‹ La Bastille. Histoire et description des bâtiments.--Administration.--Régime de la prison.--Événements historiquesChapitre 25 sur 78 · CD CM · texte numérisé non relu

CD CM

Mayenne pour leur solde du présent mois de mars, ou bien la lettre d'eschange et blanc signé.

Faict à Paris les jour et an dessusdictz.

Du Bourg.

Dans les derniers mois de l'année 16&0, fut tramé contre la Bastille un complot dont on ignorerait peut-être encore aujourd'hui l'existence, si son principal auteur, le cardinal de Retz, n'avait cru pouvoir en révéler le détail, longtemps après l'événement.

La conspiration organisée par le comte de Soissons contre Richelieu devait avoir pour résultat la mort du premier ministre; les conjurés avaient d'abord songé au poignard, mais, à plusieurs reprises, le guet-apens échoua; cette fois, il s'agissait, dix ans avant la Fronde et avant Mazarin, de faire naître une émeute dans Paris, une nouvelle journée des Barricades et, avant tout, de s'emparer de la Bastille. Retz s'en chargea : il n'eut pas de peine à pénétrer dans la prison , et à faire entendre son dessein à deux prisonniers politiques sur lesquels il devait compter : le maréchal de Yitry et le comte de Cramai!. Ils répondirent du succès de l'entreprise, affirmant que toute la garnison était pour eux. On convint que la première bataille livrée par le comte de Soissons, qui guerroyait alors dans les Ardennes contre l'armée royale, serait le signal de l'attaque. Laissons maintenant parler Retz :

Aussitôt que nous aurions reçu la nouvelle du gain de la bataille, nous devions la publier dans Paris avec toutes les figures'1'. MM. de Vitry et de Cramail dévoient s'ouvrir, en même temps, aux autres prisonniers, se rendre maîtres de la Bastille, arrêter le gouverneur, sortir dans la rue Saint-Antoine avec une troupe de noblesse dont M. le mare'chal de Vitry étoit assuré , crier : Vive le Roi et Monsieur le Comte. M. d'Estampes devoit, à l'heure donne'e, faire battre le tambour par toute sa colonelle, joindre le mare'chal de Vitry au cimetière Saint- Jean et marcher au Palais pour rendre des lettres de Monsieur le Comte au Parlement, et l'obliger à donner arrêt en sa faveur. Je devois, de mon côté, me mettre à la lête des compagnies de Parmentier et de Guerin, de laquelle l'Espinai me répondoit, avec vingt-cinq gentilshommes que j'avois engagés par différents prétextes, sans qu'ils sussent eux-mêmes précisément ce que c'étoit. Mon bon homme de gouverneur, qui croyoit lui-même que je voulois enlever MUe de Rohan, m'en avoit amené douze de son pays ('2).

Il s'agissait de faire des barricades, de remuer Paris. L'entreprise échoua parce que le comte de Soissons, tout en ayant été vainqueur à la Marfée, y périt, et Retz ajoute que le plus sage parti fut de se taire ; le secret, que six personnes seulement possédaient, fut scrupuleusement gardé : «Ce secret, dit-il en manière de conclu-

m L'éditeur de Retz explique qu'il doit s'agir de grandes images représentant deux armées aux prises, et que l'on vendait à Paris les lendemains de victoires.

(2) Tout le récit de cette conspiration se trouve dans les Œuvres du cardinal de Retz, au tome I, pages 1 58-i 76 de l'édition des Grands Écrivain de la France.

IBPKiBruiE IATIOXJLE.

sion philosophique, n'est pas si rare que l'on le croit, entre les gens qui ont accoutumé de se mêler de grandes affaires, v

Siège de 16&9. Après la journée des Barricades et lorsque la Fronde devint véritablement une révolte à main armée, les Parisiens songèrent tout naturellement à s'assurer de la Bastille; la forteresse ne mentit pas à sa tradition : ses canons, si menaçants qu'ils parussent, n'étaient faits pour effrayer personne. Le 6 janvier 16^9, commission fut donnée à un président et à un conseiller au Parlement, très populaires tous deux, de Novion et Payen-Deslandes, d'aller erse saisir du chasteau de la Bastille ^N. Quelques jours s'écoulent : le gouverneur — c'était du Tremblay — ne paraissait pas disposé à se rendre, et il avait refusé & 0,0 00 écus, qu'on lui promettait s'il livrait la place. Alors, raconte Nicolas Gouîas, ce on l'assiégea dans les formes, avec canon et tranchées, mais le Cardinal se soucia si peu de luy et de sa place, quand il luy eut fait savoir l'état où elle étoit, et le peu de gens et munitions qu'il avoit, qu'il luy manda tout cruement qu'il n'avoit que faire de la Bastille. Il sortit donc après quinze volées de canon, et vous savez qu'il n'y eut guère de sang répandu dans ce siège; aussi étoit— il dangereux de foudroyer la rue Saint-Antoine, étant sans espérance de secours (2). n

Cette piteuse capitulation eut lieu le 1 2 janvier. D'après les Registres de l'Hôtel de ville, six canons y avaient suffi. Les clefs de la place furent remises au duc d'Elbeuf, et le lendemain, Broussel et Louvières en furent nommés, comme nous l'avons dit, l'un capitaine, l'autre lieutenant^.

Combat du faubourg Le 2 juillet 1 652 , la Bastille eut à jouer un rôle qui aurait pu être décisif dans Saint-Antoine. notre histoire , si toute cette guerre de la Fronde n'avait été surtout une guerre d'escarmouches, où le pamphlet, — on l'a dit bien souvent déjà, — eut plus de part que le mousquet.

Ce rôle fut considérable, cependant, et toutes les histoires générales de la France en ont tenu compte. Il s'agit du combat du faubourg Saint-Antoine.

On sait les faits : l'armée royale, celle d'Anne d'Autriche et du Mazarin avait pris position à l'extrémité du faubourg Saint-Antoine, du côté de la campagne; celle des princes frondeurs, commandée par le grand Condé, l'y rejoignit, venant des faubourgs du nord et de la plaine Saint-Denis. Le combat s'engagea, vers midi, dans la rue du faubourg même. A l'Hôtel de Ville, on était fort perplexe. Le gouverneur de Paris, qui était le maréchal de l'Hôpital, et Antoine Lefèvre, prévôt des marchands, avaient, en toute occurrence, donné l'ordre de fermer les portes de la ville, et surtout la porte Saint-Antoine, au devant de laquelle se

(1) Registres de l'Hôtel de ville pendant la Fronde, (2) Mémoires de Nicolas Goulas, publiés pour la

publiés par Leroux de Lincy et Douët d'Arcq, t. I, Société de l'Hist. de France, t. III, p. i3. p. 102. (3) Registres, etc., t. I, p. i3o.

livrait l'action, lorsque arriva Mademoiselle de Montpensier, la grande Mademoiselle, petite-fille de Henri IV, et par suite cousine du jeune roi Louis XIV, auquel il était question de la fiancer.

Il a été dans la destinée de Mademoiselle d'aimer ou d'admirer ceux qu'elle ne devait ou ne pouvait pas épouser. En ce moment, insouciante des brillantes espérances d'un mariage royal, elle s'était jetée dans la Fronde avec passion, une passion dont le vainqueur de Rocroy était le principal objet. C'est ce qui la rendit éloquente en présence des officiers municipaux :

Je leur dis qu'ils seroient ravis de tirer M. le Prince du péril où il était expose', et que sa personne devoit être chère à tous les bons Français, et que je croyois qu'il n'y en avoit pas un qui n'exposât sa vie pour sauver la sienne. Je leur demandai quatre cents hommes pour mettre dans la place Royale, ce qu'ils accordèrent. Je gardai la grande demande pour la fin, qui e'toit de donner passage à notre arme'e. Là dessus, ils se regardèrent tous. Je leur dis : ce II me semble que vous n'avez guère à de'libe'rer. Monsieur a toujours témoigné tant de bonté' à la ville de Paris qu'il est bien juste qu'en cette rencontre où il y va du salut de tous deux, l'on lui en te'moigne de la reconnoissance ; car il ne faut pas vous persuader que si le malheur vouloit que les troupes ennemies battissent M. le Prince, elles fissent de quartier à Paris , non plus qu'aux gens de guerre. Le cardinal Mazarin est persuade' que l'on ne l'aime pas, et à la vérité l'on lui en a donné assez de marques; c'est pourquoi, ayant la vengeance en main, l'on ne doit pas douter qu'il se satisfasse. C'est à nous à l'éviter par nos soins, et nous ne saurions rendre un plus grand service au Roi que de lui conserver la plus grande et la plus belle ville de son royaume, et celle qui a toujours eu le plus de fidélité pour son service W.

Rien de plus habile et de plus persuasif que cette petite harangue, et Mademoiselle n'eut pas de peine à vaincre les derniers scrupules de ceux qui l'écoutaient. La grande demande, pour reprendre son expression, était d'obtenir les clefs de la porte Saint-Antoine. Ce n'était pas tout, cependant, quoique ce fût beaucoup. Le trait d'audace fut d'utiliser la Bastille, de retourner contre l'armée du roi les canons de la forteresse royale, et cela, elle l'obtint aussi.

«Le gouverneur de la Bastille , dit-elle , nommé Louvière , fils de M. de Broussel , me manda que, pourvu qu'il eût un ordre de Monsieur par écrit, il étoit à lui et qu'il feroit tout ce que l'on commanderoit (2) r>.

Cet ordre du duc d'Orléans, nous avons eu la bonne fortune d'en retrouver l'original. En voici le texte (3) :

De par Monseigneur fils de France, oncle du roy, duc d'Orléans, Il est ordonné au sr de Louvières, gouverneur du chasteau de la Bastille, de favoriser en tout

(,) Mémoires de Mademoiselle de Montpensier, <2) Mémoires , etc. , t. II, p. 106.

édit. Chéruel, t. II, pages 9/1-95. (3> Bibl. nat.,mss. Baluze, vol. 208, fol. 5g.

ce qui luy sera possible les troupes de Son Altesse royale, et de faire tirer sur celles des enne mis qui parroistront à la veue dudit chasteau.

Faict à Paris le deuxiesme juillet mil six cens cinquante deux. Gaston.

Et plus bas : Goulas W.

Mademoiselle se rendit donc à la Bastille, forte de cet ordre; elle «se promena longtemps sur les tours, et fit changer le canon qui étoit tout pointé du côté de la ville n. 11 n'y avait plus dès lors qu'à attendre le moment décisif. Au moment où les troupes de Condé, refoulées parcelles de Turenne, allaient se trouver acculées entre l'ennemi et le fossé et être inévitablement massacrées, «l'on tira de la Bastille deux ou trois volées de canons qui jetèrent la stupeur et le désarroi dans les rangs de l'armée royale. En même temps, la porte Saint-Antoine s'ouvrait, livrant passage à Condé et à ses hommes ®.

Tous les historiens, ou à peu près, avaient dit jusqu'ici que la responsabilité de ce canon de la Bastille appartenait tout entière à Mademoiselle qui, rrpar ce coup de canon , avait tué son mari n. On voit maintenant qu'il n'en a pas été tout à fait ainsi , et que l'initiative en revient surtout à Monsieur. Il est vrai de dire que plus tard, moins de trois mois après, le duc d'Orléans la rejetait sur sa fdle en la lui reprochant, de même que son rôle à Orléans; mais elle lui répondit fièrement : «Je ne crois pas vous avoir plus mal servi à la porte Saint-Antoine qu'à Orléans. J'ai fait l'une et l'autre de ces deux choses si reprochables, par votre ordre ; et si c'étoit encore à recommencer, je le ferois, puisque c'étoit de mon devoir de vous obéir et de vous servir. . . ^-n.

Tentative d'émeute en 1709.

Au commencement du siècle suivant, en 1709, année de détresse et de misère , la Bastille faillit être l'objet d'une attaque populaire qui, si elle avait réussi, aurait peut-être avancé de quatre-vingts ans ses destinées , mais elle fut entravée grâce à d'énergiques précautions. M. Funck-Brentano a eu le mérite de les mettre pour la première fois en lumière^4'. Nous lui emprunterons cette curieuse lettre du ministre de la guerre, Voysin, à Bernaville, en date du 2 3 août 1709 :

(l) Bien que l'acte soit indubitable, nous en avons voulu chercher une confirmation dans les chroniques contemporaines. Malheureusement, les Mémoires de ce même Goulas, secrétaire des commandements de Gaston d'Orléans, s'arrêtent à la date de i65i, quoique leur auteur soit mort seulement en 1 683. (Ils ont été publiés par la Société de l'Histoire de France). De même, le ff Journal d'Olivier Le Fèvre d'Ormesson * , publié par M. Chéruel dans la Collection des Documents inédits de l Histoire de France, pré-

sente une regrettable lacune pour cette période.

(2) Dans les relations qui ont été écrites de cette journée, on ne voit pas que l'armée de Turenne ait riposté à coups de canon contre la Bastille; aussi les boulets que l'on trouva, le 1G août 1789, encastrés dans la tour de la Comté, découverte dont nous parlons plus loin, pourraient plus vraisemblablement provenir des a quinze volées de canons du 12 janvier 16/19.

(3) Mémoires, etc., t. II, p. 197.

(1) Revue rétrospective du 1 "juillet 1889.

ff Quoy qu'il paraisse que la petite émotion qui est arrivée à Paris ne puisse avoir aucune suite, plusieurs personnes ont fait reflexion à cette occasion que le magasin royal des armes seroit beaucoup mieux à la Bastille qua l'Arsenal; j'écris au sieur Titon de vous aller trouver pour voir ensemble les lieux que l'on pourroit destiner à cet usage, quelle dépense il y aurait à faire pour cela, et de m'en envoyer un mémoire d

A dater de cette époque et jusqu'au dénoûment, la forteresse ne fait plus parler d'elle, et ne rappelle aux Parisiens qu'elle existe que par son canon, dont les détonations annoncent et fêtent les événements de quelque importance : victoires, naissances d'enfants royaux, venue à Paris du roi, de la reine, et même du comte et de la comtesse d'Artois, ces courts voyages ne fussent-ils que pour aller à la Comédie Française ou Italienne (2).

On peut penser que ce canon fut bien des fois maudit par les prisonniers,

(1) Il ne fut donné suite à ce projet qu'à la veille de la chute de la Bastille, et seulement en ce qui concernait les poudres ; elles furent apportées de l'Arsenal à l'intérieur du château dans la nuit du 1 2 au i3 juillet 1789.

