BB
Les Bois.
Le Moulin.
La Redoute.
L'Ambulance.
Vallon où se tenait la
réserve de cavalerie
LA BATAILLE DLHDE 169
retentir. Du côté de Morel, une pièce, à son tour, aboya.
Je m'arrêtai de nouveau, réfléchissant. Si leur batterie importante se trouvait à la courbe des eaux, en face d'Ulide, certes l'artillerie de leurs forteresses ne portait point jusque ce bourg, ni, par conséquent, jusque la roule qui, venue de la montagne Est, le traverse, pour sauter l'Adda, envelopper les marécages de Klagen et la falaise du fort Ouest. Au cas contraire, on eût employé Tartillerie mobile afin de nous arrêter, sur la Crète Sud de La Cuve. Mes renseignements et mes prévisions furent exacts.
A l'aide de ma jumelle je distinguai, nettement, entre la route d'Uhde et la montagne, sept ou huit masses d'infanterie, postées entre les villages, avec, sans doute, des canons, et sous la protection du fort Est.
Une fabrique dont les tours roses, ne cessaient pas de vomir la fumée, servait d'appui à la gauche de ces masses étendues par échelons jusque les jardins d'une ville surplombant la route dUhde.
A cause de la grande distance, je distinguais mal, et à cause, encore, de plusieurs petits bois qui interceptaient l'espace entre la route et nous, depuis l'Adda jusqu'aux rochers inaccessibles de l'Alpe, vers la droite. Il m'étonna que nos hussards, parvenus à cinq cents mètres du bourg, environ, ne fissent pas le coup de cara-
170 LA BATAILLE i/lIIDE
bine. Les pelotons progressaient prudemment, détachaient des cclaireurs, posaient des vedettes. La cuirasse de Garamond, qui accompagnait les extrêmes pointes, brilla une seconde... Je craignis une surprise analogue à celle de Piazza. Pour la prévenir, je donnai l'ordre à la première batterie du 10®, parvenue près de moi, de fouiller Uhde avec quelques obus, par-dessus les hussards qui, arrêtés, à trois cents mètres, n'osaient pas une approche téméraire.
A mes yeux, les attelages d'artillerie exécutèrent de belles courbes, creusèrent l'humus. Les commandements furent criés. Les pièces, détachées, plongèrent dans la luzerne. Les servants se placèrent, qui avec le boute-feu, qui avec le sac à gargousses, qui avec l'écouvillon Les brigadiers sautèrent sur le sol. Un maréchal des logis tira de sa gaine le niveau d'eau. On rectifia les assises des pièces. Un lieutenant pointa. Les culasses s'ouvrirent, se refermèrent. Le boutefeu fut approché. L'explosion ébranla tout, et nous noya de fumée blanche. Les chevaux dansèrent.
Désireux de voir, je trottai. Rien ne bougea dans Uhde. Les voltigeurs débouchèrent au loin, minuscules, le long de l'Adda. Ils obliquèrent par la prairie, s'élargirent on tirailleurs et doublèrent les cordons de cavalerie d'après une disposition intelligente qui les porta vers l'Est d'Uhde et le premier des petits bois. Mais une
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bousculade eut lieu dans un peloton de hussards. Une lueur flamba parmi l'herbe devant les voltigeurs. La batterie autrichienne de l'autre rive, tirant par-dessus les eaux et le bourg, attaquait leur ligne. Les cavaliers se replièrent au petit trot jusque le bois. Alors des obus éclatèrent sur la route de l'Est. Là-bas, au centre des masses autrichiennes, Tautre artillerie donnait. Immédiatement, une batterie française prit position à ma droite et répondit. Je complétai les instructions du colonel.
De toutes parts, les canons parlèrent. L'infanterie fut mise au repos, et je rencontrai le général Bertrand qui, debout sur les étriers, faisait des gestes, en jurant.
— Eh bien !... dis-je, nous voici en bonne posture... Vous savez qu'il y a, devant vous, sept ou huit bataillons et une dizaine de bouches à feu? Il faut que ces bouches-là- deviennent muettes.
— Oh! mon général!... Regardez-moi ces sacrés Piémontais... regardez-moi ça... leurs bataillons n'ont pas de jeu, pas d'air... S'il fallait opérer une conversion, ou un à gauche en ligne!... Hein!... Et puis... ils devraient redescendre la pente à l'abri. Pourquoi rester sur la crête, hein?... Ah ! vous m'avez pris mon génie, mon génie ! Que voulez-vous que je fasse avec ça... La brigade sarde aurait pu détacher un régiment sur TAdda. Je vous en prie, mon gêné-
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rai, envoyez-moi un bataillon du génie ou deux...
