissé dans celte partie des abus bien reprehensibles , et que les arrangemens que vous proposés à l'avenir sont très judicieux. J'ai, en conséquence, approuvé chacune de ces feuilles et je vous prie de vouloir bien tenir exactement la main à l'exécution. Je vais, d'ailleurs, rendre les ordonnances nécessaires pour le payement des années 1778, 1779 et 1780 sur le pied de 9,600 livres par an pour le chirurgien de la Bastille, et de 2,000 livres par an pour celui de Vincennes. Vous pouvés prévenir l'un et l'autre que ces ordonnances vont, suivant l'usage, être envoyées en finances où ils en solliciteront le payement. Je vous prie d'observer en même tems au chirurgien de la Bastille

que son ordonnance pour 1778 n'est que de 9^0 livres, attendu qu'il a reçu ou dû recevoir 16G0 livres dans l'ordonnance à lui expédiée pour les trois premiers mois de la même année." (0' A92 , P- 299-)

(1) Tome I, p. 2/17-248 de l'édition déjà citée.

('2' Mémoires historiques et authentiques sur la Bastille, 1789. 3 in-8°, t. Il, p. 198. Le dossier de ce Fournier n'existe pas dans l'ouvrage de Bavaisson.

(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,672, dossier Lecocq. Ce personnage mourut peu après, car sur le dernier état de dépenses de la Bastille, nous voyons sa veuve figurer pour une pension mensuelle de 33tt 6S 8d.

(4) La lettre d'avis de sa nomination est datée du 29 juin. (Arch. nat., 0'5oo, p. 376-)

à l'élat-major de la Bastille, non pas que les détentions de femmes y tussent rares, mais parce qu'il fallait bien admettre encore l'hypothèse de prisonnières enceintes au moment de leur arrestation. Ce fut le cas de la demoiselle d'Oliva, la fausse Marie -Antoinette dans la fameuse affaire du collier de la reine. Incarcérée le 1 2 septembre 1786, elle se trouva sur le point d'accoucher le 1 2 mai suivant W, et l'on envoya chercher cria matrone » Ghoppin. Nous avons retrouvé dans les papiers de la Bastille (2) la quittance de cet accouchement, ainsi libellée :

Je reconnois avoir reçu de M. ie gouverneur de la Bastille la somme de deux cent quarante livres pour mes honoraires de la couche de la de d'Oliva, et celle de dix-huit livres pour les frais de baleine de son enfant.

Dont quittance à Paris, ce vingt-huit juin mil sept cent quatre-vingt-six.

Ghoppin, sage-femme, rue du Dauphin, près S-Roch.

On prévit à ce moment que de pareils faits pourraient se renouveler par la suite, car, le lendemain même, la dame Ghoppin recevait le titre officiel de sagefemme de la Bastille. La lettre suivante de M. de Breteuil en fait foi(3) :

Versailles, le 29 juin 1786.

Le Roi ayant, Monsieur, jugé à propos d'établir une place d'accoucheuse altache'e au gouvernement de la Bastille, avec un traitement de i5o livres et d'y nommer la dame Ghoppin, vous voudrés bien l'employer à raison de 3^ 10« par quartier sur l'état des dépenses de ce château.

Jusque-là, quand des nécessités semblables s'étaient produites, on avait eu recours à un médecin, comme l'atteste cette lettre de Pontchartrain à Saint-Mars, en date du 3o novembre 1701 w :

Le Roy trouve bon que vous fassiez donner à la demoiselle irlandaise les bardes qui luy sont nécessaires pour ses couches, au meilleur marché qu'il se pourra. Vous ne pouvez mieux faire que d'envoyer avertir Clément, qui est dans vostre voysinage, lorsqu'il sera temps de l'accoucher.

Chapelains Le salut spirituel était mieux assuré ,à la Bastille que celui du corps. A la der-

nière époque, au moins, l' état-major compte quatre ecclésiastiques : le chapelain, le confesseur et deux chapelains honoraires.