(2) On pourrait faire un curieux recueil des lettres adressées ainsi au gouverneur de la Bastille pour l'inviter à faire tirer le canon. En voici quelquesunes :

s 3 janvier 1667.

ffM. de Besmaux, ne voulant rien obmettre de tout ce qui peut contribuer aux rejouissances publiques que j'ay ordonné estre faites en ma bonne ville de Paris à cause de la naissance d'une fille dont la Reyne , mon espouze et compagne , fut hier heureusement dellivrée, je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est, qu'à l'issue du Te Deum que j'ay ordonné d' estre chanté en l'église cathédrale de ma bonne ville de Paris , mercredy prochain , cinq" jour du présent mois, vous ayez à faire tirer l'artillerie de mon chasteau de la Bastille, ainsy qu'il est accouslumé en pareilles occasions. Et me promettant que vous satisferez ponctuellement à ce que je désire de vous en cette occasion , je ne vous feray la présente plus expresse , priant Dieu qu'il vousayt, Monsieur de Besmaux, en sa sainte garde. Escrit à S' Germain en Laye , le troisiesme jour de janvier 1G67. Louis, n

(Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,47a, p. 79.) -Mons. Baisle, ayant résolu d'aller, le treize de

ce mois , en mon Parlement pour y tenir mon lit de justice , je vous fais cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous fassiez tirer le canon de mon château de la Bastille lorsque j'entrerai dans ma bonne ville de Paris et lorsque j'en sortirai. — — Sur ce je prie Dieu ... — Ecrit à Versailles le 1 o décembre 1706. Louis. »

(Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,608.)

(t Monsieur de Bernaville, ayant résolu d'aller demain , deuxième de ce mois , à l'hostel de Lesdiguières, je vous escris celte lettre de l'avis de mon oncle le duc d'Orléans , regent , pour vous dire que mon intention est que vous fassiez tirer le canon de mon château de la Bastille en y arrivant et en sortant. — Sur ce je prie Dieu. . . — Ecrit à Paris, lepr may 1717. Louis.

Et plus bas : Phelypeaux. -n

(Bibl. de l'Arsenal, ibid.)

A M. de Saint Mars.

aa juin 1701.

rr Le Roy a trouvé bon , les années passées , que vous fassiez tirer le canon de la Bastille pour la feste de la Saint-Jean. S. M. aprouve que vous en usiez de mesme, cette année, et les autres qui suivront, que je vous souhaite en grand nombre. »

(Arcb. nat. 0' 362 , fol. 220 v°, lettre de Pontchartrain.)

Le 19 décembre 1778, jour de la naissance de Madame Royale, de Launey s'étonne de n'avoir pas

qu'il faisait tressaillir, en leur rappelant, en outre, les joies du dehors. La secousse en était si violente que souvent les vitres du château se brisaient : en 1716, un mémoire de réparations indique le remplacement des vitres cassées par les prisonniers et de celles et qui se cassent quand on tire le canon, ce qui, depuis bien des années, monte à 125 livres ('N. Pendant l'année 17/16. la quantité de poudre allouée par le ministre de la guerre au gouverneur ne fut pas moindre de 1,8 5 0 livres^.

Premiers symptômes Si l'on ne tient pas compte de l'ouvrage de Constantin de Renneville, L'Inquisidu renversement ^ française, paru dès 1 7 1 5 et trop violent pour avoir été pris entièrement au

de la Bastille. ., / * i • r

sérieux, il faut reconnaître que la première attaque contre la Bastille date de l'année 1767 et vient de Voltaire. L'Ingénu eut un succès prodigieux, autant à cause du nom de son auteur que parce qu'il mettait en scène, avec des noms fictifs, des personnages vivants et connus de tous. Saint-Florentin surtout, le ministre de la maison du roi, y était peint sous le nom de Saint-Pouange, et Voltaire s'était appliqué à le rendre odieux. Le héros du roman, l'Ingénu, victime d'une plaisante méprise, devenait prisonnier

De cet affreux château , palais de la \ engeance , Qui renferma souvent le crime et l'innocence,

et, pour obtenir sa liberté, sa maîtresse était dans la nécessité de se prostituer au ministre : la lettre de cachet était à ce prix.

Quand Malesherbes succéda à Saint-Florentin, en 1775, il se rendit aisément compte du discrédit où était tombée la Bastille dans l'opinion publique, et ses premiers soins furent pour combattre ce mauvais effet. L'année même de son arrivée aux affaires, il donnait des instructions dans ce sens au gouverneur de Vincennes, et l'on devine qu'elles devaient s'appliquer encore mieux au château de la porte Saint-Antoine : «Il ne faut refuser à aucun détenu de quoi lire et écrire. Le prétendu abus qu'ils en peuvent faire ne peut être dangereux, étant enfermés

été avisé, et il écrit au ministre ia lettre sui- pour faire tirer le canon, je n'ai pas cru devoir vante : prendre sur moy de le faire tirer, et j'attendrai vos

ordres.

Je suis avec le plus profond respect, votre très M. le marquis de Launey. humble et très obéissant serviteur.

Launey.

( Musée Carnavalet. Autographes de la collection Monseigneur, de Liesville.)

J'ai l'honneur de vous faire part que n'ayant (,) Bibl. de l'Arsenal, ms. ia.0o3.

A la Bastille, ce 19 xbre 1778.

marquis de Launey B[ecue] le 2 1 xb'° 1 778.

reçu aucun ordre que j'altendois suivant l'usage (2) Ibiâ., ms. 12,608.

aussi étroitement qu'ils le sont. Il ne faut point se refuser non plus aux désirs de ceux qui voudraient se livrer à d'autres genres d'occupations, pourvu qu'elles n'exigent pas qu'on laisse entre leurs mains des instruments dont ils pourraient se servir pour s'évader. S'il y en a quelqu'un qui veuille écrire à sa famille ou à ses amis, il faut le permettre, en lisant leurs lettres. Il faut leur permettre de recevoir des réponses et les leur faire parvenir après les avoir lues; sur tout cela, c'est à votre prudence et à votre humanité qu'il faut s'en rapporter W.»

Au reste, il était déjà question de supprimer des prisons, plutôt encore que d'adoucir le régime de celles qui subsisteraient. La prison de Saint-Eloi, rue Saint-Paul, fut fermée en 1780. Le 3o août de la même année, le roi signa une déclaration aux termes de laquelle la Conciergerie et le Grand-Châtelet seraient, à l'avenir, les deux seuls lieux d'incarcération des criminels; l'Hôtel de la Force serait réservé à tous les autres détenus ('2). N'est-ce pas là un acheminement visible vers la suppression de la Bastille même"? Les Mémoires de Linguet parurent en 1 78 3 ; bien des fois, au cours de ce travail, nous avons dit ce que nous pensions de leurs exagérations, de leur mauvaise foi, mais ce qu'il faut constater ici, c'est qu'ils eurent un retentissement prodigieux; la Bastille en fut ébranlée jusqu'au plus profond de ses puissantes fondations. Très habilement d'ailleurs, dans une péroraison émue, Linguet s'adressait au «cœur pur et sensible t) du roi. rr Parlez, lui disait-il. A votre voix on verra s'écrouler les murailles de cette moderne Jéricho, plus digne mille fois que l'ancienne, des foudres du ciel et de l'anathème des hommes. Le prix de ce noble effort sera la gloire de votre règne, un redoublement d'amour des peuples pour votre personne et votre maison, et la bénédiction universelle des siècles les plus reculés, comme du siècle présent (3)n. Et pour renforcer l'accent de cette prière, une mauvaise image mise en tête du volume représentait la Bastille frappée par la foudre, et une statue de Louis XVI s'élevant sur les ruines de la forteresse.

Le gouvernement se préoccupa, et à bon droit, de cette publication. M. de Breteuil, nous l'avons déjàdit^, fit aussitôt enlever la décoration, d'un symbolisme trop brutal, qui entourait l'horloge du château; il n'est pas douteux qu'il songea même, dès lors, à faire disparaître l'édifice tout entier. L'année qui suivit la publication des Mémoires de Linguet, en 178/1, le sieur Corbet, « architecte-inspecteur des bâtiments de la ville de Paris », fit graver un plan intitulé : rr Projet d'une place publique à la gloire de Louis XVI sur l'emplacement de la Bastille, ses

(1) Ces instructions ont été publiées, d'après le Brenlano, Revue historique , mars 1890, p. 289-90. texte des Arch. nat. , par M. Bord dans la Revue de (2) Arch. nat. , Q' 1269.

la Révolution française , 1 885 , p. \ ho. Nous avons (3) Mémoires, p. 1 38-g.

emprunté l'extrait qu'on vient de lire à M. Funck- ("> Voir p. 3i-32.

fossés et dépendances (1) n. Gomment ne pas croire que Gorbet avait reçu une mission officielle? Jamais un fonctionnaire n'eût osé, sans un ordre exprès, supprimer ainsi d'un trait de crayon la forteresse de Charles V et de Louis XIV.

En même temps, on s'efforçait de prodiguer aux quelques prisonniers encore retenus à la Bastille tous les adoucissements possibles; en 1787, le lieutenant de police écrit à de Launey : « L'intention de M. le maréchal de Castries, Monsieur, étant que le sieur Guillotin, détenu à la Bastille, y jouisse de tous les adoucissemens qui seront conciliables avec la sûreté de sa personne, je vous prie de faire donner à ce prisonnier des livres, du papier, de l'encre et des plumes et de lui permettre l'usage de la promenade ®. r> Une bibliothèque était créée; les douze gentilshommes bretons étaient, à la Bastille, moins dans une prison que dans un château; les officiers de l'état-major avaient abandonné pour eux leurs appartements, et l'on avait mis un billard à leur disposition^. On en était même arrivé à pensionner les femmes des prisonniers. C'est ainsi qu'en 1786, l'une d'elles, Mme de Pelleport, reçut du roi un secours annuel de 3oo livres W, dont elle touchait encore la rente mensuelle au mois de juin 1789 (5).

Tout concourt à prouver que la Bastille devait disparaître à bref délai, par voie administrative. On n'y envoyait plus de prisonniers; ceux qu'elle aurait dû recevoir étaient conduits à Saint-Lazare, où il y eut jusqu'à US pensionnaires en 1788^. En faut-il une dernière preuve? Ce sera le rapport que rédigeait l'un de ses officiers, du Puget, en 1788, et où il démontrait, par une foule de raisons fort plausibles, la nécessité de raser le vieux château, d'en vendre les terrains et de réaffecter Vincennes à l'usage des prisonniers (7).

Ces projets n'étaient pas répandus dans le public. Aussi , lorsque, au commencement de l'année 1789, il s'agit de rédiger les cahiers des états généraux, presque partout le tiers état inscrivit la démolition de la Bastille au premier rang de ses revendications. Quelques extraits en feront juger :

Cahier du district des Mathurins :

Que la Bastille sera de'molie, et qu'il sera élevé sur son emplacement un monument avec la statue du Boi, et au bas cette inscription : A Louis XVI, roi d'un peuple libre

Théatins :

Les cachots et les bastilles seront à jamais démolis, et cet acte de justice célébré par des réjouis-

(1) Nous en connaissons deux exemplaires originaux , l'un aux Estampes de la Bibliothèque Nationale, l'autre dans les cartons de la bibliothèque de la Ville de Paris.

(2) Bibl. de l'Arsenal, ms. 12,517, à la date.

Us furent mis en liberté le 1 2 septembre 1788.

Voir leurs noms, Arch. nat. , O1 48/i , fol. hhh v".

(4) Bibl. de l'Arsenal , ms. i2,Gio.

(5) Voir Pièces justificatives , u° XXXVII. W Arch. nat., X20 i335.

(7) Pièces justificatives , n° XXXV.

(8) Chassin, Les Cahiers de Paris, t. II, p. 4 27.

sances publiques; les lettres de cachet ne seront valables que pendant vingt quatre heures. . . ; et plus loin :

On fera construire à Paris une ou plusieurs prisons spacieuses, éclaire'es, salubres autant que peuvent l'être des lieux où Ton perd le premier des biens. . . .

District de Saint-Joseph :

Que la Bastille s'écroule et s'abîme; que ce même sol, arrosé des pleurs des victimes du pouvoir arbitraire, ne le soit plus que des larmes d'allégresse et de reconnaissance; que la place flétrie par la durée de ce sépulcre vivant soit désormais ennoblie par un monument national, élevé à la gloire de notre bon roi, et qui retrace à la postérité la mémoire de ses vertus et de son amour pour les Français, dont il est le père; que les démolitions de ce vaste tombeau servent elles-mêmes à jeter les fondements d'un Temple à la Liberté par un monument aux Etals Généraux; et comme ces braves Américains qui transformèrent en armes défensives la statue de leur oppresseur, transformons ce séjour de la tyrannie et des larmes en celui de la liberté et de la concorde : soyons Français, en un mot, c'est à dire libres, et les soutiens du Trône et de la Patrie (2>.

De pareilles revendications sont formulées dans le cahier du district de Saint- Louis-la-Culture(3), par la section des Récollets W et par le district de Notre-Dame (5).

Les cahiers de la noblesse sont moins explicites; la plupart, cependant, réclament en termes identiques la liberté individuelle des citoyens ^. Le vingtième département précise davantage; il exprime l'avis ce que la liberté individuelle appartenant à l'homme, nul ne pourra en être privé sans un jugement légal, et que toutes lettres de cachet et prisons d'état seront supprimées, sauf aux Etats-Généraux à aviser à l'honneur des familles et à la sûreté de l'Etat Wu. De même, le cahier du clergé pour la paroisse Saint-Paul — celle même de la Bastille — réclamait cr qu'aucun citoyen ne puisse être arrêté en vertu d'une lettre de cachet ou de quelque ordre que ce soit, sans être remis clans les vingt-quatre heures entre les

mains de ses juges naturels ; qu'on surveille de plus près l'administration

des prisons ®d.

Nous signalerons enfin une dernière manifestation, qui n'est pas la moins caractéristique de l'état d'esprit dans lequel se trouvaient, à propos de la Bastille, des hommes mêmes qui n'avaient rien à redouter d'elle.

Cinq semaines avant la journée du 1 h juillet, parut une brochure dans laquelle la destruction de la forteresse était plus hardiment et librement réclamée que jamais; elle portait pour titre : cr Projet d'un monument sur l'emplacement de la Bastille, à décerner par les Etats-Généraux à Louis XVI, restaurateur de la

!1) Chassin, Les Cahiers de Paris, p. lidj.

i] Ibid., p. /.49-5o.

C3) Ibid., p. Z169-70.

;i) Ibid., p. 486.

l"; Chassin, Les Cahiers de Paris, p. /196.

(0) Ibid., p. 2 58.

(1> Ibid. , p. 290.

s< Ibid,, p. 53.

IMPRIMERIE JUTlQJf.ll.r .

liberté publique et à consacrer à la Patrie, à la Liberté, à la Concorde et à la Loi, présenté à l'Académie royale d'architecture, en sa séance du lundi 8 juin 1789, par M. Davy de Chavigné, conseiller du Roi, auditeur ordinaire en sa Chambre des Comptes de Paris v, — et au-dessous, sans indication de libraire, la simple date : 1789 W.