— Allons, calmez-vous. Je lâcherai de vous satisfaire... Pour le moment, je vous recommande ces masses autrichiennes. Surtout, ne leur permettez pas de venir sur Uhde. il faut que le village reste inoccupé, il faut que ses constructions abritent les batteries qui vont s'installer sur la berge de FAdda... Au revoir, bonne chance...
— Je puis compter sur mes deux bataillons?
Sans répondre, je piquai des deux, ne me souciant pas d'esquinter les hommes en marches et contre-marches. Toutefois, je priai le général sarde d'espacer ses compagnies et de faire reculer les hommes plus bas que la crête de La Cuve, Ce gentilhomme aux cheveux blancs me répondit, non sans indignation, que ce n'était point sa coutume de dérober les troupes au feu.
— Eh bien ! commencez aujourd'hui à prendre cette habitude-là, je vous en prie.
Retourné vers son aide de camp, il lui dit en italien :
— Vous avez entendu, monsieur? Faites exécuter l'ordre français !
Je ne relevai pas l'impertinence parce qu'un fourrier, sur la crête, s'effondra tout à coup, et versa une flaque rouge à la place de sa tète disparue. La compagnie voisine de l'accident se bouscula d'instinct, dans un bruit d'armes heurtées. 11 m'advint de hausser les épaules en regardant le général sarde, en lui désignant le cadavre.
LA BATAILLE d'lHDE 173
dont le cou écrasé dégorgea, parmi des esquilles d'os, un sang noir.
Le gentilhomme redressa la tète, me fit un salut militaire ; il piqua son admirable bête blanche, et fut prendre la place du mort, contre le ciel obscur. Fin, le nez humant l'air, il examina l'horizon, puis s'éventa du mouchoir. Avec sa longue queue, la cavale se brossait aussi la croupe. Cet héroïsme ne sembla point toucher les troupes qui obéirent précipitamment à l'ordre de redescendre.
Je fus vers d'autres points.
Il me consola de reconnaître que le colonel du 0® d'artillerie, le long de la rive, venait d'atteindre les approches d Uhde, afin de mettre en batterie une quinzaine de pièces, bien abritées du feu ennemi par l'amas des jardins, des maisons. Son tir traversa la rivière et fut battre La Redoute du tournant d'eau. Celle-ci multiplia ses coups. Les obus tombèrent dans les rues du bourg, effondrèrent des toitures, ou dépassèrent nos pièces, sans même gêner les voltigeurs et les hussards qui se dissimulaient le long de la route, dans les petits bois.
C'était un lieu exquis, cette cuve verdoyante d'Uhde, au fond des Alpes en cirque. Descendue du ciel changeant, une tiède pluie d'été faisait plus fraîches les vertes vignes, les prairies épaisses, les lueurs des roches polies.
Mon angoisse se relâcha, bien qu'il me parût
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toujours entendre l'ignoble glouglou bouillonnant au col saigncux du fourrier sarde décapité. Rien de cette nature estivale n'évoquait la présence de la mort. Les feux d'artillerie tonnaient pour quelque fête, sans doute, pour un jeu de gamins bruyants, amis des pétards. Le long de la route, et parmi les bois, les hussards semblaient courir, veneurs alertes, à un rendez- vous de chasse, ce frais malin. Les voltigeurs minuscules jouaient aux barres, pour galoper ainsi, en franchissant les espaces découverts; et s'il croulait, dans Uiide, des pans de murailles, c'étaient de joyeux maçons à l'œuvre qui pareraient de façades neuves la coquette et muette petite ville.
La pluie cessa. L'or du soleil coula entre les nues envolées, et le ciel, pour sourire, se démasqua de ses brumes, comme les cimes do l'Alpe bleuâtre d'oii se penchait la Crète Sud de La Cuve s'inclinant sous les lignes de la brigade sarde et les troupeaux de dragons, jusque vers le creux de l'Adda.
Ces foules étaient ma vigueur crispée sur ce »'ebord du val par trente mille pieds d hommes. Contre l'Alpe immuable, ma force aboyait par cinquante bouches d'artillerie. 3Ia griffe entamait la verdure des bois et le ruban de la route, par l'effort de mes voltigeurs, de mes hussards, paraissant, disparaissant, jouant avec les obus de Tennemi. Moi, c'était le porte-fanion au trot
derrière mon cheval, entre les lanciers de Tescorte, et aussi le plus lointain cclaireur, gros comme une goutte d'encre, celui dont les hardiesses viies par la lorgnette, me mettaient au cœur le tocsin des villes orgueilleuses. Je répétai le cri de ma force parles trois gueules d'artillerie hurlant, l'une, à l'extrême droite contre les infanteries de La Fabrique; l'autre, contre La Redoute du tournant d'eau, devant moi; et, la troisième, au bout de la division Morel enfouie à l'Ouest dans les cultures de l'autre rive. Moi^ hydre effroyable et déjà triomphante, je marchais avec les quinze mille pas militaires; je montais avec la houle en armes, je bondissais comme le flocon
sur l'écume de la mer accourue.
