‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 17 sur 78 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Les premiers prisonniers. — Une e'vasion au xve siècle. — Les prisonniers de Louis XI. — Les prisonniers du xvie siècle. — La Bastille sous Henri IV. — Examen des diverses catégories de prisonniers. — Les protestants, les jansénistes et les convulsionnaires. — Les empoisonneurs. — Les espions. — Les courtisans. — Les prisonniers de famille. — Les séditieux.

— Les femmes à la Bastille. — Les gens de lettres et les artistes. — Les prisonniers oubliés. — Caractère et durée de la détention. — L'écrou des prisonniers. — Bégime intérieur au xvne siècle. — Visites aux prisonniers. — Promenades. — L'ameublement des chambres.

— L'habillement. — Les repas. — Le droit de lire et d'écrire. — Les soins aux malades. — Les décès. — La tradition du mystère.

La Baslille primitive n'était pas une prison; mais elle le devint de bonne Les heure, et dès le règne de Charles VI. Si nous avons fait justice'1) de la légende Piein"11" î"1 qui veut que Hugues Aubriot l'ait rr inaugurée v comme magistrat d'abord, comme détenu ensuite, il n'en est pas moins certain que, peu de temps après, on y enferma des prisonniers. Voici, à la date du 17 mai i/io3, une lettre de rémission en faveur de rr Richart Baillet et de Cardine, sa femme, et de Jehannette, femme Symonnet Pinguet, poires gens prisonniers en nostre Chastellet de Saint-Anthoine lès Paris n. La Chronique du religieux de Saint-Denis mentionne aussi, à plusieurs reprises des gens détenus au rrchastel Saint-Antoine n, notamment ces deux sorciers, qui y furent reçus pour guérir le roi de sa folie, et peu après incarcérés pour ne l'avoir pas guéri (2l

Au plus fort de la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons, la Bastille ne reçut guère de prisonniers : on ne l'utilisait que pour la défense de la ville; loutefois, en 1^116, nous y trouvons enfermé Nicolas d'Orgemont (3), et ce n'est

>] Voir plus liant, page 6.

-] Trésor des Chartes, JJ 1 58, p. G2 , cité dans le manuscrit de la Bibl. nat. , fonds Moreau , fol. 270.

3 II semble cependant que la Bastille , à celte époque, ne servait qu'exceptionnellement de prison.

Le livre rouge du Chàtelet (Arch. nat., Y 2, fol. 171 \'°) contient une ordonnance de Charles VI , date'e du q!i décembre 1898, où il est dit qu'il y a trop de prisonniers au Grand-Châtelet et que, désormais, on en gardera le plus grand nombre au

peut-être pas un cas unique. Après que les Anglais se furent rendus maîtres de Paris, la Bastille, sous Bedford et Fastolf qui en étaient gouverneurs, redevint une prison. On a vu plus haut(l) qu'en 1 h-iS les commissaires de la Chambre des Comptes y signalèrent la présence de seize prisonniers répartis, on pourrait dire entassés, dans trois chambres des tours; c'étaient soit des otages fournis par le roi de France, soit des détenus de droit commun, Français ou Anglais. On a vu aussi'2' que, deux ans plus tard, ces prisonniers, ou d'autres qui leur avaient succédé, tentèrent de recouvrer la liberté et même de livrer le château aux Arminalx (c'est-à-dire aux partisans du roi national) en tuant deux ou trois de leurs gardiens.

A partir de la seconde moitié du xve siècle, et jusqu'à la fin de son existence, l'histoire de notre forteresse va devenir un peu l'image de celle de la royauté; ses destinées, sa fortune seront liées à celles du gouvernement lui-même. C'est pour cela que sous Louis XI, le premier des rois absolus, la Bastille fut, pendant un temps, prison d'Etat, comme elle le devint définitivement deux siècles plus tard, lors de la toute puissance de la royauté absolue.

La Ligue du Bien public, et la lutte incessante que Louis XI dut soutenir contre la noblesse du royaume, eurent pour résultat final de faire entrer à la Bastille plusieurs personnages, célèbres soit par eux-mêmes, soit par les circonstances de leur détention; l'histoire a gardé les noms des plus fameux : Antoine de Chabannes, Guillaume de Haraucourt, le connétable de Saint-Pol, le duc de Nemours, et pour certains, la légende s'est exercée, en exagérant encore la rigueur de cruautés trop réelles.

Une

L'vasion «u xv

siècle.

Ce n'est pas le cas, cependant, pour le comte de Dammartin. Les historiens n'ont guère fait que mentionner son emprisonnement, omettant de relater les détails de son évasion qui se trouvent en abondance dans un texte interpolé de la Chronique dite scandaleuse '3', et l'on va voir, par ce que nous en citons, combien il importe à notre sujet que nous nous y arrêtions quelque temps.

Pendant les quatre siècles de son existence, la Bastille fut, à coup sûr, le théâtre de beaucoup d'évasions; la plus populaire restera toujours celle de Danry,

Petit-Cliâtelet, qui contient plusieurs prisons, les unes tr fortes, convembles, seures et eompelamment aereez, où, créature humaine, sans péril de mort ou meshaing, peut estre et souffrir pénitence de prison, et trois chartres basses et non aereez. esquelles homme mortel, par faulte d'aer, ne pourroit vivre longuement. . . n Vers 1/120, le Journal d'un bouigcois de Paris ne mentionne pour Paris que les prisons suivantes : rrSaint-Éloi, le Pctit-Châlelet, le Grand- Châtelet, le For l'Evêque, Saint- Ma gloire, Saint-Martin des Champs, le Temple.*

(p. 97). Un peu plus haut (p. yi), il a cité encore le Palais et Thon.

(1) Pages 9 et 1 0.

(2) Note 1 de la page 7, et p. U8.

<3) Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, k' série, t. I et II (anne'es 1 855 - 1 856). Suivant Jules Quicherat, qui Ta publiée, fauteur est Jean Le Clerc, secrétaire du Roi et familier d'Antoine de Chabannes. Celte chronique a d'ailleurs pour objet presque exclusif le récit des faits qui concernent le comte de Dammartin. L'auteur a pris soin d'en

dit Latude, et de son compagnon, d'Allègre; mais il s'en faut que ce soit la seule. On n'en saura jamais le nombre, car la royauté avait trop grand intérêt à ce que le public ignorât les défaillances, les manquements possibles à la discipline de sa plus sûre prison : aussi, lorsqu'il s'en produisait, exigeait-elle toujours un absolu silence de ceux qui auraient pu les divulguer. C'est donc une bonne fortune que d'avoir le récit complet de l'une d'elles, la plus ancienne de toutes, et non la moins dramatique.

Antoine de Cbabannes avait été un serviteur dévoué de Charles VII, et, comme il arrive souvent, sa faveur ne dura pas plus que la vie du roi qui le protégeait. Le jour même de son sacre, on fit à Louis XI de mauvais rapports sur le comte de Dammartin, qui les justifiait d'ailleurs par son alliance avec le duc de Nemours et les autres mécontents du royaume; aussi, le 20 août i/j63, un arrêt du Parlement le condamna-l-il à la prison et à la confiscation de ses biens; il fut aussitôt transféré de la conciergerie du Palais, où il attendait sa sentence, à la Bastille. Le prisonnier y était depuis plus d'un an, et rien ne faisait croire que sa détention fût près de prendre fin, quand sa femme, Marguerite de Nanteuil, songea à lui fournir les moyens de s'échapper. Elle s'entendit à cet effet avec un neveu de Chabannes, appelé Guinot Vigier, et le frère bâtard de celui-ci, que notre texte nomme communément le bâtard Vigier, et qu'elle manda auprès d'elle :

Bastard, mon amy, lui dit-elle, je suis esbahye, veu que Monseigneur a nourri tant de gens de bien, qu'il n'y a quelqu'un qui se essaiast de le gelter dehors de la captivité où il est par l'injustice et tort qu'on luy fait, veu que je sçay bien que une femme de Paris a bien trouvé moyen de tyrer hors du Louvre monseigneur de Ponts. Alors le bastard répondit : rLe Louvre et la Bastide, ce sont deux.r> Sur quoy elle disl audit bastard, «Si cet homme peult ungne foys sortir dehors, c'est la ressource de toute sa lignée et des voslres.n Et ledit bastard luy dist : «Mon corps et mes biens ne seront point espargnez à le mettre hors.n Et exprima lors en son couraige les moyens comment il l'en pourroil faire sortir.

Cela se passait le i5 octobre 1 Zi 6 6 . Le bâtard Vigier se mit aussitôt en rapport avec quelques-uns des serviteurs du comte qui lui étaient restés fidèles, Jean de Harmes, Voyau d'Imonville, dont le concours était indispensable à la réussite de son projet. Puis il se rendit à la Bastille, dont l'accès n'était pas alors aussi difficile qu'il le devint depuis, et y vit le comte. Bendons maintenant la parole à notre chroniqueur :

Lequel conte mena icelluy bastard en sa chambre; auquel lieu ledit bastard dist à icelluy conte ce que sa femme, la confesse, lui avoit dit, de quoi il fut bien joieulx, disant que c'estoit une bonne femme, mais de luy qu'il n'avoit point d'envye de sortir, pour ce qu'il ne faisoit

agranlir l'authenticité en ces termes : rr Et scey ces choses estre vrayes, pareeque, quant le conte de Dammartin fut retourner en la bonne grâce du Roy, il en fut assermenté, et estoye présent

quant li nomma au Roy les dessusditz qui lui a voient fait servire après son eschappemenl. 1 (he série, t. I, p. 276.)

nulle double que le roy ne le fist mettre dehors, à cause qu'il pensoit qu'il ne avoit point mis en oubly les services qu'il avoit faits à feu son père et à luy. Mais par les dessusdils luy furent laictes tant de remonslrances qu'il se acorda et leur donna par propices oreilles à entendre louchant son eschappement.

Et alors appella Voyau et le mena sur le hault des murs de la Bastide, et là eslanl, en parlant de plusieurs moiens par lesquieulx il pourroit sortir, sy fut dit par Voyau audit conte les oppinions qu'avoient délibéré ung chacun de ses secrétaires touchant sa sortie; mais l'oppinion cludit bastard et de Harmes esloit qu'il falloit avoir des lymes sourdes pour lymer cinq ou six barreaux du treilliz de fer d'une fenestre. Et eulx estans en ce propos, Voyau regarda à la main destre ung huys ouvert ou plus haull estaige de la Bastide, et entra dedans pour regarder une grant feneslre où il n'y avoit ne fer ne bois, qui estoit toute ouverte, laquelle il montra au conte en luy disant : tr Monseigneur, Dieu est pour vous." Et après cela descendirent et s'en allèrent à la basse-court, où ils demandèrent à cculx de la maison une ligne pour peschier es fossez de lailitte Bastide; et avoit ledit Voyau du plomb et ung bout de chandelle; et affin qu'on ne s'en apperceusl de ce qu'ilz vouloyent faire, le conte demanda du fourmage, feignant de vouloir prendre du poisson. Et quant ilz furent en la fenestre sur le bord du fossé, le conle dit à Voyau qu'il ne craiguoit qu'ung paillardeau (domestique) de la Bastide, lequel il fit appeler, et affin qu'il ne se doubtast de leur fait, l'envoya à Saincte Geneviefve dire au prieur qu'il luy envoyast sa bille pour lire.

