M! SOIR
Dimanche. .
Petit pâté.
Langue de bœuf en ragoût, ou foix piqué ou lardé.
de veau
Lundy. . . .
Collet de mouton.
Ragoût de veau ou de mouton.
Mardy. . . .
Petit salé.
Ragoût de mouton ou de veau.
Mercredi/. .
Tourte.
Bœuf à la mode.
Jeudy ....
Collet de veau ou de mouton.
Poulet, volaille, gibier, pigeons ou r
agoût.
Vendredi/. .
Maigre ordinairement.
Samedy, J
quand >
Des saucisses.
Ragoût de veau ou de mouton.
on fait gras.)
Observation. Quand le roty est en mouton, l'autre est en veau. Idem, quand le roty est en veau, l'autre est en mouton. — Le mercredy, jour de bœuf à la mode, le roty est en veau. L'intention de Mr le Gouverneur est que tout soit pour le mieux
11 ne s'agissait là, comme on le voit, que du plat principal de chaque repas;
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,610. — Il n'est pas sans intérêt de comparer ce menu avec celui qu'indique un ouvrage malintentionné, car il est inspiré surtout de Linguet : les Remarques historiques et Anecdotes sur la Bastille, Londres 1789, in- 1 2. L'auteur connaissait bien la Bastille , et beaucoup de ses observations sont d'un homme qui y a vécu, moins en prisonnier qu'en fonctionnaire; on remarquera combien de commentaires malveillants peuvent dénaturer une information relativement exacte :
ffLe dimanche à dîner, une soupe de bouillon de corps de garde , une tranche de vache bouillie et deux petits pâtés dont la cuisson n'est pas assez soignée pour qu'ils puissent être bons; le soir, une tranche de rôti, veau ou mouton, un petit haricot où les navets abondent, et une salade. L'huile est ordinairement de la plus mauvaise qualité; elle fait soulever le cœur et seroit tout au plus bonne pour les réverbères. Tous les soupers en gras sont uniformes.
^Le lundi, au lieu des petits pâtés, à midi, ce sont deux côtelettes ou un haricot.
-Le mardi, une saucisse, ou un pied de -cochon , ou une légère grillade de porc prétendu frais.
^Le mercredi, une petite tourte dont le dessus est rempli de restes de cuisine et dont le dessous est presque toujours brûlé ou à moitié cuit.
«Le jeudi, des tripes en ragoût, ou quelques vieilles bribes de volailles qu'on ne pourroit pas garder jusqu'au dimanche suivant.
ffLe vendredi, à dîner, une petite carpe frite, de la raie puante, de la morue ou quelque friture desséchée , accompagnée d'un plat d'œufs. A souper, des épinars, ou autres légumes, et deux œufs à la coque.
ffLe samedi, la répétition de la veille, et le cercle invariable recommence le lendemain sans aucun changement pendant les 52 semaines qui composent l'année
ff Chaque prisonnier a, par jour, une livre de pain et une bouteille de vin qui, comme nous l'avons observé plus haut , est toujours mauvais et aussi aigre que du vinaigre. Le dessert consiste en une pomme qui, certes, n'est pas choisie, quelques amandes ou raisins secs, semés légèrement sur le fond d'une assiette. Rarement y a-t-on des cerises dans la saison ou des groseilles; cela seroit beaucoup trop délicat. i)
mais il en était servi d'autres, en nombre trop abondant, nous le répétons, pour des gens dont l'appétit était forcément si peu éveillé. Gela n'empêche que les prisonniers riches avaient la faculté de se faire acheter par leur porte-clefs ou même d'obtenir de l'état-major mille douceurs supplémentaires. Le premier commis de la lieutenance de police, Duval, écrit un jour à son chef, M. de Sartine : cr Madame Seichepine vient de m'envoyer dire, Monsieur, que son mari est sujet à la gravelle et rétention et que, de tems en tems, il buvoit du vin blanc à cause de cela. Ne pourroit-on pas lui changer son vin rouge en blanc? Ce ne seroit pas un aussi grand miracle qu'aux noces de Cana. J'ay promis que j'aurois l'honneur de vous en écrire; voilà une mission faite. Je suis toujours, etc.
