OBSERVATIONS
L'ancien prisonnier de Pignerol demi on ne dit pas le nom. Obligé de porter toujours un masque de velours noir.
Amené par M. deSainlMars dans sa litière lorsqu'il est venu prendre possession du gouvernement.
Mort le 19 novembre 1703.
On ne l'a jamais sçu, non plus que son nom.
C'est le fameux homme au masque, que personne n'a jamais connu. Il esloit traité avec une grande distinction par M. le Gouverneur, et n'etoit vu que par M. île Rosarges, major dudit château, qui seul en avait soin. II n'a point est/' malade que quelques heures; mort comme subitement, enterré à Saint-Pol , le mardi 3o novembre 1703, !> '1 heures après inidy, sous le nom de Marchiergues.
Nota. Il a esté ensevely dans un drap blanc neuf qu'a donné le gouverneur, et généralement tout ce qui fut trouvé dans sa chambre a été brûlé, comme son lit, chai'e, table et autres ustansiles, ou fondu, et le tout jeté dans les latrines I2).
En dehors de ces textes, on ne saurait trouver aucune mention certaine relative au séjour du mystérieux prisonnier à la Bastille. Les registres du secrétariat de la maison du roi, attentivement consultés, ne contiennent rien à son sujet W, et il n'est pas douteux que les instructions le concernant étaient données de vive voix à Saint-Mars.
Trois historiens de talent se sont appliqués à pénétrer le mystère, et leurs efforts, s'ils n'ont pas abouti à une solution incontestable, auront eu du moins le précieux avantage de jeter un jour très vil sur une foule de questions obscures jusque-là, sur les relations d'Anne d'Autriche et de Mazarin, sur la politique extérieure de LouisXIV, sur Fouquct et Lauzun, sur les empoisonneurs et, avant
(1) Journal de du Junca, t. II, fol. 80 v°. Pontchartrain à Saint-Mars, lettre datée du Bibliothèque de l'Arsenal , ms. t2,54i. 21 avril 1G99 : fLe Roy trouve bon que vous [3) Peut-être faut-il reconnaître l'homme au fassiez fère les Pasques h vostre dernier prisonmasque de fer dans cette phrase d'une lettre de nier » (Arch. nat. O1 43, fol. 182 r°.)
tout, sur le régime des prisons d'Etat, pendant quarante aimées du xvue siècle; par les détails que nous leur avons déjà empruntés, on a pu juger de l'intérêt de ces révélations. Pour M. Marius Topin, le prisonnier que Saint-Mars garda successivement à Pignerol, à Saint-Honorat, aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille n'est autre que Ercole-Antonio Matthioli, minisire du duc de Mantoue, qui, ayant trahi le Gouvernement français dans une négociation secrète relative au Montferrat, fut jeté en prison par Louis XIV et réellement détenu pendant de longues années à Pignerol. Pour M. Th. Iung, l'homme au masque de fer aurait expié d'une prison perpétuelle le crime d'empoisonnement, si fréquenta cette époque; enfin M. Loiseleur s'est efforcé de réfuter ces deux hypothèses, et il paraît y avoir victorieusement réussi, au moins en ce qui concerne Matthioli, mais il n'a pu présenter aucun nom à substituer à tous ceux qui ont été jusqu'ici mis en avant W.
(l) Il esl à peine utile de rappeler ici que, suivant Voltaire, rr l'homme au masque de fer» était un lils illégitime d'Anne d'Autriche, ne' avant Louis XIV, et que ce dernier avait, par suite , grand intérêt à supprimer. Cette hypothèse a été réfutée par les historiens que nous venons de nommer. De même, la critique a fait justice de l'opinion d'après laquelle Louis de Bourbon , comte de Vermandois aurait eu l'honneur du rr masque de fern; il esl prouvé que ce personnage, fils naturel de Louis XIV et de mademoiselle de la Vallière , décéda très réellement le 18 novembre 1 683. Ce qui n'empêche qu'au lendemain de la chute de la Bastille, un placard intitulé : Recueil fideïle de plusieurs manuscrits trouvés d la Bastille, dont un concerne spécialement l'homme an masque de fer (Paris, 1789, in-8° de 26 pages) et contenant quelques lettres de cachet authentiques, ait répandu dans le public la pièce suivante :
Copie exacte d'une feuille manuscrite trouvée dans le mur de la tour de la Bertaudière.