Deux siècles plus lard, les geôliers de M. de Besmaux ou de M. de Saiut-Mars n'eussent jtas élé dupes de pareilles ruses.

Le « pailla rdeau-n éloigné, les amis du comte mesurent avec leur prétendue ligne la hauteur qui sépare la fenêtre où ils se trouvent du fond du fossé. Us sont déjà assurés du succès de l'entreprise et déclarent à Chabannes que, s'il le veut, ii pourra sortir en plein midi. Gomme celui-ci s'en étonne et ne le veut croire : « Monseigneur, lui dit le bâtard, vous estes bien servy et traicté du cappitaine, car il laisse aller et venir tous ceulx qu'il vous plaist, sans aulcune chose leur demander; et si y a des gens de Lymosin en ceste ville que je congnois bien, et qui nous feront du service; et Jean de Harmes et moi turons bien le portier et sa femme, et d'autres qui nouspourroient nuyre; et, ce fait, monterons à cheval et nous en yrons. v> Mais le comte n'accepte pas l'idée de ce crime, disant qu'il mettrait Dieu contre lui, et l'on s'en tient au projet de l'évasion pure et simple.

Pour plus de mystère, les conjurés firent fabriquer à Reims la corde, longue de trente trois toises, qui leur était nécessaire, et lorsqu'elle fut prête, on l'apporta à la Bastille, où elle fut cachée «soubz une grant pierre dessoubz des retraietz». Quelque temps s'écoula encore, employé à chercher quelle serait la plus favorable retraite pour Chabannes à sa sortie de la Bastille; enfin, Voyau d'Imonville déclara qu'une fois le pont de Charenton passé, il n'y avait plus rien à craindre, et c'est à cela qu'on s'en tint.

L'évasion fut fixée au 12 mars 1 465. Dans l'après-midi de ce jour-là, de Marines se rendit à la Bastille, où il attendit avec Chabannes le moment convenu,

tandis que Guinot Vigier , son père et Voyau sortaient de Paris par la porte Saint-Denis, comme pour aller à Louvres, puis, tournant à droite vers Montfaucon et l'abbaye de Saint-Antoine, venaient se poster en face de la Bastille, au bord du fossé des remparts. La nuit était venue : ils restèrent là . coucliés à terre, regardant la fenêtre par où le comte devait sortir, pour voir s'il n'y paraîtrait pas de lumière.

El ne furent guerczlà que [virent] Jehan de Harmes, qui estoit natif tleBeauvoys, qui esloit bon, hardi homme d'armes autant que nul pour ce temps se peusl trouver, lequel ouvrit une grant voerrière. Et lesditz bastard et Voyau se levèrent lors debout ou milieu du chemin, atïîn que ledit Jehan de Ha r mes les peult \coir et appercevoir, ce qu'il fist. Et après ce, referma laditte voerrière, et ne demoura guères après qu'il ne rouvrist laditte fenestre de rechief, et fist le signe qui estoit conclud entre eulx; et incontinant qu'ilz apparceurent ledit signe, icelluy Jehan de Ha r mes referma laditte fenestre, et ledit Bastard et Voyau s'en allèrent à l'enlour de la Bastide. Auquel bastard Voyau demanda s'il n'avoit point pourveu d'une senlyne (un bateau) et il fit responce que non. Et eulx estans sur les fosse's virent une sentyne qui estoit de l'autre coste' des fossez de laditte ville, enchaînée et fermée d'une serreure lye'e à ung gros pyeu.

Et durant lequel temps il neigeoit, gresloit et faisoit grant froit; et nonobstant, ledit Voyau se dépouilla tout nud et se gelta dedans lesdils fossez pour recouvrer laditte sentyne, et tellement fist hocher et branler ledit pieu qu'il l'arracha; et luy estant près d'avoir icelle sentyne, survint quelque ung des serviteurs du chasteau à une voirière du portail de la Bastide pour puyser de l'eau, dont ledit Voyau eut grant paour pour ce qu'il faisoit cler de lune, et se cacha dessoubz le bout de laditte senlyne, affin qu'on ne le peust appercevoir.

El lanlost après que laditte voirière fut fermée, Voyau poussa devant luy la sentyne jusques à l'eau vive, tant qu'il ne povoit plus prandre Ions, par quoy il se gelta sur le bort de laditte sentyne, et fist tanl qu'il passa icelle du costé où esloit ledit bastard Vigier, qui se mist dedans icelle senlyne avec les habillemens dudit Voyau, qui se rabilla; et avoient deux grandes javelines dedans ladille senlyne, et menèrent icelle dedans lesdils fossez de ladille Bastide par une brèche par où l'eau des fossez de la ville entroil dedans ceulx de la Bastide. Et après ce. menèrent laditte sentyne dessoubz le pont de la basse-court, où ils se tindrent ung peu de temps, jusques ad ce que ledit de Harmes ouvris! la fenestre (qui estoit la troisiesme foys), et regarda en bas et les vit.

Et tantost après, ledit de Harmes gelta une granl corde par laditte fenestre, dont l'un des bouts tumba en la sentine qui esloit au pied de la tour. Et ce faisant, ledit Bastard et Vovau se recommandèrent de bon cucur à monseigneur Saint Nicolas; et la corde gettée, ledit conte descendit par laditte corde, ayant ung bas ton entre ses jambes; et si tost qu'il fut descendu en la sentyne, ledit de Harmes getta par ladille fenestre ung pacquet d'habillemens dedans laditte sentyne, et puis après descendit par autres cordes que icelluy de Harmes avoit fait des couvertures et draps de lyt où couchoit ledit conte; et eulx descendus, s'en allèrent tous dehors par laditte sentyne jusques là où estoit (iuynot Vigier, assés près, qui gardoit les chevaulx. Lequel conte arrivé, ledit Guynot et autres firenl diligence de monter à cheval, et s'en allèrent droit au pont de Charenton

De là, Cliabannes et ses compagnons gagnèrent Gorbeil dont ils traversèrent les faubourgs par la rive'droite, faute d'avoir pu passer la Seine au-dessus du pont de Cbarenton, puis ils atteignirent Nemours, où ils se trouvèrent à l'abri de

tout danger. Au reste, le comte de Dammartin rentra en grâce dès le mois d'octobre suivant, eu vertu d'un article du traité de Saint-Maur.

Voilà, certes, un épisode dramatique dans l'histoire des évasions célèbres; son intérêt s'accroît encore et gague en saveur par la langue si pittoresque qui nous l'a transmis; mais, il faut en convenir, il n'aurait pas pu se produire dans des conditions analogues deux cents ans après. Des circonstances mêmes de l'évasion , il résulte, d'une part , que la Bastille était alors très mal gardée W, et d'autre part, que le complot avait été fort imparfaitement ourdi. On avait oublié de se munir d'un bateau, et c'est le seul hasard qui le procura; on avait choisi une nuit où la lune brillait, lorsqu'il était si simple, après six mois d'attente, de différer le départ de quelques jours pour attendre un temps sombre. Que le rr paillardeau n dont il est question eût vu s'agiter une ombre dans la vase du fossé, et c'en était fait de la tentative. Les complices du comte n'ignoraient certainement pas l'enjeu de la partie et savaient que Louis XI n'eût pas pardonné; ils ne compromettaient pas seulement la liberté future de leur maître; ils risquaient leur vie à eux, en même temps que la sienne. Il est vrai qu'en tout temps la soif de la délivrance a produit des miracles de confiance et de témérité.

Les prisonniers La Bastille de Louis XI a pour caractéristique les célèbres cages de fer, et, à

de ( leur sujet, l'histoire se trouve être d'accord avec la fiction. Voici ce qu'en dit Gommines : rr . . .11 est vray qu'il (Louis XI) avait fait de rigoureuses prisons, comme cages de fer et autres de bois, couvertes de pâtes de fer par le dehors et par le dedans, avec terribles fermures, de quelque huict pieds de large, de la hauteur d'un homme et un pied plus. Le premier qui les devisa fut l'evesque de Verdun qui, en la première qui fut faite, fut mis incontinent et y a couché quatorze ans. Plusieurs, depuis, l'ont maudit, et moy aussi qui en ay tasté, soubs le Roy de présent, huict mois. Autresfois, avoit fait faire à des Allemans des fers très pesans et terribles pour mettre aux pieds, et y estoit un anneau pour mettre au pied, fort malaisé à ouvrir, comme à un carquan, la chaîne grosse et pesante, et une grosse boule de fer au bout, beaucoup plus pesante que de raison, et les appeloit-on les Fillettes du Royn^.

Ce passage de Gommines est, pour bien des points, intéressant à noter. D'abord il nous prouve que les rr fillettes du Roin étaient non les cages de fer,

(1) On a remarqué avec quelle facilite' les conjurés avaient pu pénétrer dans la forteresse et même la visiter, conduits par le prisonnier luimême, qui obtient, dès qu'il la demande, l'autorisation de pêcher à la ligne. Les fenêtres sont

garnies de barreaux de fer : c'est la seule précaution, ou à peu près; encore celle qui a servi à l'évasion en est-elle dépourvue.

(2) Mémoires de Gommines, édit. de Godefroy, 1 64g , p. 262.

comme on L'a souvent dit, mais les carcans qui entravaient les pieds des prisonniers; puis il nous confirme dans la certitude que la Bastille n'eut pas le monopole des cages de fer (c'est, en effet, dans une autre prison que Commines fut enfermé) et il nous révèle enfin le nom de l'inventeur de ces cages, Guillaume de Haraucourt, évôque de Verdun, qui y fut détenu douze ans (et non quatorze) à partir de 1/169, pour avoir voulu, de concert avec le cardinal Balue, livrer L^ouis XI au duc de Bourgogne.