« Duval.
ff Ce 16 juin 1760 M.u
Quand il est question de faveurs et de libertés accordées, l'exemple du marquis de Sade se présente toujours. Le 20 janvier 1787, de Losme consigne sur son registre la mention suivante : w Ecrit à Mme la marquise de Sade pour la prier, de la part de M. le Gouverneur, d'envoyer une pièce de vin pareil à celui dont elle boit, pour le sieur marquis de Sade, son mari, sous condition expresse d'en payer le prix, et que cette condescendence est pour faire chose agréable audit sieur marquis de Sade, et pour satisfaire au désir qu'il a de boire d'un vin auquel il était accoutumé. M. le lieutenant de Roy était présent à l'invitation que M. le Gouverneur m'a faite d'écrire cette lettre (2). ■»
Tavernier, l'un des sept prisonniers que délivra le ih juillet, et qui était un personnage peu intéressant, ayant été impliqué dans le crime de Damiens, n'était pas moins bien choyé; qu'on en juge par la note de ses dépenses pour le mois de mai 1 7 8 9 :
Dépenses failtes pour M*** [Tavernier], de la première Bazinière, pendant le mois de may 1789.
Savoir :
4 bouteilles d'eau de vie
3 livres de chandelles
Pigeons aux pois
Bibl. de l'Arsenal, ms. i2,5oo, à la date. — '-> A. Bégis. loc. cit., p. 16-17.
3 livres sucre 3tt ^
Fromage x l0
Papier gris , 0 ^
Et deux petites notes pour veste, gilet et raccommodage.. . 33 h
Gratiffication 6 o
Total
Je prie M. le Major de remettre à mon porte-elef la somme de cent quatorze livres neuf sols.
A la Bastille, ce 7 mai 1787 [mai, par erreur pour juin]
Tavernier.
Enfin il arrivait très fréquemment que tel ou tel prisonnier vînt s'asseoir à la table du gouverneur, à la seule condition que le lieutenant de police l'y eût autorisé. En 1778, Boucher, commis de la lieutenance de police, écrit à Chevalier :
M. Lenoir m'a chargé, Monsieur et bon amy, de vous marquer qu'il ne trouvoit aucun inronve'nient à ce que M. le Gouverneur donne à dîner à M. de Monlazcain, aussi souvent qu'il h' désirera. J'en ai pre'venu M. de Launey
Boucher.
Ce 2 A avril 1778
te droit de lire Les heures s'écoulaient lentement, on le devine, à la Bastille comme dans toute autre prison, et le temps du sommeil, des repas, de la promenade quand elle était accordée, ne sulfisait pas à les occuper. Les prisonniers se sont toujours ingéniés à tromper l'ennui terrible, invincible, qui pesait sur eux; malheureusement, ils n'en avaient guère les moyens. Si ceux du xvn° siècle étaient plus favorisés et pouvaient, comme Bassompierre, écrire leurs mémoires, comme de Sacy traduire la Bible, il n'en fut plus de même au siècle dernier. Tous eurent toujours le droit d'écrire leurs plaintes au Ministre ou au lieutenant de police, et à cet effet on ne leur refusa jamais une feuille de papier qu'ils devaient représenter aussitôt écrite, mais c'était tout. L'abbé de Roquette, qui n'était coupable que de jansénisme, se vit refuser le droit à l'encre et au papier, ce J'aurais donné, ce me semble, dit-il, un louis d'une main de papier, et je me serais trouvé bien content de l'avoir à ce prix, w 11 eut enfin l'heureuse chance de trouver sur une petite planche, dans un coin obscur de sa prison, de l'encre et quelques plumes, oubliées là depuis longtemps, et l'heureuse idée de se procurer du papier en faisant acheter des bougies pour utiliser le papier qui les enveloppait.