Le chapelain avait, sur les états, 75 livres de traitement par mois, et les messes tf extraordinaires y> qu'il célébrait en des circonstances assez fréquentes ^ lui étaient payées à part, un peu plus d'une livre. Quand la forteresse tomba, la place de

(1) Journal de de Losme, publié par M. Bégis, (4) Correspondance administrative de Louis XIV, loc. cit., p. 21 et 22. publiée par G. Depping, t. II, p. 76 h,

(2) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,609. (5) Sept fois en janvier 1781, onze fois en juin f3) Bibl. de l'Arsenal, ibid. 1 789.

chapelain était occupée par l'abbé Rottin des Essarts, nommé honoraire à la place de l'abbé Frigard eu avril 1778 et titulaire, en remplacement de l'abbé Eschinard, à partir du mois de février i779("'). Le titre d'bonoraire précédait donc la nomination définitive, au lieu de lui succéder comme maintenant, et donnait droit à la survivance. Il était porté, en 1789, par l'abbé Faverly.

Le choix du confesseur des prisonniers de la Bastille fut très important au xvir" siècle, et Louis XIV tint à y intervenir personnellement. Voici une lettre signée de lui à propos de celte nomination (i) :

M1' de Besmaux, je vous escris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous permettiez au religieux qui vous sera addressé par le supérieur de la maison professe des Jésuites, d'entrer dans mon chasleau de la Bastille pour administrer aux prisonniers les sacremens de pénitence et d'eucharistie; et la présente n'estant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ayt, Monsr de Besmaux, en sa sainte garde. Escrit à Versailles le x\c jour d'avril 1688.

Louis.

Kl plus bas : Colbert.

Au xvinp siècle, le confesseur avait un traitement de 12 5 livres par mois. Le dernier titulaire fut l'abbé Duquesne, vicaire général du diocèse de Soissons, nommé en mars 1782 <r confesseur des prisonniers des châteaux de la Bastille et de Vincenneau, pour remplacer l'abbé Taaf de Gaydon, que son âge et ses infirmités rendaient incapable de remplir ses fonctions, mais auquel le traitement d'activité fut conservé^'. En 1787, l'abbé Duquesne fut chargé de reconstituer une bibliothèque à l'usage des prisonniers, et un crédit de 5o livres par mois lui fut alloué à cet effet W.

Le confesseur était secondé par deux cr honoraires n qui, lors de la prise, étaient l'abbé de Mac-Mali on , avec un traitement de 60 livres par mois, et l'abbé Fosse rier, vicaire de Saint-Leu, avec un traitement de 2 5 livres.

Nous avons dit plus haut (page 38) que vers 1782, de Launey avait fait cou- Gardesdes archives, struire dans le massif reliant les tours de la Bazinière et de la Bertaudière un local pour les archives de la. lieutenance de police et du château. Les papiers de la Bastille étaient, jusque-là, conservés dans la tour du Trésor; leur garde fut confiée, de 1 77 4 à 1789, au sieur Duval, assisté, de 177/1 à 1782, par un commis appelé Boucher, puis, à partir de cette date, par un second garde des archives.

(,) Arch. nat., 0" 48g, p. 181.

's> Ibid., O'/hjo, p. 72.

(3) Bibl. de l'Arsenal, dossier Correspondance. Cf., pour la même époque la Correspondance administrative publiée par Ci. Depping, t. II. p. GoG et

(4> Arch. nat., 0' 493, p, ia3 et 127-128, Quand la prison de Vincennes fut supprimée, en avril 178A, l'abbé Duquesne n'eut plus, naturellement, que le service de la Bastille. Les mêmes appointements lui furent maintenus.