On le voit : l'auteur, fonctionnaire, magistrat même, ne redoutait, ni pour sa personne, ni pour sa situation, les conséquences graves dune pareille motion : c'est qu'à la vérité tout le monde pouvait parler sans crainte du renversement de la Bastille, et cela même en des termes très suffisamment violents. Qu'on en juge

par ceux dont se sert Davy de Chavigné : rr J'ai pensé que le monument de

la reconnoissance d'un peuple libre, élevé sur l'emplacement même de la Bastille, devoit surpasser en élévation le monument de despotisme et de servitude qu'il auroit remplacé. . . n Et plus loin : et . . . ce monument redouté du pouvoir arbitraire, dont aucun étranger n'entend prononcer le nom sans frémir, et qui rappelle avec horreur à tous les François les abus d'autorité sans nombre dont le despotisme ministériel a souillé les annales de notre histoire. Sans parler des abus d'autorité du cardinal de Richelieu et des victimes de la haine et de la jalousie de ce ministre-roi, ni de celles du fanatisme de Louvois et du Jésuite le Tellier, il suffît de rappeller que la Bastille n'a cessé d'être remplie, pendant la douce administration du cardinal de Fleury, et que plus de cinquante mille lettres de cachet ont été expédiées pour la seule affaire de la bulle Unigenitus. Elle n'a cessé de l'être pendant le règne de la marquise de Pompadour et sous le ministère du chancelier Maupeou . . . ■«Plus loin encore, et comme en appendice, l'auteur se livre à une série de réflexions sur le traitement des prisonniers, l'aspect des cachots et la mise en liberté de crM. de Latude, ingénieur r>, où il témoigne de toute sa haine contre la Bastille.

Certes, ces appréciations étaient fort exagérées et même quelques-unes tout à fait injustes, mais peu importe, ou plutôt il est bon d'apprendre avec quelle liberté on pouvait alors parler de la Bastille eL envisager, comme une prochaine certitude, l'idée de sa complète démolition. A coup sûr, un écrivain qui, vingt ans plus tôt, se serait ainsi exprimé, n'eût pas tardé à être lui-même embastillé, et les écrits de Linguet n'avaient rien eu de plus subversif.

Quant au projet de Davy de Chavigné, il consistait à élever sur l'emplacement de la Bastille une colonne à peu près semblable à la colonne Trajane, surmontée de la statue du roi, chargée de bas-reliefs destinés à célébrer la liberté, entourée des quatre statues de la Liberté, de la Patrie, de la Concorde et de la Loi; la hauteur totale du monument principal devait être de 170 pieds. Ajoutons, pour être exact, que rr l'horreur du despotisme n n'était pas le seul mobile de l'auteur

i"]8(), in- 12 de ai pages. (Bibl. nat. , LbM, 18 2 5.)

de ce projet. Comme pour Corbet, le renversement de la Bastille se rattachait à une question de voirie et d'embellissements de Paris, et Davy de Chavigné rappelle, de même, que son projet permettrait l'accomplissement d'un vœu formulé depuis longtemps par les Parisiens, à savoir la construction d'un pont dans l'alignement des boulevards et vis-à-vis du Jardin du Roi.

Le ministère consentait, sans doute, à la suppression de la Bastille, mais il ne voulait pas que cette suppression lui fût imposée, et surtout que le peuple parisien pût l'accomplir lui-même. Aussi, après Péchauffourée dirigée contre la manufacture de Réveillon, dans le faubourg Saint- Antoine W, de nombreuses précautions furent prises afin de pourvoir à la sécurité de la Bastille. Le 26 novembre 1788, le ministre de la maison du roi, M. de Villedeuil invitait de Launey à faire mettre en état 90 fusils ce destinés au renouvellement des fusils de la garnison ^v. Le a3 avril suivant, il lui écrivait : ce Je vous préviens, Monsieur, que M. d'Angenoust, colonel au corps royal de l'artillerie, doit faire transporter au château de la Bastille, d'après les ordres qu'il en a reçus de M. le comte de Puységur, 1,100 sabres, 1,800 pistolets et 100 pertuisannes environ, qui se trouvent encore dans les magazins de l'Arsenal. Vous voudrés bien donner les ordres nécessaires pour que ces armes soient reçues et placées à la Bastille '3). n

Les événements se précipitent après la convocation des états généraux. Le i3 mai 1789, Villedeuil approuve la proposition faite par de Launey d'accorder deux sous de haute paye à la compagnie d'invalides ce et ce jusqu'à ce que la tranquillité soit rétablie dans Paris (4'n. Le 8 juin, il autorise une dépense de 217** 7 s., nécessaire pour mettre l'artillerie du château en état de service^. Enfin, le 7 juillet, de Losme écrit au lieutenant de police :

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous informer qu'il est arrive' ce matin à quatre heures au château, un lieutenant et trente hommes du régiment de Salis-Samade, pour renforcer notre garde. Je suis avec respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur,

De Losme*6).

(1) Voir, dans Y Annuaire -Bulletin de la Société de l'histoire de France, 1876, p. 48, le curieux document publié par M. de Boislisle sur la suite administrative donnée à cette affaire.

(2) Arch. nat. O1 499, p. 534.

(3) Ibid., O1 5oo, p. 246. — L'Arsenal venait d'être supprimé, en vertu d'un édit d'avril 1788, mais l'article 4 de cet édit prescrivait que «les armes conservées à l'Arsenal, les pièces d'artillerie qui sont dans le jardin ou autres lieux en dépendant seront transportées à l'Hôtel Royal des Invalides ... et la poudre qui est dans le magasin construit dans le fossé dudit jardin sera conduite . . .

dans un fort qui sera construit à cet effet dans la plaine de Grenelle. . . » (Arch. nat. Ql 1268). On remarquera que le ministre modifia ces clauses pour assurer la défense de la Bastille. (i) Arch. nat. 0' 5oo, p. 278.

(5) Ibid., p. 329. Cette somme est en effet inscrite dans l'état des dépenses du mois de juin. ( Voir Pièces justificatives , n° XXXVII. — Sur les préparatifs de défense de la Bastille, cf. les extraits du registre de de Losme donnés par M. Bégis, pages 26 et suiv. )

(6) Arch. de la Préfecture de police. — Dans le registre d'écrou, publié par M. Bégis, le nom du

Les causes qui amenèrent la révolution du 1 h juillet 1789 ont été si souvent exposées, et parfois avec tant de talent qu'il nous suffira de les rappeler ici et de n'insister que sur ce qui est notre objet même. Depuis la réunion des étatsgénéraux, Paris était en effervescence. Il ne semble pas que le Gouvernement ait rien fait pour calmer les esprits. Soit aveuglément, soit en raison de craintes assez fondées, il avait effrayé et exaspéré la population en mettant la capitale en état de siège. Aux portes de la ville, étaient massés de nombreux régiments, au Champ de Mars, à Charenton, à Sèvres, à Saint-Denis, prêts à marcher au premier signal W. La rigueur de l'hiver précédent, une famine trop réelle, mais dont certains savaient exploiter l'horreur, la charge écrasante du logement des gens de guerre, avaient ruiné presque tous les habitants des villages voisins, et, comme il arrive toujours en temps de misère, Paris se trouvait infesté d'une foule d'hôtes redoutables, vagabonds qui ne rêvent qu'émeutes et vengeances. Des événements particuliers vinrent encore accroître l'irritabilité des Parisiens : l'emprisonnement à l'Abbaye de quelques gardes françaises que le peuple vint délivrer, puis promener en triomphe, l'éloignement de Necker, une charge brutale et meurtrière de dragons contre un attroupement qui transportait dans les rues le buste du ministre populaire, l'enthousiasme de Camille Desmoulins, si communicatif à un pareil moment. L'émotion à Paris est à son comble : le i3 juillet, dès G heures du matin, l'Assemblée des électeurs se réunit à l'Hôtel de Ville, et, pressée par la foule de prendre des mesures décisives, elle arrête que tous les citoyens devront se retirer dans leurs districts respectifs; qu'un comité permanent sera constitué sur-le-champ; que, dans chaque district, les hommes se réuniront en corps de milice parisienne; qu'au moment de la publication du présent arrêté, «tout particulier qui se trouveroit muni de fusils, pistolets, sabres, épées ou autres armes, seroit tenu de les porter sur-le-champ dans les differens districts dont il faisoit partie, pour les remettre aux chefs desdits districts, y être rassemblés et ensuite distribués suivant l'ordre qui seroit établi aux differens citoyens qui dévoient former la milice parisienne, etc.

C'est pour se conformer à cet ordre, qui fut aussitôt affiché que, le même

lieutenant est donne' : Deflue; nous aurons encore occasion de parler de cet officier. La lettre que l'on vient de lire est l'avant-dernière qu'ait e'erite de Lomie, massacré comme on sait le 1 4 juillet. Sa dernière lettre au lieutenant de police est du 1 2 , pour l'informer que le sieur rrLa -Corrège a eu la visite de la tille Geneviève Chevalier ».

(l) Voir au tome 1 du Répertoire général des

sources manuscrites de l'Hist. de Paris pendant la Révolution franc., par M. A. Tuetey, n°s 79 et s. , d'intéressantes indications sur ces mouvements de troupes.

(2) Procès-verbal des séances et délibérations de l'Assemblée des électeurs de Paris, revisé par Railhj cl Duveyrier, t. I, p. 187-191.

<SJ Le Musée Carnavalet possède un exemplaire en parfait état de celte affiche.

jour, un millier de citoyens environ se rassembla dans l'église du Petit Saint-Antoine, et décida de constituer, pour le district qui tenait son nom de cette église, une milice bourgeoise divisée en seize compagnies, chacune de vingt-trois hommes: rr chacun portera, lorsqu'il sera de service, les armes qu'il fourra se procurer, à l'exception néanmoins du pistolet, qui est interdit comme arme dangereuse ('

Cette phrase mérite attention : ordonner aux bourgeois miliciens de porteries armes qu'ils pourront se procurer, en en exceptant le pistolet, n'est-ce pas leur conseiller en quelque sorte de se procurer fusils et sabres par n'importe quel moyen? Car on devait bien penser que le Gouvernement n'armerait pas spontanément les Parisiens. Eu fait, les administrateurs du district des Blancs-Manteaux le comprirent bien ainsi, et ils réquisitionnèrent au Mont-de-Piété toutes les armes qui y étaient déposées

Avoir des armes! Tel était, en effet, l'unique souci de la population parisienne, surtout de la population bourgeoise, et, nous le répétons, elle n'en réclamait si impérieusement que pour se défendre, nullement pour attaquer; l'assemblée du Petit Saint-Antoine s'exprime à cet égard, d'une façon fort nette : ce . . . considérant aussi que déjà la prison de l'hôtel de la Force a été brisée et ouverte aux prisonniers, que la menace serait de forcer pareillement les prisons qui renferment les vagabonds, gens sans aveu, même les gens repris pour crimes; craignant avec raison que le mal n'aille en croissant et ne compromette à la fois et la sûreté publique et la tranquillité de la patrie. . . N'est-il pas tout à fait remarquable que des mesures prises uniquement en vue de protéger les prisons contre les attaques des vagabonds, aient abouti, par un complet revirement, à l'attaque de la prison qui se défendait le mieux par elle-même, et paraissait inexpugnable ?

La décision prise parles habitants du district du Petit Saint-Antoine fut aussitôt adoptée dans un très grand nombre d'assemblées analogues. Pendant la journée et la soirée du i3 juillet, des procès-verbaux semblables furent rédigés dans les districts du Saint-Sépulcre, de l'Oratoire, de Saint-Louis en l'Ile, de Saint-Magloire, des Feuillants, des Enfants-Rouges, de Sainte-Elisabeth, des Prémontrés, de Saint-Leu; dans les paroisses de Saint-Germain-le-Vieux, de Saint-Pierre-des- Arcis, de Saint-Séverin, de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, de la Madeleine de la CitéW; tous affirment la volonté de constituer une milice bourgeoise et d'armer les citoyens afin de défendre le quartier et la ville.

Le même jour, le Comité permanent de la milice parisienne délivra plusieurs ordres autorisant différents districts à se procurer des hallebardes ®. On avait

(1) On peut tire le texte entier du procès-verbal de cette assemblée : il a e'té publié par M. Georges Lecocq, dans son livre intitule' : La prise de la Bastille, p. 261-291.

l'] Cf. un intéressant document à cet égard,

dans le Bttlleliu de la Société de l'histoire de Paris , 1881, p. 1 18-1 19.

(3/ G. Lecocq, loc. cit., p. 275-27G.

(4; Arcb. nal. , G i34, passim.

& lbid.

apporté à l'Hôtel de Ville quatre barils de poudre; un électeur, l'abbé Lefèvre, rapporte, dans une curieuse relation qui nous a été conservée, qu'il s'efforça vainement de les défendre contre la foule; cédant enfin à la violence, il finit par distribuer cette provision. Quatre-vingts nouveaux barils subirent le même sort; il en délivrait encore à trois heures de l'après-midi le lendemain, c'est-à-dire le 1 h , lorsque des gardes françaises et d'autres citoyens vinrent lui en réclamer d'une façon plus urgente encore : c'était, cette fois, pour l'attaque de la Bastille

Cependant, le dépôt d'armes le plus considérable qui fût à Paris se trouvait dans les souterrains de l'Hôtel des Invalides, sous la garde du gouverneur de cet établissement, M. de Sombreuil. Il y avait là 32,ooo fusils, au moins; c'est Besenval qui nous l'apprend, et nous le croirons sans peine lorsqu'il ajoute que Sombreuil employa une partie de la soirée du i3 juillet à les faire mettre hors de service en enlevant chiens et baguettes; mais les invalides y apportaient un réel mauvais vouloir, car, en six heures, vingt d'entre eux n'avaient réussi qu'à désarmer vingt fusils ("2). Qn va voir comment, le lendemain matin, le peuple vint interrompre leur tâche.

Les événements les plus importants dépendent bien souvent des plus petites causes : si la journée du mardi \ h juillet eût été pluvieuse, les Parisiens seraient sans doute demeurés chez eux, et un répit de vingt-quatre heures aurait permis à la Cour de prendre des dispositions sérieuses en face d'une effervescence si inattendue; du moins, le gouverneur de la Bastille, qui depuis quelques jours déjà se sentait menacé, aurait eu le temps de demander des instructions précises; soit qu'on lui eût ordonné la résistance, en l'assurant qu'il serait soutenu, soit qu'on lui eût conseillé de se mettre d'accord avec l'Hôtel de Ville, les faits auraient été tout autres; mais un soleil radieux brilla dès l'aube, et la population, qui était, en grande partie, restée sur pied durant la nuit, retrouva avec le jour ses préoccupations et ses ardeurs de la veille à se procurer des armes.

On se rendit aux Invalides, et ce fut le premier acte violent de la journée que d'y pénétrer de vive force. Il nous est resté un intéressant récit de la part qu'y prirent les habitants du district de l'Oratoire : «Un détachement, dit-il, composé de deux cents citoyens environ de ce district, et de trente soldats, a contraint Sombreuil de céder, s'est emparé de tous les fusils très nombreux qu'il a pu trouver et de ce quatorze canons chargés à mitrail», et les a fait conduire à l'Oratoire (3).n On voit que même les entreprises à main armée recevaient en quelque sorte une sanction administrative, et que l'insurrection devenait légale.

(1) Arch. nat., G i ai , liasse du 18 juillet 1789. (3) Arcli. nat. , C i34. L'auteur de cette relation

(2) Mémoires relatifs à la Révolution française, est Trudon , alors président du district. Il se nomme collection Barrière, t. II, pages 3Ga et suiv. lui-même dans une lettre du 26 mars 1790, con-

Au reste, c'était le procureur du Roi et de la Ville, Ethys de Corny, qui avait pris la direction de la marche contre les Invalides, et invité le gouverneur à ouvrir les grilles de l'hôtel; on s'attendait à son refus, mais il est plus surprenant que les vétérans aient eux-mêmes introduit la foule et l'aient mise en possession des armes tant désirées. On estime qu'il fut ainsi enlevé vingt-huit mille fusils environ, et vingt-quatre canons.