Latude, si ingénieux qu'il fut, n'avait pas songé à cet expédient, et il en était réduit à écrire ses interminables récriminations sur son linge, avec des gouttes
(,) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12, 524, à la date. privilèges, cf. Funck-Brentano, la Bastille d'après
{i] Bibl. nat. , fonds fr. i4,o6o. Sur ce genre de ses Archives, loc. cit., p. 67.
de son sang : la Bibliothèque de l'Arsenal possède quelques spécimens de cette sorte de graphie, et ce ne sont pas les moins curieuses des pièces du dossier.
La lecture n'était pas prohibée, en revanche, et, dès les premières années du xvine siècle, il y eut au château une sorte de bibliothèque à l'usage des prisonnierselle avait été fondée, nous dit Constantin de Renneville(2), par un généreux Napolitain, nommé Yinache. Dans les derniers temps, ce fut l'administration même qui se préoccupa d'augmenter cette dotation. Voici la lettre que. le y 6 décembre 1786, le lieutenant de police écrivait au gouverneur :
M. ie baron de Breteuil, Monsieur, d'après tes propositions que je lui en ai faittes, consent à ce qu'il soit employé' chaque mois une somme de cinquante livres pour contribuera ta formation d'une bibliothèque à l'usage des prisonniers de la Bastille. Vous pouvez en conséquence faire employ de cette somme dans les états de de'pense de chaque mois, à compter de janvier
J'ai l'honneur d'être
de Crosne t3).
Un règlement fut , vers le même temps, rédigé par le major :
Règlement pour les livres.
On ne peut garder dans sa chambre plus de quatre volumes.
Il est detfendu d'écrire dans les livres et sur les marges. Quiconque contrevient à cet article est privé pour toujours de lecture; en redescendant, les livres sont soigneusement examinés, feuillet par feuillet; il est aussi deffendu de les sallir et de les déchirer.
Les dictionnaires, qui sont des livres seulement à consulter, ne pourront être retenus plus de deux jours; on n'en donne qu'un volume à la fois, rarement deux.
On exhorte à faire attention de ne point laisser en sortant, ni dans sa malle ni sur soi, aucun livre de la Bastille. On est exactement fouillé, et M. le Lieutenant général est instruit à toute contravention à cet article du règlement (4).
Ce fut l'abbé Duquesne, l'un des aumôniers du château, que l'on chargea de la nouvelle bibliothèque, installée, nous l'avons dit, au rez-de-chaussée du bâtiment
(l) L'Inquisition française , t. I, p. 271. — m Bibl. de l'Arsenal, dossier ia,6o4. — (3) Ibid.
de l'état-major. Un catalogue dressé par lui fait connaître que les livres étaient classés méthodiquement dans douze armoires, dont quatre demeurèrent vides jusqu'en 1787. Citons les principaux ouvrages:
Parmi les livres de voyages, Y Histoire des Voyages, par l'abbé Prévost, 76 volumes, et les Lettres édifiantes et curieuses écrites des missions étrangères, avec les Nouveaux Mémoires des missions, 38 volumes. En jurisprudence, les Causes célèbres et intéressantes, 20 volumes in-12 , et les trois codes : Louis XV, militaire, et des tailles. Parmi les poètes, Boileau, Molière, Tibulle, et les œuvres de Mme Deshoulières : en tout 18 volumes; 21 romans, dont les titres mêmes sont bien oubliés aujourd'hui. Pour l'histoire, quelques volumes de Mémoires, les Lettres de Henri IV, Y Histoire des guerres de l'Inde depuis ijâ5. La série des belles-lettres est plus nombreuse : elle forme une cinquantaine de volumes, parmi lesquels la Bibliothèque française, de l'abbé Goujet, 9 volumes; le Traité des études de Rollin, 17&1, h in-12; les Pensées de Pascal, un Traité du suicide, etc. L'histoire profane est représentée par 63 volumes, dont Y Histoire ancienne de Rollin, Y Histoire de France du P. Daniel. Enfin, l'histoire sacrée comprend 6/1 volumes, dont Y Histoire ecclésiastique de Fleur y, le Recueil des ouvrages de M. Papin en faveur de la religion, et les Réflexions du voyageur éloigné de sa chère patrie^.
