‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 19 sur 78 · LETTRE DE CACHET DE L'INCARCÉRATION DE DANRY DIT LATUDE · texte numérisé non relu

LETTRE DE CACHET DE L'INCARCÉRATION DE DANRY DIT LATUDE

(Bibliothèque de l'Ansenal )

de chambre mublée dans le chasteau, il a dit à Monsieur de Corlendon d'aler coucher en ville pour une nuit, à la Couronne, dans un cabaret dans le voisinage de la Bastille, et de revenir le lendemain au chasteau; à coy Monsieur de Courlandon n'a pas manqué de venir, sur les honsures du matin. . . ; il est entré dans le chatteau et on luy a donné la chambre près de la mienne et n'aiant point aporté d'ordre du Roy •»

Le dernier cas de détention volontaire et l'un des plus caractéristiques est celui du sieur Réveillon, ce fabricant de papiers peints du faubourg Saint-Antoine, dont une bande d'émeutiers avait saccagé le magasin et qui obtint lui-même des lettres du roi afin d'être enfermé à la Bastille te pour sa sûreté v. Il y vint le ic,'mai 1789, et y resta jusqu'au 28 , ayant le droit de recevoir toutes les visites qu'il lui plairait, et de correspondre librement (2).

Ce sont là des cas tout à fait exceptionnels, et le nombre est infiniment petit de ceux qui vinrent ainsi spontanément se livrer au gouverneur de la Bastille. Une fois le prisonnier entré dans le château, il était conduit à la salle du Conseil, où on l'invitait à vider ses poches et, au besoin, on l'y aidait. M. Funck-Brentano affirme, sur la foi de la Bastille dévoilée, que et l'on ne fouillait que les vauriens (3) v ; mais cela n'est pas certain. Du Junca déclare, dans ses Doléances si souvent citées, qu'ttil faut avoir le mesme soin de fouiller le prisonnier qu'estant renfermé, pour le mettre dans la liberté delà cour^-». Cela justifierait l'indignation de Linguet à s'être vu, en arrivant à la Bastille tt livré aux recherches, aux tâtonnements de quatre hommes dont l'apparence semble démentir les fonctions, et ne les rend que plus honteuses; de quatre hommes décorés d'un uniforme qui autorise à en attendre des égards, et d'un signe d'honneur qui suppose, il faut le répéter, un service sans tache d. On sait que Linguet est enclin à exagérer; il faut bien admettre, cependant, la nécessité où l'on devait être de brusquer quelque peu la lenteur des récalcitrants. Voici, au surplus, comment s'exprime, à ce sujet, le règlement de la prison, vers 1 760 :

Lorsque Ton fait l'entrée d'un prisonnier, on luy fait mettre tout ce qu'il y a dans ses posches et goussets sur la table, et on luy fait retourner touttes ses posches. S'il ce trouve des papiers, l'on commence part en faire un paquet que l'on cachette avec le cachet du prisonnier, s'il en a un, qu'on luy laisse, sinon avec celuy de la salle, et l'on fait écrire au prisonnier dessus : ce paquet m'appartient, — et son nom.

Si le prisonnier a de l'or et de l'argent, l'on en fait la description, ainsy que d'autres effets que l'on veut garder, comme couteau, sizeaux et autres ferrements: l'on met le tout dans un sac avec un etiquet : aparlenant à un telle.

On ne laise point ny or ny argent audit prisonnier (5).

(1) Registre de du Junca, t. II, p. 27 v°. <3) Loc. cit., p. 55.

(5) A. Be'gis, Le Registre d'écrou de la Rastille, {i) Pièces justificatives , n° X.

ouv. cité, p. 28. <5' Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,602.

Cetle première opération faite, l'écrou du prisonnier était rédigé suivant la formule suivante :

Ce jour d'hui, le sieur est entré à la Bastille par ordre du Roi, conduit par le

sieur

Le sieur avoit sur lui, tant en or qu'en argent, bijoux, elc, et à l'égard des papiers,

les avons mis sous enveloppe, scellés du cachet du château (ou sous le sien, s'd en a un); lequel paquet il a cliqueté autour de son cachet et signé de sa main. (A l'égard de son épée, il est désigné de quelle matière elle est. Le sieur . . c . . n'ayant d'autres effets sur lui et a signé ladite entrée jour, mois et an que dessus. — Si l'officier a mis un scellé ou plusieurs, on en fait mention au bas de ladite entrée M.

Ne séparons pas ce qui concerne la mise en liberté de ce qui a trait à l'écrou. De même qu'il avait fallu une lettre de cachet pour motiver celui-ci, de même une lettre de cachet était nécessaire à déterminer la délivrance. Les formules employées sont sensiblement les mêmes dans les deux cas (2) :

Mons. de l'Abbadie, je vous fais cette lettre pour vous dire de laisser sortir de mon château de la Bastille le s. de Marmontel que vous y relenés par mes ordres. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Mons. de l'Abadie, en sa sle garde. Écrit à Versailles, le 5 janvier 1760.

Louis.

(Au-dessous) : Marmontel.

(Au bas) : Phelippeaux.