Ce n'était pas assez encore, et l'on songea que la Bastille elle aussi, devait contenir des munitions, alors qu'en réalité elle ne possédait guère qu'un musée rétrospectif — comme on dirait aujourd'hui — d'armes anciennes et tout à fait inoflensives. — Il est bon de rapporter ici l'opinion de M. V. Fournel qui, dans un livre très bien fait, mais d'esprit réellement hostile au mouvement du ik juillet, note l'impression de la foule en ce moment : ce II était tout naturel que, après avoir crié : Aux Invalides ! le peuple, mis en goût par une victoire si facile, et désireux de la compléter, criât : A la Bastille ! La première idée qui le poussa vers la forteresse paraît bien avoir été simplement l'idée fixe qui possédait alors toutes les cervelles, qui s'était exaspérée par les recherches, souvent inutiles, de la veille, et qui avait pris un nouvel élan dans l'expédition des Invalides. La plupart des historiens contemporains sont d'accord sur ce point qu'il ne s'agissait d'abord pour le peuple et les bourgeois que de compléter leur provision d'armes et de munitions W. v

Au même moment, la Bastille inspirait, à l'Hôtel de Ville, des préoccupations d'une autre nature :

Sur les huit heures du matin, quelques particuliers sont venus annoncer que la rue Saint- Antoine étoit menacée d'un côte' par les hussards qui déjà avoient paru dans le fauxbourg, et de l'autre par les canons de la Bastille, qui étoient braqués sur cette rue.

Le Comité permanent a voulu prévenir le carnage que ces dispositions hostiles paroissoient annoncer, et sur le champ il a chargé MM. Bellon, officier de l'Arquebuse, Billefod, Sergent- Major d'Artillerie, Pensionnaire du Roi, et Chaton, ancien Sergent des Gardes Françaises, aussi Pensionnaire du Roi, de se rendre à la Bastille pour parler à M. Delaunay, commandant de cette Forteresse, l'engager à retirer ses canons et à donner parole de ne commettre aucune hostilité, l'assurant de leur côté que le peuple du Fauxbourg Saint-Antoine et des environs ne se porteroit à aucune entreprise funeste contre lui et contre la Place qu'il commandoit.

MM. Bellon, Billefod et Chaton sont partis sur le champ pour exécuter celle commission P).

serve'e dans le même dossier, et où il demande que les mots tr chargés à mitrail» soient remplacés par ceux-ci : « chargés à poudre»).

(1) Les Hommes du là juillet, Paris, i8o,o,in-i2, p. 66. — Ce n'est pas à dire, cependant, que le caractère de ces revendications, jusque-là pacifiques, n'ait été modifié par quelques manifestations plus violentes. Dans la soirée du i3 juillet, sept coups

de feu avaient été tirés dans la direction des factionnaires de la Bastille. De Launey s'en était alarmé à bon droit, et avait fait une ronde sur les tours, mais toute agression ayant cessé, il était redescendu peu après. Le fait est attesté par toutes les relations.

(2) Procès-verbal des séances et délibérations de l'Assemblée générale des Electeurs de Paris l. 1, p. 279-5280.

Le même procès-verbal ajoute, un peu plus loin, que le gouverneur reçut avec beaucoup de courtoisie les délégués de la Ville, qu'il leur offrit à déjeuner; qu'il donna devant eux l'ordre de retirer les canons, et qu'un moment après on vint, en effet, toujours en leur présence, lui dire que les canons étaient reculés Le Mémoire des faits aulentiques , que nous reproduisons dans nos Pièces justificatives, en dit autant , mais il ne faut voir dans ce déjeuner qu'une simple collation matinale, achevée en peu d'instants Les diverses relations sont unanimes à déclarer que la foule, déjà hostile, ou du moins très méfiante, avait exigé des otages au moment où les délégués entraient dans la forteresse, et que de Launey avait fait sortir quatre invalides de la garnison.

Cette première députation, dont la mission était assez vague, d'ailleurs, quitta bientôt la Bastille. Elle se rencontra, sur le seuil du château, avec Thuriot de la Rozière, premier électeur du district de Saint-Louis-la-Culture. Il était avocat, et nous avons eu occasion de le montrer admis à la Bastille avec toute facilité lorsqu'il y était appelé par son client La Corrège, l'un des prisonniers qui furent délivrés ce jour-là (3). On n'ignorait pas, sans doute, qu'il jouît de ce privilège, et c'est pour cela que les habitants du district le désignèrent, ainsi que ce MM. Bourlier et Toulouse, soldats-citoyens r> du même quartier.

Rien n'était plus incorrect que cette démarche de trois personnages qui, sans aucun mandat de l'autorité municipale, vinrent trouver le gouverneur de la Bastille ce au nom de la nation et de la patrie n. C'est, en effet, sur ce ton solennel et arrogant que Thuriot s'adressa à de Launey, pour lui représenter que les canons braqués sur les tours de la Bastille, dans la direction de la rue Saint-Antoine, alarmaient les Parisiens, et le sommer de les faire enlever. Comme le gouverneur se bornait à déclarer qu'il ne pouvait que les reculer hors des embrasures, Thuriot insista et voulut pénétrer dans l'intérieur de la forteresse (car ces pourparlers avaient eu lieu à l'hôtel du gouvernement); de Launey y consentit, mais ce avec peine t>, et seulement sur l'avis du major de Losme. Là, le député harangua la garnison avec plus d'emphase encore, parlant encore ce au nom de l'honneur, de la nation et de la patrie n. La troupe, dont l'esprit de soumission était déjà bien ébranlé, jura de ne pas faire feu, et de ne se servir de ses armes que si on l'attaquait. Thuriot fit plus encore : il voulut monter sur les tours (et sans doute c'était la curiosité qui l'y poussait) ce pour voir chaque chose par lui-même «, et, après s'être montré au peuple, qui déjà le réclamait impatiemment, sortit en exprimant sa satisfaction. De là, il se rendit à l'Hôtel de Ville pour y rendre compte de ce qu'il appelait sa mission. 11 n'était encore que 10 heures du matin,

(1) Procès-verbal des séances et délibérations de l'Assemblée générale des Electeurs de Paris l. I, p. 3l2.

<2) Pièces justif. , n° XXXVIII. Le récit de la jour-

née du là juillet, que donne La Bastille dévoilée (2e livraison, p. 90, noie), emploie l'expression trse rafraîchir».

(3) Voir plus haut, p. 1/12.

ou environ, car le Procès-Verbal de l'Assemblée des Électeurs atteste qu'il s'y présenta «plus de deux heures a après le départ de la première députation

Le Comité permanent avait évidemment, mieux que Thuriot, qualité pour parlementer avec le gouvernement de la Bastille, puisqu'il s'était donné mission d'assurer la tranquillité de Paris, et qu'il considérait — l'événement lui donna raison — que la vieille forteresse pouvait être une cause de désordres, sinon d'alarme.

Les hommes qui composaient le comité ont eu, pendant toute cette matinée, le constant souci d'éviter un choc sanglant, et s'il se produisit, on ne saurait les en rendre responsables. Après avoir entendu Thuriot, ils jugèrent opportun d'envoyer une nouvelle députation à de Launey; le Procès-Verbal de l'Assemblée des Electeurs (2) nous a conservé le texte de la délibération prise dans ce but :

Le parti le plus sage a paru être d'envoyer à M. Delaunay, gouverneur de cette Forteresse, des députés qui le sommeroient, au nom de la Ville, de ne point employer contre les citoyens les armes dont il pouvoit disposer, et, au contraire, de les joindre aux armes de la Commune, et de n'en faire usage que pour ia défense et la conservation publique.

En conséquence, MM. Delavigne, président des Electeurs, Chignard et Abbé Fauche t, électeurs, auxquels s'est joint volontairement M. Ledeist de Boutidoux, député-suppléant des communes de Bretagne à l'Assemblée Nationale, ont été chargés de porter à M. Delaunay l'arrêté suivant :

"Le Comité permanent de la Milice Parisienne, considérant qu'il ne doit y avoir à Paris aucune force militaire qui ne soit sous la main de la Ville, charge les députés qu'il adresse à M. le marquis Delaunay, commandant de la Bastille, de lui demander s'il est disposé à recevoir dans cette Place les troupes de la Milice Parisienne, qui la garderont de concert avec les troupes qui s'y trouvent actuellement, et qui seront aux ordres de la Ville.

«Fait à l'Hôtel de Ville, le 1 lx juillet 1789. . . n

Le départ de cette seconde délégation dut avoir lieu vers 1 1 heures. Les relations les plus exactes de la journée du 1 h juillet n'en parlent pas, bien qu'elle ait eu lieu certainement. De Launey ne pouvait, d'ailleurs, accepter la proposition de l'Hôtel de Ville, quelque prudente qu'elle fût; mais elle était trop contraire à son devoir de gouverneur, et c'est plus tard seulement qu'il commit des fautes, si ce n'en était une déjà que d'être entré en pourparlers avec Thuriot de la Rozière.

L'insuccès de ces négociations ne fut pour rien, au reste, dans l'attaque du château, qui commença peu après; la foule armée, et très nombreuse, qui se pré-

(lj C'est ce Procès-Verbal de Bailly etDuveyrier, qui contient (t. I, pages ion et 3 11) la relation la plus complète de la démarche de Thuriot de la Rozière; il est fidèlement résumé dans le Mémoire des faits antentiques que nous publions en Pièces justificatives, et dans les autres récits dignes de foi

de la prise de la Bastille. — La fortune politique de Thuriot date de ce jour-là ; il fut membre de l'Assemblée Législative et présidait la Convention le 9 thermidor. Il fut exi'é par Louis XVIII, comme régicide, et mourut à Liège en 1 829.

m hoc. cit., t. I, p. 3 17-3 18.

2fl

IMl'IWWF ni F. NATIOINALL.

senta devant ses murs vers midi et demi, ignorait certainement les démarches qui avaient été déjà faites ; mais les esprits étaient surexcités au delà de toute expression, et, comme l'a si bien dit M. Fournel, la victoire remportée aux Invalides avait tout naturellement fait naître le désir de cette autre conquête que les Parisiens tentaient chaque fois aux heures de révolution.

Quels étaient, cependant, les moyens de résistance de la Bastille? A vrai dire, elle se défendait surtout par elle-même, par ses ponts-levis et l'épaisseur de ses murs, car les quinze canons placés sur les tours ne méritaient pas l'effroi qu'ils avaient inspiré aux habitants des quartiers voisins; on ne les chargeait jamais qu'à poudre, pour les cérémonies officielles, et il est prouvé que s'il y eut quelques boulets trouvés à côté d'eux, ces munitions n'étaient pas du calibre des pièces

11 est vrai que de Launey avait fait monter sur les tours un certain nombre dépavés, et ordonné d'abattre les cheminées afin de pouvoir en crjeter les décombres sur les assiegeansn. Le lieutenant de Flue l'affirme et il ajoute que, dans la nuit du

12 au i3, on avait apporté de l'Arsenal dans l'intérieur de la Bastille de grands approvisionnements de poudres.

La garnison, composée comme on sait d'invalides, avait l'effectif suivant lors de son dernier contrôle, en date du 7 mars 1789^ :

rt Le sieur de Monsigny, capitaine en pied^; — le sieur Hérault, capitaine en second W; — le sieur Chénaux, premier lieutenant (5); — le sieur Garon, second lieutenant^; — le sieur Person^; — sergents, quatre; caporaux, quatre; appointés, quatre; bas-officiers, fusiliers, soixante-huit; tambours, deux; total, quatre-vingt-deux (s). n

{1) Le fait est affirmé dans la Relation . . . de la ;7) « Nicolas-Joseph Person, capitaine d'inlan-

défense de la Bastille, par l'invalide Guiot de Fié- lerie, lieutenant de la compagnie d'invalides de la

ville, publiée en dernier lieu par la Revue rctrospec- Bastille âgé de soixanle-six ans environ »

tive (juillet-décembre 1 884, p. 18), et tirée à part (Arch. nat. Y 10,61/1.) Voir plus loin les textes (pie

avec la même pagination. — Ce récit, publié dès nous donnons sur sa mort tragique. 1789, et reproduit dans la deuxième livraison de '8) Nous publions ici, d'après le dernier contrôle

La BasliEe dévoilée , p. 87-1 i3, est un de ceux qui de la compagnie qui nous soit parvenu, daté de

doivent inspirer le plus de confiance. novembre -décembre 1787 (Bibl. de l'Arsenal,

" Bibl. de l'Arsenal, ms. 1 2,6 1 1 . ms. 1 2,61 1) , la liste des bas-oflîciers invalides de la

(3) ff Claude-Simonin de Monsigny, 60 ans, capi- Bastille. On y retrouvera plusieurs noms que la

laine du 28 août 1776, venant de Cette et de journée du 1 h juillet a rendus historiques : Dieppe», commandant de la compagnie de la Bas- trSergens : Charles-Nicolas Henriet, dit Eustacbe.

tille depuis le 26 septembre 1777. (Contrôle de — Antoine Mille. — ■ Jean-François Tardif. —

1787. à la Bibl. de l'Arsenal.) En 1787, il avait Charles Guyot , dit Saint-Cbarles. sollicité sans succès la croix de Saint-Louis. (Arch. Caporaux : Jean-Baptiste Benard. — Claude-

nat. 0' /491, p. 125 et 198.) Antoine Lenoble. — Louis Vide, dit Villeroy. —

(l) Jean-François Hérault, 63 ans, lieutenant Jean-Pierre Guillard. du 28 r.oùt 1776. (Contrôle de 1787, à la Bibl. de Appointés : Nicolas Monlreuil. — Jean-Noël

l'Arsenal.) Pocot. — Michel Fouin. — Jacques-Léonard Cbeid-

(5) Pierre Chénaux, 59 ans. (Ibid.) ner, dit Saint-Jacques.

Pierre Caron, lieutenant, 58 ans. (Ibid.) Fifre : Jean-Baptisle-François Bourgoin.

En outre, dès le icr juillet, cette troupe avait été renforcée d'un sergent et de douze bas-officiers envoyés par l'Hôtel des Invalides, et, nous l'avons dit, le 7 juillet, à h heures du matin, était arrivé le détachement de Salis-Samade, composé de trente hommes commandés par le lieutenant de Flue W. La garnison de la Bastille comprenait donc, au matin du îh juillet, sans compter l'état-major ni les officiers, quatre-vingt-quinze invalides et trente soldats suisses, soit cent vingt-cinq hommes.

11 n'est pas possible d'évaluer avec autant de précision le nombre de ceux qui vinrent assiéger la Bastille; il fut, au reste, très variable durant les quatre ou cinq heures que dura l'engagement : relativement faible, au commencement, grossi considérablement peu après, mais diminué promptement lorsque les coups de feu éclatèrent, il peut être fixé à mille hommes au plus; c'est d'ailleurs au chiffre de 863 que s'arrête la liste des ce vainqueurs d, sur laquelle nous reviendrons'"2). En revanche, il est plus aisé d'apprécier les éléments divers qui composaient cette foule : c'étaient, tout d'abord, les gardes françaises, troupe remuante et toujours indisciplinée (on l'avait bien vu le 3o juin précédent, lors

Tambours : Jean-Nicolas de Brème. — Louis Dambonel.