(5) Arch. nat., 0' A98 , p. 127.

nommé Martin Sous leurs ordres avaient été placés, en 1786, deux aides, les sieurs Bouyn et Mariage. Le premier nous est connu par la réintégration qu'il fit en 1787 à la Bibliothèque du Boi des papiers du duc de Vendôme (-'. Son traitement fut alors élevé à 3, 000 livres par an, et celui de son collègue à 1,200 livres Si l'on en croit du PugetW, tous ces emplois ressemblaient fort à une sinécure : 11 faudrait, dit-il, réformer la place de ces crdeux gardes-archives qui n'y vont jamais et des deux jeunes gens qui y travaillent à leurs places, et dont les appointcmens sont en sus au compte du Boy, n'en laisser subsister qu'un. . . •» En réalité, les archives de la Bastille paraissent, au contraire, avoir été bien classées; c'est le tumulte de la prise qui les jeta dans le désordre où elles sont restées jusqu'au moment où Bavaisson et M. Frantz Funck-Brentano, ces savants successeurs de Du val, y ont enfin remis ordre et clarté.

Commissaire Le commissaire du Châtelet, ou commissaire de police détaché au départe-

ment de la Bastille, vient le dernier dans cette longue liste de fonctionnaires. Il était, à proprement parler, le représentant du lieutenant de police et de l'autorité judiciaire, et avait mission de procéder à tous les interrogatoires, à toutes les constatations jugées nécessaires; c'était lui, encore, qui autorisait ou rejetait les emplettes d'objets divers, sollicitées par les prisonniers; aussi le voit-on intervenir sans cesse, et aux termes des règlements, l'entrée du château lui était constamment ouverte. Les deux derniers commissaires furent Bochebrune, qui mourut le 7 juin 1776, et que remplaça Chenon père (5). L'indemnité accordée à ces magistrats sur les états de la Bastille était de h livres par jour.

Porte-clefs. Pour être les moins haut placés dans le rouage administratif de la Bastille, les

porte-clefs ne sont pas les moins connus et le moins souvent mentionnés, soit par les relations de captivité, soit dans les règlements officiels delà prison. C'étaient les serviteurs des prisonniers, ceux, en même temps, dont la discrétion, la probité étaient le plus sujettes à caution et à réglementation.

Au milieu du xvuc siècle, en iG55, apparaît pour la première fois, par la lettre suivante, l'organisation primitive des porte-clefs. Le roi écrit au gouverneur :

Monsieur. . ., comme j'ay cru que la garde et nourriture des prisonniers qui sont ou pourront estre en mon chasteau de la Bastille dévoient estre commises à quelques personnes qui n'eussent autre occupation que celle-là, j'ai choisy le cappitaine Legay, lieutenant de la prevosté de mon hostel et grande prevosté' de France, pour, avec quatre archers de ladicle prevosté, vaquer continuellement à ce soin. Et parce que j'ay une parfaite confiance en sa vigillanceet sa fidélité

(1) Almanach royal de 1781.

(2) Voir l'introduction.

w Arck nat., Ûl Û97, p. i3.

m Pièces justificatives , n" XXXV.

(6) Bibl. de l'Arsenal, mss. 1 2,629, dossier Chenon.

et que je promets qu'il s'aquitlcra soigneusement de Tordre que je lui prescris, j'entens aussi (jue vous lui donniez et ausdicts archers dans mondicl chasteau l'entrée et la liberté' qui leur sera nécessaire pour cet efiect. Cette lettre n'estant que pour vous faire sçavoir mon intention sur ce sujet, je la finis en priant Dieu etc. C

Avec ccl officier e-l ses quatre archers, nous sommes loin encore de l'institution définitive des porte-clefs. Elle ne nous est révélée que par des textes postérieurs d'un siècle environ. Il résulte, en effet, d'une lettre du lieutenant de police Berryer à Bayle, en date du h avril î-jho^, qu'à cette époque le service des prisonniers est l'ait par cr trois porte-clefsn dont le traitement est de a5 sous par jour, avec une allocation égale pour leur nourriture; ils logent hors de la prison, où ils ne viennent coucher qu'à tour de rôle.