... Un instant après, je me sentis tel qu'un homme qui étend les bras, et ces bras enveloppaient tout ce val, avec l'étreinte d'un peuple. Mon orgueil I
Vraiment non, je ne songeais pas à la mort. Vraiment, je ne regrettai rien du fourrier abattu par l'obus, ni de ceux déjà semés derrière nous dans les tombes, au bord des chemins, pour fertiliser une terre que le printemps futur habillerait de fleurettes. Je n'imaginais pas qu'ils dussent regretter d'avoir souffert. La mort ne leur avait-elle pas ouvert la conscience de participer à plus de forces, à plus de grandeur!
Je continuai de courir, j'atteignis la rive, et les bataillons du génie en attente derrière les
faisceaux. Et ce fut bien plus terrible sur les visages des hommes que sur Tapparence du pays. Ils ne parlaient pas. Certains laçaient leurs guêtres, machinalement, l'œil sournois. Peu fumaient. La plupart regardaient vers Uhde et la courbe de la rivière, les nues blanches monter, successives, des batteries cachées aux plis du terrain. Un mangeait mécaniquement son pain, le couteau ouvert. Quelques groupes indiquaient par signes les positions de l'ennemi, celles des nôtres, et commentaient avec des murmures sourds la bataille. Il y en avait beaucoup pour dormasser, la tête dans les genoux, pensant à la fin. Tout roides, les chefs faisaient les cent pas, deux à deux, les épaules dans la pèlerine, la tête dans le capuchon. Ces hommes m'offrirent l'impression de leur angoisse sur leurs figures vertes et maussades. Leur œil enviait mon cheval, le privilège de fuir vite hors du feu.
Je jugeai pratique de leur montrer mes risques. Tournant bride, je me dirigeai vers Uhde et les batteries tonnantes. Leurs regards surpris me suivirent. Certains se levèrent. « Le général va voir oià on en est, dit l'un... — Avez-vous reconnu des troupes de la division Morel, demandai-je. — Oui, oui... Les capuchons des zouaves viennent de filer sur l'autre rive, en avant, le long de la berge. Ils marchent sur La Redoute du tournant. — Par là!... » — Ils s'empressèrent pour désigner la place.
Je portai Ja main à ma visière et louchai le flanc du vigoureux Neptune. Les hommes m'admirèrent d'aller vers la mort, au lieu de la fuir.
Par un chemin de halage étroit et sec, je chevauchai. L'apparence de la rivière me parut sinistre. Au sortir de la gorge que font la falaise du fort Ouest, et l'aipe du fort Est, l'Adda, resserrée, tourne, galope avec fracas. Le son de la canonnade roulait entre les hauteurs des berges, comme dans un corridor de maison vide.
Je tâchai d'apercevoir, sur l'autre rive, les zouaves de Morel; mais une pente de terre cachait la plaine, la route, les marécages et la chaussée de Klagen, pour la conquête de laquelle se livrerait, là, une première bataille. De cette chaussée, Morel, chef de l'aile gauche, pourrait prendre à revers La Redoute et libérer ainsi notre centre de toute démonstration en flanc, lorsqu'il tenterait, avec l'aile droite, l'ascension. du massif Est. Au moins j'imaginai que Morel n'avait pas omis cette idée directrice du plan. Mais, de lui, rien n'était sûr. Selon le bruit de sa canonnade, il fallait admettre que l'ensemble de ses batteries affligeait La Redoute par un tir de face. Je craignis qu'il ne lançât les fameux zouaves à l'assaut de l'ouvrage sans doute admirablement défendu, l'ennemi ayant là massé deux tiers de son artillerie mobile. L'intention de l'Autrichien visait à prendre en écharpe par ce feu nos colonnes de la rive gauche, à enfiler la plaine et
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la roule d'IJIide, pour, écartant notre marche vers la zone du massif, la pousser sous le tir du fort Est. Ces deux feux rempliraient l'office de raquettes partners, se rejetteraient à tour de rôle l'élan de notre attaque, et le bousculeraient entre toutes leurs positions
D'abord, l'artillerie se làtait. Cela durerait un peu Bertrand ne lâcherait pas la brigade sarde, avant que la démonstration des hussards et des voltigeurs sur la route n'eût attiré les bataillons ennemis loin de La Fabrique et hors la protection du fort Est. Ceux-ci ne commettraient pas la faute de se découvrir au hasard, lorsque le destin delà bataille ne se dessinait nulle part. Je résolus de courir sur Uhde, d'apprendre ce que donnait le tir du Y^ régiment contre La Redoute, puis de revenir sur la rive droite conférer avec Morel, qui très probablement devrait fournir le gros effort du matin, à notre gauche, sur la chaussée de Klagen.
