LETTRE DE CACHET DE L'INCARCÉRATION DAURIN EN
( Bibliothèque de l'Arsenal )
Un prisonnier n'entrait à la Bastille qu'en vertu d'une lettre de cachet; personne n'ignore ce qu'ont élé les lettres de cachet; elles correspondaient, pour le résultat, à ce que nous nommons aujourd'hui un mandat d'amener, mais avec cette différence considérable qu'émanées du roi, signées d'avance en blanc par un secrétaire de la main, elles étaient en réalité à la disposition absolue des ministres, et de ceux qui jouissaient de leur crédit. De là, des abus possibles, et même certains, car les protestations ont été extrêmement vives, non seulement dans les écrits des philosophes, mais encore dans les cahiers présentés parla noblesse pour les États généraux de 1789, alors que les lettres de cachet étaient, en fait, déjà abolies.
La formule même des lettres de cachet est bien connue. Voici celle qui fut délivrée en 1769 pour l'incarcération de Latude, dit Danry, et de son compagnon Bengué :
Monsieur de Launey, je vous fais cette lettre pour vous dire de recevoir en mon château de la Bastille les nommes Danry, garçon chirurgien, et Bengué, garçon apoticaire, et de les y détenir jusqu'à nouvel ordre de ma part. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur de Launey, en sa ste garde. Ecrit à Marly le ier may 1
Louis.
De Voykr d'Argenson.
(Au dos) : A Monsieur de Launey, gouverneur de mon château de la Bastille, et en son absence, à celuy qui y commande
Les règlements du xvnie siècle prévoyaient aussi et admettaient ce qu'on a appelé les lettres d'anticipation , expédiées par un ministre, ou même par le lieutenant de
(l) Bihl. de l'Arsenal , ms. 1 1,699 , n° 3li. — Celle lettre est complètement manuscrite, et si nous la reproduisons, c'est à cause de la célébrité dont jouit celui qui en était l'objet; mais, pour la plupart des lettres de cachet, les formules étaient imprimées; seuls, les noms du gouverneur, du château, du détenu, ainsi que les dates de lieu et de temps , étaient écrits à la main. Ces formules, au reste, n'apparaissent qu'au xviii" siècle. Cent ans plus tôt, les lettres de cachet étaient toujours manuscrites et rédigées un peu différemment. En voici une de l'année 1666 :
«Le 12- février 1666.
■'Monsieur de Bezemaux, envoyant en mon
chasteau de la Bastille les nommez Gentil, père et fils, imprimeurs, je vous faict celte lettre pour vous dire que vous ayez à les recevoir dans mondict cha-;teau et à les y tenir sous bonne et seure garde, sans permettre qu'itz ayent communication avec qui que ce soit, de vive voix ny par escrit. Et la présente n'estant pour autre fin , je prie Dieu qu'il vousayt. Monsieur de Bezemaux, en sa sainte garde.
Escrit à Saint-Germain en Lave le xif février 1G66.
rr LOUIS.
rrLE TeLLIER.»
(Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,47-2, p. C>.)
police, et ayant force de loi jusqu'à l'arrivée de la lettre de cachet proprement dite, qui suivait de très près. Voici, par exemple, la lettre d'anticipation en vertu de laquelle Voltaire fut mis à la Bastille pour la seconde fois, en 1726 :
Monsieur, je vous adresse les ordres du Roy pour faire conduire et recevoir à la Bastille le sr Arouet de Voltaire. Vous aure's soin, s'il vous plaist, de tenir la main à leur exécution et de m'en donner avis. Je suis toujours très-parfaitement, Monsieur, votre très-humble et affectionné serviteur.
DE MaUREPAS <]).
A Versailles, le 18 mars 1726.
L'ordre royal était exécuté par un des inspecteurs ou un exempt de la lieutenance de police. L'arrestation avait lieu presque toujours après la chute du jour, pour plus de mystère, et le carrosse, aux volets clos, suivait parfois des chemins assez détournés pour que le prisonnier pût ignorer où il était conduit.
Les règlements sont très précis sur les formalités à observer lors de l'arrivée au château^. La grille d'entrée, sur la rue Saint-Antoine, s'ouvrait pour laisser passage à la voiture et se refermait aussitôt. La sentinelle du chemin des rondes, informée de «l'arrivée des ordres du roin par le son dune cloche, criait : «on y va! « et allait prévenir le corps de garde de l'avancée. L'officier de service se rendait à l'hôtel du gouverneur pour prendre les clefs du petit pont-levis de l'avancée, qu'il faisait baisser en y plaçant quatre soldats, la baïonnette au fusil. L'exempt et son prisonnier pénétraient chez le gou verneur, et le pont-levis était aussitôt relevé. On le rabaissait pour laisser sortir l'exempt; une sonnette avertissait le corps de garde intérieur d'abaisser le pont-levis du château, et le prisonnier pénétrait dans l'enceinte des tours. Les formalités se simplifiaient lorsque les ordres du roi arrivaient dans le jour, caries deux ponts-levis étaient baissés; mais les soldats devaient se détourner sur le passage du prisonnier, ou cacher leur visage de leurs mains; il leur était interdit d'apercevoir ses traits. Telle était la règle, mais il arriva souvent que des prisonniers vinrent d'eux-mêmes au château, précédant la lettre de cachet lancée contre eux, ou bien la remettant eux-mêmes au gouverneur. Ce fut le cas, en 1695, d'un M. de Villars, lieutenant-colonel, qui vint seul, de Grenoble, se constituer prisonnier^, ou encore, de cet autre officier dont parle ainsi du Junca : «Du mercredy 26e janvier (1 696) , à six heures du soir, en arrivant de Versailles, je trouve Monsieur de Corlendon, colonel de cavalerie, dans la chambre de Monsieur Besmaux, lequel est venu, de lui mesme, se remettre prisonier dans la liberté de la cour, suivant les ordres qu'il en a reseu de Monsieur le marquis de Barbezieux; et comme Monsieur de Besmaux navet pas
(1) Bibliothèque de l'Arsenal, dos?ier Voltaire, (,) Registre de du Junca, cite' par M. Fr. Funck-
n" 10,9/18. Brenlano, ap. Revue historique du mois de janvier
'2) Voir aux Pièces justificatives, 110' XVIII-XXIV. 1890, p. 54.
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