Fusilliers : Charles Lempereur. — Jean Venard.

— Claude Fourquin. — Elienne Bernard. — Nicolas La Verdure. — Mensuy Bemy. — Pierre Parmenlier. — Georges Mongenot. — Jean-Guillaume Arnault. — Jean-INicolas Semain. — Jean- Pierre Hérin. — Jean-François Couteau. — Nicolas Vautrin. — Mathieu Belon. — Jean-Baptiste Buigny. — Louis Dory. — Jean-Fiacre Béglé. — Jean-Arnaud Maurice. — Antoine-Denis Brequin.

— Henry Hennessan. — Elienne Voisin. — Nicolas Langlois. — Guillaume-Gautier Boulard. — Marcel Marceau. — Pierre Lonnoy. — Pierre Laporte. — Louis Deleau. — Pierre-Joseph Guérin.

— François Bousse. — Mathieu Le Boy. — Barthélémy Hulot. — Médard Cauchet. — Marcelin Marcault. — Simon La Fontaine. — Claude Piroux.

— Augustin Argaut. — Léopold Mesterheim. — Jean Postel. — François Lucas. — Claude Lenteigne. — Jean Adam Munich. — Jean-Baptiste Le Petit, dit Brin-d'amour. — Grégoire Chàtel.

— Pierre Dumont. — Marie-Jean Martin. — Pierre La Cour. — Thomas Buelle. — Edme- Simon Bozier. — Jacques Fe'rand. — Nicolas- François Milet. — Jean-Baptiste Be'card. — Jean Monet, dit la Victoire. — Antoine Enselme. — Jacques Gueudin, dit Bellerose. — Pierre Taneron. — Michel Jet.n. — Jacques Prou. — Jean Lesmaker. — Pierre Mérigot. — Nicolas Chopin.

— Nicolas-Joseph Josselin. — Claude Bierre, dit Beau-Soleil. — Louis Grosbois. — Jean-Hiacinlhe Asselin. — Nicolas Félix. — Jean Schnop. — Michel Bel air. «

(1) Louis de Flue a rédigé une exacte « Relation de la prise de la Bastille le ih juillet 178g, par un de ses défenseurs 1, qui a été publiée par J. Taschereau, dans la Revue rétrospective, 1" série, i834, t. III, p. 28/1-9.98.

M. Théodore de Saussure a, sur cet officier, envoyé à l'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (1 885 , col. 588) l'excellente notice biographique qui suit : rr Louis de Flue était le fils de Jean-Wolgang de Flue, capitaine dans Salis- Samade. H est né à Saxeln, canton d'Unterwald, le 10 mai 1752. Entré comme sous-lieutenant dans la compagnie de son père, le 1 3 avril 1 766, il fut promu lieutenant le 2 mai 1779, reçut une commission de capitaine (c'est-à-dire fut provisoirement chargé des fondions de ce grade) le ie' juin 1789, nommé capitaine effectif le 5 mai 1791, créé chevalier de Saint-Louis la même année, licencié le 20 septembre 1792. Le 9 décembre 179&, il entra en qualité de capitaine dans le régiment suisse de Boll, au service d'Angleterre, commandé alors par le lieutenant-colonel Dùrler, de Lucerne. Il est mort à Saxeln, le 1" avril 1817 Les renseignements qui précèdent sont empruntés aux archives de la famille de Flue. »

(2) Voir plus loin , p. 2 1 6 et suiv.

al).

de l'insurrection qui se produisit à l'Abbaye), mais clière aux Parisiens, qui la suivaient partout avec enthousiasme; puis, en très grand nombre, des bourgeois et des commerçants, armés de la veille, et dont l'humeur belliqueuse se révéla subitement^, et enfin — il faut bien le dire — une certaine calégorie d'individus qui apparaissent aux heures de troubles avec le seul souci d'y trouver satisfaction à leurs mauvais instincts, et qui doivent porter devant l'histoire la responsabilité des actes odieux qui furent commis ce jour-là.

Nous avons dit qu'il était midi et demi environ lorsque le premier groupe d'assaillants apparut à l'extrémité de la rue Saint-Antoine en poussant des cris menaçants : ce Nous voulons la Bastille! En bas la troupe! n L'entrée de la première cour, celle des casernes, était libre, mais de Launey avait fait rentrer la garnison dans l'enceinte des tours et relever le pont-levis de l'avancée, par lequel on passait dans la cour du gouvernement et qui, en temps ordinaire, était abaissé durant le jour. Deux hommes intrépides, tels qu'ils s'en rencontre toujours en de pareilles circonstances, s'élancèrent par escalade sur le toit du corps de garde de l'avancée : l'un s'appelait Louis Tournay, soldat au régiment Dauphin- Infanterie; les relations laissent ignorer le nom de l'autre^2'. Ils brisèrent à coups de hache les chaînes du pont-levis, et la foule qui les suivait pénétra dans la seconde cour.

D'où partirent les premiers coups de feu'? Il est peu important de le déterminer. A supposer qu'ils soient venus du château, de Launey était assurément dans son droit, — car l'attaque était manifeste — et l'on s'étonnerait plutôt qu'il n'ait pas fait tirer sur ceux qui brisaient les chaînes du pont-levis. Le Mémoire des faits autentiques, inspiré, comme on sait, par du Puget, est de ce sentiment, et blâme cria faiblesse du gouverneur et de la garnisons en cette occurrence. Le combat s'engageait donc; les assiégeants étaient, on le croit sans peine, fort mal organisés; il semble que ce soit dès ce moment qu'ils aient reconnu spontanément pour leurs chefs deux personnages que cette journée-là rendit désormais célèbres : Elie, sous-lieutenant au régiment de la Reine, qui avait revêtu son uniforme, et Hullin, simple civil, ancien domestique du marquis de Conflans, et alors à la tete d'une buanderie à la Briche, paroisse d'Epinay(3).

(1) Citons entre autres : l'horloger Humbert, le marchand de vins Cholal, qui nous ont laissé des relations de la journée; le brasseur Santerre, le mercier Réole, etc. Voir, pour plus de détails, la liste officielle des vainqueurs, que nous publions plus loin.

(2) Dans un petit livre, Eludes historiques Saumuroises (Saumur, 1869, in-8°), qui malheureusement ne s'appuie sur aucun document certain,

Eugène Bonnemère a déclaré que ce second « héros » était Aubin Bonnemère, son aïeul, que nous allons retromer tout à l'heure, mais pour un fait plus authentique et non moins courageux, d'ailleurs.

,S) La curiosité s'est tellement exercée sur Elie et Hullin que l'on n'a plus, aujourd'hui, rien de nouveau à apprendre sur leur comple. Rappelons seulement qu'Elie devint promptement capitaine

Le premier engagement, inofïcnsif pour la garnison, avait abaltu plusieurs hommes dans les rangs du peuple W; quelques-uns rentrèrent prudemment chez eux; le plus grand nombre resta, grisé par l'odeur de la poudre et la furie des représailles.

Dès lors, tous les moyens parurent bons pour réduire la forteresse. Un sieur Gholat, marchand de vins, rue des Noyers, a raconté comment il s'était, à ce moment, improvisé artilleur; avec l'aide d'un nommé Baron, dit la Giroflée, soldat au régiment de Provence et d'un autre individu qu'il ne nomme pas, il installa une pièce de canon dans la grande allée de l'Arsenal et fit feu à plusieurs l'éprises; il est vrai que le recul de la pièce blessa assez gravement, dès le premier coup, ses deux servants, qui furent ainsi les seules victimes de l'entreprise^'.

Une jeune fille avait été rencontrée dans la cour des casernes; on la prit pour Mlc de Launcy; c'était Mle de Monsigny, fille du capitaine de la compagnie d'invalides. Quelques forcenés l'amenèrent sur le bord du fossé, et, par gestes, firent comprendre à la garnison qu'ils allaient la brûler vive si la place ne se rendait pas. Ce crime atroce n'eut pas, heureusement, à se produire; un soldat, appelé

et fit campagne dans toutes les guerres de la Révolution. Il mourut le 5 février 1 8a5 , à Varennes, où il s'était retiré en 1797 avec le grade de général de division en retraite. (Voir, peur plus de détails, une note de M. Fournel dans l'Intermédiaire du 10 janvier 1891, col. 21-2/1.) La fortune d'Hullin fut plus grande : l'Empire le nomma général, et c'est en cette qualité qu'il présida au jugement du duc d'Engliien. Il mourut aveugle à Paris, rue du Cherche-Midi, 73, en 18 ho.

(l) On a, sur ce point, quelques témoignages intéressants : dans la soirée de ce jour, à 9 heures, le commissaire Duchauffour reçut la déclaration de Jacques -François Colinct, chapelier, rue Saint- Martin; de Giles Droix, chapelier, rue des Filles- Dieu , et de Jean Varenn (sic), imprimeur, petite rue de Reuilly, d'après laquelle «étant entrés dans la cour de la Bastille après que les ponls-levis en ont été rompus par l'affluence, ils ont vu lomher à côté d'eux deux particuliers qui faisoienl partie de ceux qui s'étoient introduits dans ladite cour de la Bastille, lesquels deux particuliers sont morts après avoir reçu chacun un coup de fusil; qu'ils ont d'abord porté ces deux cadavres à l'Hôtel de Ville; qu'on leur a dit de les apporter au Châlelet, où

nous sommes, ce qu'ils ont fait 1 L'un des

deux fut reconnu pour être celui de Jean Falaise, garçon cordonnier (Arch. nat. Y 1 2,697).

Le 1" avril 1790, le même commissaire Duchauffour recevait la déposition suivante de Pierre- Joseph Dumont, sabotier, rue de la Clef, au sujet de la mort du rieur Rousseau, allumeur de réverbères ;

«Dépose que, le quatorze juillet dernier, il est parti à onze heures et demie avec le nommé Rousseau, allumeur, pour se rendre au faubourg Saint- Antoine; qu'ils sont arrivés à l'instant où le public s'occupoit à jelter en bas les ponts-levis de la Rastille; qu'après que le premier pont a été baissé, plusieurs personnes sont entrées dans la première cour ; qu'alors le déposant n'a plus revu ledit Rousseau qui, sans doute, avoit suivi la foule; que, comme de la Pastille on a fait feu sur ceux qui y étoient entrés, le déposant s'est retiré, ne voulant pas s'exposer à être blessé; qu'il n'a plus retrouvé ledit Rousseau, qui depuis n'a pas reparu s (Y 12,698, 1" avril 1790.) — Cf.

3i mai, même liasse.

<2) La relation do Cholat a été réimprimée d'après une rare plaquette parue en 1789, par M.Jules Cousin, dans le Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile-de-France , t. II (1 876 ) , p. 5o-57. Elle est naïve, mais paraît sincère, au fond, bien que le narrateur s'attribue constamment un rôle héroïque dans l'attaque du château et l'arrestation du gouverneur.

Aubin Bonnemère, s'interposa courageusement et réussit à enlever la jeune fille aux mains de ces misérables W.

Il était environ trois heures lorsque apparut une troisième députation envoyée de l'Hôtel de Ville. Nous savons par le Procès -Verbal de ï Assemblée des Electeurs les noms de ceux qui la composaient : Ethys de Gorny, le procureur du Roi et de la Ville, qui déjà le matin s'était trouvé à la tête de la délégation envoyée aux Invalides; de la Fleurie, de Milly, de Beaubourg, comte Piquot de Sainte- Honorine, Boucheron, représentants de district; Contans, commissaire de police, Joannon, Six, architecte. Ces délégués qui, pour être mieux reconnaissables, se faisaient précéder d'un tambour, et dont l'un d'eux portait le drapeau blanc des parlementaires, arrivèrent en vue de la Bastille par l'Arsenal, — car du côté de la rue Saint-Antoine, la fusillade était trop vive, — et une fois dans la cour de l'Orme, firent signe à la garnison de cesser le feu. Un malentendu assez long se produisit : les relations qui nous sont parvenues des assiégés s'accordent à dire que, du haut des tours, de Launey fit arborer un pavillon blanc et ordonna aux soldats de mettre la crosse du fusil en l'air; d'autre part, les députés ont affirmé que ces signaux avaient pu être faits, mais nullement respectés, car presque au même moment qu'ils se produisaient, une décharge de mousquelerie éclata qui renversa trois assiégeants sous leurs yeux. Ce qui est probable, c'est que dans le tumulte qui régnait au pied des tours, les signaux ne furent pas aperçus, que le peuple continua de tirer et que la troupe suisse riposta, tandis que l'état-major et les invalides, massés sur la plate-forme des tours, s'efforçaient en vain de manifester leur désir d'une trêve. Quoi qu'il en soit, les délégués, fort effrayés du tour que prenait leur rôle de pacificateurs, retournèrent à l'Hôtel de Ville pour y rendre compte de l'insuccès de leur démarche et des dangers qu'ils avaient courus. En les voyant s'éloigner, de Launey se persuada qu'ils n'avaient pas en

(l) Cetle belle action eut sa récompense. Le 3 février 1790, Aubin Bonnemère en fut félicité publiquement à l'Hôtel de Ville. En outre, il reçut une pierre de la Bastille provenant, disait-on, du eacbot du prétendu comte de Lorges (voir plus loin , p. 1 93, note 2 ) , et sur laquelle fuient gravées les inscriptions suivantes :

La Commune de Paris a Aubin Bonnemer pour avoir sauvé deux fois la vie a m"e de monsigny

lors du siège de la bastille , i789.

dans l'horreur des cachots, solis des monceaux de fers, J'ai vu le despotisme immoler ses victimes, Aujourd'hui, dans Saumur, j'annonce a l'univers

Avec la vérité, ce fléau des pervers, Le règne des vertus et le tombeau des crimes.

C'est, on le comprend, la pierre qui s'exprime ainsi , mais le troisième vers demande une explication.

Bonnemère était né à Saumur et fit don de cetle pierre à sa ville natale. Elle y fut longtemps oubliée dans les greniers de l'hôtel de ville; plus lard, on la déposa au musée, où M. de Montaiglon la vit et la signala aux historiens de la Bastille. (Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris, 1 87 4 . p. 68.)

Enfin, le i4 juillet 1880, elle fut solennellement encastrée dans le mur extérieur de l'hôtel de ville. (Cf. Y Intermédiaire du 10 juin 1888, et V. Fournel, Les Hommes du îù Juillet, ouvrage cité, p. 227-228.)

réalité une mission officielle et conclut en disant: ce Ce sont des gens qui cherchent à nous surprendre et à nous piller. n

Chaque minute augmentait l'exaspération du peuple en face de celte lutte si inégale, où les coups de feu ne faisaient de victimes que de son côté. Il imagina d'incendier, sinon le château, du moins ses dépendances extérieures, c'est-à-dire les casernes, les corps-de-garde et l'hôtel du gouverneur; trois voitures de paille furent traînées à cet effet dans les cours, et bientôt une épaisse fumée révéla aux assiégés l'entreprise nouvelle qui était tentée contre eux. Cet attentat, non plus à leurs personnes, mais à leurs biens, à leurs ce butins tj, comme on disait alors, les irrita plus encore que les boulets et les balles, qui n'avaient atteint personne, et la fusillade reprit, très meurtrière encore pour la foule. C'est même alors qu'un coup de canon, ou, pour mieux dire, de fusil de rempart — le seul, paraît-il, qui ait pu être tiré — partit de la Bastille. La fumée de l'incendie nuisait, d'ailleurs, à l'attaque en dérobant la forteresse à la vue, et en rendant intolérable la chaleur. Elie le comprit, et, avec l'aide du mercier Réole et de quelques autres, il fit reculer les voitures encore en flammes.