De cette inspection générale, il résulta que les points de conflits seraient, probablement, sur la rive droite : La Redoute; sur la rive gauche : La Fabrique, le Tertre qui manjue l'endroit où la route d'Uhde, laissant la direction Ouest Sud, escalade le massif montagneux pour aboutir au Fort-Est.
Assaillie à l'Orient par les batteries de mon ye régiment installé derrière Uhde, et, au Sud, par les feux de la division Morel qui remontait la
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rive droite de la rivière, La Redoute devait d'abord être emportée, condition indispensable de l'avantage. Là, Morel n'aborderait pas une besogne commode.
La Fabrique, sise à la cime d'un contrefort soutenant le massif Est, subirait, à notre droite, l'attaque de la division Bertrand soutenue par mon X^ d artillerie, lorsque la démonstration de mon centre et de la brigade Sarde sur la route d'Ulide aurait contraint les infanteries autrichiennes occupant ce contrefort à se disséminer vers l'Adda, pour la tentative d'enlever nos batteries d Uhde.
La prise du Tertre d'oij le bombardement ct)ntre le Fort Est pouvait réussir, marquerait la fin des opérations.
Comme je réfléchissais de la sorte, félicitant ma lucidité stratégique, un obus siffla. Les tètes de mon escorte se baissèrent; le fracas nous assourdit ; l'obus éclatait, d'ailleurs, loin. Je piquai des deux. L'escorte prit le galop; et, dès lors, il ne m'arriva plus à l'oreille rien de ce qui dénonce la vie entre les soldats : le murmure d'une parole chuchotée, le bruit d'une arme que la négligence laisse heurter, les encouragements de la langue et de la main pour flatter les montures. Dans le bruit du galop, tout se fondit; et lorsque nous nous arrêtâmes, il n'y eut que le silence sous les moustaches, aux tètes pâles et droites entre les jugulaires des shapskas.
En Algérie, en Crimée, j'avais vu Ja guerre déjà. La peur n'avait plus qu'une mince prise sur mes nerfs. Je savais combien on meurt relativement peu, vu le nombre des soldats. La bataille me semblait un sport, à coup sûr périlleux, mais comme le jeu de polo, la cbasse à courre, ou la course d'obstacles pour gentlemen. Après quarante ans, la vie ne conserve pas la valeur qu'on lui attribue de seize à vingt-cinq. Les amours déçues, les trahisons des amis, les concurrences professionnelles, la gloire des canailles et la malechance évidente des honnêtes gens, le triomphe du vice et l'obscurité de la vertu, vous ont, par l'habituelle répétition de leur apparence, lassé de croire à la beauté de vivre.
Ainsi que beaucoup de maris perspicaces, je connaissais les amertumes de saluer l'adultère dans ma maison. Paresseux et vicieux, mes enfants ne donnaient nulle espérance de voir la race prolonger mes désirs ambitieux, les réaliser. Galopant, sous le feu de La Redoute, je me sentis le cœur paisible. Les dégoûts de la vie me conseillaient de ne la point regretter, s'il lui arrivait, à elle aussi, de me fuir. Je me redressai sur la selle, aspirant l'air, souriant au tonnerre continu des batteries, très joyeux de la fraîcheur venue sur mes lèvres avec la brise.
Le soleil éclaira tout. Il transparut aux feuilles des vignobles; il fit éclater, dans le loin, la cou-
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leur garance des pantalons sur les lignes de voltigeurs couchés. Il dora les murs d Udlie, les murs blonds et blancs. Au bord du chemin, le cadavre d'un tambour, enfoui presque dans les herhes hautes de la prairie, parmi les renoncules mouillées, me donna peu de tristesse. Cependant un viscère noirâtre, le Foie sans doute, débordait par la déchirure de la tunique entre les nœuds des intestins rougis; et la tète, je ne la pus découvrir. Les fleurs des champs s'étaient rejointes au-dessus, en bouquet blanc, bleu, d'or...
Des hirondelles crièrent, coupant la splendeur du jour par leur vol en biseau.
« Pauvre garçon ! pensai-je... Douce fumée, làbas, dans la France, sui- la chaumière. La fileuse tourne son rouet devant l'image du Juif-Errant... La petite sœur traîne au bout dune ficelU; la boîte OLi se prélasse la poupée... Le vent caresse la chevelure des moissons Les bœufs boivent... Et ta mère blanchie pense à ton retour... Tu ne reverras rien. Mais à quoi bon revoir ?... Tu aurais croulé sous les grosses ivresses du dimanche, en chantant d'ignobles refrains... et puis, toute la vie, tu aurais sué de peine et de misère, pour faire resplendir le sol d'une patrie qui ne le distribue en échange que le travail, l'amende, la prison, l'enrôlement, la faim et la mort... Pourquoi dire qu'il eût mieux valu que tu vives?... Seulement, tu ne prévoyais pas. Tu espérais... Et, d'espérances en espérances, tu aurais gagné
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l'âge des maladies féroces... Va, va, dors ici, tambour, auprès de ta caisse crevée.