Sauvai, au surplus, a trouvé, dans un compte de la prévôté de Paris pour 1/176, le détail de la construction de cette cage qu'avait inventée l'évêque de Verdun pour la Bastille, et dans laquelle il dut tant de fois maudire son œuvre :

Pour avoir fait de neuf une grande cage de bois de grosses solives, membreuses et sablières, contenant neuf pieds de long sur huit pieds de le', et de hauteur sept pieds, entre deux planchers lissée et boujonne'e à gros boujons de fer, laquelle a e'te' assise en une chambre elant eu l'une des tours de la Rastide Saint-Anthoine à Paris, par devers la porte dudit Saint- Antboine, en laquelle cage est mis et delenu prisonnier, par le commandement du Roi notredit seigneur l'evcsque de Verdun [Guillaume de Haraucourt). Fut employé à ladite cage quatre vingt seize solives de couche et cinquante deux solives debout, dix sablières, de trois toises de long, et furent occupés dix neuf charpentiers pour écarir, ouvrer et tailler tout ledit bois en la cour de la Bastille , pendant vingt jours. Il y avoit à cette cage deux cens vingt gros boujons de fer, les uns de neuf pieds de long, les autres de huit, et les autres moyens, avec les rouelles, pommelles et contrebandes servans ausdits boujons, pesant tout ledit fer trois mille sept cens trente cinq livres, outre huit grosses équieres de fer servant à attachera ladite cage, avec les crampons et doux, pesans ensemble deux cent dix huit livres de fer, sans compter le fer des treillis des fenestres de la cliambre où elle fut posée, des barres de fer de la porte de la chambre et autres choses, revient à trois cens dix sept livres, cinq sols, sept deniers. Et fut payé, outre cela, à un maçon pour le plancher de la chambre où éloit la cage, vingt sept livres quatorze sols parisis, parce que le plancher n'eust pu porter celte cage à cause de sa pesanteur, et pour faire des trous pour poser les grilles des fenestres; et à un menuisier la somme de vingt livres deux sols parisis pour portes, fenestres, couches, selle percée et autres choses; plus, quarante six sols, huit deniers parisis à un vitrier pour les vitres de ladite chambre. Ainsi monte la dépense, tant de la chambre que de la cage à la somme de trois cens soixante sejit livres, huit sols, trois deniers parisis, qui étoit une somme considérable alors, puisque le muid de plâtre n'est compté qu'à vingt sols parisis, qui aujourd'hui vaut sept livres tournois (2>.

C'était peu de chose pourtant que cette somme, si on la compare à celle que coûta la subsistance de l'évêque de Verdun pendant ses douze ans de captivité.

C'est lui-même qui nous l'apprend, en (lisant que sa détention , au commencement du règne de Charles VIII , dura vingt mois iren son palais, où je voyoie de mes fenestres arriver ce qui montoit con- Irement la rivière de Seine du costé de Normandie». Cet emplacement ne peut s'appliquer qu'à

une tour du Louvre ou du Palais de h Cite'.

(2) Sauvai, t. III, p. 428. Nous nous rencontrons, dans la transcription de ce curieux texte, avec Victor Hugo qui, dans Nolre-Dame-dc-Paris , l'a intégralement reproduit, en le coupant de dialogues, pour le mieux dramatiser.

Dans une lettre adressée à Louis XI par Marlin Le Roy, receveur général des finances d'Outre-Seine, on voit que le capitaine de la Bastille — c'était alors Philippe Luillier, — avait réclamé plus de cinq mille francs pour cette dépense, alors qu'on ne lui en offrait que deux mille cinq cents. Nous ne saurions dire quelle fut la décision du Roi; ce qu'il est important de constater, c'est que, sous Louis XI comme sous Louis XIV, les prisonniers d'Etat furent entretenus aux frais du trésor royal. Louis XI fit mieux encore, puisqu'il ordonna qu'on remît à l'évêque de Verdun une somme de cinq cents francs, au moment de sa délivrance ^.

En même temps que Guillaume de Haraucourt, la Bastille garda deux prisonniers dont le nom est illustre, Louis de Luxembourg, et Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, coupables aussi tous les deux de complot contre l'autorité royale. Le premier subit la peine capitale sur la place de Grève, en vertu d'un arrêt du 16 décembre 1675. Quant au duc de Nemours, il fut décapité aux Halles le h août 1/177. Voici, d'après un recueil manuscrit dont nous avons déjà fourni plusieurs extraits, quelques mentions intéressantes sur son séjour à la Bastille :

La déclaration des personnes ausquelles et pour les causes conlenues cy après, M. Pierre de Leully, receveur gênerai des finances sur et deçà les rivières de Seine et Yonne, a paye', de par rordonnancc de monseigneur le Chancellier de France, e( autres commissaires députez à faire le procez du duc de Nemours et d'aucuns de ses gens et officiers, qui ont esté prisonniers en la Bastille Saint Anthoine à Paris :

Jacques Hemon, verrier de Paris, pour trois panneaux de verre blanc mis en la chambre de la question à la Bastille Saint-An thoine xiv s.

Jehan Marchant, demeurant à Paris, pour 3/i toises de nales employeez à natter à Pentour de la chambre en laquelle esloit le duc de Nemours, et pour 29 aunes et demie de drap bureau pour tendre à l'entour de la cage par dedans où couche ledict duc, à vm s. ix d. faune. ..... .xxxvi 1. va d.

André du Cabas, pour ce qu'il a payé aux maçons et charpentiers qui ont remis à point la

chambre de la question en la Bastille Sainl-Anthoine, et pour les choses nécessaires

... xxxii s. v d.

N'y a-t-il pas un contraste saisissant dans le rapprochement de ces dépenses

(1) rrSire, je me recommande à vostre bonne grâce, tant et si humblement comme je puis. Sire, j'ay receu voz lettres faisan? mention de contenir li' c;i]>i(aine de la Bastille de la despence de monseigneur de Verdun. Sire, comme pourrez estre adverty par monseigneur du Sollyer, me suis tiré devers luy, et mon gênerai aussi, et avons parlé audict cappitaine , lequel demande pour ladicte despense cinq mil francs et mieulx. On luy a offert deux mil cinq cents francs pour toutes choses, ce qu'il n'a voulu faire, et demande plus de v'" francs. Vostre plaisir soit sur ce mander vostre vouloir, et

louchant lesdils v° francs que avez mandé estre délivrez audict de Verdun, il n'y aura point de faulle. Sire, je prie a Dieu et à Noslre Dame qu'il vous doinl bonne, saine et longue vie. Escript à Paris, le xve jour d'octobre [1/182].

Vostre très humble et obéissant subject et serviteur.

Marlin Le Roy.

(Bibl. nat. ms. fonds français i55io, fol. 38. Orij; ).

[-> Bibl. nat. Cabinet des titres, vol. 685, fol. 367-369.

de si différente nature? On orne de nattes et de tentures la chambre du duc, mais cette chambre est une cage, comme celle de Févêque de Verdun; on mande des vitriers, des maçons et des charpentiers, mais c'est pour rendre mieux close et en plus parfait état la salle où le prisonnier subissait la question.

Après Louis XI, le régime de la prison devient moins rigoureux; le xvf siècle Les prisonniers est, dans l'histoire de ce régime, une période de transition. Le château ne cessera pas de recevoir des prisonniers, mais il ne semble pas que les règlements aient à leur égard la férocité du siècle précédent, ni la rigueur des deux derniers.

Nous ne songeons à dresser la statistique complète des détenus de la Bastille, ni pour le \vi° siècle, ni pour d'autres époques; qu'il nous suffise donc de rappeler les noms les plus saillants et les faits particulièrement caractéristiques.

Beaune de Samblançay y fut enfermé au commencement de l'année 1627; il n'était pas prisonnier d'Etat au même titre que Louis de Luxembourg ou Jacques d'Armagnac; son crime, la concussion, était plus vulgaire. Au reste, il demeura sept mois à peine à la Bastille et n'en sortit que pour aller subir le dernier supplice à Montfaucon W.

Voici, le 1 k juin i55q, Anne du Bourg emprisonné pour crime de libre pensée; 011 lui tranche la tête, deux mois plus tard. L'année suivante, la Bastille reçoit François de Vendôme, vidame de Chartres, accusé d'une vague conspiration ourdie avec le prince de Condé contre le roi.

La correspondance de Catherine de Médicis nous fournira quelques détails d'un vif intérêt sur le genre de prisonniers qu'elle envoyait à la Bastille et le traitement qu'elle désirait qu'on leur fît subir :

8 novembre 1 564.

A mom cousin Monsieur de Montmorency, maréchal de France.

Mon cousin, le Roy monsieur mon fils escript présentement au sieur de Carrouges qui est à Rouen, faire prendre là un galland qui est le directeur de tous les faulx-monnoyeurs du pays, et l'envoyer secrètement à Paris, pour estre serre' dedans la Bastille et en lieu où il ne puisse estre nouvelles de luy, vous pryant donner ordre que, arrive' qu'il sera là, il y soit mis et tenu si secrètement que aucun ne le puisse descouvrir, advertissant le lieutenant de la Bastille qu'il ne face difficulté de le recevoir et mettre en lieu seur, si tant est que ne fussiez à Paris lorsque les gens dudict sieur de Carrouges le y amèneront, et me faicles incontinent sçavoir son arrivée, pour après vous advertir de ce que vous en devez faire; pryant Dieu, mon cousin, vous donner ce que desirez. D'Arles, le. . .jour de novembre 1 56 4.

Vostre bonne cousine, Caterine'-1.

lM Sur le procès de Samblançay, voirie livre (S) Lettres de Catherine de Médicis , publiées par

<le M. Pierre Clèmenl : Enguerrand de Marigny, M. H de la Ferrière dans la Collection des docu- Beaunc de Samblançay, , 1809, in-8°. nients inédits, t. II, p. 235.

LA BASTILLE. l5

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Le 6 décembre 1 5 6 5 , Catherine, envoyant an même gouverneur de la Bastille un prisonnier (financier accusé de malversations), ajoute ces recommandations : ce Vous commanderez bien expressément au lieutenant de la Bastille qu'il ne luy perrnecte d'escrire, ny parler à personne, ny de faire aultre acte qui donne cognoissance qu'il soyt là dedans. Je vous envoyé une ordonnance pour faire bailler audict lieutenant dix sols par jour pour sa nourriture jusques à ce que aultrement en ayt esté ordonné. Et quant au marchant qui a esté mené de Rouen audict lieu de la Bastille, je sçay qu'il est homme riche et aysé, et fault qu'il fournisse à sa despense comme il a faicl jusques à présent. . . n

Mais, le 27 décembre, elle adresse l'ordre au receveur général de Paris de fournir 10 sous par jour également pour ce dernier prisonnier, «ayant entendu qu'il n'a plus moyen de se norrir; si nous avoyt-on asseuré qu'il estoyt homme riche v W.