(Au dos : deux notes). i° suscription. A Mons. d'Abaclie, gouverneur de mon château de la Bastille;

20 Le sieur de Marmontel, mis en liberté le 7 janvier 1760, à 8 h. 1/2 du soir.

(Bibl. de la Vilie de Paris, recueil de la série i55, document autographié.)

Le prisonnier, immédiatement informé de l'heureuse nouvelle, descendait à la salle du Conseil, où lui étaient restitués les objets retenus lors de son entrée. Parfois le gouverneur lui offrait un dernier repas, celui là à sa table, acte de courtoisie dont M. Funck-Brentano a cité quelques exemples (3), mais que l'on ne saurait considérer comme une prescription administrative. En revanche, la règle inva-

"' Bastille dévoilée, ire livraison, p. 3 1, cl Archives de la Bastille à la Bibl. de l'Arsenal, passim.

(2) Comme pour l'entrée, les leltres de cachet de sortie expédiées au xvne siècle présentent une rédaction un peu différente, et sont toujours manuscrites. Voici le texte de l'une d'elles :

rtLe 1 1 février 1 GGfi.

tf Monsieur de Bezemaux, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est qu'aussy tost que vous l'aurez reçeue, vous mettiez hors de mon

chasteau de la Bastille le nommé Bamhaud que j'avois commis a vostre garde, de laquelle vous demeurerez valablement deschargé on vertu de la présente lettre , laquelle n'estant à autre fin, je prie Dieu qu'il vous ayt, Monsieur de Besmaux, en sa s" garde. Escrit à S' Germain en Laye , le xie février

tr Loi'IS.

rrDE LlONNE. n (Bibl. de l'Arsenal, ms. 2,472, page 5.)

(3) Revue historique, mars 1890, p. 282-98.3.

riable était que le libéré signât, avant de quitter le château, la déclaration suivante :

Etant en liberté, je promets, conformément aux ordres du roy, de ne parler à qui que ce soit, ny en aucune manière que ce puisse être, des prisonniers ny d'autres choses concernant le château de la Bastille, qui auroient pu parvenir à ma connoissance. Je reconnois de plus que l'on m'a rendu l'or, l'argent, papiers effets et bijoux que j'ai aporte'ou fait aporter audit château pendant ma détention. En foi de quoy, j'ai signe' le présent pour servir et valoir ce que de raison.

Fait au château de la Bastille, ce

Cela explique pourquoi les historiens de Paris ont été toujours si brefs d'appréciations sur la Bastille. A en donner, ils se seraient exposés à ne pas obtenir le privilège, et l'on répétait, à ce sujet, une phrase devenue, pour ainsi dire, proverbiale : te II est plus sûr de s'en taire que d'en parler, v Dans ses Essais historiques sur Paris, Sainte-Foix avait dit de même : «La Bastille est un château qui, sans être fort, est un des plus redoutables de l'Europe et dont je ne dirai rien, n II faut arriver aux années qui précèdent immédiatement la Révolution pour trouver moins de contrainte et encore Y Encyclopédie est-elle, au mot Bastille, d'une sobriété surprenante. Diderot savait pourtant à quoi s'en tenir sur les prisons d'Etat.

La promesse de discrétion que l'on vient de lire était exigée du plus grand nombre des prisonniers; dans certains cas, on en faisait signer une autre, plus précise et se rapportant moins au passé qu'à l'avenir. Au mois d'octobre 1769, le lieutenant de police Bertin invite le gouverneur de la Bastille à rendre la liberté au sieur Jorry, imprimeur-lihraire, mais pas avant qu'il ait signé cette déclaration, dont il lui fournit le texte :

Je soussigné, Sébaslien Jorry, imprimeur-libraire à Paris, promets à Monsieur Bertin, Lieutenant-général de police, de ne plus retomber en contravention aux arrests, edits et reglemens concernant la librairie, me soumettant d'être réenfermé si j'y contreviens à l'avenir. Fait au château de la Bastille le 19 octobre 1759 (2>.

Il faut bien se garder de croire que le régime des prisonniers fut constamment le même à la Bastille, pendant les deux derniers siècles, les seuls sur lesquels

(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,602. — Cf. A. Bégis, Registre d'écrou, etc., p. 9. De 1728 à iy5o, ces déclarations furent consignées sur un registre qui nous a été conservé dans les archives de la Bastille. La formule y est un peu différente :

ft Etant en liberté je promets , sel onl'ordre du Boy, de ne donner ny écrire aucunes nouvelles à qui que

ce soit, ny parents ny amis, des prisonniers avec lesquels j'ay été enfermé à la Bastille , sous les peines acoutumées. Je reconnois aussy qu'il m'a élé rendu tout l'or, l'argent, papiers et effets que j'ay aporlé

au dit cliàteau. Fait à la Bastille, le n.

(2) Registre de correspondance du Lieutenant de police avec le gouverneur de la Bastille, à la Bibl. Mazarine. ms. i452, fol. 67-68.

nous ayons des renseignements précis. Au contraire, il varia d'une surprenante façon, non seulement suivant les temps, mais aussi suivant les personnes. C'est pour cela que, faute de s'en être donné une idée d'ensemble par la comparaison attentive de beaucoup de textes, certains écrivains ont porté sur ce régime un jugement tout à fait inexact, tantôt trop favorable et tantôt trop sévère, selon qu'ils s'en étaient tenus à telle ou telle relation , et même à telle ou telle série de textes.