Peu après, les porte-ciels sont au nombre de quatre, et une consigne très rigoureuse, dont nous donnons le texte aux Pièces justificatives^, leur est édiclée par le gouverneur, l^a première règle qui leur soit prescrite est, tout naturellement, la discrétion la plus absolue et l'obligation d'informer les officiers de l'état-major des offres de tout genre que leur pourraient faire les prisonniers. Dans leurs rapports avec ces derniers, ils doivent parler rr seulement de la pluye et du beau tsmpsn, mais écouter, cependant, les réclamations qu'on leur fait, afin de les transmettre à qui de droit.

Nous passons plus rapidement sur divers détails de service qui sont purement de sens commun. Voici quelques recommandations dignes d'être notées : les porteclefs sont tenus à ravoir beaucoup de douceur et de politesse pour les prisonniers v, et, toutefois, à ne pas les perdre de vue tant qu'ils sont dans leur chambre, pour « se mettre en garde des accidents»; il leur est défendu de recevoir la moindre gratification des prisonniers pendant leur séjour au château; quand un détenu est mis en liberté, ils ont le droit d'accepter de lui quelque cadeau, mais sans jamais rien demander; il ne leur est pas permis de faire des emplettes pour ceux dont ils ont la garde, sans y être autorisés par un officier de l'état-major; ils doivent examiner avec grand soin la desserte de table qu'on leur abandonne, pour voir si quelque billet n'y serait pas caché; enfin, ils ne peuvent jamais s'absenter tous les quatre en même temps, et deux au moins doivent rester ensemble au château. Plus un règlement est minutieux, moins il a chance d'être strictement observé. On ne peut douter, et nous le montrerons plus tard, que les porte-clefs tiraient un profit pécuniaire de leurs rapports avec les prisonniers; sans parler de la desserte, qui devait èlre abondante puisque la nourriture était trop copieuse, on a la preuve qu'ils étaient rétribués pour les mille petits achats qu'on leur laissait faire, et qu'ils s'efforçaient de complaire aux détenus, dans l'espérance d'en être récompensés lorsque la détention prenait fin.

Arcli. nul., O1 3, 1'" Kji i '. — (2) Bibl. de l'Arsenal, dossier Admin. intér., à la date (cote ancienne). — P) N° XXIV.

Ce qu'il est vrai de dire, c'est que les porte -clefs étaient recrutés parmi les hommes les plus sûrs et les plus scrupuleux qu'on pût trouver; ils étaient à la nomination du roi et une retraite de 20 ou 3o sous par jour leur était accordée lorsqu'ils avaient compromis leur sauté à un service assurément fort pénible. Linguet a donc tort, une fois de plus, de dire que rrces bourreaux n étaient choisis parmi les anciens laquais du gouverneur, à charge «de faire, en entrant, ou un présent ou une rente à quelque protégé ou protégée®»..

Les quatre porte-clefs avaient chacun le service de deux des huit tours de la Bastille. Ils se le réparlissaient de telle façon que les plus anciens eussent, pour tr département n les tours le mieux situées, c'est-à-dire celles qui étaient le moins éloignées des cuisines. Il arriva, en 1785, que l'aflluence des prisonniers les trouva trop peu nombreux et que le gouverneur fut autorisé à leur adjoindre deux bas-officiers, payés pour ce fait à raison de q5 sous par jour®.

Garnison Jusqu'au milieu du xvmc siècle, la garde militaire de la Bastille fut assurée

par une compagnie franche que recrutait le gouverneur et dont il payait la solde, à charge d'en être indemnisé sur les états du ministère de la guerre. Vers 1700, nous l'avons vu (page 53), cette compagnie comptait 60 hommes à pied et coûtait 1 '.2,900 livres par an, à raison de 1,075 livres par mois. Peu après, elle était ainsi composée : 37 hommes, payés iitt2s. par mois; 3 sergents à i5 livres; 3 caporaux à 1 in 2 s.; 1 tambour à 12 livres; en tout /17 hommes, commandés par le gouverneur et le major. Ces hommes prenaient rang pour 3 ans dans la compagnie, après avoir signé une formule ainsi conçue :

Nous, capitaine et gouverneur du château royal de la Bastille, certifiions avoir engagé dans la compagnie franche que je commande, le nomme' , âge' de , d'environ

pieds de hauteur, ayant les cheveux , pour servir en qualité de soldat dans ma

compagnie pendant l'espace de trois ans, à commencer du (*).