«•Au nom de la Sainte Vierge, protectrice des Français, puisqu'il n'y a plus de ressource pour moi, puisse-t-elle obtenir de Dieu que les hommes sachent, un jour, le sort affreux auquel les ordres d'un père barbare m'ont injustement dévoué, et qu'on prend le plus grand soin de cacher.
frJe suis Louis de Bourbon, Comte de Vermandois, nommé grand amiral de France. Une élourderie m'a fait enfermer au château de Pignerol, puis aux Isles Sainte-Marguerite et enfin à la Bastille, où je finirai probablement le cours de ma
triste vie : j'ai déjà tenté plusieurs fois de me faire connoîlre de mon vivant; toutefois je n'ai pu y réussir; ainsi, j'écris ce peu de mots, que je cache dans un trou du mur de ma chambre, espéranl que par la suite le hasard le fera peut-être connoîlre aux hommes. J'ai écrit et caché ce papier le 2 octobre 1701, à six heures du soir, jour qui repond à celui de ma naissance. On doit me changer de chambre; ainsi fasse le Ciel que mes vœux soit [sic] accomplis.
« Signé: Louis de Bourbon, comte de Vermandois, le plus chagrin et le plus innocent.»
Il suffirait du style, trahissant trop visiblement rr l'époque des cœurs sensibles n pour reconnaître la fausseté du document.
En 1 855 , quelques journaux annoncèrent sérieusement que le masque de fer authentique venait d'être découvert à Langres dans un lot de ferrailles. 11 était accompagné de ce fragment d'inscription : r-Anno prœsenli 1703, ferream mors avulsit personam quam poslnalo geminus imponi jusserat
fra n (Voir, à ce sujet , la Revue universelle des
Arts, 1 855 , p. /167.)
Tout récemment, de nouvelles conjectures se sont produites, mais qui, jusqu'ici, n'offrent encore, malheureusement, que le mérite de l'ingéniosité. Dans son bel ouvrage, Nicolas Fouquel (Pion, 1890, 2 vol. in-8"), M. Jules Lair a exposé en grands détails (pages /175-/18G du tome II) les raisons qui lui faisaient supposer que l'homme au masque de fer pouvait avoir été un nommé Eustache Danger qu'on donna pour valet de chambre
S'il nous est permis de dire maintenant notre sentiment, nous croirions volontiers que le mystérieux prisonnier de la 3e Bertaudière dut être simplement quelque fils de grande famille, ou de médiocre origine, coupable d'on ne sait quel crime, monstreux au point de ne pouvoir être révélé, qui eût mérité la mort, et à qui on laissa la vie, ou plutôt l'apparence de la vie dans des conditions où beaucoup eussent mieux aimé la perdre. Ce fut à peu près le cas de Fouquet, condamné à l'exil, que Louis XIV aima mieux faire enfermer pour la vie à Pignerol.
L'ardente curiosité qui s'est manifestée parmi les historiens, depuis Voltaire, à découvrir le nom du prisonnier de Saint-Mars eût été d'ailleurs moins vive, sans doute, si l'on avait pu établir que, vers le même temps, la Bastille reçut d'autres hommes masqués. Or le Registre de du Junca contient pour l'aimée i6o,5 la mention suivante : et Du mardy i5c de février, à dix heures du matin, un lieutenant et un commissaire des gallères avec trois hauquetons, hont amené un prisonnier [qui] est transféré de Marseille par ordre du Roy, envoie par Monsieur de Pontchartrain ; lequel prisonnier se nomme M. Gesnon Fillibert dans l'ordre du Roy, et con a amené dans une litière, et le visage quaché^.n Pourquoi, dès lors, tant s'étonner au sujet de l'autre prisonnier masqué? Dans un temps où la liberté de la cour régnait à la Bastille, où les détenus, — nous l'avons déjà dit d'après La Porte, — se rangeaient sur le passage d'un nouveau venant, il n'y a rien d'étonnant à ce que l'usage du masque ait été indispensable pour ceux qui devaient ne pas être reconnus, — et, en dernière analyse, nous osons penser que « l'homme au masque de îer-n était un personnage quelconque, qui sait? plus obscur même peut-être que ce Gesnon Fillibert dont parle du Junca.