Ecoutons Bassompierre qui, de gouverneur du château, en devint pensionnaire le 2 5 février 1 63 1 , et y écrivit ses mémoires, ce qui est une bonne garantie d'exactitude. Quand il y arriva, le gouverneur, du Tremblay, lui apprit que «le Roy luy avoit commandé de me laisser toute liberté, hormis celle de sortir ; que je pouvois prendre avec moy tels de mes gens que je voudrois et me promener par toute la Bastille. Il adjousta encore à mon logement une autre chambre auprès de la mienne, pour mes gens. Je ne pris que deux vallets et un cuisinier, et fus plus de deux mois sans sortir de ma chambre W. n

Pellisson, le complice si peu coupable de Fouquet, a, de même, la faculté cr d'être visité de mille gens de qualité». Mlle de Scudéry vient souvent le voir. Cependant sa chambre est très triste; elle n'a «qu'une seule fenêtre à double grille, dans une muraille de six pieds d'épaisseur ^ d.

Du Junca note, à la date du i3 octobre 1692, que M. de Courtenay, envoyé par Pontchartrain, a été mis «dans la grande chambre du grand apartement, estant dans la liberté de voir tous ses amis et dammes, autant qu'il le désirera W-n.

C'est le temps où la plupart des prisonniers jouissent de la « liberté de la cour-n, sur laquelle il faut s'expliquer. A plusieurs reprises, du Junca dislingue deux catégories de détenus : ceux qui ont la liberté de la cour, et ceux qui sont renfermés. Les premiers ont la faculté de descendre de leur chambre quand ils le veulent, ou d'y demeurer, comme Bassompierre, durant deux mois sans en sortir, ou de se promener sur les tours et sur la plate-forme du bastion; ils se connaissent, se parlent entre eux, et, nous dit La Porte, se rangent curieusement sur le passage d'un nouvel arrivant. Pour ceux-là, toutes les portes sont ouvertes, sauf celle de la prison même. Les renfermés, au contraire, sont les véritables prisonniers, internés jour et nuit dans leur cellule, et n'ayant pas même la faveur, qui devint générale plus tard, d'une heure de promenade chaque jour. Ce fut, pendant quelque temps au moins, le cas de Bussy-Babutin : «J'étais tenu de fort court, dit-il; je ne sortois point de ma chambre et je n'avois de commerce avec personne. » Mais, aussitôt après, il avoue que tous ses amis venaient le voir sur le fossé, qu'il s'entretenait avec eux pendant un quart d'heure, en dépit du gouver-

tl) Mémoires de Bassompierre, Cologne, 1 665 , (2) Bavaisson, loc. cit., t. III, p. 1-2.

in-i a. t. III, p. 3/i3 et suiv. (3) Registre, t. I, fo!. 8 v°.

neur et des sentinelles, qui faisaient semblant de tirer sur les carrosses s'ils ne se retiraient, mais lui leur criait crde ne pas bouger et que ce n'éloit que des menaces -n. Aussi est-on surpris de le voir conclure : cr On me donnait mille autres dégoûts que je souffrois impatiemment W. r> Nous avons cité plus haut, d'après du Junca, le cas de ce M. de Gorlendon qui, venant de lui-même s'incarcérer à la Bastille et n'y trouvant pas de chambre meublée, va, sur l'avis du gouverneur, passer la nuit dans une autre hôtellerie, — on ne saurait trouver un mot plus exact — et revient fidèlement le lendemain au matin. M. Funck- Brentano nous en fournit d'autres exemples non moins probants : ce Le lundy 28e juillet (1G92), à huit heures du matin, le marquis de Secac aiant porté son ordre du Roi pour sortir quand il lui plairoit de la Bastille, il est sorti pour aller coucher chez lui et est revenu le lendemain mardy 29e, à sept heures du matin, n Cela est emprunté à du Junca; un dossier de 1691, retrouvé par le même historien , atteste que deux frères mis ensemble à la Bastille avaient la permission de sortir alternativement, de façon que l'un d'eux fût toujours au château

En 1679, Louis XIV recommande lui-même au gouverneur de laisser d'amples libertés à l'un de ses prisonniers, le sieur de Fresnes :

Monsieur de Besmaus, je vous ay cy-devanl ^ escrit de laisser au sr de Fresnes la liberté' du jardin de mon chasteau de la Bastille, et voulant luy donner la mesme liberté' pour ceux qui liront voir, je vous fais cette lettre pour vous dire de permettre au sieur de Fresnes et à ceux qui l'iront voir, d'entrer dans le dit jardin et d'y demeurer ensemble pendant le temps accoutumé. Sur ce, je prie Dieu

Escrit à S' Germain en Laye le dernier jour de Juillet 1679.

Louis.

(Et plus bas) : Colbert <4).