;l) Voir, dans la collection des dépêches du mi- lées; flans l'état de janvier 1781, celle de Bourgui-

nistère de la maison du roi, une lettre du ministre gnon figure pour 25 sous par jour, au lieutenant de police pour l'informer que la no- (2) Loc. cit., p. 171-172.

mination de Lossinot comme porte-clefs est approu- (,) Lettre du lieutenant de police au gouverneur,

vée, 8 mars 1781 (Ol £92, p. 95). Ce même Los- en date du h décembre 1785, à la Bibl. de l'Ar-

sinot, dit Saint-Louis, est mis à la retraite le senal, ms. 12,609. Le fait n'est pas sans précé-

20 juillet 1786 avec 3o sous par jour sa vie durant dents; au mois d'août de la même année, on avait

et remplacé par Le nommé Fanfard, tfque vous me placé, auprès de Gagliostro, pour <t le désennuyer

marquez, dit le ministre, être un homme sur et et l'empêcher d'effectuer ses idées noires. . ., un

bon sujet») (0' £97, p. '102). Dans l'état de dépenses bas officier doux, exact et ferme». (A. Bégis, Le

de la Bastille pour le mois de juin 1789, Los- registre d'écrou de la Bastille , loc. cit. , p. 21). sinol est porté pour une rente quotidienne de (1) La Bibliothèque de l'Arsenal possède, sous

45 sous. Trois autres anciens porte-clefs, dont Dar- la cote 1 2,61 3 de ses manuscrits provenant de la

ragon, mis à la retraite en 17G6, celui qui avait si Bastille, trois registres d'admission ainsi rédigés,

mal gardé Latude et d'Aljègre, émargent pour pour les années 1709-172/1, 1726-1733, 1 7 3 ^1 -

3o sous par jour. Leurs veuves même étaient ren- 17/18. Les plus anciens ont disparu.

Le plus souvent, la signature était remplacée par une croix. Quelquefois la formule mentionne la profession antérieure du soldat enrôlé; c'est, le plus souvent, celle de cordonnier, de jardinier ou de quincaillier.

Par une ordonnance en date du 3i décembre 1 7 At) , Louis XV créa une compagnie et de bas-officiers invalides n destinée à constituer la garnison de la Bastille. Nous donnons cette ordonnance aux Pièces justificatives W, ainsi que deux autres textes qui la complètent. La compagnie se composa d'un capitaine en premier, payé 3tt 10 s. par jour, d'un capitaine en second, payé 3 livres, de 3 lieutetenants, payés l'un 5o sous et les deux autres 60; de h sergents, à i5 sous, de h caporaux, à 1 2 sous; de k anspessades à 1 1 sous, de 68 fusiliers et 2 tambours, payés à raison de 10 sous par jour. L'effectif complet était ainsi de 82 hommes, non compris les officiers; c'est donc bien à tort que la Bastille dévoilée^ déclare que cria troupe étoit censée consister en une compagnie de 100 invalides, mais jamais elle n'étoit à beaucoup près complette; elle montoit communément à 60 hommes au plus, commandés par 2 capitaines, 1 lieutenant et des sergens». Le gouverneur du château eut le commandement général de la troupe.

Pour un service aussi important que celui de la Bastille, il est bizarre qu'on ait fait choix de vieux soldats infirmes, ou tout au moins assez peu ingambes, et nous avouons n'en pas comprendre les raisons. L'inconvénient dut s'en faire sentir plusieurs fois, notamment au moment de l'évasion de Latude, qui ne se serait peut-être pas produite si le bas-officier de faction n'eût été incommodé d une hernie, qui le força à interrompre son service pour rajuster son bandage; telle est, du moins, l'excuse qu'il invoqua devant le commissaire^. L'emploi ne paraît pas avoir été très recherché; on peut le supposer d'après ce passage d'une lettre adressée par le gouverneur de l'Hôtel des Invalides à celui de la Bastille, le 9 mars 1765 W.