« De toi une vie forte germera. Des millions de bêtes vont sourdre, se répandre, créer des existences travailleuses, amoureuses, lutteuses comme l'humaine destinée... Pourquoi dire que tu es mort!... Est-il une vie?... est-il une mort?... Sur ton visage verdi, les fleurs claires se sont assemblées, et dansent à la douceur du large vent !... »
Les hirondelles m'entourèrent de leurs cris vifs.
«Eh, me dis-je... pourquoi ne fait-on pas la guerre avec des hommes mûrs et désabusés, pas autrement téméraires dans le désir de prolonger leur peine? Pourquoi offrir à la mort des batailles les adolescents en naïve attente du bonheur?... Quels soldats meilleurs seront toujours les hommes mûrs, ceux qui savent le grand mensonge, les vétérans! »
Je projetai d'écrire un rapport sur cela.
Nous nous précipitâmes entre les explosions. Quelques projectiles tombaient au fleuve, et de gracieuses colonnes d'eau rejaillissaient comme au milieu des bassins, dans les parcs.
La pente de l'autre rive s'étant abaissée, j'aperçus les zouaves de Morel. Ils coururent, sautèrent, se couchèrent, se relevèrent... aux jurons des sergents... Devant eux, derrière, partout, les obus labourant la terre, soulevaient
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des sillons d'herbes et de pâquerettes, emportaient des files d'échalas et des fougères, avec des têtes blêmes... des guenilles d'entrailles arrachées aux ventres des hommes qui s'écroulaient par tas de loques rouges et bleues...
« Eh bien!... eh bien!...» criai-je, malgré moi... comme si je surprenais des gamins au cours d'un jeu défendu. Et, furieux contre la sottise de faire détruire inutilement des forces chères à mon désir de victoire, je gesticulai, je hurlai, afin que ma voix, par le travers du fleuve, refoulât les audaces des capitaines.
Une figure hagarde, entre un képi et un hausse-col de cuivre, m'aperçut. Ce lieutenant salua de la canne. Il comprenait mes gestes, sinon ma parole couverte par la précipitation de la canonnade. Ses manches s'agitèrent... Des ordres furent hurlés. Il leva les mains au ciel, perdit sa canne, et resta une seconde, chancelant, le corps ouvert depuis les épaules jusqu'aux cuisses ; telle une pièce de boucherie qui étalerait, avec sa fressure, l'éboulis des boyaux, parmi un ruisseau de sang.
Mais, le lieutenant abattu, d'autres voix proclamèrentl'ordre, d'autres mains me désignèrent. Courbés souslepoids des sacs, des toiles à tentes, les zouaves commencèrent à courir en sens inverse, jusqu'aux abris de terrain qui les abriteraient.
Je poursuivis ma route ; je grommelais contre
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l'imprudence de Morel. Il détruisait, par des morts inutiles, ma force.
La canonnade s'apaisa, dans La Redoute. Au tournant des eaux, je pus entendre le cri des hirondelles acharnées à enclore l'escorte blême dans les cercles noirs de leur vol.
Udhe grandissait. Les pigeons éperdus planèrent sur l'écroulement des porches. Nous distinguâmes les vitres mirant le soleil aux fenêtres des premières maisons, les rideaux bleus, des pots de géraniums en ligne sur un balcon, des treillis de capucines montant à la croisée.
Plus près, nos batteries crachaient la flamme, au milieu d'un brouillard blanc empli d'ombres affairées. En arrière des pièces, les artilleurs tramaient des chariots pris au bourg, et bourrés de matelas, de tonneaux, de meubles, de sacs pleins de paille, afin de protéger avec cette masse les caissons : un venait de sauter, tuant des hommes...
Ceux-ci gisaient à terre, sans blessures, les mains et les figures noires, criblées de petits trous. Un chariot tourna. « Gare, nom de Dieu! » cria brutalement un artilleur, sans faire attention à mon uniforme, qu'il ne vit même pas... Le timon bouscula presque le poitrail de Neptune, tandis qu'un abougre d'idiot!» me saluait encore. «Où est le colonel? demandai-je. — Est-ce que je sais? — Dis donc, on demande o\j est le colonel... — Peut-être bien dans »
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hurla un gaillard tout rouge de fureur et qui arrêtait la roue, en s'arc-boutant aux rayons boueux. » Fllloum!!! Quelque chose s'enfonça dans la terre. Il rejaillit do la glaise et des brins d'herbe... «Mon général, ne restez pas ici!... balbutiait une voix haletante... Veuillez me suivre... » Je distinguai parmi le brouillard le chanfrein d'un joli petit cheval, puis un plumet rouge et ondulé, une jugulaire vernie, un nez blanc sur une moustache cirée... Nos chevaux voltèrent.