Parmi les notes rédigées par Chevalier pour servir à l'histoire de la prison, se lit celle-ci :

« Vers 1 68/1, il y avoit à la Bastille un M. de Languet de Gergy qui étoit marié et n'avoit pas d'enfants; il luy étoit important d'avoir postérité. Il demande lapermission que sa femme vînt le voir; elle fut accordée pour une fois. Il vit sa femme, qui devint grosse de deux garçons, dont l'un l'archevêque de Sens, l'autre le curé de Saint-Sulpice (5). n On peut difficilement imaginer plus de liberté, et aussi une liberté mieux mise à profit.

(1) Mémoires de Roger de Rabulin, comte de ^ Arch. nat. O1 23, fol. 197 v°, lettre du Bussy, publiés par M. L. Lalanne, t. H, p. 227. 28 juin 1679.

(2) Fr. Frunck-Brentano, ap. Revue historique, w lbid. , fol. 2/16 v°.

janvier 1890, p. 63. (5> Bibl. de l'Arsenal, dossier Histoire.

L4 BASTILLE. , fi

IMPRIMERIE NATIONALE

Que l'on s'en tienne à ces quelques faits ou à d'autres analogues, et il sera injuste de ne pas proclamer la Bastille du xvue siècle une prison aimable et hospitalière entre toutes; mais prenons d'autres témoignages du même temps et opposons-les aux premiers.

Au mois d'août 1659, on mit à la Bastille un sieur Hache , bourgeois et banquier de Paris, qui devait au cardinal Mazarin des sommes assez importantes. Le cas n'était pas pendable et le prisonnier fit lui-même remarquer crque la Bastille n'était pas lieu pour dettes Wn. On l'y garda, cependant, et avec une rigueur extrême. Il y était depuis six mois quand un de ses amis, Toussaint Fournival, épicier, obtint la permission de le voir dans la chambre du major. Hache était «en très mauvais état n et n'avait pas changé de linge depuis deux mois. Il se plaignit aussi d'être rr dans un cachot où on ne voyoit goutte, et n'avoit pour se coucher qu'une botte de paille qu'il avoit achetée (2)». Dix-huit mois plus tard, le 1 6 juillet 1661, Hache était encore à la Bastille; son frère, l'un des étuvistes-barbierschirurgiens de la maison du roi, déposa devant le Parlement de ce qu'il savait à ce sujet; il rapporta surtout que «son frère lui a dit que l'on lui avoit fait de trèsmauvais traitements et que l'on l'avait mis dans la basse-fosse, même rompu un doigt de la main, que l'on l'avait battu et excédé, même endommagé un test. . . , que l'on l'avoit voulu obliger à signer un billet de i5,ooo livres, et qu'un jour, étant aux basses- fosses, la rivière croissante, il eut de l'eau jusqu'aux parties honteuses, et que si l'eau eût crû le soir comme elle fit le matin, il auroit été noyé sans secours, qu'on lui avoit fait mettre les fers, et même menacé qu'on l'alloit pendre en la place de Grève, que l'on lui avoit pris ses papiers v ®.

Voilà, à coup sûr, un régime bien différent de celui que connaissaient vers le même temps, Pellisson et tous ceux que nous avons nommés; mais, à cette époque surtout, rien n'était plus arbitraire que le régime de la Bastille. Au moment même où Bassompierre, La Porte et tant d'autres se promenaient en toute liberté dans l'enceinte du château, le roi écrivait au gouverneur une lettre impérative pour lui enjoindre de faire cesser cette licence ('\ mais il n'est pas douteux que l'ordre fut

(1) Ravaisson , Archives de la Bastille , 1. 1 , p. 1 8a . Tout ce dossier do Hache est infiniment intéressant. 11 occupe, dans l'ouvrage de Ravaisson, les pages 180-199.

W lbid., p. 1 8/i-i 85.

<3' lbid., p. 187-188.

(4) rr Monsieur de la Bachellerie , j'apprens que la liberté qu'ont les prisonniers de mon chasteau de la Bastille de se promener hors de leurs chambres et de parler à toute heure à ceux qui demandent à les visiter n'est pas moins contraire à mon intention qu'à mon service. Et pour ce qu'il est nécessaire de

remédier à ce desordre et de prévenir les inconveniens qui en pourroient arriver, je veux et entends que, sans mes ordres exprès, nul ne parle désormais aux personnes qui sont en vostre garde, que ceux qui sont destinez pour les interroger et pour connoistre la cause de leur détention. Et pour la promenade dans la cour ou sur la terrasse dudit chasteau, vous ne leur donnerez que deux heures le matin et autant le soir. C'est ce que vous ferez exactement observer et ce que je me promets de voslre obéissance. Cependant, je prie Dieu, elc.n (Arch. nat., 0' 3, f° 190 v°.)

sans effet, puisque quelque temps après, comme on l'a dit, cela liberté de la couru existait plus que jamais dans la prison. A peu près dans le temps où les amis de Bussy venaient sur le fossé pour causer librement avec lui, les gardes de la Bastille arrêtaient et mettaient au cachot un valet nommé Pierot ce aient esté surpris qu'il feset plusieurs signes aux prisonnniers de deceus le boulevar Wn.

Alors que la plupart des prisonniers étaient traités avec une foule d'égards et nourris (nous le prouverons plus tard) d'une façon irréprochable, certains y mouraient presque de faim et manquaient de bois aussi bien que de lumière, ainsi ([n'en fait foi de cette lettre de Pontchartrain à Besmaux :

39 décembre 1 6 g 3 .