On désigne sous le nom de Conspiration des politiques, le complot tramé par quelques personnages considérables en vue d'écarter de la succession au trône Henri III, alors roi de Pologne, au profit du duc d'Alençon. La tentative fut découverte au mois de mai 1 5 7 6 , et deux de ses principaux organisateurs furent mis à la Bastille; c'étaient François de Montmorency, l'ancien capitaine du château, et le duc de Cossé, tous deux maréchaux de France. Voici le texte de la lettre royale ordonnant leur arrestation :

Aujourd'hui y, x* jour de may mil cinq cens soixante quatorze, le Roy estant au boys de Vin— cennes, ayant pour aucunes grandes occasions faict mener prisonniers en la Bastide à Paris, messeigneurs le duc de Montmorency pair, et de Cossé, mareschauk de France, et ordonné le sieur de Sommière, lieutenant du vicomte d'Auchy, l'un des capitaines de ses gardes, avec quelque nombre d'arches pour la garde de leurs personnes, a commandé et ordonné très expressément audict de Sommière de ne permettre auxdicls sieurs mareschaulx de parler ny avoir communication fun à l'autre, ne pareillement à ceulx qui sont destinez pour leur service, qui entrent et sortent de ladicte Bastide, ains seullement aux deux serviteurs et vallets de chambre qui sont ordonnez à chacun d'eulx, lesquelz deux serviteurs ne pourront aussy avoir aucune communication aux autres, ains demourront près les personnes de leurs maislres, ce que Sa Majesté enjoinct audict sieur de Sommière d'observer, à peyne de luy respondre en sa propre personne de sa contravention, si aucune en estoyt faicte. Et pour n'en prétendre cause d'ignorance, Sa Majesté a commandé luy en estre baillé le présent escrit, qu'elle a voullu signer de sa propre main.

Charles C2).

Les deux maréchaux ne furent rendus à la liberté que le 2 octobre de l'année suivante®.

(1) Lettres de Catherine de Médicis, publiées par M. H. de la Ferrière dans la Collection des documents inédits, t. Il, pp. 332 et 336.

(2' Ce document a fait partie d'une collection d'au-

tographes vendue le 5 mars 1890 par M. Eugène Cliaravay.

(3) Mémoires journaux de Pierre de L'Esloile, t. I, p. 90-

Vers le i5 octobre 1 583 , nous dit L'Estoile, un gentilhomme gascon, appelé du Mesnil, tua et dépouilla un courrier qui portait en Italie trente mille écus en perles et en argent; ses complices, deux simples soldats, furent pendus aux Halles le 5 novembre; quant à du Mesnil, de plus coupable de tous, il fut envoié à la Bastille avec charge au capitaine de lui faire bon traitement r> m. Si bien traité qu'il fût, la liberté lui était encore préférable, car, dès le 28 novembre, il tentait

une évasion. L'Estoile en raconte les péripéties : ce Déplaisant de tenir si

longue et estroicte prison, brûla la nuit avec la paille de son lit et ce qui peust recouvrer de bois la porte de son cachot; duquel sorti, print la corde du puis estant à la cour, monta dessus la terrasse de la Bastille au plus haut, attacha le bout de ceste corde à une roue d'artillerie, et l'alongea d'une autre forme de corde, faite de ses draps, de sa coitte, de sa paillasse et de la couverture de son lit, et se dévallant dans le fossé, la corde se trouvant courte, se laissa tomber en bas et demeura accroché par l'épaule à la pointe d'un barreau du treillis d'une fenestre, d'où criant, fut secouru et remis en la prison, où il fut, depuis, plus soigneusement gardé ^. n

L'un des premiers actes de la Ligue, victorieuse après la journée des Barricades, fut d'envoyer à la Bastille le prévôt des marchands, Perreuse, qui était resté dévoué au roi; on ne l'y laissa d'abord que deux jours, du h au 6 juin 1 588 ; mais des mutins l'y reconduisirent à main armée, et celte fois, il y demeura jusqu'au 1 3 juillet

A la même époque, un vieillard illustre entre tous, coupable seulement d'être protestant, Bernard Palissy, était enfermé à la Bastille. 11 y mourut en i5o,o, âgé de quatre-vingts ans, ce de misère, nécessité et mauvais traitement ti, dit L'Estoile, qui ajoute ce souvenir personnel et touchant : «Ce bon homme, en mourant, me laissa une pierre qu'il appeloit sa pierre philosophale , qu'il asseuroit estre une teste de mort (pie la longueur du temps avoit convertie en pierre, avec une autre qui lui servoit à travailler en ses ouvrages : lesquelles deux pierres sont en mon cabinet, que j'aime et garde soigneusement, en mémoire de ce bon vieillard, que j'ai aimé et soulagé en sa nécessité, non comme j'eusse bien voulu, mais comme j'ai peu. La tante de ce bon homme, qui m'apporta lesdites pierres, y estant retournée le lendemain, voir comment il se portoit, trouva qu'il estoit mort. Et lui dit Bussi (le capitaine de la Bastille) que, si elle le vouloit voir, qu'elle le trouveroit avec ses chiens sur le rempart, où il l'avoit fait traisner comme un chien qu'il estoit W. n

Parlerons-nous enfin de cette incarcération à la Bastille, — unique dans les an-

11 Mémoires de Pierre de L'Estoile, t. II, p. 1 3 6- Mémoires de Pierre de L'Estoile, t. III,

1 38. pp. 1 58 et 171.

'2) lbid., t. II, p. i4i. " Ibid., t. V, p. 67.

nâles de la forteresse, — de tout le Parlement qui y suit volontairement ses chefs mis eh état d'arrestation par Bussy Le Clerc, crung de ses valets t>? Certes, ce fut un spectacle surprenant que ce troupeau de magistrats conduits par Le Clerc et rr menés en la Bastille Saint-Anthoirie, tout au travers des rues plaines de peuple qui, espandu par icelles, les armes au poing et les boutiques fermées pour les voir passer, les lardoient de mille brocards et vilaniesn. Et L'Estoile, indigné à bon droit, ajoute : cr Voilà comme par un juste jugement de Dieu, la première cour de l'Europe fust, ce jour, emmenée en triomphe et emprisonnée par un petit procureur armé, accompagné de vingt cinq maraux qui, entrant en la Chambre des Pairs de ce royaume où les plus grands laissent leur espée à la porte, par révérence de justice, porte l'espée à la gorge au Parlement de France, l'emmène, le retient et l'enferme en sa Bastille où il est fort rudement et chèrement par lui traicté, les uns plus longtemps, les autres plus court, selon qu'ils trouvèrent les moiens et occasions d'en pouvoir sortir. bW Rarement le chroniqueur a écrit une page meilleure; ce que nous en retiendrons encore, c'est ce qu'il dit de la contribution d'argent imposée aux gens du Parlement pour leur séjour à la Bastille; cela surprendra peu, d'ailleurs; longtemps encore après, la prison devait atteindre dans leurs biens autant que dans leur liberté ceux qui y étaient conduits.

La Bastille U ne parait pas que Henri IV, devenu réellement roi, ait beaucoup usé de

représailles contre les Parisiens qui l'avaient si ardemment combattu, et ait, à son tour, rempli la Bastille de prisonniers. Comme quelques uns de ses prédécesseurs, comme Louis XI surtout, il avait eu de la forteresse une autre conception, et ce lut l'épargne du trésor royal qu'il mit à l'abri de ses épaisses murailles plutôt que des criminels, ou bien alors des criminels de marque, tels que le maréchal de Biron, convaincu d'avoir voulu vendre à l'Espagne la couronne de France. Le procès fut instruit à la Bastille même, où Biron avait été conduit mystérieusement, par la rivière, le i5 juin 1602. Le jugement ayant été rendu le 29 juillet, le prisonnier en entendit lecture le surlendemain dans son cachot (c'était, nous l'avons dit, l'ancienne Chambre du Roi, près de la première chapelle); il était condamné à avoir la tète tranchée, le jour même, sur la place de Grève, et tous ses biens étaient conlisqués au profit du roi. La famille de Biron eut assez de crédit au Louvre pour empêcher le scandale d'une exécution publique, et l'échafaud fut dressé dans la prison, «au coing de la court, vers la porte par où on va au jardin n, c'est-à-dire dans l'angle de droite, entre les tours de la Comté et du Trésor; ce il estoit de cinq pieds de haut, sans aucune parure, et l'escheile mise au pied-i. Soixante-dix personnes environ assistèrent au supplice, où Biron lit fort mauvaise contenance; il suppliait, pleurait et se révoltait tour à tour, si bien

' L'Estoile, l. lit, p. 235-236.

qu'on eut beaucoup de peine à lui bander les yeux; enfin, le bourreau lui trancha la tête d'un seul coup et avec beaucoup de dextérité, tandis qu'il récitait son in manus W.

C'est, croyons-nous, la première exécution qui ait eu lieu dans l'enceinte des tours de la Bastille; c'est, à coup sûr, la dernière. De la date où l'on est en possession de ses archives jusqu'à la fin, on n'en trouve plus trace : la prison devint trop mystérieuse pour qu'il fût possible d'y ajouter un pareil et si sérieux élément de mystère^.

Nous sommes arrivé à l'époque où l'histoire des prisonniers n'a plus guère de secrets, sauf pour les écrivains qui n'ont pas voulu l'étudier dans les documents, ou pour ceux qui, malgré tout, ont apporté dans cette étude des idées préconçues. Avec le règne de Louis XIII ou, plus exactement, de Richelieu, la Bastille perd définitivement son caractère de château fort doublé d'une prison et demeure exclusivement prison d'Etat. Il n'est pas inutile de définir ce terme, si souvent employé et si vague encore. Par prison d'Etat, au moins lorsqu'il s'agit de la Bastille, nous voulons entendre la prison de ceux qui ont commis un crime ou délit autre que de droit commun, de ceux qui, à tort ou à raison, ont paru dangereux à la sûreté de l'Etat, qu'il s'agisse de la nation même, de son chef, ou d'un groupe plus ou moins important de citoyens, groupe parfois restreint à celui que forme une famille. Si l'on ajoute à ce genre de prisonniers quelques personnages trop en vue pour être punis d'un crime de droit commun à l'égal du malfaiteur vulgaire, et à qui une prison exceptionnelle paraissait devoir être réservée, nous croyons n'avoir négligé aucune des espèces de délits qui furent, en si grand nombre, expiés à la Bastille à partir de i63o et jusqu'en 1789.