... Le porteur de la lettre est un bas-officier de distinction; vous jugerez s'il faut un homme de cette espèce; l'autre est un soldat qui a aussy de la délicatesse, et ny l'un ny l'autre ne feront que ce que peuvent faire de vrais militaires. Cependant, si quelque chose leur répugne dans remploi/ quon leur destine, je tâcherai de vous trouver dès ce soir quelqu'un qui, estant moins délicat, n'en sera pas moins sûr.

Et en post-scriptum :

Si vous refusés le bas-officier, donne's une tournure pour ne pas degouster le soldat.

L'uniforme de ces militaires était assez semblable à celui des gardes françaises, bleu foncé et rouge, avec des passementeries blanches. Si l'on voulait s'en faire une idée, on pourrait examiner à la bibliothèque de l'Arsenal des échantillons du

(1) N° XII. Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, t. III,

<2) 2e livraison, p. 3i. p. 379-389.

(3) Voir les pièces publiées par M. Long-non , apud ("' Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,61 1.

là LA BASTILLE.

drap dont il était fait, fournis par le tailleur Hemery W. Un tableau de Thévenin, conservé au Musée Carnavalet : «Arrestation de M. Delauneyii, représente le gouverneur et plusieurs de ses bas-officiers en uniforme très exactement détaillé.

L'habillement de la troupe coûtait environ 9,000 livres par an, dont le ministère de la guerre payait, en chiffres ronds, les deux tiers.

Une fois régulièrement constituée, à partir du ier janvier 1750, la compagnie des bas -officiers reçut des règlements de service intérieur, édictés par le gouverneur lui-même. Nous en produisons le texte dans les Pièces justificatives qui terminent ce volume (2), et il ne faut ici qu'en signaler quelques détails.

La compagnie était logée, on le sait, dans les casernes de l'avant-cour, construites expressément pour la recevoir. Elle avait à desservir les trois postes ou corps de garde de la grille, de l'avancé et du château; en outre, un factionnaire, placé devant le quartier, avait mission d'en surveiller les abords, d'écarter les curieux et de garder l'accès du magasin d'armes.

11 est très certain que les bas-officiers de la Bastille étaient moins des militaires que des geôliers, c'est-à-dire qu'ils avaient une part considérable dans la surveillance directe des prisonniers. Un des articles importants de leurs consignes est qu'ils doivent connaître la figure et le nom de toutes les personnes qui fréquentent au château et se rappeler aussi la dénomination spéciale à chaque tour. Tant que dura l'usage de la promeuade du jardin, ce fut un bas-officier que l'on chargea d'accompagner le prisonnier, qu'il recevait des mains d'un porte-clefs et à qui il le rendait , la promenade finie.

La troupe prenait les armes et se mettait en haie lorsque venait au château quelque grand personnage, et le tambour battait aux champs; de même quand on y apportait le Saint-Sacrement. Lors de l'arrivée d'un prisonnier, — ce qu'on appelait les ordres du roi, — tout un cérémonial était prescrit, que nous décrirons en parlant du régime des détenus. Dans certaines circonstances, et surtout en cas d'alerte, les ordres étaient transmis à l'aide du sifflet, comme le prouve cette note de service, rédigée par le major de Losme :

Du 6 juin 1788.