L'usage du couteau était presque aussi sévèrement proscrit que celui de la plume. Pour en accorder un, vieux ou neuf, il fallait l'autorisation du lieutenant de police. Le 20 mars 17G7, Sartine écrit au major : «Vous voudrez bien, Monsieur, donner un couteau neuf au sieur de Gambernon pour couper son pain et sa viande^, n Linguet ne put jamais en obtenir un que pendant le temps de ses repas. On craignait que les prisonniers ne s'en servissent pour se couper la gorge, car cela était arrivé plusieurs fois. Si l'on en croit les Mélanges historiques de Bois-Jourdain (3), on avait fabriqué un couteau spécial appelé bastille, et fait comme ceux dont les vitriers se servent pour garnir les vitres de plomb, qui ne coupent absolument point et qui sont arrondis par le bout a.
C'est sans doute à l'aide de cette lame peu dangereuse que les prisonniers occupaient leurs loisirs à charger d'inscriptions les murs de leur cellule. On put les recueillir, lors de la démolition du château, et, dans son curieux livre, La Prise de la Bastille, M. G. Lecocq en a cité un grand nombre (4), d'après les Révolutions de Paris; nous lui en empruntons quelques-unes, sans en garantir au reste, l'authenticité : «M. Biollay, de Bennes en Bretagne, renfermé le i/i juillet 1788, pour s'être entretenu avec un particulier de cette ville des affaires des
(1) Bil)l. de l'Arsenal, dossier 12,606. les Archives de V Art français , 1" série, lome V,
'■-) Ibid., ras. i2,5og. p. 9.*.
(3) Paris, 1807, lome II, p. 336, texte cité par w Ouvrage cité, p. ia5-i3/i.
RÉGIME DE LA PRISON. 153 Parlements dont on avait juré la destruction; encore détenu le 27 et le 3 août et le îG. J'y serai, selon les apparences, trois mois. d — «Simeon Marin, predicant très impie et se disant le fils de Dieu, après dix-huit ans de captivité fut brûlé vif. Ses disciples, Bemellus, fut envoyé aux galères, et Janbert Hubart au gibet de la Bastille pour avoir falsifié. Ils eurent ce sort à cause de l'incarcération de Nicolas Fouquet, ministre d'État. Celui qui vous atteste ce fait est votre serviteur Biaise, chevalier, prêtre de Falaise; indiffèrent sur la vue du ciel et sur la longue détention de la Bastille, fan du Seigneur i663.n — «Le chevalier de Bellisle est entré ici le 1 7 mars 1 706. n — Et celle-ci signée Durand :
Sa cbère liberté, un sort barbare lui a ravie.
Le a a octobre 1709.
Un jour plus humain lui rendra la vie.
Ayant traité plus haut de l'administrai ion médicale de la prison nous serons Les soins bref ici sur ce sujet. «La Bastille-hôpital n , tel est le titre d'un chapitre de l'intéressante étude, si souvent citée déjà, de M. Funck-Brentano^; il nous sera permis, cette fois, de ne pas partager l'optimisme de son auteur.