Faut-il d'ailleurs donner d'autres preuves du soin que l'on apportait à rendre certaines détentions mystérieuses? Le même du Junca note, en i6o,3, qu'un prisonnier anglais a été mis «dans le dehors du château, dans une petite chambre où M. de Besmaux tient sa bibliothèque au dessus de son oftisse, lequel ne doil
à Fouquet. La thèse est présentée avec habileté, mais nous ne tenons pas pour démontré que les secrets, quelle que fût leur importance, dont cet homme était devenu dépositaire, pussent motiver tant et de si subtiles précautions.
Plus récemment encore, dans le courant du mois d'août 1891, M. le capitaine Bazeries a fait connaître, par la voie des journaux, qu'il était parvenu à traduire les dépèches chiffrées de Louvois, et que cette lecture lui aurait révélé le nom si mystérieux : il s'agirait d'un ollicier, appelé de Bulonde, coupable de lâcheté. On ne peut qu'attendre, pour se prononcer, la publication des documents, que ne
manquera sans doute pas de faire M. Bazeries.
Un carton des Archives nationales, coté M 7/17, contient exclusivement des pièces relatives à l'histoire du Masque de fer, mais qui n'offrent pas un très vif intérêt, si ce n'est que toutes ont trait à la biographie de Mallhioli, réunies à la fin du siècle dernier par Reth, rr organisateur de la loterie nationale dans la 27e division militaire» (région du Sud- Esl). Elles ne paraissent pas avoir été consultées par ceux qui ont cru reconnaître l'ambassadeur du duc de Manloue sous le masque du prisonnier de Saint-Mars.
i') Journal, etc., t. I, fol. ao v°.
pas parestre de quelques jours pour raison et duquel on doit avoir grand Cettte lettre de Pontchartrain est plus probante encore :
A M. Le Peletier.
may ( îGrjy) Versailles.
M.. de Saint-Mars m'escrit que Eiie, qui est à la Bastille sous le nom de Dubois, y est fort soigneusement et fort secrètement garde'; qu'il a offert 5o louis à un de ses officiers s'il vouloit luy dire en quel lieu il est, car il ne sait pas qu'il est à la Bastille; que ce prisonnier a refusé de faire ce que M. de Favières lui proposoit, mais M. de Saint-Mars se fait fort de luy faire faire ce qu'on voudra avec secret; ainsy, vous n'avez qu'à voir ce que vous pouvez désirer. Je vous prie de vous souvenir de donner ordre aux réparations à faire à la Bastille
Huit jours plus tard, nouvelle lettre du Ministre, niais cette fois à Saint-Mars :
L'expédient de discipline que vous proposez pour obliger le nommé Dubois à escrire ce qu'on désire de luy ne convient pas; il suffit que vous le mettiez dans le cachot pour l'y obliger (3'.
On aurait aimé à savoir quel était cet expédient proposé par Saint-Mars, expédient plus énergique que le cachot, et quel secret il s'agissait donc d'arracher au malheureux. Trois mois s'écoulent, et le Ministre écrit :
Le Roy n'ordonnera point à M. l'Archevêque d'aller à la Bastille pour entendre le secret que le nommé Elie veut luy révéler. Ainsi, S. M. veut que vous ordonniez de sa part à cet homme de vous révéler ce qu'il a à dire, afin que vous me le fassiez sçavoir pour en rendre compte à S. M. . .(">.
Linguet déclare que, pendant sa détention, le gouverneur avait affirmé à plusieurs de ses amis, et sur sa parole d'honneur et foi de gentilhomme n , qu'il n'était pas à la Bastille, qu'il n'y était pas resté huit jours. De prime abord, nous pourrions croire à une exagération, à un mensonge même; mais voici un fait qui donne à refléchir : en 1767, d'Allègre, le fameux complice d'évasion de Danry, était à la Bastille; sa mère écrit à M. de Sartine pour lui demander où est son fils, et, sur la lettre môme, le secrétaire du lieutenant de police met cette note: «Se garder do dire même si ce prisonnier existe ou non^. n A la date du 1 0 décembre 1722 , le Journal de Barbier rapporte la mort du doyen des prisonniers de la Bastille. 11 y était , paraît-il, depuis trente-cinq ans, inculpé d'avoir voulu empoisonner Louvois. 11 ne parlait aucune langue connue des interprètes, on n'a jamais su ni son nom, ni son pays, « et il a ainsi passé 35 ans, sans livres ni papiers (r,) r».