En même temps, survint un détachement de gardes françaises, traînant deux pièces de canon que l'Hôtel de Ville avait laissé emmener, et que l'on braqua aussitôt sur la Bastille. Il aurait fallu bien des boulets pour entamer de pareils murs, et cependant il semble que ces deux canons aient causé la plus vive alarme à la garnison. Nous savons, par le témoignage de Guiot de Fléville, du lieutenant de Flue et par le Mémoire des faits autentiques, que de Launey affolé, mais brave néanmoins, s'élança vers le magasin à poudres pour faire sauter la forteresse et ensevelir sous ses ruines assiégeants et assiégés. Deux bas- officiers, Férand et Bécard^, arrêtèrent sa main. On voit par là quel était l'esprit de la garnison. Le gouverneur - — il ne l'était déjà plus que de nom — consulta ses officiers et toute la troupe pour savoir ce qu'il y avait lieu de faire; il était, lui, partisan de la résistance, et parla encore de mettre le feu aux poudres plutôt que d'être ce égorgé par la populace n; mais son autorité ne prévalut pas : la troupe (c'est la relation même des bas-officiers qui le déclare) répondit cr qu'il n'étoit pas possible de se battre plus longtemps, les pièces de dessus les tours n'étant plus maniables et n'ayant point de boulets de calibre; eux-mêmes étant sur le point de manquer de balles et de vivres. On préféroit être livré à la fureur du peuple plutôt que de faire périr une grande partie des citoyens de la ville. On disoit qu'il était plus à propos de faire monter le tambour sur les tours pour appeler, et arborer le drapeau blanc en demandant de capitulerai II fallut

(l) Jacfjues Férand, âgé de k8 ans, né à Nogenlsur-Seine, sortant du régiment de Rouergtie, entré à la compagnie en 1 785. — Jean- Baptiste Bécard, âgé de hk ans, né à Paris, sortant du régiment de

Touraine, entré h la compagnie en 178G. (Contrôle de la compagnie, déjà cité, à la Bibl. de l'Arsenal.)

l2) Relation de la défense de la Bastille par

que de Launey prêtai son mouchoir, qui tint lieu de drapeau et que deux basofficiers brandirent au haut des tours, tout en faisant des gestes et en battant du tambour.

Cet appel ne fut-il pas aperçu, ou plutôt était-il possible d'imposer soudainement le calme à une multitude à ce point exaspérée? On ne sait, mais le feu des assiégeants ne se ralentit qu'au bout d'une demi-heure, bien qu'il n'y fût plus répondu de la Bastille.

Ce que voulait le peuple, c'était pénétrer dans la forteresse. Depuis qu'il n'en essuyait plus la mitraille, il avait envahi le pont de pierre aboutissant au pont-levis des tours et criait : cr Abaissez le pont ! Abaissez le pont ! d Par une fente de ce pontlevis, le lieutenant de Flue parlementa pendant quelques instants, offrant de cesser définitivement les hostilités, et demandant que la garnison pût sortir avec les honneurs de la guerre. Des voix furieuses le lui refusèrent. Il fit alors passer par cette même fente un billet sur lequel étaient écrits ces mots : ce Nous avons vingt milliers de poudre; nous ferons sauter le quartier et la garnison si vous n'acceptez pas la capitulation. — Signé : de Launey. — Delà Bastille, 5 heures du soir, ik juillet 1789 ^.n

Encore fallait-il pouvoir faire parvenir cette déclaration aux mains qui se tendaient de l'autre côté du fossé : une planche est apportée et un homme hardi, resté inconnu^, s'approche, mais il perd l'équilibre et se tue dans sa chute; un autre, sur l'identité duquel on n'est pas mieux fixé, est plus heureux; Elie fait entendre qu'il accepte ces conditions, sur sa ce foi d'officier v, et les deux pontslevis s'abaissent. Elie et Hullin pénétrèrent les premiers {3), et l'on doit croire

Guiot de Fléville, loc. cit. p. 19. — On a souvent cité, pour accabler de Launey et justifier dans une certaine mesure son assassinat, ces quelques lignes qui auraient été trouvées sur lui au moment de son arrestation : «• Monsieur de Launey tiendra jusqu'à la dernière extrémité. Je lui ai envoyé des forces suffisantes. — Ce \h juillet 1789. Signé: le baron de Bezenval. — Je vous envoie, Monsieur Dupuget , Tordre que vous croiés nécessaire. Vous le remettrez. Ce i4 juillet 1789. Signé: Bezenval. s Or la rédaction même de ce document, dont il existe réellement une copie aux Archives nationales (C. 35, n° 298^, prouve qu'il ne s'agit pas là d'un ordre de résister, donné au gouverneur, mais, bien plutôt, d'une note informant de la situation la Cour, ou peut-être même seulement le gouverneur des Invalides, et qui ne sera pas parvenue. — Au reste du Puget, qui a inspiré le Mémoire des faits aulenliques , ne dit rien de ce fait.

L'authenticité de ce fait ne paraît pas dou-

teuse, car elle est affirmée par tous les récits qui émanent des assiégés. Il en existe une copie dans les papiers de Palloy (Bibl. nat. nouv. ac j. franc. 1832 , p. 16), accompagnée de celte déclaration : rrJe certiffie avoir reçu cette capitulation par un trou oval du grand pont-levis, après avoir fait passer une planche pour la recevoir, laquelle planche traversoit le fossé, et que j'ai donné ma parolle d'honneur, foi d'officier, que je l'acceptois. Signé : Elie, officier au régiment d'infanterie de la Beine. « Le Catalogue de la collection Fillon (V partie, p. /16) en mentionne une copie analogue.

121 Peut-être est-ce un nommé Jean-Marie Sylvain Gomy, garçon brasseur, âgé de dix-sept ans , attaché au service du sieur Santerre, et dont le corps fut reconnu, le surlendemain, en présence du commissaire Le Bas; au dire des médecins, sa mort paraissait provenir d'une chute d'un lieu élevé. (Arch. nat. Y 9999, i0 juillet 1789.)

l3) L'honneur d'être entré le premier à la Bas-

qu'ils s'efforcèrent d'éviter une nouvelle collision sanglante, mais est-il au pouvoir de quelques hommes d'arrêter un torrent? C'en fut un, véritablement, qui se rua dans la cour intérieure de la Bastille. Les bas-officiers s'étaient rangés dans une attitude militaire, devant leurs armes qui étaient appuyées contre le mur de droite; les soldats suisses se trouvaient de l'autre côté, vêtus de blouses en toile. Ce costume les fit prendre pour des prisonniers, et ils ne furent pas maltraités, tandis que la foule s'attaqua aux invalides, qu'elle malmena de toutes façons avec leurs propres armes, et en blessa un bon nombre; puis elle se répandit dans les bâtiments de l'état-major, situés en face de l'entrée du château et les mit au pillage. La soif de tuer était telle que les derniers arrivants tirèrent à plusieurs reprises sur ceux qu'ils apercevaient ainsi dans l'intérieur du château, croyant avoir affaire à d'autres troupes de la garnison W.

Le souci de délivrer les prisonniers n'était entré pour rien dans l'attaque de la Bastille : peu s'en fallut même qu'on ne les oubliât complètement. Us étaient alors au nombre de sept seulement : Tavernier, complice de Damiens, détenu depuis le h août 1759 (c'est-à-dire depuis trente ans); le comte de Whyte de Malleville, atteint de folie, et à qui sa famille avait voulu éviter Gharenton; le comte de Solages qui avait commis des crimes odieux, méritant la mort; il était venu de Vincennes en 178/1; enfin quatre faussaires, incarcérés depuis le commencement de l'année 1 787 : Jean La Gorrège, Jean Bechade, Jean- Antoine Pujade et Bernard Laroche12'. Aucun d'eux, on le voit, ne méritait cette sympathie que Linguet et Latude avaient su faire naître en faveur des « victimes du despotisme v. Nous dirons tout à l'heure ce qu'ils devinrent.

C'est de Launey que l'on cherchait; c'est lui que le peuple rendait responsable des victimes de la journée, et dont il voulait la mort. Il fut aisément reconnu, bien qu'il porLât simplement ce un petit frac gris-blanc, point de chapeau, point de

tille a élé disputé par plusieurs. Peut-être revientil à Arné, grenadier aux gardes françaises, qui revendiqua encore la gloire d'avoir, le premier aussi, arrête' de Launey. (Cf. La Prise de la Bastille de G. Lecocq, p. 299-30/1.)

(1) Guiot de Fléville l'affirme, et son dire est plus exact que celui du marchand de vin Cholat, qui prétend qu'en rr fonçant* dans le fort, les gardes françaises firent trois décharges de fusil.

('2) Cf. une excellente note de M. A. Bégis (Intermédiaire du 10 avril 1889, col. 216-220), où il est, de plus, démontré que le comte de Lorges, ce vieillard délivré si à propos le îk juillet, n'a jamais existé. — L'étal des dépenses de la Bastille pour le mois de juin 1789, que nous publions sous le numéro XXXVII des Pièces justificatives, contient, outre ces sept noms, ceux du trcomten

Li 11AST1LLE.

de Sade, qui avait élé conduit à Charenton le à juillet, et de Jacquet (Jean-Claude Jacquet de la Douay), mis en liberlé le 9 juillet.

M. Bégis a également publié dans Y Intermédiaire du 10 juillet 1892 (col. 3i-/io) l'interrogatoire auquel on soumit, le 18 juillet 1789, les porteclefs de la Bastille, sur le sort et le nombre des prisonniers dont ils avaient eu la garde. Le Comité du district de Saint-Louis-la-Culture avait craint, en elfet, que certains des détenus n'eussent été oubliés dans le tumulte de la victoire. Les réponses unanimes des porte -clefs attestent que la Bastille ne renfermait alors que sept prisonniers, — ceux dont nous donnons les noms — et c'est une preuve de plus que le comte de Lorges est un personnage absolument légendaire.

IHITllURIE NATIONALE.

croix de Saint-Louis, mais seulement un ruban ponceau, comme les militaires en négligé (1) 11. Est-ce Arné, est-ce Gholat qui se saisit de lui le premier? Arné le fait affirmer par plusieurs témoins qui lui en fournissent certificat (2>; Gholat s'en attribue le mérite dans sa propre relation, mais il a avoué aussi que, le matin même, il avait déjà arrêté Clouet, directeur des poudres, croyant avoir affaire à de Launey, et cela prouve qu'il ne le connaissait pas. Ce qui est certain, c'est que de nombreuses mains s'emparèrent du gouverneur et le remirent à Elie et à Hullin. Il allait se frapper d'un poignard^; on l'en empêcha. Pour le conduire jusqu'à l'Hôtel de Ville, il fallait se frayer un passage à travers une foule singulièrement hostile, et c'était, a dit Michelet, «plus que les douze travaux d'Hercule n. Il faut rendre hommage à la conduite d'Hullin, qui fit l'impossible pour protéger son prisonnier; il s'exposa lui-même à la fureur du peuple en couvrant de Launey de son propre chapeau, mais rien n'y fit et il n'est pas de blessures ou d'outrages que l'infortuné n'ait subis; avant même d'être sorti de la Bastille, un rr bourgeoise l'avait blessé d'un coup dépée à l'épaule droite; un autre forcené lui avait arraché cela bourse de ses cheveux e. Cholat recevait une partie des coups et dut s'arrêter en chemin, à demi évanoui. Lorsqu'il put reprendre sa route et qu'il arriva à l'Hôtel de Ville, la tète du gouverneur était portée au haut d'une pique; un garçon cuisinier, du nom de Desnot, venait de la couper, achevant ainsi un martyre physique qui durait depuis près d'une heure

Au même moment et au même lieu, c'est-à-dire sur la place de Grève, le major de Losme était également massacré et décapité. Dans X Œuvre des sept Jours®, Dusaulx , témoin digne de foi, raconte qu'un ancien prisonnier, le marquis de Pelleport, tenta vainement de protéger cet officier et de lui faire un rempart de son corps; il aurait été tué aussi si on ne l'eût éloigné. Ces deux meurtres étaient chose accomplie vers 5 heures et demie; on le sait avec précision, car ce à six heures moins un quarte les sieurs Pinard, marchand-bijoutier, André Jonas, soldat aux

(1) Précis exact de la prise de la Bastille, par le cousin Jacques.

(2) Voir la note 3 de la page 192.

{%) Certains disent que c'était une canne à épée; Cholat proteste avec force et affirme que c'était bien min poignard large de deux doigts, affilé des deux côtésn.

;1) Ces faits nous sont connus par la déposition de ce Desnot, faite devant un commissaire du Châtelel, le 12 janvier 1790, et qu'a publiée M. J. Guiffrey (Revue historique, 1876, 1. 1, p. 497-507). Desnot, qui ne fut qu'interrogé et nullement mis en accusation, relate l'événement avec un grand cynisme ; il s'était d'abord opposé à ce que l'on mas-

sacrât de Launey, qui était déjà fort blessé; mais celui-ci le frappa d'un coup de pied rrdans les parties", et aussitôt après, un individu resté inconnu donna au gouverneur un coup de baïonnette dans le ventre, en même temps que, de plusieurs côtés , on tirait sur lui des coups de pistolet. C'est alors que Desnot lui coupa la tête, avec un sabre, d'abord, puis avec un rr petit couteau à manche noir». Jl affirme, d'ailleurs, que de Launey était déjà mort à ce moment.

(5) L'OEuvre des sept Jours par Dusaulx , représentant de la Commune de Paris, réimprimée par M. II. Monin à la suite des Mémoires de Linguet, p. 22 1 -2 2 2.

gardes françaises, et Joseph Cuei, tapissier, vinrent remettre au commissaire Fontaine quelques bijoux (montres et chaînes, clefs, etc.) trouvés par eux sur les cadavres du gouverneur et de son major Miray, aide-major, et Person , lieutenant de la compagnie des invalides, furent massacrés en même temps, le premier rue des Tournelles, le second sur le Port-au-Blé, et, comme si c'eût été un mot d'ordre donné à la foule déchaînée, tous deux furent également décapités^. Bécard, le bas-officier qui avait empêché de Launey de mettre le feu aux poudres de la Bastille, fut tué dans la rue Saint-Antoine; on lui coupa la main droite, et son corps fut traîné sur la place de Grève ; un soldat suisse reçut la mort sur les marches de l'Église des Visitandines, et, de même, son cadavre, lorsqu'il fut apporté à la basse-geôle du Châtelet, était mutilé du poignet droit (3). De Flue n'en parle pas cependant, mais il déclare avoir vu pendre sur la place de Grève un officier et deux simples invalides; c'étaient, sans doute, Person, Bécard et un autre bas-ofïicier dont l'identité n'a pas été encore établie.