Qu'on ne laissât pas volontairement mourir un prisonnier sans lui porter secours, nous sommes loin d'en douter, assurément; que même on ait organisé aussi bien que possible le régime de ces secours, nous le croyons également. Il n'en est pas moins vrai que le médecin du château, le meilleur de Paris, si l'on veut, demeurait fort loin de la Bastille, et que si, la nuit, un prisonnier devenait subitement malade, l'épaisseur des murs et des portes étaient de terribles obstacles à ce que son appel iùt entendu, et la difficulté de pénétrer auprès de lui, lorsque cet appel était enfin entendu, retardait singulièrement le moment de venir à son secours. Linguet, à cet égard, n'a rien exagéré, ce La pharmacie de la Bastille était des mieux approvisionnées, et le gouvernement ne lésinait pas sur les médicaments à fournir dit M. Funck-Brentano. Nous avons donné une preuve du contraire®, et il serait possible de citer plusieurs exemples de prisonniers trouvés morts au matin dans leur cellule.
C'était là, en réalité, ce que redoutait surtout le gouvernement, à cause du mauvais effet produit au dehors, et c'est pour cela que le major était tenu d'adresser chaque jour au lieutenant de police un bulletin de la santé des prisonniers. Le G octobre 17G6, Chevalier écrit : ce Vous m'avez demandé des nouvelles du nommé Adam, à quoy j'ai eu l'honneur de vous répondre que ce prisonnier allait de mal en pis, et cela est vrai, parce qu'habituellemet il crie si iort dans sa chambre, en se desespérant, que l'on l'entend de partout dans le
Voir ci - dessus p. 65-6y. el Pièces justi- (J' Revue hi dorique , mars 1890, p. -278-280.
jicatives, n° XIV. 111 Voir p. 66, noie 4.
WfRIXERIl KATIOXAIE.
château, et même jusque sur la place de la Bastille. Ce misérable a le cerveau vuide parce qu'il ne prend rien, de plus, parce qu'il rend toute sa nourriture de même que la Brison; son estomac ne pouvant rien garder, il le rend tout de suitte malgré lui et avec des efforts qui font beaucoup de peine à entendre et encore plus à voir. Je me crois obligé de vous rendre compte de tout cela pour que Monsieur prenne un party pour ce prisonnier, seul moyen d'éviter quelques scennes ou fin tragique . . . s Adam fut mis en liberté le surlendemain; il se croyait perdu et a encore «beaucoup gemi et sangloté (2) d.
Pour les prisonniers de marque il n'est pas douteux qu'on avait des attentions particulières, même quand ils étaient d'avance condamnés à mourir, comme, l'infortuné Lally-Tollendal, le dernier qui ait quitté la Bastille pour monter à l'échafaud. Le 1 h novembre 1765, Jumilhac reçoit cette lettre du Ministre:
rr Je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me marquer en quel état est Monsieur de Lailly, et si sa santé exige qu'il voye un autre médecin que celuy qui prend ordinairement soin des prisonniers qui sont à la Bastille. On ne peut être plus parfaitement , etc ^. n
Les décès. 11 mourut à la Bastille un très grand nombre de prisonniers. Déjà nous avons
rapporté quelles cérémonies avaient lieu lorsque le moribond était catholique et acceptait la visite d'un prêtre, comment on enterrait en terre profane les protestants et tous ceux qui étaient morts en refusant la confession. La paroisse Saint-Paul, contenant la Bastille dans sa circonscription curiale , était celle où se faisait le service funèbre des décédés du château; le cimetière Saint-Paul, celui où on les inhumait.
La sortie du prisonnier mort était mystérieuse comme l avait été son entrée, c'est-à-dire qu'elle s'effectuait à la nuit close, de façon à attirer l'attention le moins possible, et le cortège ne se composait que d'un officier de l'état-major accompagné d'un porte-clef. Le seul enterrement de ce genre qui ait mérité la curiosité des historiens est celui du célèbre rr homme au masque de fem; nous en parlerons en son lieu, comme de tous les autres faits connus jusqu'ici sur ce personnage; disons simplement que le prix de ses obsèques fut, d'après du Junca, de quarante livres, somme en réalité assez élevée. Il fut inscrit sur le registre mortuaire de l'église sous un nom supposé, Marchialy; mais ce n'était pas là une mesure d'exception absolue. Peu de temps avant lui, en 1701, un prisonnier, appelé François Esliard, avait été inscrit sous le nom de « Massuque n (4), et il y a d'autres exemples, pour les années qui suivent, de la même coutume.