J'ay receu un placet du nommé Despesels, prisonnier à la Bastille, qui me demande d'eslre deschargé de payer deux escus par mois pour son lict, et demande du bois et de la chandelle, qu'on ne luy donne point, adjoustant qu'une livre de pain bis par jour est insuffisante. Je vous advoue que je ne m'accoustume point à entendre parler de telles dtiretez pour des prisonniers pour lesquels le Roy paie 5o sols par jour, et s'ils sont de celte manière, je ne les trouve pas mieux que ceux qui sont dans les prisons ordinaires au pain du roy, qui est de k sols par jour. Je vous prie de donner ordre à cet abus, qui ne peut venir que de l'avidité de quelques officiers sur qui A'ous vous remettez apparemment de ce soin ('2).

Faut-il enfin parler de la torture, de la question, cette pratique odieuse des tribunaux d'autrefois ? Elle existait, nous l'avons dit, dans la Bastille de Charles VI, mais la Bastille du xvne siècle la possédait encore. A cet égard, le témoignage de La Porte est d'autant plus précieux que ce prisonnier n'eut guère à se plaindre de sa détention à la Bastille : «Comme il (Laffemas) vit que toutes ces belles paroles ne l'ébranloient pas, il changea tout d'un coup de ton et me dit que puisque je me voulois perdre, il m'alloit apprendre bien d'autres nouvelles que je ne savois pas. En même temps, il tira un papier de son sac, et en me le montrant : ce Voilà, dit-il, un arrêt par lequel vous êtes condamné à la question ordinaire et extraordinaire; voyez où vous en êtes et où vous jette votre opiniâtreté, n 11 me fit descendre dans la chambre de la question, avec le sergent La Brière, et là, ils m'en firent voir tous les instrumens, me les présentèrent et me firent un grand sermon sur les ais, les coins , les cordages, exagérant le plus qu'ils pouvoient les douleurs que cela causoit, et comme cette question aplatissoit les genoux; ce qui véritablement m'auroit étonné si je n'eusse été résolu à quelque chose de pis, et si je n'eusse tenu la paix dans mes mains en disant à propos ce que j'avois ordre de dire. Je lui dis que le Boy était le maître de ma vie, qu'il pouvoit me l'ôter et qu'à plus forte raison il pouvoit me faire aplatir les genoux, maisque je savois qu'il étoit juste, et que je ne pouvois croire qu'il consentit qu'on me traitât de la sorte sans l'avoir mérité (3). r>

{1) Registre de du Junca, t. I, fol. lx v°. inédits sur l'histoire de France, t. II, p. 272

<2) Depping, Correspondance administrative sous ^ Mémoires de La Porte, dans la collection Mi-

le règne de Louis XIV, collection des Documents chaud et Poujoulat, 3e série, t. VIII.

iS.

Gela se passait en 1637. Plus de cinquante ans après, en 1691, on torturait encore à la Bastille, comme l'atteste cet extrait d'un procès-verbal publié par Ravaisson W. Il s'agit d'un chanoine de Beauvais, appelé Foy, accusé d'avoir participé à un complot contre la vie de Louis XIV :

k Foy a été mis entre les mains du questionnaire et a été mis sur la

sellette de la question ; a été lié par les bras et après avoir été déchaussé et qu'il lui a été passé les brodequins, exhorté de dire la vérité. Il l'a dite, et les lettres en chiffres ont été composées par lui

rEn serrant les brodequins, s'est écrié : Je me meurs.

trA passé le premier coin de l'ordinaire, s'est écrié : Je me meurs. Ce qu'il nous a dit contient vérité; s'est écrié de toute sa force qu'il n'en peut plus, qu'il a dit la vérité, et tout a été par lui et Héron faussement inventé, et personne n'y a eu de part.

cr Et MM. Lallier, médecin et Terrât, chirurgien de la Bastille présents, ayant dit que Foy était délicat, et Foy s'est écrié et dit qu'il avoit dit la vérité, l'avons fait relâcher et ôter les brodequins, n'ayant été passé à plus ample et forte question et après avoir été rechaussé et repris un peu sur ses forces, et qu'il a eu pris un peu de vin et s'être mis sur le matelas n

La question était alors de règle dans les procès criminels, et nous n'aurions pas cité les détails de cet odieux supplice si la Bastille n'en avait pas été le théâtre. On en trouverait d'autres, rapportés par Ravaisson, et cela jusqu'en 1720 au moins. Au moment de la Révolution, la torture n'existait plus nulle part; on a prétendu que, le soir du îh juillet, le peuple avait trouvé à la Bastille des appareils de torture; rien n'est moins prouvé, mais quoi qu'il en soit, la rouille — une rouille vieille de près d'un siècle — en aurait expliqué et excusé l'oubli dans ce lieu.