De tous les officiers de l'état-major, le lieutenant du roi, du Puget, seul, échappa à la mort. On lira dans le Mémoire des faits autentiques que nous publions aux Pièces justificatives comment deux soldats qui l'avaient reconnu facilitèrent son évasion en lui fournissant un déguisement, malgré lequel il fut forcé ce d'errer toute la nuit dans le faubourg Saint-Marceau v>.

Dix-huit des bas-officiers coururent de réels dangers. Sur le chemin de l'Hôtel de Ville, où ils avaient été conduits aussitôt après la reddition de la place, la foule voulait rc les pendre, les rompre, les brûlent. Un rr officier de ville n décida aussi qu'ils avaient mérité d'être pendus, et qu'ils le seraient sur-le-champ; mais les gardes françaises implorèrent leur grâce, et le peuple, consulté, cria « d'une voix unanime : Grâce pour les prisonniers ! r> Dès lors, ils étaient sauvés; on leur offrit des « rafraîchissements u qu'ils n'étaient guère en état de prendre, puis ils furent hébergés dans la caserne même des gardes françaises, à la Nouvelle- France, d'où le lendemain matin, ils partirent pour se réfugier à l'Hôtel des Invalides W.

L'officier suisse, de Flue, fut également emmené à l'Hôtel de Ville, et, en arrivant sur la place, il put apercevoir la tête du gouverneur, au haut d'une pique. Lui-même a raconté que la perspective était peu rassurante, d'autant plus que, devant le Comité permanent, il fut accusé d'être un de ceux qui avaient contribué à la résistance de la Bastille, et, par suite, d'avoir fait couler le sang du peuple. Sa seule justification fut qu'il n'y était qu'en sous-ordre et avait dû obéir. Par un

(l) Arch. nat. Y i3,i&2, à ta date du là juillet 1789. Au procès-verbal sont annexe's une décision de La Fayette, date'e du h août suivant, aux termes de laquelle ces objets doivent être attribués au sieur Jonas , et l'acte de remise effectué le même jour.

Voir plus loin les procès-verbaux de ta reconnaissance de leurs cadavres.

(3) Arcb. nat. Y 12,697, \k juillet 1789, commissaire Ducbauffour.

(4) Relation de Guiot de Fléville, loc. cit.

revirement soudain, et peut-être parce que crl'on étoit lassé de tuern, ces paroles furent acclamées, et de Flue fut conduit au Palais-Royal pour y être montré au peuple, avec quelques-uns de ses soldats. La foule les prit pour des prisonniers délivrés et organisa même en leur faveur une quête qui produisit dix écus. Mais le lendemain, les amis de l'officier craignirent pour lui à juste titre qu'on ne se ravisât à nouveau, et ils s'employèrent à le cacher dans Paris. Il n'en sortit que le 3o juillet, pour aller rejoindre son régiment à Pontoise(1).

Nous avons nommé les sept prisonniers que la capitulation de la Bastille avait délivrés d'une façon si inattendue. Les quatre faussaires prirent le meilleur parti : ils se perdirent dans la foule, et disparurent pour toujours, peu soucieux d'un triomphe qu'ils avaient lieu de juger éphémère; près d'un an plus tard, le 17 avril 1790, un décret de l'Assemblée nationale ordonna au Ghâtelet de continuer contre eux la procédure, mais cette juridiction allait disparaître le 1 1 septembre suivant, et tout porte à croire qu'ils ne furent pas poursuivis (2).

Les trois autres prisonniers furent promenés à travers les rues de la ville, avec mille marques de respect : à 7 heures un quart du soir, les députés du district de l'Oratoire virent arriver devant eux crun gentilhomme de Languedoc, d'une figure noble et imposante, mais couverts d'habits qui annoncent la captivité-». C'était le comte de Solages. Il leur tint ce discours: et Messieurs, mon nom cstSolanges (sic), marquis de Garmond. J'ai langui pendant quatorze ans dans les prisons de Pierre- Ancise, Vincennes et la Bastille. Les cachots de la dernière viennent de s'ouvrir par votre ouvrage et aux dépens de vos jours. Je consacrerai les miens à en prouver ma reconnaissance à tous mes libérateurs et particulièrement à cette assemblée dont je réclame la protection (3) •». La relation qui nous donne ces détails ajoute qu'on lui fit fête et qu'on l'emmena à l'hôtel de Rouen, rue d'Angivilliers, crpour y être logé, habillé et nourri aux dépens du district, jusqu'au moment où sa famille le réclameroit-n. M. Bégis(i) est en mesure d'affirmer que Solages retourna ensuite dans son pays, aux environs d'Albi, où il mourut vers 1826.

Tavernier et de Whyte ne jouirent pas longtemps de la liberté. D'ailleurs, ils étaient fous l'un et l'autre, et l'on dut les conduire à l'hospice de Gharenton. De Whyte y entra dès le lendemain de sa délivrance, ainsi que l'atteste ce certificat :

Je soussigné, prieur de la maison de la Charité de Gharenton, reconnais avoir reçu dans cette maison, d'ordre de Messieurs du district de Saint-Honoré, un inconnu sorLi de la Bastille,

(l) Relation de la prise de la Bastille. . . loc. cit., p 292-296. — 2) A. Bégis, note de V Intermédiaire de 1889, déjà citée. — (5) Arch. nat. G i34, original. — (,,) Note de X Intermédiaire de 1889, déjà citée.

ÉVÉNEMEiNTS HISTORIQUES. 197

conduit par M. de Lubert, inspecteur ge'ne'ral des fermes, pour prendre soin du susdit inconnu. A Charenton, le quinze juillet 1789.

Frère Eusèbe Boyer'1'.

Cet inconnu ne peut être que de Whyte, car Tavernier — on le sait par un certificat analogue, où il est nommé — ne fut amené à Charenton que le 20 juillet, par M. de La Chaise, garde du duc d'Orléans (2). Depuis la soirée du ik juillet, il était resté sous la garde du district de Saint-Roch, et exhibé chaque jour en public par un nommé Tauré, commandant du poste de la Bibliothèque. Il sortit de Charenton le 22 messidor an m; de Whyte y resta quelques jours de plus, jusqu'au 10 thermidor de la même année; on ignore ce qu'ils devinrent par la suite (3).

Les sept cadavres des officiers ou soldats de la Bastille étaient restés gisants sur la place de Grève; un peu après minuit, une patrouille bourgeoise, les apercevant comme par hasard, les transporta à la basse-geôle du Châtelet, qui était la Morgue d'alors. Quant aux têtes sanglantes, la populace les avait promenées triomphalement par les rues durant toute cette soirée, et apportées vers 1 1 heures à cette même basse-geôle; mais, par un raffinement inouï de cruauté, elle ne s'en était dessaisie qu'à la condition de les pouvoir reprendre quand le jour reparaîtrait; en effet, dès le lendemain matin, elle était venue les chercher, et ce n'est que le surlendemain 16 juillet, que ces débris informes avaient trouvé la sépulture dans un caveau de l'église Saint-Roch.

On a peine à croire à tant de barbarie; il nous en reste cependant des témoignages certains, inédits encore ^. Si lugubres qu'ils soient, en dépit de leur sécheresse de procès-verbaux, il faut les citer, car ils appartiennent à l'histoire :

L'an mil sept cent quatre-vingt-neuf, le mercredy quinze juillet, heure de minuit et demi [le greffier avait d'abord e'erit minuit un quart], en notre Chambre du Châtelet de Paris, est comparu par devant nous, Gabriel Lucotte, avocat au Parlement, et François Beauvalet, tous deux conseillers du Roy, commissaires au Châtelet de Paris, Pierre-Nicolas Houdan, bourgeois et secrétaire de la Compagnie de Tare de Paris, demeurant rue du Mouton, conduisant la patrouille bourgeoise du district de Saint-Jean en Grève, lequel nous a dit que, passant avec sa section à la place de Grève, ils ont apperçu au milieu de ladite place (5) sept cadavres, dont

(1) Arch. nat. C i34, dossier 3.

(2) Ibid., dossier 5. A cet acte est jointe une lettre e'erite sous la dictée de Tavernier, et qui n'est qu'un amas d'incohérences.

l3) A. Bégis, loc. cit.

(S) Il serait tout à fait injuste de ne pas dire que l'existence de ces témoignages nous a été révélée grâce à l'excellent Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la

Révolution française publié par M. A. Tuetey pour la Ville de Paris.

(r,) D'après un autre document, également authentique, le corps de de Launey aurait été trouvé sur les marches de l'Hôtel de Ville : a Le 17 juillet 1789, un cadavre d'un particulier dépourvu de sa tête, trouvé mort sur les marches de l'Hôtel de Ville de Paris , et déposé le 1 à dudit mois à la basse-geôle du Châtelet de Paris, ainsi qu'il appert

plusieurs sans tète, qu'il a engage' divers particuliers qui se trouvoient alors sur ladite place d'apporter lesdits cadavres au Chàtelet; qu'ils viennent effectivement de les apporter sous son escorte dans la cour du Chàtelet, à l'effet d'être statue' ce qu'il appartiendroit, et a signé : Houdan.

Sur quoi, Nous, conseillers du Roy, commissaires susdits, avons donné acte audit sieur Houdan de sa déclaration, et étant ensuite descendus dans la cour du Chàtelet, nous y avons trouvé sept cadavres du sexe masculin, le premier sans tête, vêtu d'un habit, veste, culote et bas de soye noire, avec chemise fine, n'ayant point de souliers; le second aussi sans tête, vêtu d'une veste de drap rouge, culote de nankin à boutons d'uniforme et bas de soye fond bleu et petites mouches noires; le troisième aussi sans tête, vêtu d'une chemise, une culote et des bas de fil blanc; dans l'intérieur de sa culote, sur le devant, se sont trouvées dix-sept pièces qui sont lettres missives dont partie sont adressées à M. Person, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, capitaine d'invalides de la première classe, détaché à la Bastille, rue Saint-Antoine, n° i3G, à Paris; copie de la lettre de M. Necker écrite à M. Réveillon, le premier juin dernier, et deux imprimés de ce qui s'est passé à deux séances aux Etats-Généraux ; le quatrième aussi sans tête, vêtu d'une chemise ensanglantée, culote et bas noirs; le cinquième, vêtu d'une chemise, d'une culote bleue et de guêtres blanches, portant cheveux bruns, paraissant âgé de quarante ans et ayant le poignet en partie coupé et de fortes contusions à la gorge; le sixième, vêtu d'une culotte et de guêtres blanches, ayant de fortes contusions à la gorge, et le septième vêtu d'une chemise, culotte et bas de soye noire, entièrement défiguré.

Nous avons ensuite fait déposer lesdits cadavres à la basse-geôle du Chàtelet pour y rester exposés suivant l'usage, et nous avons coté et paraphé lesdits papiers par première et dernière, lesquels sont restés ès-mains de Mc Lucotte, l'un de nous, et avons signé ces présentes

LuCOTTE. BeAUVALLET.

El le seize dudit mois de juillet, audit an mil sept cent quatre-vingt-neuf, heure de midi, en l'hôtel et par devant nous, conseiller du Roi, commissaire susdit, est comparu Louis Perrin, domestique au service de M. Antoine-Jcrosme de Losmc de Salbray, capitaine de cavalerie, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, ancien brigadier des gardes du corps du Roi, compagnie écossaise, et major de la Bastille. Lequel nous a dit que, s'étant rendu hier à la basse-geôle du Chàtelet, il y a reconnu, à la basse-geôle, l'un des cadavres qui y sont déposés, vêtu d'une culotte de tricot de soie et bas de soie aussi noirs, ayant le visage fracturé et le corps couvert de coups de baillonnettes, pour être celui dudit sieur de Losme de Salbray, major de la Bastille, requérant que la remise lui en soit faite pour être enterré. Dont et de quoy il nous a fait la présente déclaration, dont il nous a requis acte, à luy octroyé pour lui servir et valloir ce que de raison et a signé avec nous commissaire : Louis Perin. — Lucotte. (Arch. nat. Y iA,6e&.)

Du 1 6 juillet 1 789.

Sont comparus au greffe, Mc Nicolas-Étienne-Edouard Evin de Princé, capitaine de cavalerie,

par l'ordonnance de M. le lieutenant-criminel dallée comme dessus et signé Thory. — Le cadavre , dont l'extrait mortuaire est cy-dessus, est celui de M. Bernard-René Jourdan Delaunay, marquis de Launay, gouverneur de la Bastille. La présente mention faille par nous, avocat au Parlement,

greffier de la chambre criminelle du Chàtelet, en vertu de l'ordonnance de M. le lieutenant-criminel , de ce jourd'hui 28 mai 1790, rendue sur les conclusions du procureur du Roy. Signé : Thory. » (Bibl. nat. nouv. acq. franc. 3619, n° 5 190, d'après les registres de l'hôpital Sainte-Catherine de Paris.)

officier de maréchaussée de l'Ile-de-France, demeurant à Bondy, et Mc Jean-Nicolas Guillebert, ancien greffier de ladite mare'chausse'e; lesquels ont dit qu'ils viennent de parfaitement reconnaître cejourd'huy, à la basse-geôle du Chàtelet, une tète, la première accroche'e à droite, pour être celle du sieur Nicolas-Joseph Person, capitaine d'infanterie et lieutenant de la compagnie d'Invalides de la Bastille, chevalier de l'ordre royal militaire de Saint-Louis, demeurant rue Saint-Antoine, maison du sieur Moreau, marchand de fer, n° 1 36, dont le cadavre est désigne' le troisième par le procès-verbal dresse' par le commissaire Lucotte, le jourd'huy, et être l'un de ceux trouves place de Grève; déclarant que ledit sieur Person était âgé de soixante-six ans ou environ, natif de Sommesous en Champagne, diocèse de Chalons^. De laquelle reconnoissance ils ont requis acte et ont signé'2'.

Du 20 juillet 1 789.