Les funérailles étaient payées, non par les familles, car elles auraient pu les
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,807. — [S) Ibid. — (1) Arch. nal. O1 /107, fol. IM v\ — w Bibl. de l'Arsenal, ms. 1 2,5/io.
\ouloir trop somptueuses, mais par l'administration du château, ainsi qu'en fait foi la quittance suivante :
Je soussigné, receveur des convois de la paroisse Saint- Paul, re'connois avoir reçue de Monsieur Chevalier, major de la Bastille, la somme de dix huit livres pour les frais funéraires de Nicolas-Antoine Le Gay, détenu par ordre du Roy au château de la Bastille , dont quittance à Paris, ce 21 mai 1786.
R.-P. ÀlITREAU
et i5 sols pour l'extrait mortuaire M.
Si l'on en croit Jal(2), l'usage était de recouvrir d'une feuille de papier, collée sur le feuillet du registre mortuaire, l'acte de sépulture d'un prisonnier; c'est du moins ce qu'il rapporte à propos d'un sieur Berlin, mort à la Bastille le 3 mars 1 779. Le major recouvrit l'acte d'une feuille de papier au moyen de huit cachets à la cire rouge d'Espagne avec, en légende : Château royal de la Bastille. Voilà des renseignements précis, mais il n'est plus possible de les vérifier, et nous ne pouvons nous défendre de certains doutes. D'autre part, voici un fait qui commande l'attention : le 2 avril 1686, le roi donne ordre au bailli de Versailles de supprimer les feuillets 27 et 28 du registre des baptêmes, mariages et sépultures de la ville de Versailles, parce qu'il est cr nécessaire et pour bonne considération de les supprimer ®v.
Bon nombre de prisonniers se donnèrent la mort dans leur prison. Exaspérés par l'ennui, la solitude, l'attente d'une délivrance incertaine, ils préféraient en finir avec l'existence; la difficulté était, pour eux, de se procurer l'arme nécessaire, et l'on sait de reste que, pour empêcher les crimes ou les suicides, les règlements avaient proscrit tout ce qui pouvait ressembler à une arme. Il fallait donc user de stratagème : en 1G69, un épicier, mis à la Bastille depuis peu, est résolu à se tuer; il demande du tabac à un valet, et son couteau pour le couper; puis il prie ce valet d'aller lui chercher de l'eau à boire, et il profite de sa courte absence pour se couper la gorge avec son couteau. Le roi décide que l'affaire sera assoupie (4). En effet, on redoutait beaucoup les scandales de ce genre; le 1 9 mars 1716, un prisonnier appelé Vinache , financier véreux , réussit également à se tuer; d'Argenson écrit à ce propos : tt . . . Je crois toujours que le genre de sa mort est bon à taire et toutes les fois qu'il est arrivé à la Bastille de pareils
(1> Bibl. de l'Arsenal , ms. 12,609.
(2) Dictionnaire critique d'histoire et de biographie, v° Berlin.
(3) Depping, Correspondance administr. , t. II, p. 6o3. Voir aussi dans la même publication (t. II, p. 6o4) un ordre du roi au lieutenant du roi du
château d'Angers de faire enterrer le corps d'une prisonnière, la veuve Piton, "dans quelque jardin ou autre endroit du chasteau, et que vous teniez cela secret, le plus qu'il se pourra».
(4) Ravaisson, Archives de ta Bastille, t. VII, p. 33o.
malheurs, j'ai proposé d'en oter la connaissance au public, trop prompt à exagérer les accidents de cette espèce et à les attribuer à une barbarie de gouvernement qu'il ne connaît pas, mais qu'il présuppose m. . . . n
La tradition Ceci nous amène à parler des mystères de la Bastille, de celte tradition du
silence qu'on y entretenait, de l'ombre impénétrable que le gouvernement avait étendue sur tout ce qui se passait dans le château, et de faire la part, autant qu'il est possible, de la légende et de la vérité.