Journal, etc., t. 1, fol. 16 v°.
« Arch. nat. Ol Z|3 , fol. 1 3g r°.
P> Ibid., fol. 1/17 v".
W lbid., fol. 3o5 r".
(:,) Ravaisson, Archives de la Bastille, tome XVI, pages 81-82.
(f,) Journal de Barbier, t. I, p. 1 58 de l'édition de la Société de l'histoire de France.
L'obligation du mystère était la première et la plus importante des consignes du château; aussi la curiosité était-elle d'autant plus vive et le désir plus grand de franchir, en visiteur, ce seuil si impénétrable; mais les autorisations n'étaient accordées que très rarement et avec maintes restrictions. Le i cr avril 1 7 1 5 , Pontchartrain écrit à Bernaville :
J'ay receu, Monsieur, la lettre que vous avez pris la peine de m'escrire au sujet de la proposition que M. le Comte de Lusasse vous a fait faire de luy faire voir la Bastille. J'en ay rendu compte au Roy, qui a approuve' la réponse que vous luy avez faite. Cependant, Sa Majesté m'a ordonné de vous escrire que vous pouvez luy faire voir ce cliasteau; mais elle souhaite en même temps qu'il ne soit accompagné que d'une ou deux personnes. Je suis persuadé que M. le Palatin de Livonie qui, selon les apparences, ira avec luy, conviendra que M. le comte de Lusasse ne peut estre accompagné dans un lieu pareil d'un plus grand nombre de personnes. Je suis, Monsieur, entièrement à vous.
Pontchartrain
Vers la même époque , le czar Pierre Ier s'était vu refuser tout net l'entrée de la Bastille, et on ne lui avait laissé visiter que le magasin d'armes'2'. Dans les derniers temps, on ne se relâcha nullement de cette rigueur. Le baron de Breteuil écrit à de Launey : «Le roi n'accorde point la permission de voir l'intérieur de la Bastille, et vous devez sentir mieux que personne combien il serait d'une dangereuse conséquence de s'écarter de la sévérité des règles qu'on s'est prescrites à cet égard ^. r>
M. Funck-Brentano a eu grandement raison de dire que cette règle du mystère rra eu des conséquences terribles n. Ceux mêmes qui n'avaient jamais été à la Bastille colportaient à son sujet des propos effrayants, qui faisaient écrire à Chevalier : «Quoique très faux, je les crois dangereux par la répétition qui s'en fait depuis plusieurs années dans le royaume ^.n A ce moment , les Mémoires de Latude et de Linguet n'avaient pas encore paru; lorsqu'ils eurent été publiés, ils mirent le comble à l'effroi, à la haine qu'inspirait le vieux château : ce sont réellement eux qui l'ont renversé.
(1) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,602.
(2) Voir La Bastille dévoilée , \ " livraison, p. 2 5. P) H. Monin, VEtat de Paris en 178g, p. 379.
— Cette mesure était également en vigueur au château de Vincennes. C'est sans doute pour l'avoir méconnue, que M. de Rougemont, lieutenant de roi et commandant de ce château, s'attira la réprimande suivante du Ministre de la maison du roi :
tr Paris le ii janvier 1777 ^D'après les éclaircissements que j'ai pris, M.
sur les usages des prisons d'État, je ne puis que desaprouver la complaisance que vous avés eue de laisser voir le donjon de Vincennes à Madame la duchesse de Chartres et h Madame la princesse de Lamballe. Vous ne devés pas ignorer que vous ne devés y laisser entrer qui que ce soit qu'en vertu d'un ordre du Roi qui vous soit représenté. Je vous recommande très expressément de ne point vous écarter de celte règle à l'avenir. « ( Arch . nat. 0 1 488. p. 17.)
(41 Revue historique du 1 " mars 1 890 , p. 298.