Sont comparus au greffe M. Louis Darcy, bourgeois de Paris, y demeurant, rue et parroisse Saint-André-des-Arts, sieur Laurent Jacquemet, chirurgien, demeurant rue du Temple, paroisse Saint-Nicolas-des-Champs, et sieur Thomas Malville, marchand tailleur, demeurant susdite rue du Temple, même paroisse; lesquels ont dit et déclaré que le jeudi t 6 de ce mois, s' étant transportés à la basse-geôle de cette cour, ils y ont parfaitement reconnu, parmi les cadavres y déposés le quatorze dudit présent mois, un cadavre et une tête pour être ceux de sieur Pierre- Joseph Miray, aide-major du château de la Bastille; qu'il étoit âgé de cinquante ans ou environ, natif d'Avignon, paroisse Saint-Agricole, demeurant audit château. Dont ils ont requis acte et ont signé

Au commencement de l'année 1790, on Ta déjà vu'4), une procédure fut ouverte afin de rechercher les auteurs du meurtre des officiers de la Bastille; elle ne paraît avoir conclu à aucune poursuite, même contre Desnot; il nous en est, du moins, resté une trace précieuse dans les dépositions suivantes, recueillies le 21 avril 1790, par le commissaire au Chàtelet, Adrien-Louis Carré :

Michel-Louis Nekare, âgé de quarante-trois ans, guichetier de la prison du Grand-Châtelet, y demeurant rue de l'Haumerie, paroisse Saint-Jacques de la Boucherie, lequel, après serment par luy fait de dire et de déposer vérité et nous avoir déclaré n'être parent, allié, serviteur ny domestique des parties et fait apparoir de l'exploit d'assignation à luy donné le jour d'hier par Fayel, huissier à verge audit Chàtelet, lecture faite des procès-verbaux des faits y contenus, dépose que, le mercredy quinze juillet dernier, il a vu apporter à la Basse-Geôle du Chàtelet sept cadavres de sexe masculin, dont un sans tête, vêtu d'habit, veste et culotte et bas de sove noire; un second aussi sans tête, vêtu d'une veste de drap rouge; un troisième aussi sans tète, n'ayant qu'une chemise et une culotte; un quatrième aussi sans tète, en chemise ensanglantée, culotte et bas noirs; un cinquième, vêtu d'une chemise, culotte bleue et guêtres blanches; un

(1) Marne, arr. de Vitry-le-François. Bastille », et il ajoute, mais sans indiquer ses réfé-

tS) Arch. nat. Y io,Gi4, comparutions au Châ- rences, que (de 28 août 1790, Mirabeau écrit à

telet, à la date. Lieutaud, commandant de la garde nationale de

"} îbid. , a la date. Marseille , que le Chàtelet a commencé une informa-

w Notes 1 de la page 189 et 5 de la page 197. lion contre le 1 4 juillet». (Intermédiaire duvc) février

Un collaborateur de Y Intermédiaire s'est préoccupé 1892, col. 208.)

de savoir s'il rra existé une procédure ordonnée Ce renseignement confirme ceux que nous ap-

par Louis XVI contre les auteurs dp la prise de la portons ici sur le même sujet.

sixième de môme et le septième défiguré, en chemise, culotte et bas de soye noire. Que celuy ayant culotte de nankin, dans laquelle le de'posant a trouvé des papiers, a été annoncé être le cadavre de M. de Launay, gouverneur de la Bastille; un autre être celuy du sieur de Flesselles, prévôt des marchands; qu'un des camarades du déposant luy a dit avoir reçu deux têtes, qu'on a annoncé être celles des sieurs de Launay et de Flesselles; que, le lendemain, la populace est venue s'en emparer, et il a été dit au déposant que ces têtes avoient été mises au cimetière de Saint-Boch. Qui est tout ce qu'il a dit savoir. Lecture faite de sa déposition, a dit icelle contenir vérité, y a persisté, a requis salaire à luy taxé à trois livres, et a signé.

Antoine-Jacques Ancé, âgé de quarante-sept ans, fossoyeur des dames Sainte-Catherine, demeurant à Paris, rue des Lombards, paroisse Saint-Jacques de la Boucherie, lequel après

serment dépose que, le mercredy quinze juillet dernier, étant à la basse-geôle du Châtelet,

il a reçu sept cadavres [du sexe] masculin, que la populace apportait de la place de Grève; que quatre étoient sans tête, et l'un de ces quatre, vêtu d'une culotte de nankin, a été reconnu être le cadavre du sieur de Launay, gouverneur de la Bastille; un autre, vêtu de noir, celuy du sieur de Flesselles; qu'il a aussi vu apporter deux têtes vers les onze heures du soir, qu'on a dit être celles desdits sieurs de Launay et Flesselles, qu'on a aussi déposé, et que, le lendemain dès le matin, il a vu la même populace venir rechercher les têtes et les promener dans la ville; qui est tout ce qu'il a dit savoir

Jacques-Joseph Delsart, âgé de trente-sept ans, fossoyeur de Saint-Boch, demeurant à

Paris, rue et paroisse Saint-Boch, lequel après serment dépose que, le jeudy seize juillet

dernier, vers sept heures du soir, il a vu des particuliers à luy inconnus, apporter dans un torchon enfilé dans un bâton, deux testes en l'église de Saint-Boch, à l'assemblée du district; que ces particuliers ont dénoué le paquet, ont pris ces deux testes par les cheveux et les ont montrées au public; qu'on annonça que ces têtes étoient celles des sieurs de Launay et de Flesselles; qu'on a dit qu'elles avoient été retirées de la basse-geôle et promenées dans les rues de Paris et dans différens districts et notamment dans celuy de Saint-Eustache; qu'aussitôt, le déposant a reçu les ordres de renfermer ces têtes, qu'il a mises dans une petite serre sur la tour du clocher de Saint-Boch; que la visilte de ces têtes a été faite, d'après notre ordonnance, par le chirurgien du Châtelet, et ensuitte le déposant les a enterrées dans le caveau de l'église Saint-Boch. Qui est tout ce qu'il a dit savoir

Jacques Le Bade, âgé de trente-quatre ans, garçon fossoyeur de Saint-Boch, demeurant rue

des Moineaux, paroisse Saint-Boch, lequel après serment dépose que, le jeudy seize

juillet dernier, dans faprès midy, il a vu apporter dans l'église Saint-Boch deux testes qu'on avoit promené par la ville; qu'on annonça que ces deux testes étoient celles de M. de Launay, gouverneur de la Bastille, et l'autre celle de M. de Flesselles, prévôt des marchands; que les habitans qui étoient assemblés dans l'église demandèrent qu'on renfermât ces testes affin qu'on ne les promenasl plus; qu'il les a déposées, avec le nommé Delsart, son camarade, dans une tour de l'église où elles ont été visitées par M. Salin, médecin du Châtelet, et ensuite enterrées dans le caveau de Saint-Boch. Qui est tout ce qu'il a dit savoir

Jean-Baptiste Martin, âgé de trente-huit ans, guichetier de la prison du Grand-Châtelet, demeurant rue du Marché Saint-Martin, paroisse Saint-Nicolas des Champs; lequel, après

serment dépose que, le mercredy quinze juillet dernier, vers huit heures du soir, il a vu

apporter au guichet de la prison du Grand-Châtelet, par un grand nombre de populace, deux

testes ensanglantées, dont l'une, au bout d'une fourche à trois piquants, lui a été déclarée être celle de M. de Launay, gouverneur de la Bastille, et l'autre, aussi au bout d'une pique, qu'on luy a dit être celle du major de la Bastille; que ces particuliers luy ont recommandé de les garder jusqu'au lendemain matin, disant qu'ils reviendroient les chercher, et l'un d'entre eux fit donner un reçu de ces testes au déposant, avec menaces que dans le cas où le déposant se refusoit à leur rendre le lendemain matin, ils prendroient la sienne à leur place; qu'effectivement, le lendemain vers les dix heures du matin, celte même populace revint avec le particulier qui luy avoit fait donner un reçu, et emportèrent ces testes à la basse-geôle du Châtelet, où ils les accrochèrent à des crampons de fer étant dans ladite basse-geôle. Qui est tout ce qu'il a dit savoir

Du mardy onze may mil sept cent quatre-vingt-dix, heure de midy, Nicolas Houdan, âgé de trente-neuf ans, receveur du bureau des ventilateurs, demeurant à Paris, rue du Mouton, paroisse Saint-Jean en Grève, dépose que, le quinze juillet de l'année dernière, étant à la tête d'une patrouille de la garde bourgeoise et passant sur la place de Grève et y ayant apperçu sept cadavres, dont plusieurs sans tête, il a engagé divers particuliers à les transporter à la basse-geôle du Châtelet ; que ces particuliers s'y prêtèrent, et il les accompagna jusqu'au Châtelet, où il les fit déposer à ladite basse-geôle; qu'on dit qu'un de ces cadavres étoit celuy du sieur de Launay, gouverneur de la Bastille; un autre celuy du sieur de Flesselle, prévôt des marchands, et deux autres ceux de deux canonniers de la Bastille. Qui est tout ce qu'il a dit savoir W.

Si i on sait avec précision combien les assiégés avaient eu de morts pendant la journée du ik juillet, il n'est pas moins intéressant d'établir le nombre de ceux qui périrent du côté des assaillants. Dans les éclaircissements qui accompagnent ses Mémoires ®, Dusaulx nous renseigne par les chiffres suivants :

Morts sur la place t 83

Morts des suites de leurs blessures i5

Blessés 60

Veuves 19

Orphelins 5

Mais aucun document officiel, si ce n'est pour les veuves et les orphelins, dont les noms figurent à la suite du tableau des vainqueurs de la Bastille (3), ne nous permet de contrôler cette assertion, et il faut se borner à l'enregistrer. H semble bien, au reste, qu'on ait à peu près complètement oublié de rendre les derniers honneurs à ces quatre-vingt-dix-huit morts, sans doute fort obscurs. Le district des Minimes paraît être le seul à y avoir songé, assez tard d'ailleurs, car c'est le 27 août qu'il émit le vœu, et que les religieux du couvent des Minimes de la place Royale décidèrent de célébrer crsans exiger aucun honoraire, un service solennel en faveur des citoyens qui avoient perdu la vie à la prise de la Bastille (4N.

(1) Arch. nat. Y 11,286, 21 avril 1790. (2' Page kli-j de l'édition Berville et Barrière

(3> Voir plus loin, p. 2-2 3.

<4> Arch. nat. , LL i566, fol. 2.37 r".

aG

Une indemnité matérielle était due aux défenseurs de la place, car tous avaient été victimes des événements de la journée, eux et leurs familles. Le i3 août, le Ministre de la maison du roi écrivait à quelques-uns d'entre eux d'attendre le moment prochain où le roi prendrait une décision M; le 6 septembre, il les recommandait à la bienveillance de Necker, et plus spécialement du Puget, pour lequel il proposait une gratification de 3,ooo livres destinée à l'indemniser de la perte de tous ses biens (2). Le ier novembre, le roi alloua aux officiers et employés de la Bastille (il ne s'agit que des officiers de la garnison, et non de l'état-major) une gratification de 12,000 livres(3), et, le 26 du même mois, M. de Sombreuil, gouverneur de l'Hôtel des Invalides, fut informé par le Ministre que les quatre-vingt-deux bas-officiers de la Bastille allaient recevoir la solde de haute-paye depuis le icr mai jusqu'au îk juillet^. Gomme on le voit, Louis XVI ne tenait pas rigueur à la garnison d'avoir capitulé si aisément.

Mmc de Launey reçut une pension de 3,ooo livres. Elle en fut informée le 1 1 décembre 1789, par la lettre suivante du comte de Saint-Priest, ministre de la maison du roi :

J'ai l'honneur, Madame, de vous informer que le Roi, instruit de vos malheurs et des pertes que vous avez éprouvées le 1 U juillet dernier, a eu la bonté de vous accorder une pension de 3,ooo livres, réversible par trois sur la tête de madame la baronne de Jumilhac, de madame d'Agay et de mademoiselle votre fille. Il sera nécessaire que vous fassiez informer au bureau de M. Jurieu, l'un des premiers commis de mon département, des formalités à remplir pour l'expédition des brevets qui doivent vous assurer, et à Mesdames vos filles, le payement de cette pension.

J'ay l'honneur, etc '5'.

(1) Arch. nat. O1 5oo, p. ^2 5 .

^ Wul, p. 485.

Extrait d'une décision du Iloij en datte du 1" novembre ij8g.

tfSur les représentations faites au Roy par différons officiers ou employés du château de la Bastille pour obtenir une gratification à titre d'indemnité de la perte de leurs effets lors de l'événement du 1A juillet, Sa Majesté a eu la bonté de leur accorder une somme de i2,ooott, laquelle a été distribuée entre eux au prorata de leurs perles.

'<r Au bas de la feuille mise sous les yeux du Roy par M. Guignard, est écrit de la main de Sa Majesté, approuvé :

rrCertiffié pour extrait de la décision du Roy, dont l'original est au bureau du département de

l'intérieur. Signé: Delessart». (Arch. nat. G35,

(4> Arch. nat. Ol 5oo, p. 5G8.

(5) Ibid., p. 595-596. — On aurait dû, sans aucun doute , restituer à M'ne de Launey les objets appartenant personnellement à son mari , tels que sa croix, son épée, son testament et ses papiers privés. Il n'en fut rien : le Comité de l'Hôtel de Ville les retint, pour un examen futur, qui ne fut pas fait, d'ailleurs; les bijoux furent transmis au Comité de police , et les papiers , fort nombreux , réunis aux archives de la Bastille, où ils sont encore. (N°s 319, 32 1-327 du tome I du Répertoire général des sources manuscrites de l'Histoire de Paris pendant la Révolution française, de M. A. Tuetey, et 19,630-12,671 du Catalogue des Archives de la Raslille, de M. Funck-Brentano.)

D'autre part, notre savant confrère, M. Étienne

Le même jour, des lettres aux formules à peu près identiques furent adressées : à du Puget, pour lui annoncer l'inscription à son nom d'une pension de 4,ooo livres; à Mmc Miray, veuve de l'ancien aide-major, gratifiée d'une pension de Goo livres; à l'abbé Faverly, chapelain ordinaire, pour la même somme, et enfin aux abbés Duquesne, Mac-Mahon et Fosserier, aumôniers, à chacun desquels était allouée une pension de 5oo livres

Du Puget paraît être le seul à n'avoir pas été satisfait de l'indemnité qu'il recevait. Bien qu'il lui ait été remis en outre, le 9 décembre 1789, une gratification spéciale de 4,ooo livres ('2), il insistait, au mois d'avril suivant, devant les Commissaires du Châtelet, sur et sa triste situations, sa place perdue, ses elfets pillés, 5o,ooo francs en argent volés, et réclamait le remboursement de son cautionnement, s'élevant à 2 6,8o3 livres (3). Mais le Châtelet fut supprimé peu de mois après, et il ne paraît pas qu'aucune autre suite ait été donnée aux réclamations du dernier lieutenant de roi de la Bastille.

Charavay, a bien voulu nous laisser prendre copie de la pièce suivante , qui fait partie de sa collection particulière :

n Déclaration du .ï Fanfar, relatif à l'argent de Delaunay.

rrJe soussigné, l'un des porte-clefs du château de la Bastille, m'étant transporté aujourd'hui au bureau établi au Comité de la Culture- Sainte - Catherine pour la direction de la Bastille, sur le réquisitoire de messieurs composant ledit bureau, pour leur donner conaissance de l'argent qu'ils ont apris avoir été transporté de la Bastille, aussitôt sa prise, et qui appartenoient à M. Delaunay,

Déclare qu'aussitôt la prise de la Bastille et celle de M. Delaunay, j'ai fait conduire et porter au greffe de la Ville plusieurs sacs d'argent que m'a-

vait confié M. Delaunay et qui, suivant lui, dévoient renfermer huit mille livres, lesquels sacs j'ai accompagné au greffe, que présent à l'ouverture desdits sacs, il en a été tiré une montre d'or qui m'a paru enrichie de diamants, que le tout est resté en dépôt au greffe du Bureau de l'Hôtel de Ville. — En foi de quoi j'ai signé le présent certificat. — Paris, le 29 juillet 1789. Signé Fanfart. — Pour copie sur l'original confié à la commission du i3 frimaire par le Comité civil, le 17 ventôse an III de la République, -n (Suivent six signatures.)

10 Arch. nat. 0'5oo, p. 596-597.

<*> Ibid., p. 599.

(3) A. Tuetey, Répertoire général des sources manuscrites de l'Histoire de Paris , ouv. cité,

Page 1