‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 16 sur 78 · ADMINISTRATION DE LA PRISON DE VINCENNES · texte numérisé non relu

ADMINISTRATION DE LA PRISON DE VINCENNES

En regard du lableau que nous venons de pre'senter de l'administration de la Bastille, il nous paraît utile de donner quelques notes sur l'administration du château de Vincennes. Bien souvent, les mémorialistes et les historiens ont confondu les deux prisons dans leurs critiques, ou simplement même dans l'expose' des événements; le régime en était distinct cependant, et quelques indications suffiront à faire apercevoir les différences.

Le donjon de Vincennes fut, à proprement parler, une succursale de la Bastille, et cette expression comporte l'idée d'infériorité. Sauf au moment où, pour plus de précautions sans doute, et afin de les éloigner un peu plus de Paris, on y enferma, en i65o, le prince de Condé, son frère le prince de Conti, et le duc de Longueville, qu'on ne put y garder, d'ailleurs, Vincennes ne reçut que des prisonniers médiocres, dont la culpabilité était peu retentissante. Au reste, la prison, perdue dans les bois, était, malgré ses remparts et tout l'appareil stratégique d'un château fort, d'une garde malaisée; mieux encore qu'à la Bastille, les prisonniers pouvaient s'en évader, et Latude en fit la preuve avec une singulière facilité, puisqu'il lui suffit d'avoir le brouillard pour seul complice.

Nous ne nous occuperons, d'ailleurs, de l'administration de la prison, que pour la dernière époque et d'après des documents postérieurs à 1750; c'est le seul temps où elle ait été réglementée avec quelque contrôle.

Le personnel du château^ se composait d'un lieutenant de roi (en sa qualité de château royal, Vincennes avait un gouverneur, dégagé de toute responsabilité au point de vue des prisonniers), dont le traitement était de 900 livres par mois, sans qu'il paraisse avoir pu tirer, au moins officiellement, quelque autre profit de son administration; d'un capitaine des gardes, payé à raison de koo livres par an; d'un chapelain et d'un confesseur, dont le traitement annuel était de 900 livres, et de trois porte-clefs, qui recevaient chacun 1 6 s. 8 d. par jour pour leurs gages, et autant pour leur nourriture. Ajoutons-y un concierge, à la nomination du roi, dont la fonction , mentionnée vers i75o(3), ne semble plus exister postérieurement, au moins comme fonction salariée.

On le voit : par comparaison avec l'état-major de la Bastille, si nombreux et si largement rétribué, ce personnel est infiniment modeste et grève fort peu le budget, puisque les états mensuels atteignent en moyenne i,5oo livres, alors qu'à la Bastille ils sont, pour les seules dépenses de cette forteresse, de dix fois environ plus élevés. Tout y est à l'avenant; les prisonniers ne coûtent au roi que h livres par jour, uniformément, puis, mais seulement dans les derniers

m Nouvelle Revue du 1" décembre 1 880, sous ce Voir, aux Pièces justificatives , n° XXXI, le

litre : Le registre d'écran de la Bastille de i-jSs à dernier état de la prison, en avril 178/1. 1 j8§ (tiré à part). (3) Bibl. de l'Arsenal, ms. 1 2,696.

temps, G livres (,); il csl vrai qu'à la différence des prisonniers de la Bastille , ceux de Vincennes sont fournis de labac aux frais du Ire'sor royal : la dépense en est réglée sur un état spécial du commissaire délégué (le même que pour la Bastille), et Ton apprend que, de novembre 1782 à février 178&, trois prisonniers ont consommé 32 livres de labac, dont le prix est de 128 livres; en outre, on a remis à chacun d'eux un pot à tabac coûtant h sols'2'.

Lorsqu'un détenu vient à mourir, voici, d'après une lettre du lieutenant de police <3), le cérémonial usité :

«On s'adresse pour l'enterrement à M. le trésorier de la Sainte Chapelle [du château de Vincennes], qui envoyé chercher le corps sans cérémonie, pour être inhumé dans le cimetière de cette église, qui est la paroisse du château, et on inscrit sur le registre de l'église le nom et l'âge du prisonnier. »

La prison de Vincennes fut officiellement supprimée en février 178/1 , et il faut confesser que l'on ignore les véritables motifs de cette suppression. Le mouvement d'opinion contre les prisons d'Etal devenait, sans doute, de plus en plus vif, et la Bastille suffisait abondamment à recevoir les détenus politiques ou autres qui, jusque-là, avaient été répartis entre les deux châteaux; on y transféra les trois prisonniers qui restaient encore à Vincennes et dont l'existence ne pouvait, certes, nuire à la tranquillité du royaume, car c'étaient le comte de Solages, le sieur de Whyte et le marquis de Sade, trois fous sur le compte desquels nous avons des renseignements significatifs W.

Quatre ans après celte suppression, le lieutenant de roi de la Bastille, du Puget, écrivait un mémoire '5', dans lequel il proposait, tout au contraire de ce qui avait été fait, de démolir la Bastille et d'affecter à nouveau le donjon de Vincennes à la garde des prisonniers. Rien n'est plus curieux que ce mémoire. Du Puget commence par signaler les abus pécuniaires qui se sont introduits dans l'administration de la Bastille, et l'avanlage immense qu'il y aurait, au point de vue financier, à vendre les terrains qu'elle occupe et dont on tirerait facilement, dit-il, de douze à quinze cent mille livres. Il ne serait pas plus malaisé de transférer les prisonniers de la Baslille à Vincennes qu'il ne l'a été inversement. Vincennes peut contenir 25 prisonniers; l'air y est beaucoup plus sain, la surveillance aussi facile. L'état-major se composerait d'un lieutenant de roi, aux appointements de 10,000 livres, d'un major, payé 5, 000 livres; d'un chirurgien, payé 2,000 livres; de quatre porte-clefs, dont le traitement atteindrait en tout 3,65o livres. Le traitement des prisonniers, évalué uniformément à 6 livres par jour, serait toujours aux frais du roi, et le lieutenant de roi n'y aurait nul profit; au total, le budget de la prison serait annuellement de 5/1,760 livres, somme correspondant à l'intérêt du capital fourni par la vente des terrains de la Bastille.

Le projet était séduisant, sans doute avantageux, à coup sûr profitable à du Puget, qui n'aurait pas manqué d'obtenir une place aussi habilement sollicitée. Peut-être eût-il été réalisé sans la journée du 1 h juillet qui, nous y reviendrons plus loin avec détails, surprit le Gouvernement au milieu de combinaisons de réforme tout près d'aboutir.

(l) Bibl. de l'Ars., mss. 12,697-12,706, passim. w Voir notamment Bastille dévoilée, ?i" livrai-

m Pièces justificatives , n° XXXI. son, p. 61 -65, et plus loin notre chapitre sur la

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,696; lettre du prise de la Bastille. \k janvier 1755. (5' Pièces justificatives, n° XXXV.

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