Nous tombâmes sur des hommes qui bêchaient à tour de bras; d'autres, presque enfouis dans les trous, rejetaient la terre à grandes pelletées... Les gestes se démenaient. Les lèvres tremblaient sur les cris. La sueur coulait des shakos, mais aucun ne pensait même à détacher son sabre ni à déboutonner son plastron. Aux épaules dansaient les rouges aiguillettes. Coup sur coup, les gueules d'artillerie tonnèrent effrénément.
Je suivis la silhouette de l'officier à cheval. La fumée envahit mes narines, nies yeux; et le chaos des sons m'abrutit fort. Enfin nous sortîmes de cela, entre les attelages d'artillerie. D'une langue adroite, les chevaux broutaient, paisibles, l'herbe luisante de pluie. Là vint me rejoindre le colonel. Nous échangeâmes une vingtaine de phrases. Bien que vieux et la moustache blanche, il partageait l'énervement de ses
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hommes... Nous chevaucliâmes en arrière, pour voir La Redoute avec nos lunettes. C'était un ouvrage considérable, mais ouvert du côté des marécages à l'Ouest.
Si elle enlevait la chaussée centrale de Klagen, la division Morel pouvait, dès son déploiement sur ce point, obtenir l'évacuation des ouvrages.
— C'est très nécessaire, affirma le colonel ; car ici, si l'on veut en venir à bout, il faudrait douze ou quinze heures.
— Sans doute, mais votre feu rend difficile la défense de ^l'ennemi du côté des marécages. Votre tir démonte-t-il ses pièces?
— Nous avons réussi à en mettre bas deux, tout de suite, en arrivant. Depuis ils visent nos caissons... Voilà trois quarts d'heure, nous essayons seulement de protéger... On installe, à droite, une batterie d'angle, qui sera complètement à l'abri derrière le bourg... Alors, nous aurons des résultgits...
Par la perspective d'une rue, dans Udhe, des voltigeurs allaient de porche en porche ; rasant les nmrs... J'en vis courir à travers une voie centrale, qui roulaient des tonneaux, et des brouettes pour construire une barricade. A coups de pioche, des sapeurs crénelaient une maison... Plus loin, d'autres perspectives décelèrent uneruelle déserte, à volets clos. Jusqu'au ruisseau du milieu avait roulé un cadavre à culottes rouges. Il restait en boule... L'obus cassa le bord d'une corniche,
remplit la rue de ferrailles, de chutes de tuyaux, de cris de femmes qui, ouvrant les volets, les portes, se supplièrent. Une famille traversa la voie pour gagner la cave des voisins... et tout revint au silence...
Après Udhe, je continuai mon inspection vers rEst,le iong de la route et des petits bois.Patients, des hussards guettaient derrière les arbres. Les projectiles atteignaient mal la route même. En file indienne, nos cavaliers, défilant sans cesse au petit trot, abusaient les masses d'infanterie autrichienne avec la feinte de masquer un développement de forces considérables.
L'ennemi ne bougeait pas, au Nord, dans les vignobles, autour des hameaux semés sur les flancs des mamelons depuis La Fabrique et La Villa. Nos pièces du X'- régiment, à la crête Sud de La Cuve, le molestaient en vain. Son artillerie répondait peu, sinon pour, de temps à autre, inquiéter le deuxième bataillon de voltigeurs mis en ligne sous nos batteries et qu'elle voulait contraindre à surgir. Plus réguliers, les obus du fort Est s'élançaient du haut du massif. Ils empêchaient les hussards de franchir la route. L'état-major autrichien ayant aperçu, sur la crête Sud, la brigade sarde et les dragons de Bertrand, ne savait trop qu'attendre. Je jugeai cette expectative excellente et dépêchai vers Bertrand pour lui enjoindre de la maintenir.
Au lieutenant-colonel des voltigeurs, je recom-
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mandai de ne pas interrompre le jeu de cachecache par lequel il déroulait Tennemi. Ses compagnies continuèrent à évoluer entre les bois, à y entrer, à en sortir, à se former en colonnes dès que la cavalerie croate, descendue des hameaux, faisait mine de venir tâter nos hussards, sur la route.
Ensuite, je regagnai la rivière et les ponts de bateaux, le plus vile.