Nous avons eu l'heureuse chance de retrouver aux archives du ministère des affaires étrangères un et estât des prisonniers qui sont au chasteau de la Bastille')-) du temps de Richelieu. Cette liste de cinquante-trois noms est vraisemblablement la plus ancienne que l'on doive désormais rencontrer des détenus de la Bastille, et ce qui augmente son intérêt est que, devant la plupart des noms, a été mise une

l1' Nous avons emprunté le détail de tous ces faits au très curieux récit du supplice de Biron, réimprimé par A. Bonnardol d;ms son livre déjà cité : Les rues et églises de Paris, etc. 1876, in-8".

(2) Voici cependant un fait qui donne à réfléchir : en 170*3, un nommé Perrol, de Neufchàtel, enfermé à la Bastille comme espion, tua son compagnon de cachot, sous prétexte que celui-ci parlait mal des protestants. Le ministre d'Argenson en

réfère au contrôleur général e( lui expose que l'assassin est un fanatique, qu'il pourrait prêcher le peuple jusque sur l'échafaud; aussi serait-il d'avis nde le faire juger par la Chambre de l'Arsenal et exécuter dans la cour même de la Bastille»; mais d'autre part, ajoute-l-il , on croira peut-être que son crime est plus grave encore qu'il ne l'est. (Correspondance des contrôleurs généraux des finances, publiée par M. de Boislisle, t. Il, p. 1 5 1-1 5 a.)

brève mention du motif de la détention. La date i6/i3 qu'on lui a donnée de nos jours n'est pas absolument certaine, mais, par le rapprochement de certains détails, on peut être assuré que la pièce en question fut rédigée vers ce temps-là et fort peu avant la mort de Richelieu. On la lira aux Pièces justificatives^ ; nous nous bornerons à en extraire ici quelques renseignements instructifs. Parmi les prisonniers, plusieurs sont convaincus ou soupçonnés cède mauvais desseins contre M. le C[ardinal] •»; quelques-uns et de vouloir entreprendre n , c'est-à-dire conspirer contre le trône, ou d'être espions; il y a un ctprestre extravagante, et un moine ce qui s'est opposé à l'élection de Cluni-»; trois et thermites n ; trois faux monnayeurs; le marquis d'Assigny, dont la peine de mort a été changée en prison perpétuelle, une vingtaine de seigneurs qualifiés fous, croquants, méchants diables ou accusés d'un crime réel, vol ou assassinat; enfin ceux dont le nom est suivi de cette simple indication : « Reine-mère v ou et Monsieur d, ce qui prouve que le rédacteur n'était bien informé que sur les prisonniers du cardinal même.

Quelques années plus tard, en 1661, Besmaux, gouverneur de la Bastille, adressait à Golbert une liste de ses prisonniers^; ils étaient à ce moment au nombre de quarante-deux, c'est-à-dire que tous les cachots de la prison étaient occupés en même temps. En lisant cette liste, on est surpris de la variété des raisons qui ont motivé la détention; il en est même de plaisantes, si peu graves que plus tard elles n'auraient pas mérité la Bastille, mais Charenton, — qui existait déjà; — tel le cas du vicaire de Cliehy ce fol et extravagant qui crioit dans les rues pour exciter sédition-», ou d'un nommé Didier qui ce tourmenloit le roi et l'appeloit son compère •», ou même de M. de Bernier ce méchant à sa mère et à ses frères, et qui veut tout tuer d. En revanche, nous trouvons plusieurs séries de criminels pour la répression desquels la Bastille s'ouvrait naturellement : ceux qui ont voulu faire mourir le roi ou le duc d'Orléans ou feu le cardinal Mazarin, et les concussionnaires ^\ et ceux qui ont fait des faux ou ce mille friponneries 11 analogues. S'il paraît étrange d'y rencontrer M. de Cluzelles parce qu'il a épousé 1 rois femmes (ce qui lui vaut la recommandation de la reine mère), on ne s'étonnera pas d'y trouver plusieurs prêtres coupables d'impiété, car les délits contre la religion fourniront, sous Louis XIV surtout, une nombreuse clientèle à la prison. Viennent enfin les gazetiers ce qui ne trouvent personne qui veuille répondre d'eux-», et par gazetiers il faut entendre les faiseurs de fausses nouvelles et tous ceux qui, par la plume, ont voulu nuire à la sûreté ou à la dignité du gouver-

(,) Pièces justificatives , n" VIII.

J) Pièces justificatives , n° IX.

(1) Dans la nuit du 5 juin i648, on avait enfermé à la Bastille sept trésoriers généraux de France, dont le seul crime était d'avoir voulu,

par l'envoi d'une li lire circulaire, se concerter avec leurs confrères à propos des frais de leurs charges. (Journal de Dubuisson - Aubenay, publié par M. Saige pour la Société de l'Histoire de Paris, t. I, p. a5.)

nement. Plus tard ce ne seront plus les fausses nouvelles ou les couplets satiriques que Ton punira de la Bastille, car, au xvme siècle, tout le monde en aurait couru le risque, mais bien les œuvres de l'esprit que leur indépendance et leur philosophie rendent suspectes aux yeux du ministre. Au moment où nous sommes, il ne s'agit que d'interdire la multiplicité des gazettes, et en 1662 le roi écrit à Besmaux l'ordre de recevoir à la Bastille tous les gazetiers non autorisés que le lieutenant civil lui enverra W.

L'examen attentif du journal de du Junca nous a permis de reconnaître les catégories suivantes de prisonniers pour la période de 1690 à 1705 : quelques officiers déserteurs, un grand nombre d'espions, plusieurs libraires ayant vendu des livres de contrebande, une femme « fabriquant des livres infâmes », trois autres femmes trafiquant des places ou des mariages, cinq faux monnayeurs ou chercheurs de la pierre philosophale, beaucoup d'impies, un sodomite. Au jour où du Junca commence son registre, le 1 1 octobre 1G90, il a trouvé à la Bastille soixante-douze prisonniers, la plupart pour cause de religion, et douze valets enfermés avec leurs maîtres.

Le moment est venu d'entrer dans quelques explications sur ces différentes Les prolestants, catégories de détenus, à l'aide de détails que peuvent fournir leurs dossiers ou leurs 8S ^anst' "I,-Ies propres récits. Nous parlerons d'abord de ceux qui furent incarcérés pour cause de

ls'j convulsicnnairas.

religion, et la série en est nombreuse. Louis XIV, on le sait, n'épargna pas les moyens, même les plus odieux, d'assurer le triomphe de la religion catholique. Peu importait que les conversions fussent sincères; il fallait qu'elles fussent proclamées, et la contrainte par corps, dragonnades ou prison, paraissait le procédé le plus sûr pour y arriver. Le k août 1690, Gardel, ministre de la religion réformée, entra à la Bastille et y resta jusqu'à sa mort, le 1 3 juin t 7 1 5, c'est-à-dire vingtcinq ans. Sa détention était donc perpétuelle, et son seul crime, d'après l'observation mise par Chevalier en face de son nom est qu'eril estoit de la religion. . . ; il n'a jamais voulu se convertir; ce prisonnier avoit esté traduit de Vincennes à la Bastille et estoit fort recommandé « ®.

Le nombre des protestants que reçut ainsi la Bastille, seulement entre 1680 et 1700, est incroyable et même ne sera jamais exactement connu; à une époque où le régime de la prison était doux aux autres prisonniers, ceux-là furent traités avec une extrême rigueur, et la durée de leur détention fut subordonnée à l'obligation de recevoir un confesseur; aussi, beaucoup moururent-ils dans la prison plutôt que d'y consentir. Une fois morts, on les enterrait dans le jardin du château ou sous les casemates du bastion; les tableaux statistiques de Chevalier en

(l) Ravaisson, loc. cit., t. III, p. 29-2. àla Bibliothèque de l'Arsenal, mss. 1 s>5-.jG-t -ilyj'à ,

(î) Tableaux statistiques dressés par Chevalier, passim.

fournissent beaucoup d'exemples : Pierre Baril, chirurgien interné «pour religion. Mort enterré au jardin dudit chasteau, le 29 aoust 160,2. II n'a jamais voulu s'aprocher des sacrements, malgré les exortations du Père des Bordes v. Même observation pour la dame Calloue, entrée le 18 octobre 169/1, Poul' religion, morte le 21 novembre suivant «sans vouloir se confesser, étant protestante. Elle a été enterrée dans les cazemattes du bastion du château n. Pour la même cause, le P. Déliant, jacobin écossais, entré à la Bastille fut enterré au jardin, le 3 décembre 1720, après une détention de trente-quatre ans (car il était entré en 1 686), l'une des plus longues que nous connaissions. Durant ce temps, il avait tué un porte-clefs, Saint-Jean, avec une barre de son lit, et depuis «on luy servit à manger par un trou qu'on avoit fait à sa porter (').

H n'y eut pas que des protestants mis à la Bastille pour cause de religion. A l'époque où les célèbres propositions de Jansénius donnaient à la royauté des préoccupations si incompréhensibles aujourd'hui, on jugea que, pour réduire les jansénistes, rien ne vaudrait mieux qu'une détention à la Bastille. De Sacy, l'un des plus célèbres, y demeura longtemps, mais traité avec douceur; on sait qu'il eut le droit d'y traduire la Bible ®. Près de cent ans après, en 1763, les jansénistes étaient encore envoyés à la Bastille; c'est l'époque où y vint pour six mois l'abbé de Roquette, et sa relation fort intéressante nous apprend qu'il s'y trouva en compagnie de plusieurs autres rramis de la vérité»; c'est ainsi que s'appelaient les dissidents.

On peut rattacher encore à la série des délits contre la religion ceux que les tr convulsionnaires du cimetière Saint-Médard d commirent en si grand nombre, aux environs de 1730. En réalité, c'étaient de véritables illuminés qui espéraient guérir leurs maux en venant se livrer à mille contorsions sur la tombe du diacre Paris; beaucoup furent envoyés à la Bastille, et la lettre suivante, du lieutenant de police Hérault à de Launey, fait foi que plus la répression était vive, plus elle était efficace :

29 oclobre 1782.