Les variations, les incertitudes de régime que nous venons de signaler pour le xyiic siècle persistent encore pendant la première moitié du siècle suivant. Nous n'invoquerons pas un meilleur témoignage que celui de Mmc de Staal, car on a vu plus haut quelles libertés lui furent laissées, et jusqu'à quel point elle en put user. La Bastille, nous le répétons encore, ne reçut ses véritables règlements qu'à partir de 1750. C'est de ce moment que date la période la mieux connue de son histoire, période bien courte, car, à peine commencée, on constate de nouveaux changements au bénéfice des idées nouvelles et généreuses de tolérance et de liberté, période la plus intéressante en réalité, puisque c'est celle des Latude, des Linguet, des hommes enfin dont les attaques finirent par faire écrouler le

(1) Archives de la Bastille, t. IX. p. 2i!i.

vieil édifice, et avec lui l'ancien régime tout entier. Etudions-la donc en détail et à la clarté des documents les plus authentiques.

Nous parlerons d'abord des deux privilèges que recherchent le plus les détenus de tout temps, de toute prison, et qui peuvent le mieux donner l'illusion de la liberté : le droit de recevoir des visites, et celui de sortir, ne fût-ce que quelques instants, de la cellule. Pour les visites, le ministre de la maison du roi en était l'unique dispensateur, au nom du souverain. Nul ne pouvait approcher d'un prisonnier sans son autorisation écrite, et il nous est resté des registres entiers de ces autorisations, ce qui prouve qu'elles étaient accordées assez largement; mais la liberté de causer était singulièrement plus restreinte que jadis; le règlement est formel à cet égard : un officier de l'état-major devait toujours être présent et empêcher les communications confidentielles. Voici, au surplus, le texte du règlement écrit, si nous ne nous trompons, par Chevalier :

Ordre concernant les visites.

Extrait des ordres donne's par le Ministre à MM. de l'Etat-major de ta Bastille pour la police intérieure qu'ils doivent observer avec les prisonniers de ce château, lesquels sont conformes à l'ancien règlement.

Savoir :

Lorsqu'un prisonnier recevra une visite du dehors, l'officier qui sera présent aura soin de faire asseoir à un des bouts du bureau de la salle du Conseil la personne qui viendra faire visite, et il fera placer le prisonnier à l'autre extrémité de ce bureau. L'officier se mettra entre eux deux, afin d'intercepter toute communication, et ne permettra sous aucun prétexte, soit en entrant, soit en sortant, que les deux personnes s'approchent d'assez près pour se donner la main.

Cette règle sera observée pour tout le monde sans aucune exception W,

Comme on le voit , c'est dans la salle du Conseil qu'était amené le prisonnier pour l'entrevue. Presque jamais un étranger n'eut le droit d aller visiter un détenu dans sa chambre, même en cas de décès imminent. En revanche, on se départissait de certaines rigueurs dans des cas exceptionnels; c'est ainsi que, le 6 janvier \ 733, le gouverneur est invité par Hérault, lieutenant de police, à cr permettre au comte de Baujon, qui est détenu, de l'ordre du Roy, au château de la Bastille, de parler deux fois à Monsieur son fils sans prendre les précautions ordinaires d. C'était, sans doute un jeune enfant, car une lettre du 10 janvier suivant accorde la même autorisation à Mmc de Baujon «en prenant les précautions ordinaires ® V.

Certains prisonniers, cependant, étaient tenus au secret et ne pouvaient

(l) Bibl. de l'Arsenal, ms. 13,602. — ci) Ibid., Lettres de MM. les magistrats, à la date.

Visites an* prisonniers.

!/i2 LA BASTILLE.

recevoir aucune visite. Si quelqu'un sollicitait la permission de les aller voir, une lettre était écrite parle Ministre pour être mise sous les yeux du demandeur, lui faisant croire que le refus n'avait rien de personnel. En voici un exemple, entre beaucoup d'autres :

A Monsieur de Sartine.

29 juillet 176Ô.

Monsieur,

Le Roy ayant donné des ordres pour qu'aucuns prisonniers (sic) de la Bastille n'y puisse recevoir de visites, la permission que demandent les dames Alen et Constant d'y aller voir M. Alen ne peut leur estre accorde'e. Vous voudre's bien les en faire avertir. Je suis, Monsieur, etc.

Dans les derniers temps, cependant, les visites devinrent de plus en plus nombreuses. Nous avons eu déjà occasion de mentionner celles que l'indigne marquis de Sade recevait de sa femme ('2). En même temps (rue lui, se trouvait à la Bastille un sieur La Gorrège, qui prétendit avoir besoin de conférer fréquemment avec son avocat, et obtint, en effet, la permission de le recevoir à peu près chaque fois qu'il le jugeait à propos^. Cet avocat, nous le retrouverons lors de la journée du 1 h juillet : il s'appelait Thuriot de la Rozière.

En dépit des précautions prises et de la surveillance, il pouvait arriver que le prisonnier mît à profit un moment d'inattention de l'officier pour glisser à son visiteur quelque note secrète; la lettre suivante du major de Losme au lieutenant de police le prouve clairement :

99 avril 1788.