Je'parcourus les rangs du génie, qui gardait le passage de l'une à laulre rive.
Après l'eau, sur la rive droite, Heichmann se présenta. Il me dit que toute la brigade sarde, de la division Morel, attaquait la grande route pour obtenir la chaussée de Klagen. Mais elle se heurtait à plusieurs bataillons d'infanterie tyrolienne, représentant quatre mille tireurs qui, appuyés aux marécages et soutenus par deux batteries, faisaient mine de vouloir la percer, ^t de venir prendre en flanc les trente canons braqués par Morel contre la Redoute du Tournant, sur un plateau favorable, le long de l'Adda.
Selon le hussard, cette audace de l'ennemi allait réussir. Les chasseurs tyroliens décimaient le VIP régiment sarde, et le VHP ne parvenait pas à se mettre en ligne sous les feux vifs de deux batteries.
En effet, parmi des charrettes, o\i se plaignaient en italien des gaillards sanglants, plusieurs civières parurent. En l'une, un vieil offî-
. Uhde.
. Ambulance.
. Ponts de bateaux.
. Pont de Klagen.
, La Chaussée de Klagen.
, La Route d'Uhde.
. Les Marais.
. La Redoute du Tournant.
. Village de Klagen.
. Fort Ouest.
. Le Plateau.
LA BATAH.LE DL'HDE 189
cier, dont une halle avait fendu les narines, tentait la respiration par la bouche. Mais le sang l'étouffait aussi là. De ses doigts, il arrachait des lamheaux de son palais démoli, des esquilles d'os, crachait et vomissait cela, les veines tendues sous les rides du front chauve. Sa poitrine, dans l'uniforme vert, se gonflait, se creusait. Il portait ses mains à son cou. Il battait l'air des bras... Il me regarda de ses yeux pleureurs. Je fis un salut militaire, et passai. Il me parut à moi-même que du sang engorgeait ma bouclie, et je crachai d'instinct.
— Avez-vous vu le major Becque, ou le capitaine Arbour? demandai-je à Heichmann. Je n'ai plus un aide de camp.
Il ne savait rien d'eux.
Nous suivîmes un chemin qui montait; et, tout à coup, comme les talus de droite et de gauche s'abaissaient, nous fûmes en pleine bataille.
Sur la chaussée de Klagen émergeant au milieu des roseaux qai couvraient quatre lieues de marécage, des caissons d'artillerie descendaient du nord avec une escorte de Croates aux chevaux gris. A l'endroit où cette chaussée s'abaisse vers la route d'Uhde, les feux de deux batteries perçaient la fumée blanche, de seconde en seconde ; et, au bas, dans le fossé de la route, la violente fusillade des Tyroliens crépitait, s'étendait en éventail, rasant la plaine.
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Là, huit bataillons de la brigade sarde répétaient leurs salves, méthodiquement, non sans se mouvoir par une ligne oblique entre la route qu'elle abordait sur un point, à l'Ouest, et une sorte de plateau vaste, caillouteux, à l'Est, garni par les trente pièces de la division. Celles-ci tiraient parallèlement à l'Adda, vers La Redoute autrichienne. Nous en aperçûmes, à trois kilomètres, les bastions et les banquettes rectangulaires d'artillerie.
Pour nos yeux, cela parut, sur un tapis verdâtre, la minuscule armée de plomb rangée par quelque collégien. Seulement, parfois, les rangs sardes se crevassaient, s'ouvraient, se refermaient, au passage des projectiles ; et, entre les masses des bataillons, entre les files des compagnies, tout un empressement animait d'infimes êtres épars courant à cheval et à pied, de-ci de-là, jusqu'aux caissons alignés à l'arrière, jusqu'aux voitures d'ambulance dont le petit drapeau se contorsionnait au vent. Le soleil illumina les canons de fusils, sur des lignes entières. Dans les nuages de fumée, il s'ouvrait des gloires pareilles à celles qui entourent la trompette du Jugement, aux estampes des paroissiens.
Une lilliputienne ardeur poussait au nord les compagnies, rampant sur la lèpre du sol. Les salves déchiraient la soie de l'air. Les canons tyroliens répondaient. L'ouragan des batteries
LA BATAILLE DUHDE 191
Morel élouffait le tumulte repris ensuite, plus médiocre, avec ses crépitements, ses grésillements, et tout son bruit de monstrueuse friture.
La marche oblique de la brigade sarde s'arrêta. Son général renonçait à franchir la route, puisque six pièces françaises du plateau, visant la chaussée de Klagen, ne parvenaient pas à contraindre l'artillerie de l'adversaire. Ses bataillons n'évoluèrent plus que pour s'interposer entre le plateau et l'audace des Tyroliens désireux d'en obtenir les approches à la baïonnette.