En parlant ferme, Monsieur, à la Lefebvre que l'on a conduite aujourd'huy à ta Bastille, vous verrez que ses convulsions cesseront comme elles ont cessé à tous les autres; mettes autant de monde que vous jugeras à propos auprès de cette particulière; mais, il me semble, plus on marquera d'attention à la soulager, et plus elle se donnera de mouvemens pour en imposer; il faudroit la faire observer quand elle sera seule par quelque l'ente des portes, aflîn de ne luy donner du secours que dans un cas d'absolue nécessité. Je suis,

Tableaux statistiques dressés par Chevalier, à la Bibl. de l'Arsenal, niss. i aSaô-i 2573, passim. (S) Sur les jansénislos du xvir* siècle à la Bas-

Herault

tille, voir le Port-Royal de Sainte-Beuve , passim , et spécialement pour de Sacy, le tome II , p. û4--353. [%"> Bibl.de l'Arsenal, ms. 12/187, ^* 222. Sur

Si les convulsionnaires n'inspirent pas de grandes sympathies, les empoison- Les empoisonneurs neurs ne méritent que du dégoût. On connaît à fond aujourd'hui, grâce à la publication des Archives de la Bastille, cette ténébreuse affaire des poisons cjui vint sinistrement assombrir les plus glorieuses années du règne de Louis XIV. Elle eut son commencement en 1678; du moins, cette année-là, plusieurs confesseurs se crurent autorisés à informer le lieutenant de police qu'un grand nombre de femmes avouaient en confession qu'elles avaient empoisonné leurs maris. Ravaisson a cherché les origines de cette horrible frénésie et a sans doute rencontré juste : f La Fronde, dit-il, en jetant les hommes sur les champs de bataille, avait laissé aux femmes une liberté qu'elles perdirent avec la paix; les maris revinrent chez eux vieillis, brutaux et blasés par la licence des armées et par les amours de passage. En outre, les communications fréquentes avec l'Espagne avaient mis la jalousie à la mode; sans être prisonnières, les femmes étaient très renfermées et fort surveillées. . . Les habitudes de l'ancienne liberté et la facilité de mœurs qu'avait encouragée Mazarin les avaient mal préparées à cette gêne dont rien ne diminuait l'ennui; les passions comprimées devinrent plus violentes; beaucoup de femmes ne purent se soumettre au joug et employèrent les moyens les plus extrêmes pour le secouer n

A ces causes si acceptables il en faut, sans aucun doute, ajouter une autre. La superstition, la magie, celte soif qu'a l'esprit humain de croire au surnaturel et de s'en laisser subjuguer, jouèrent un grand rôle dans l'affaire des poisons. Les criminels ne se bornèrent pas à faire respirer ou avaler de l'arsenic à ceux qu'ils voulaient faire mourir : le dénoûment homicide était précédé et accompagné de cérémonies telles que l'historien ose à peine les raconter, tant l'obscénité s'y mêlait aux parodies les plus burlesques du rite religieux.

Pour réprimer de tels forfaits et empêcher qu'ils ne s'étendissent au point d'amener la dépopulation de la nation même, une juridiction spéciale parut nécessaire, et, le 8 mars 1679, Louis XIV se décida à la fonder à l'Arsenal. Plusieurs années suffirent à peine à enrayer le mal; la Bastille garda, durant ce temps, un très grand nombre de coupables, parmi lesquels les plus célèbres sont restées la Voisin et la Brinvilliers. Nous ne pousserons pas plus loin cet exposé, préférant renvoyer, pour plus de détails, aux quatre volumes des Archives de la Bastille que Ravaisson a consacrés aux empoisonneurs, et à l'excellent résumé qu'en a fait, d'après lui, M. Loiseleur

Pendant les deux derniers siècles , la Bastille reçut beaucoup d'espions; c'était Les espions.

tes convulsionnaires à la Bastille, voir Ravaisson, m Dans le volume intitule : Trois énigmes hislo-

Archives de In Bastille, passim. riques. Paris, i883, in-18. et surtout aux pages

(,) Tome IV, introduction. 1 35-i 70.

LA BASTILLE. j

IHI'niMFFIIC n 1 1 1 ■ • . . :

la prison, en effet, la plus convenable à des individus dont les agissements visaient l'Etat : incarcérés ailleurs, au Chatelet par exemple, ils eussent pu être en contact avec des prisonniers de droit commun et leur révéler les secrets qui les avaient rendus dangereux. Rarement, croyons- nous, on en fit justice par la mort; lorsque la détention n'était plus nécessaire ou que la peine s'était prolongée, ils recouvraient leur liberté, le plus souvent par un échange. C'est ainsi qu'à la date du 28 octobre 1 6 5 6 , Loret écrit dans sa Mnze historique^ :

On a sorty, en ces jours derniers Le nombre de neuf prizonniers François (mais tenant pour Castille) Du fort enclos delà Bastille, Qu'on a changez de bonne foy Pour de vrais serviteurs du Roy, Lesquels, depuis quelques semaines, L'Espagnol terioit dans ses chaînes.

0! que les autres sont heureux De se voir échangés pour eux!

Le 16 avril 170Û, Pontchartrain adresse la lettre suivante à Saint-Mars :

Le Roy, Monsieur, en examinant la liste des prisonniers qui sont à la Rastille, m'a ordonne' de voir si on pourroit échanger le sieur de Gromis, Piedniontois. Comme personne ne peut mieux que luy ménager cet échange, dites luy, s'il vous plaist, qu'il peut escrire à son pays, et s'il fait sur cela quelques propositions convenables, j'en rendray compte au Roy (->.

Les courtisans. La Bastille ne servit pas toujours, heureusement, à punir des criminels ou

bien à arracher un secret d'Etat à ceux qu'on lui confiait; tort souvent, elle fut la punition légère d'une faute légère. Une querelle un peu vive survenait-elle à la cour, un manquement au cérémonial s'y produisait-il, le coupable l'expiait au château par une détention aussi douce et aussi courte que possible.

La Mme historique de Loret en fournit un piquant exemple dans sa lettre du 1 2 mai 1 65 7 ® :

Deux des puissans de notre cour Ayant ensemble eu, l'autre jour, Dans le Louvre quelque castille, Furent conduits à la Rastille.

Mais, comme ce lieu là n'a pas Assez d'agremens ny d'à pas Pour divertir ceux qu'on y loge, N'y fût-on qu'une heure d'orloge, De tous les rois le plus humain Les fit sortir le lendemain.

M Tome II, p. 254. — (3) Arch. nat. 01 365, fol. 86 v°. — <3> Tome II, p. 33a,

Au mois de décembre 1G61, le duc de Créquy et le comte de Saint- Aignan avaient eu une dispute et échangé dans les salons du Hoi rrdcs paroles vives et mordantes a; ordre fut donné de les conduire tous deux a la Bastille ; Louis XIV les punissait ainsi d'avoir « manqué de respect à ses appartements a. Ils n'y restèrent que quelques jours Dangeau lui-même, l'exact chroniqueur, l'homme le pins soucieux de l'étiquette, apprit à connaître la Bastille en 1 G7 7 . Il était grand joueur comme on sait, et joueur si heureux que MmL' de Sévigné et beaucoup d'autres en enrageaient; une querelle de jeu, qu'il eut un jour avec le sieur Langlée, s'envenima tellement que, presque sous les yeux du roi, les deux adversaires se battirent «à coups de poing et de canne 11. Deux jours de Bastille punirent cet emporteraient®. Des exemples analogues pourraient être multipliés, à laide de Saint-Simon.

Les détentions ce pour affaires de familles lurent de tout temps fort nom- Los prisonniers breuses; déjà nous en avons fourni quelques exemples. Lorsqu'un personnage de de fam,1,emarque avait une conduite si déplorable qu'elle désespérât sa famille, celle-ci avait toujours assez de crédit pour obtenir une lettre de cachet; on faisait conduire à la Bastille, aussi secrètement que possible, le coupable, et on l'y gardait, souvent sous un nom supposé, afin que le public ignorât, sinon sa disparition, du moins le lieu de son séjour. De même s'il s'agissait d'un crime de droit commun , pour le châtiment duquel une prison ordinaire eut été trop infamante. La Bastille, en effet, ne déshonorait pas, ou plutôt on lui attribuait cette vertu, et c'était l'essentiel. Roger de Pardaillan, marquis de Termes, y fut plusieurs fois enfermé dans ces conditions: en i663, après avoir tué son adversaire en duel®, puis en 1692, ayant été impliqué dans l'affaire des poisons^. Deux ans plus tard, on y amena un de ses bâtards «fort méchant et libertin », mais ici il faut laisser la parole à du Junca :

Du jeudi ke février (169/1) a l'heure de midy et trois quars, un ofïisier inconeu, dont je ne peu savoir le nom, a amené' vsi un inconeu prisonnier, abi lié de brun, aiant ces cheveux, que Monsieur de Besmaux a receu de seluy qui l'a mesné, et, sans auqun des offisiers présent, il fa mesné lui-mesme dans la cinquiesme chambre à la calotte de la tour de la Basinière, devant estre tout seul, Monsieur de Besmaux maiant dit qu'il ne laid pas que personne le vit ni s'an aproebat, estant moi mesme du nombre.

Du mercredy 27e de février, sur le huit heures du soir, eslant dans la chambre de Monsieur de Besmaux au suget du mesme prisonnier si desus, arrive' du quatriesme de se mois, il a creu me devoir dire et adverlir que se prisonnier con doit tenir si quache' est un batart du marquis de Termes, fort méchant et libertin, con a osle' des cadès de Charlemon, en aiant demande' la permission au Boy pour le renfermé en ce lieu, Monsieur de Pontchartrain en aiant envoié les hordres pour le recevoir (5'.

111 Archives de la Bastille, t. 1. p. 3/13. <*> Lettres de M"" de Sévigné. c'dit. citée, t. 1,

m Ibid., t. VIII, p. 189. p. 5*5 (note).

Ibid., I. III , p. /107-Z108. (5) Registre de du Junca. loc. cit. , t. I, fol. i\ r .

Ces quelques lignes, d'une orthographe si bizarre, éclairent d'un jour singulier le point le plus sombre peut-être de l'histoire de la Bastille. Après s'être demandé pourquoi tant de mystère à propos d'un individu si peu important en somme, si peu digne d'intérêt, la seule explication qui puisse s'offrir à l'esprit est qu'il y avait nécessité de se débarrasser de lui et que la Bastille était faite pour rendre aussi ce genre de services. Au reste, on ne trouve plus trace ensuite, ni dans le registre de du Junca ni ailleurs, du prisonnier de la 5e Bazinière, et tout fait supposer qu'il ne revit plus désormais la lumière du jour. C'est l'époque de «■ l'Homme au masque de fer r>, et, à propos de ce dernier, nous aurons encore à revenir sur ces mystérieux internements.