M. de Miray a soupçonné avec assés de vraisemblance que le sieur Pelleport a glissé

un petit papier roulé à la dame son épouse, à sa visite d'hier; en la reconduisant, il a employé toute l'honnêteté possible pour l'engager à le déchirer devant luy, ce qu'elle n'a jamais voulu faire. Aujourd'huy, les deux mesmes officiers et prisonnier se promenant sur les tours, le dernier y a ramassé un petit paquet qu'il a refusé de rendre, mais l'a déchiré; il a été reconnu, par quelques morceaux, que c'est de l'écriture du sieur Evrard à la dame Dubuisson. Il n'est pas trop possible de savoir comment ce paquet s'est trouvé sur les tours, le sieur Evrard n'y allant pas, et personne autre n'y monlant que le sieur comle de Sade avec un bas officier, les mercredis M.

[" Arcb. nat.,01 4 07, fol. 3o5 r"

t2) Le ai novembre 1788, de Losme écrit à ce propos au lieutenant de police : n . . .Quant à la permission qu'elle (votre lettre) lui donne de voir la dame son épouse, tous les huit jours, il ne paraît pas disposé à en profiter ; d'après les remarques que je lui ait fait que ses visites étant multipliées, elles seraient, suivant l'usage, d'une heure, et

qu'au reste, nous lui laissions le choix d'une heure tous les huit jours, ou deux tous les quinze, il a choisi ce dernier parti avec la dame son épouse jusqu'à ce qu'el'e ait obtenu de vous davantage.» (Arch.de la Préfecture de Police, correspondance de de Losme, à la da!e.)

(3) Ibid., passim, de juin 1787 à mai 1789.

("> Ibid., à la date du -29 avril 1788.

Ou a montré tout à l'heure jusqu'à quel point la liberté de la promenade dans Promenades, l'intérieur du château avait été grande pendant le xvne siècle; elle fut beaucoup moindre au siècle suivant et restreinte par de sévères règlements, mais elle ne l'ut jamais supprimée, sauf pour les prisonniers indisciplinés, que l'on voulait réduire par cette privation.

La promenade le plus habituellement accordée était celle de la cour intérieure, sous l'œil de la sentinelle placée en faction dans la cage, devant le corps de garde de l'entrée. Celte distraction n'avait, au dire des prisonniers, rien de réjouissant : la vue se heurtait de tous côtés aux hautes murailles de la prison, et le solitaire promeneur n'avait même pas la satisfaction d'échanger un mot ou un regard avec qui que ce fût :

M., lorsque Ton accorde la permission de se promener dans la cour du château, il est deffendu de parler à qui que ce soit pendant la promenade que aux officiers du gouvernement, ny de donner ny jetter de papiers et lettres, et faute de ne pas se comporter selon les règles de la Bastille, on est séquestre' de se promener davantage, et Ton en informe le Ministère. Voilà les status établis pour le dict château, qu'on est obligé de suivre, et les promenades ne peuvent s'accorder que quelques fois dans la semaine, s'il n'y a pas d'empeschement tl'.n

Si peu attrayante qu'elle fût, la promenade de la cour était très recherchée de la plupart des détenus; c'était le lieutenant de police qui l'accordait, suivant une formule invariable, fort laconique :

Je veux bien accorder au sieur de Fourcroy, prisonnier à la Bastille, de prendre l'air; ainsi. M. Chevalier, major, le fera promener dans la cour intérieure du château.

Ce 17 avril 1763.

DE SAKTINE (2).B

Une faveur plus sollicitée, mais bien moins rarement accordée, était la promenade sur la plate-forme des tours. En avouant qu'il l'avait obtenue, Latude condamne lui-même toutes ses accusations contre le régime qu'on lui faisait subir, car aucun privilège ne pouvait lui elre plus précieux. Il en abusa, on le sait, en dépit de la surveillance du bas officier qui l'accompagnait, pour correspondre par signes avec deux jeunes filles habitant une maison voisine. Nous avons eu déjà à parler d'une lettre où le lieutenant de police, Bertin, fait remarquer qu'il n'y a pas de donjon à la Bastille, mais seulement le bastion et la terrasse des tours, et il ajoute que cette dernière «est une promenade prohibée depuis longtemps et trop à la vue du public ®d. C'est encore là une erreur.

La promenade des tours ne cessa jamais d'être permise, mais comme la plus insigne des faveurs. Pendant l'année qui précéda la chute de la Bastille, le marquis de Sade en bénéficiait encore, te Ce prisonnier, écrit de Losme au lieutenant de

(l) Bibl. de l'Arsenal, ms. i-j,Go2. Ecrit vers (2) Bibl. de la Ville de Paris, ms. i8,38i, in-à\

1760. (1) Bibl. Mazarine, ms. 1662, fol. 29.

police, jouit, depuis votre lettre, de la promenade qu'elle lui a accordée d'une heure tous les jours sur les tours, indépendamment de la promenade de la cour

La promenade des plus favorisés avait été celle du jardin ou bastion, construit sur l'emplacement de l'ancienne avant-cour du château. Le second des deux de Launey la supprima, nous l'avons dit, pour transformer ce terrain en jardin de culture et d'agrément, à son usage exclusif. La mesure est critiquable assurément, et ce n'est pas nous qui excuserons les excès de rigueur de de Launey. Voici, en tous cas, une lettre du major pour en confirmer la réalité:

Monsieur, j'aurai celui de vous observer, relativement à la promenade du jardin demande'e par M. de La Marnière, deux fois la semaine, pour ce prisonnier, à l'effet d'y respirer un air plus pur que celui de la cour, qu'il lui sera donné, sous votre bon plaisir, celle des tours, de deux jours l'un; ainsy, tous nos prisonniers qui ont vue sur ce jardin n'auront pas l'agrément d'y voir un particulier pendant qu'il leur est refusé. C'est vous éviter et à nous de nouvelles plaintes et sollicitations pour cette promenade, et l'objet de respirer l'air pur est rempli (2).