Au coup de sifflet de l'intérieur, le caporal et deux bas-officiers du corps de garde du châ-

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,61 î.Dans la même liasse se trouve le devis suivant pour la confection d'une capote :

3 aulnes 3/4 drap bleu berry teinl

en drap, à iott ios fait 3o,tt 7' 6d

6 aulnes 1/2 serge rouge aumale

6 aulnes tire-botte à 6S 116 //

A reporter 54 4 2 6

Report 5AwZi2s 6d

Agraffes , portes, autres fournitures

et façon 5 // «

Fournitures de 5 capotes 3o5 12 6

C'est depuis le mois de juillet 1 785 que le sieur Hemery, maître tailleur, avait la fourniture de l'habillement de la compagnie (Bibl. del'Ars.,ms. 12,611). <2> N" XV1II-XXI1I.

teau entreront dans la cage pour se porter dans l'intérieur, s'il est nécessaire. En même tems, la sentinelle de la porte rouge donnera un coup de sifllet pour avertir le corps de garde de l'avance de faire partir tout de suitte un caporal et deux bas-officiers, qui se rendront à la cage pour servir au besoin.

Attention que ce soit des bommes les plus forts et en état de défense. (Ce paragraphe a été barré. )

Bellerose estant toujours dans l'intérieur ne doit pas èlre mis au poste.

Ce Bellerose était, sans aucun doute, un des hommes le plus valides de la troupe, sur l'énergie duquel on pouvait compter.

Les rondes étaient organisées avec un soin extrême, que l'on comprendra. Elles avaient lieu incessamment, jour et nuit, sur la galerie que nous avons décrite et qui paraissait accrochée à la contrescarpe du fossé, tout autour du château, lui faisant face. Une sentinelle l'arpentait dans toute sa longueur; trois autres n'en parcouraient que des sections. Le bas-officier placé dans la partie voisine de la rue Saint-Antoine était chargé de prévenir le corps de garde, lorsque, pendant la nuit, survenaient ce les ordres du Roi w; il indiquait sa présence en sonnant sur une cloche toutes les heures, tous les quarts d'heure et toutes les demi-heures, depuis 10 heures du soir jusqu'à 6 heures du matin. Dans la journée, cette formalité était remplie par la sentinelle placée dans la ce cage a. Par l'interrogatoire que subirent les bas-officiers de service pendant la nuit de l'évasion de Latude W, nous voyons que la durée de la faction était de trois heures. Des tournées de vérification étaient faites par les officiers, d'heure et demie en heure et demie; par un caporal, toutes les heures. Il nous est resté une grosse liasse des feuilles de présence ainsi pointées. A partir de 1782, ces feuilles portent des en-tête imprimés'-).

La compagnie était très disciplinée, et l'on ne trouve guère de faits d'insubordination à lui reprocher. Nous nous rappelons avoir lu dans les dépêches du ministre de la maison du roi l'ordre de mettre au cachot un bas-officier qui avait tenu de mauvais propos contre la comptabilité du gouverneur, mais ces faits étaient extrêmement rares.

En 178G, il fut décidé que les soldats qui, sans permission avaient manqué l'appel, seraient cr appointés v, suivant la durée du retard, de trois gardes de quartier (sans doute ce que nous nommons cela salle de polices) et même de huit jours de prison (3). Lors de l'effervescence qui précéda la réunion des Etats généraux de 1789, le gouverneur donna à la troupe une consigne plus sévère, que l'on trouvera aux Pièces justificatives^. Le i3 mai, le ministre Villedeuil, en raison de ce surcroît de rigueur, autorisa 2 sous d'indemnité par jour pour chaque basofficier ce jusques à ce que la tranquillité soit rétablie dans Paris (5)«. Cette somme,

c,) Pièces publiées par M. Longnon; voir la (3) Bibl. de l'Arsenal , ms. 12,602.

note 2 de la page A3. W N° XXXVI.

(2) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,61 5. (5) Ibid., dossier Comptabilité.

s'élevant pour un mois, à 2^6 livres (8tt h s. par jour), figure encore sur l'état du mois de juin, le dernier qui ait été dressé.

Nous n'avons pas connaissance qu'un incendie de quelque importance ait jamais éclaté à la Bastille. On conçoit que des mesures rigoureuses aient été prises en prévision d'un sinistre. Le tableau ci-dessous reproduit fidèlement, d'après l'original conservé dans les archives de la Bastille, la distribution de la compagnie aux divers postes.

Page 1