Au xvme siècle, d'ailleurs, il n'en est plus ainsi. Les prisonniers de famille sont moins nombreux qu'à l'époque précédente, mais ceux que l'on rencontre sont fort connus, on n'a rien fait pour cacher leur nom et leur situation. Tel est le cas surtout du marquis de Sade, qui a eu le triste honneur de donner son nom à un genre de folie répugnant entre tous; il entra à la Bastille le 29 février 178/1, sortant du donjon de Vincennes qui, on le sait, venait d'être récemment désaffecté, et, pendant les cinq années qu'il passa au cbâteau, il fut traité avec de singuliers égards, qu'il ne méritait pas, recevant plusieurs fois par mois la visite de sa femme et choyé de mille douceurs. Cela ne l'empêchait pas, au reste, de crier «par sa fenêtre, à diverses reprises, qu'on égorgeait les prisonniers de la Bastille et qu'il fallait venir le délivrer W75. Finalement , il fut conduit à Charenlon, le k juillet 1789. Les vainqueurs de la Bastille n'eurent donc pas à lui rendre la liberté, dix jours plus tard, et réellement on ne saurait le regretter.

Les sédilioux. Sous le titre de séditieux, nous voulons désigner une catégorie très nom-

breuse d'individus enfermés exclusivement à la Bastille, ceux qui étaient convaincus ou seulement soupçonnés d'un complot , simplement même de quelque mauvais propos contre le pouvoir royal. A cette catégorie appartiennent des gens de toutes les classes de la société, et l'on ne faisait pas difficulté de jeter à la Bastille des cabaretiers, des colporteurs, des femmes du peuple, dès que la sûreté intérieure de l'État paraissait menacée. 11 s'agissait encore moins de les punir que de leur arracher toute la vérité. Voici à cet égard des textes concluants :

Le 20 juin 1 666.

Monsieur,

J'av receu une lettre du sieur de Tuly, détenu prisonnier au chasteau de la Bastille, par

Plus loin, du Junca écrit que le 21 mars suivnni (l) A. Be'gis, Le registre d'écrou , livre cité. Les

Besinaux lui révéla te nom de ce mystérieux pri- extraits concernant le marquis de Sade occupent

son nier : rr Henry de Bereuil ou de Bail, valet de les pages ih-17. M. le marquis de Termes."

laquelle il demande sa liberté. J'en ay parle' au Roy, et Sa Majesté' est bien dispose'e à luy l'aire celte grâce, mais auparavant que de la luy accorder, Sa Majesté' voullant estre esclaire'e par lui d'une lettre en chiffre qui s'adresse à M. le Cardinal de Retz, dont ledit de Tully a connaissance, vous aurez agréable, Monsieur, de luy faire cette proposition et luy faire entendre que le seul moyen d'avoir sa liberté' est de dire ce qu'il sçait de celte affaire, et en cas qu'il soit disposé à en donner l'esclaircissement que l'on désire, vous me le ferez, s'il vous plaist, sçavoir et me croirez toujours, Monsieur, vostre très humble et très affectionné serviteur,

Le Tellier.

Fontainebleau, le 3.r>° juin 1666.

(Au bas) : M. de Bezemaux C>.

La pièce qui suit est plus probante encore :

Le roy envoyé au chasteau de la Bastille un homme dont le seul crime est de m'avoir adverty qu'il a une ebose très importante à descouvrir concernant la personne du roy et l'Estat, et qu'il ne veut la déclarer qu'à S. M. J'ay inutilement essayé de le faire parler, ce qui me fait croire, quoy qu'il s'en deffende en de hons termes, que la pauvreté et le mauvais estât de ses affaires l'auront obligé à inventer ce prétendu advis, dans l'espérance de quelque récompense. On n'a pas trouvé de meilleur parly que de l'envoyer à la Bastille, ttffm de l'y faire souffrir, et de l'obliger à déclarer son advis ou son imposture. Il m'est difficile de vous déterminer quel genre de souffrance, car si vous le mortifiez par la faim, vous pourriez luy altérer l'esprit, et par ce moyen le rendre moins capahle de raison. Vous en conférerez, s'il vous plaist, avec M. d'Argenson à qui je mande de l'aller entendre touttes les fois que vous le jugerez à propos <'2).

Ce fait rappelle le cas du célèbre Danry, dit Latude. Nous savons maintenant, grâce à une excellente biographie du personnage écrite par M. Fr. Funck-Brentano(3), que si l'on retint longtemps dans les prisons de l'Etat ce vulgaire ambitieux, simple garçon chirurgien de l'armée du Languedoc, s'il fut soigné à la Bastille à l'égal de prisonniers très considérables, c'est qu'on avait cru à la vérité de son mensonge; on s'était imaginé réellement qu'il avait connaissance d'un complot ourdi à l'instigation de M. de Maurepas contre la marquise de Pompadour, et il y avait un capital intérêt à lui en arracher le secret. Il n'eût tenu qu'à lui de dire tout simplement la vérité, pour s'épargner les trente-cinq ans "de détention dont il sut tirer par la suite un bien meilleur profit que s'il ne les avait pas subis. Qu'il suffise de l'avoir nommé; nous ne nous arrêterons pas davantage à parler de cet aventurier, ni à raconter, après tant d'autres, ses évasions multiples; leur vrai mérite, à nos yeux, sera dans les éclaircissements qu'elles nous ont valus sur le régime et la topographie de la Bastille.

Lorsqu'il est question de femmes mises à la Bastille, le premier nom, le seul

''' Bibl. de l'Arsenal, ms. 12 '172, p. 35. (1) Revue des Deur-Mondes , livraison du 1" oc-

(2) Depping, Correspondance administrative de tobre 1889, article intitulé : Latude, p. 636louis XIV, t. II, p. 755. 676.

Les lennnes

qui s'impose à la pensée, esl celui de Mme de Staal; mais, malgré la grâce qui s'y attache, il faut ne pas voir que lui, et ne l'appeler qu'à son tour. La plus ancienne prisonnière dont nous ayons connaissance est une demoiselle de Vezilli, qui passa un an au château, de i65o, à 1O60. Ravaisson a publié son dossier W. On y voit que c'était une femme de fort bonne famille, à qui d'interminables et injustes procès avaient tourné la tête. Elle en devint folle au point de frapper au visage le président de Mesmes; de là, son incarcération. Elle fut traitée doucement, avec une femme de chambre pour la servir; mais les interrogatoires qu'elle subit prouvèrent sa folie complète; elle ne sortit de la Bastille que pour être écrouée à la Conciergerie, et ensuite aux Petites-Maisons.

Du Junca a noté en son registre plusieurs ce entrées u de femmes, avec les causes de leur arrestation. En voici quelques extraits : «Du dimanche 7e octobre (1708), sur les dix heures du matin, M. de Ghantepie, exampt du guet, [a] amené et remis la dame Fauconnier, vielle et grosse famé qu'on dit avoir esté une grande pledeuse fort intriguante, laquelle famé Monsieur le Gouverneur a reseu sur une lettre de Monsieur d'Argenson, en atendant les hordres du Roy envoyés par Monsieur de Chamillard, laquelle famé est accusée de se mêler de beaucoup d'afaïres pour de grens emplois, jusque à faire donner des plasses de fermier gênerai pour de l'argent ®. «

Un peu plus tard, c'est une Mmc de Gombault, Normande, que du Junca déclare et jeune et assez bien faite ». Elle est convaincue d'être tr une bonne intriguante pour faire des gros mariages pour de l'argent».

La veuve Calloue dont le nom a été déjà cité, était une libraire de Rouen, coupable d'avoir vendu des livres de contrebande. Etant fort vieille et infirme, elle avait amené avec elle sa fille, Marianne, et pour la servir, aient ofert de payer la dépense , au quas que le Roy ne la paie pas ». Toutes deux furent mises à la première chambre de la tour de la Chapelle (3).

Quand il le fallait, on emprisonnait toute une famille, y compris les enfants. C'est ainsi que la dame de Petrefeu , de Gand, fut conduite à la Bastille, le juillet 16.9.1, avec sa fille tt et un petit enfant de l'âge de six ans». Elles avaient été arrêtées en même temps qu'un sieur de Lambert, chanoine de Gand, on ne sait pour quel forfait. Le chanoine fut mis à la i,e Bertaudière; les deux femmes el le petit enfant, à la ire du Coin, par ordre de Pontchartrain W.

Parlons enfin de celle qui devait s'appeler plus tard Mmc de Staal. On sait son crime, car c'en était réellement un. Secrétaire de la duchesse du Maine, elle avait rédigé une partie du projet de complot de Cellamare, qui, s'il avait réussi, eût

Archives de la Bastille, t. I, p. 63-8o. (3; Registre, etc., t. I, fol. -^6 r".

(2) Registre, etc., t. 1, fol. 92, r\ [4) Ibid., fol. 7 r°.

élevé le roi d'Espagne au trône de France. Le régent l'envoya à la Bastille, avec plusieurs de ses complices, le 10 décembre 1718, moins encore pour la punir d'avoir conspiré contre l'Etat que pour arracher d'elle des aveux complets sur la conspiration, et s'assurer si ses révélations seraient, ou non, d'accord avec celles des autres. On aurait pu la traiter rigoureusement, car, surtout à ce moment de sa vie, ce n'était qu'une pauvre femme, de condition relativement humble. Il n'en fut rien, bien au contraire. Sa gouvernante, Ronde! , fut autorisée à rester avec elle; on l'installa dans un appartement, et non dans une tour; elle s'y plaignait fies souris : on lui donna une chatte pour les chasser et la distraire; elle dînait chez le gouverneur et passait ses journées à jouer et à écrire. Ceci n'est rien encore : le lieutenant de roi, Maisonrougc, dont l'appartement était tout voisin, devint amoureux d'elle et lui déclara qu'il n'aurait pas de plus grand bonheur que celui de l'épouser. Mais l'amour est aveugle, même en prison, même à la Bastille. La chambre proche de celles de Mme de Staal et de Maisonrouge était occupée par un chevalier de Ménil, également impliqué dans l'affaire de Cellamare. La prisonnière ne le connaissait pas, cependant; Maisonrouge lui en parla; il eut le double tort, au point de vue de ses fonctions, comme de son amour, de lui communiquer des vers qu'avait écrits Ménil en l'honneur de sa voisine inconnue, et de transmettre à celui-ci une réponse spirituellement tournée, comme tout ce qu'écrivait Mmc de Staal ; enfin, de ménager une entrevue entre les deux captifs. La sympathie n'avait pas attendu ce moment pour naître; l'amour tarda moins encore ; les prisonniers s'étaient vus et parlé, d'abord en présence du lieutenant de roi; bientôt, ils s'arrangèrent à mettre à profit son absence, et l'on ne peut guère douter, d'après l'aveu de Mme de Staal, que cette idylle ait eu, dans la prison même, le dénoùment que l'on devine. Le gouverneur (c'était le premier des de Launey) fut assez vile informé de cette entente entre ses deux prisonniers, et l'on ne peut le blâmer d'y avoir mis bon ordre. Ménil fut transféré dans une tour éloignée, Mme de Staal se lamenta et, qui le croirait"? Maisonrouge se lamentait avec elle, tout en redoublant d'attention à lui plaire, jusqu'à lui ménager quelques brèves entrevues avec le galant chevalier. Mme de Staal quitta la prison au printemps de 1720, après avoir adressé au régent, sur les faits de la conspiration, un mémoire détaillé qu'elle avait jusque-là refusé de fournir. On sait qu'une fois libre, elle exigea vainement du chevalier de Ménil la réparation qu'il lui devait peut-être en effet; on sait aussi que Maisonrouge mourut l'année suivante, de chagrin, dit la coquette femme, de n'avoir pu obtenir d'elle la promesse d'un mariage qu'elle paraissait maintenant disposée à accepter.