A vrai dire, la promenade de la cour fut la seule réellement habituelle. Le major Chevalier, homme fort minutieux, avait dressé, pour le mois de novembre 1765, un tableau des heures de promenade, qui nous est heureusement parvenu et qui mérite d'être fidèlement reproduit (3) :

Le 1 novemDre PROMENADES,

Svr les tours : depuis neuf heures du matin jusqu'à quatre heures après midy irc Comté.

Jardin :

. (de q à 1 1 3" du Puvs-.

Matin j , • v ,, n • -î

(de 11 a 12, 2 jours i un . h Baziniere.

( de 1 2 à 1 tre Liberté.

Après midy < de 1 à 3 , , 6e Liberté.

(de h à h 1/2 irc Chapelle.

Cour intérieure :

/de 8 à 9 ire du Coin

i fêtes et dimanches.

Matin / , , „ [ ke Bazinière.

de 9 a 11, 2 jours 1 un ( VlfaM.

\ de 1 1 à 12 4e du Puys.

/ de 12 à 1 irc Chapelle.

1 de là 2 3e Bertaudière.

Après midy / de 2 a 3 3e Comté.

i de 3 à h 2e Comté.

1 de i à 5 irc Liberté.

(1) Archives de la Préfecture de Police, lettres du major, 2 h novembre 1788.

(2) Arch. Préf. Pol. , lettre du 28 mai 1787.

(3) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12609.

Cette triste promenade d'une heure entraînait avec elle une singulière vexation, que nos mœurs ont peine à admettre : nous voulons parler de ce qu'on appelait le cabinet. Linguet n'a pas manqué de la signaler, et il faut reconnaître qu'il n'eut pas tort de s'en indigner. Comme il était interdit, — par la tradition surtout, — qu'un prisonnier fût vu de toute autre personne que de ses gardiens, dès qu'un étranger quelconque, pourvoyeur des cuisines, valet ou autre, traversait la cour, le promeneur devait se réfugier dans une petite cellule creusée dans le mur, au rez-de-chaussée de la tour de la Liberté. Le texte du règlement confirme, à cet égard , le dire de Linguet :

Lorsque Monsieur le Lieutenant gênerai de police entre au château, le faxionnaire de la cage l'ait retirer la promenade de la cour dans les cabinets, en luy disant: Monsieur, retirez vous, s'il vous plaît, aux cabinets, et fermez la porte f11.

Pénétrons enfin dans l'intérieur de ces chambres de prisonniers dont nous L'ameublemeni n'avons encore décrit que l'aspect général, la charpente, pour ainsi dire. Le mobilier en était rudimentaire, comme bien on pense, mais en réalité, suffisant. Il s'augmentait d'ailleurs, par privilège, pour certains détenus, et M. Funck- Brentano a réuni à ce sujet plusieurs citations fort probantes (2). Le lit en était le principal meuble; nous avons eu déjà à dire qu'en janvier 1783 on en avait pourvu à neuf toutes les chambres et que chacun d'eux, avec la literie, ne coûtait pas moins de 268 livres 6 sols^. En 1788, M. de Breteuil autorisa de Launey à faire, aux frais du roi, de nouvelles acquisitions : te 2 douzaines de couvertures de coton, 18 matelas, i5 fauteuils et 2 douzaines de petites tables (4).n On avait en effet reconnu le danger des fournitures de meubles, lits ou fauteuils, vendus directement aux prisonniers par un tapissier quelconque, et, déjà en 172/1, l'usage était que tous les meubles de ce genre fussent défaits avant d'être livrés, pour que l'on pût s'assurer qu'ils ne renfermaient aucune correspondance.

Avec le lit, une table et quelques chaises complétaient l'ameublement; la table était fort légère, pliante le plus souvent, et c'est avec l'une des fiches de fer articulant celle de Daury, que cet industrieux personnage réussit à se faire un couteau et une lime, deux instruments indispensables à son évasion. A presque toutes les chambres du château était annexé, dans l'épaisseur du mur, un réduit servant de garde-robe; cette sorte de luxe n'existait pas encore sous Louis XIII, car La Porte nous parle, avec une répugnance légitime, de la terrine unique qu'on

m Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,602; écrit vers 1 75o.

(2) Revue historique de janvier 1890, p. 58. Il y est question de tapisseries qui ornaient les chambres de M"" de Staal et du marquis de Sade ,

de tableaux de famille, apportés par les prisonniers ou que leurs parents envoyaient pour eux. Voir Pièces justificatives , n° XXX.

(,,) Arch. nat., O1 /199, p. 6a8, lettres du 2/1 juillet 1788.

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