Nous parlerons, en premier lieu, du fait le plus obscur que fournissent les annales de la Bastille, de cr l'homme au masque de fern, mais en nous bornant à un bref résumé, à l'indication de quelques renseignements nouveaux et d'une timide conjecture, car l'exposé complet de la question ne saurait être fait en quelques pages. Personne n'ignore que l'on désigne sous le nom d'ec homme au masque de fern un prisonnier inconnu qui amené, en 1698, à la Bastille par Saint-Mars, depuis longtemps son geôlier dans d'autres prisons, y mourut le 19 novembre 170.J. Disons tout de suite que le surnom donné à ce personnage est tout à fait inexact, car c'est un masque de velours noir, non de fer, qui cachait son visage. Voyons maintenant le peu que l'on sait officiellement sur l'inconnu, et d'abord les deux extraits, souvent cités, du Journal de du Junca :
Du judy i8me de septembre [1698], à trois heures après raidy, Monsieur do Saint-Mars, gouverneur du ebateau de la Bastille, est arrivé pour sa première entrée, venant de son gouvernement des illcs Sainte Margueritc-Honorat, aient mené avec iceluy dans sa litière un ensien prisonnier qu'il avet à Pignerol, lequel il fait tenir toujours masqué, dont le nom ne se dit pas, et l'aient fait mètre en desendant de la litière dans la première chambre de la lourde la Basinnière en atendant la nuit pour le mètre et mener moy inesme à neuf heures du soir, avec Mr de Rosarges, un des sergens que Monsieur le Gouverneur a mené, dans la troisième chambre seul*-' de la tour de la Bretaudière que j'aves fait meubler de toutlcs choses, quelques jours avant son arrivée, en aient rescu l'hordre de Monsieur de Saint-Mars, lequel prisonnier sera servy et sounié par Mr de Rosargc, que Monsieur le Gouverneur norira'3'.
Du mes me jour, lundy i()"ie de novembre 1708, le prisonnier inconnu, toujours masqué d'un masque de velours noir que Monsieur de Saint-Mars, gouverneur, a mené avecque luy en venant des illes Sainte-Marguerite, qu'il gardet depuis lontemps, lequel s'elant trouvé hier un peu mal en sortant de la messe, il est mort se jour d'uy, sur les dix heures du soir sans avoir eu une grande maladie; il ne se put pas moins M. Giraut nottre humonier le confessa hier; surpris de sa mort, il n'a point reseu les sacremens et noltre bomonier l'a exhorté un moment avendquede mourir, et se prisonnier inconeu, gardé depuis si lonlcmps, a esté entéré le mardy à qualtre heures de l'après midy, 2ome novembre, dans le semetière Saint Paul , notlre paroisse;
(1) Correspondance des contrôleurs généraux des finances arec les intendants des provinces, publiée par M. de Boislisle, t. II, p. 1 63.
;2> La plupart des historiens du Masque de fer ont imprimé sud et non seul.
W Journal de du Junca, t I, fol. 3 7 v°.
sur le registre mortucl,on a donne un nom aussy inconeu, que Monsieur de Rosarge, major et Arreil, sieurgien, qui hont signé sur le registre.
(Et à la marge) :
Je apris du depuis con l'avet nome' sur le registre Monsieur de Marchiel; que on a paie ho livres d'enteremant
Les tableaux statistiques des prisonniers, dressés par le major Chevalier, mentionnent aussi le même personnage. Nous reproduisons ces renseignements dans la disposition où ils se trouvent, moins à cause de leur intérêt, car ils n'apportent rien de bien nouveau, que parce qu'ils constituent un texte encore inédit sur l'homme au masque de fer :