La Bastille ne devait pas avoir, par la suite, de prisonnière aussi peu vulgaire. Les dernières qu'on y ait internées furent la comtesse de la Motte et la demoiselle Oliva, ces deux aventurières si connues par l'histoire du Collier de la Reine. Nous avons eu plus haut occasion de dire que la tille Oliva, étant entrée enceinte au

château, y accoucha au mois de mai 1786. Le registre de de Losme a noté tous ces faits; nous y renvoyons pour plus de détails

Les ;;ens de lettres Les ce gazetiers-» à qui Louis XIV ouvrait si libéralement la Bastille y eurent et les artistes, pour successeurs, dans la deuxième moitié du xvme siècle, des écrivains d'un genre plus élevé; ce furent, nous l'avons déjà dit, ceux dont l'indépendance de pensée avait pour objectif la destruction de l'autocratie monarchique, ceux qui s'efforçaient de convertir les esprits aux idées d'affranchissement et d'émancipation. Les nommer tous serait inutile; rappelons seulement les principaux : Voltaire, Marmontel, l'abbé Morellet, Lin guet (2). Les libraires ne furent pas davantage épargnés, et il suffît, pour retrouver leurs noms, de feuilleter les trois volumes de la Bastille dévoilée.

Les livres eux-mêmes, on l'a vu plus haut (3), étaient embastillés: en 1733, un commissaire de police en transporta une quantité innombrable de ballots w; la même année, le Lieutenant de police invitait le gouverneur de la Bastille à recevoir an château «tous les ustensiles dune imprimerie clandestine qui a été saisie dans une chambre de l'abbaye Saint-Victor, lesquels vous ferés mettre, s'il vous plaît, dans le depost de la Bastille. . . r> (5'. L'Encyclopédie de Diderot y fut, de même enfermée; elle y cr pourrissait encore n, au dire de Mercier, fort peu de temps avant la Révolution.

Il n'est pas à notre connaissance que les artistes aient été, en grand nombre, enfermés à la Bastille. M. Nalalis Rondot en a toutefois signalé quelques-uns, pendant la période de 170/1 à 17/n (6) : c'étaient un peintre, Michel Boucheix, accusé de rechercher la pierre philosophale, et quelques graveurs ou dessinateurs, coupables d'avoir exécuté des estampes jansénistes ou con traires aux mœurs. Là encore, on voit que la Bastille s'ouvrait à des privilégiés d'un certain rang; il est vrai qu'en agissant ainsi pour eux, on avait surtout souci de découvrir quelque complot, quelque afliliation, qui, le plus souvent, n'existaient pas.

Les Si bien administrée que fût la prison, quelque soin que l'on apportât à tenir au

prisonniers oublies. courant }e ministère et la lieutenance de police des moindres faits qui s'y passaient,

(1} A. Bégis, loc. cit., p. 21-23.

(2) C'est en vain, croyons-nous, que M. Funck- Brentano, prenant à partie un passage de notre article sur la Bastille publié dans la Grande Encyclopédie, a établi que ces écrivains n'étaient pas seulement coupables d'indépendance littéraire. ( Berne bleue du 1 h juillet 1 889.) Nous persistons à affirmer que seule la qualité d'hommes de lettres leur valut d'être enfermés à la Bastille , etcpie, pour des délits de droit cemniun. ils n'eussent mérité que le

Chàtelel, la Conciergerie, la Force, le For-l'Evêque ou même Bicêtre.

(3) Voir pages ho-h\.

(4) Cf. les documents inédits sur Voltaire, publiés par M. Campardon dans le Moniteur du Bibliophile de 1880, tirage à pari.

t5) Bibl. de l'Arsenal , registres de correspondance des magistrats, à la date du 29 avril 1733.

;6) Nouvelles Archives de l'Art français , 2 e série,

— tout ce qui nous est resté des archives de la Bastille en fait foi, — il y eut, à plusieurs reprises des prisonniers oubliés dans les tours, ou ignorés, et l'on a lieu d'en être surpris. Ces négligences se produisirent, à vrai dire, surtout au xvne siècle. Le i3 mars 1679, Louvois écrivait au gouverneur du château : ce Monsieur, ce mot n'est que pour vous prier de me mander qui estPiat de la Fontaine, qu'il y a cinq ans qu'il est à la Bastille, et si vous ne vous souvenez point pourquoi il y a été mis(1). n Le même Louvois écrit à la date du 17 novembre 1680 : tf Je vous adresse une lettre du sieur Coquet, sur laquelle le Boy m'a commandé de vous demander de qui est signé l'ordre en vertu duquel il a esté mis à la Bastille, et si vous ne sçavez point le sujet pour lequel il y a esté envoyé ^.u Voici encore une lettre de Seignelay, datée du 18 février 168/1 : cfLe Boy m'a donné ordre de vous escrire (à Besmaux) pour vous demander qui est un nommé Mesnil, prisonnier à la Bastille, combien il y a de temps qu'il y est, et le sujet pour lequel il y a esté mis '3'. r

Même au siècle suivant , à l'époque où le château eut ses règlements définitifs et son meilleur major, Chevalier écrivait celte lettre au lieutenant de police, le 6 février 1 7 5 1 : cr . . . A l'égard du sieur de Berville, pour lequel il est venu un ordre de liberté, il n'a jamais esté question de luy à la Bastille. Je me suis informé de luy, et l'on m'a dit qu'il avoit esté décrétez seulement d'ajournement personnelle à la Chambre royalle de l'Arsenal W. . . . n De telles méprises étaient certainement fort rares et tout à fait exceptionnelles; elles n'en laissent pas moins une fâcheuse impression, et l'on aimerait n'avoir pas eu à les signaler.

Par tout ce qui précède, il a été possible de se faire une opinion sur le caractère Caractère et durée de la détention à la Bastille; cependant quelques traits sont encore nécessaires; tle la (ielen,in" ils permettront de mieux préciser, en résumant les divers faits que nous avons énoncés jusqu'ici. On sait déjà que la Bastille ne déshonorait pas : nul ne rougissait d'y avoir été, et beaucoup même en tiraient quelque vanité, s'estimant heureux d'avoir été jugés dignes de ses cachots, de préférence à ceux du Châtelet et de Bicètre, où l'on envoyait les vulgaires malfaiteurs. C'était là du moins le sentiment de gens redevenus libres, et soulagés d'une grande angoisse; on pensait autrement en y entrant, et tout donne à croire que l'idée d'un séjour à la Bastille inspirait les plus vives appréhensions.

Outre que rien ne devait être si insupportable que l'ignorance où on laissait le prisonnier de l'époque de sa mise en liberté, il y a des textes qui montrent que le régime savait y devenir, à l'occasion, singulièrement répressif. Nous croyons en

01 Ravaisson, loc. cit., t V, p. 2/18. (,) Fr. Funck-Brentano, ap. Revue historique de

(2) Fr. Funek-Brentano , ap. Revue historique de janvier 1890. janvier 1890, p. hj. '4> Bibl. de l'Arsenal, ms. 1-2, h$5.

trouver une preuve dans ces quelques lignes signées de Colbert (i3 mai 1 G75 ) : tr A l'égard de M. Perrot, comme les dix mois de prison qu'il a soufferts, et celle de trois semaines dans la Bastille doivent suffire pour expier sa faute W. . . . v

Il nous paraît bien, sauf erreur, que ces trois semaines passées à la Bastille comptent autant, sinon plus, dans l'esprit du ministre, que les dix mois de prison subis antérieurement. Et l'on se demande, au reste, pourquoi aurait eu lieu ce transfert d'une prison quelconque à la Bastille, si ce n'avait été pour aggraver la punition. En voici un autre exemple : le 12 avril 1769, le ministre de la maison du roi écrit au lieutenant de police : «Ayant été informé, Monsieur, que la jeune fille détenue à Sainte-Pélagie ne s'y conduisait pas mieux, j'ai cru devoir la faire transférer à la Bastille, où elle est actuellement, et où il sera plus facile de tirer d'elle la vérité (2). . . . v

Sans même ajouter foi au prétendu document trouvé par Palloy et que nous reproduisons dans nos Pièces justificatives (n° XXXIX), — il nous inspire plus que de la défiance, — on est assuré que le secret absolu était souvent employé à la Bastille comme un sûr moyen de réduire la mauvaise volonté de certains détenus, ceux surtout que l'on voulait faire parler. Le 1 3 novembre 1759, un certain Pierre Barbu, déserteur, fut conduit au château; la lettre de cachet le concernant spécifiait cr qu'il devra se trouver sans communication avec qui que ce soit, de vive voix ou par écrit ^ a. Nous pourrions multiplier ces citations.

Quant à la durée de la détention, elle était fort variable. Les trente-cinq années de captivité de Latude, dit Danry, ne se sont pas écoulées exclusivement à la Bastille; en revanche, nous parlerons plus loin d'un prisonnier qui, d'après Barbier, subit réellement une détention de trente-cinq ans; déjà il a été question (4) d'un protestant qui fut retenu au cbâteau durant trente-quatre ans, et que la mort seule délivra. Tavernier, l'un des sept auxquels la journée du 1 k juillet rendit la liberté, était l'hôte de la Bastille depuis le h août 1709, c'est-à-dire depuis trente ans. D'aussi longs séjours ne se constatent que très rarement, sauf lorsqu'il s'agit de fous, non criminels, mais dangereux. La durée moyenne était de quelques mois, comme il appert des tableaux conservés parmi les archives de la forteresse et de ceux que contient la Bastille dévoilée (5>; très souvent elle ne fut que de deux ou trois jours, et dans ce cas, la détention n'avait d'autre caractère que celui d'un avertissement et d'une menace.

(1) Lettres et imtmctions de Colbert, publiées par M. Pierre Clément, t, lit, 2" partir1, p. 5o,o. <2' Arcli. nat. O1 4u, p. 265.

(1) Bit»!. Mazarine, ms. i45a, fol. 12. (') Voir plus haut, p. 120.

(,) h" livraison, p. 7-20.

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