Plusieurs compagnies sardes furent rompues, en tète, reculèrent, revinrent aux lignes des caissons, des voitures ambulancières, en un fourmillement épars et rapide. A leur place, elles laissaient de petits amas sombres : des morts.
Alors, les unités tyroliennes se levèrent du fossé, surgirent. Leur feu cessa. Des chefs coururent. Le semis d'hommes s'assembla, se forma par colonnes. Des trompettes crièrent. Une immense clameur plana. Telles que plusieurs serpents rapides, les unités ondulèrent à la file, droit au plateau par la grand' route.
Contre cet essor, le VIII^ régiment de la brigade sarde opposa la ligne de trois bataillons intacts. Quelque chose d'eux s'abaissa. Les deux premiers rangs s'agenouillaient sur tout le front des dix-neuf cents hommes.
192 LA BATAILLE d'uIIDE
Il y eut partout une cessation momentanée du feu.
Nous entendîmes, en un môme bruit, la clameur des assaillants, et le roulement de leurs pas, et leurs clairons. Ils comblèrent la route entre ses files d'arbres fins.
Réflcclii par les fusils de l'infanterie sarde, le soleil sembla leur opposer un vaste éblouissement.
Ce fut une minute oij le sang choquait les parois du cœur.
Les deux batteries autrichiennes quittèrent la chaussée de Klagen, coururent avec le flanc gauche de la colonne d'assaut, pour prendre position plus à 1 Est, entre les marais et la route, sans doute vers une élévation qui se dressait à hauteur de notre plateau d'artillerie. En même temps, sur la même chaussée de Klagen, de la cavalerie trottante accourut, passa derrière les troupes d'assaut, vint s'étendre entre leur droite et le VII® régiment sarde, qui, reformé, derrière ses caissons, commençait à courir par colonnes de compagnie, pour aborder cette droite.
Ce régiment dut s'arrêter, s'unir, former le 'carré, car les Croates, en une longue ligne, jaillirent de la route, et galopèrent à lui.
Je me rappelle exactement l'image. La falaise de l'Ouest dressait son profil pâle fleuronné par les nuages de la grosse artillerie du fort aboyant contre les batteries Morel. Au bas, parmi les vi-
gnobles, le clocher en ardoises de Klagen mirait le soleil. De là dévalait la chaussée jaune dominant les étendues de roseaux sur les quatre lieues verdâtres des marais. Elle tombait dans la route d'Uhde, 011 les bataillons tyroliens, masses régulières, actives, tantôt lumineuses, tantôt noires roulaient sous une clameur entre les files d'arbres, vers Téblouissement de fer que présentait la quadruple ligne du YIIl® régiment sarde.
Vers nous, la charge en ligne des Croates grossissait. Nous commencions à distinguer, de leurs corps, les jambes rapides des montures, à remarquer les chevaux blancs des trompettes.
Contre cela, l'un, au milieu des prairies, deux, dans les champs d'avoine foulée, les bataillons du VII^ régiment sarde attendaient, immobiles, rectangulaires comme des bâtisses.
Quand donc éclaterait le feu sur ces façades humaines !
Au bord du plateau pierreux, plusieurs batteries de la division Morel évoluèrent, s'installèrent. Avant qu'elles eussent pu tirer, les pièces autrichiennes, soudain au faîte d'une élévation atteinte, envoyèrent un salut qui mit le désarroi sur le plateau. Un seul coup en partit d'abord ; puis deux; puis il y eut un silence, et les pièces autrichiennes, encore une fois, saluèrent... L'artillerie de Morel ne put répondre.
— Oh! ce Morel! criai-je. Il n'a donc pas vu se former l'attaque.. .
194 l'A. BATAILLE d'uIIDE
Un «rand déchirement se prolongea, et la quadruple ligne du VHP sarde s^entoura de sa fumée, qui monta jusqu'aux canons du plateau, les déroba. Soutenue par le feu répété de ses deux batteries mobiles, la clameur des Tyroliens se rua dans le nuage blanc.
Or, près de nous, la cavalerie grandie des Croates baignait jusqu'au poitrail dans les avoines qu'elle abaissait. Elle les nivelait, accourait comme un flot, vaste, avec les stries lumineuses des sabres, des hurlées, un flottement de crinières... Les boutons des uniformes vmrent a briller, les mors des chevaux..., et un triple tonnerre éructa des trois façades humaines que présentait contre ce flot le VIP régiment sarde.
Le flot s'écroula. D'autres flots escaladèrent les chaos des montures et des hommes. Une écume éparse de cavaliers vint s'abattre contre les trois façades qui tonnèrent à nouveau.
— Oh! ceux-là ont leur compte, jugeait la voix du major Becque... près de moi...
— Ce sont des troupes sacrifiées, mais bien sacrifiées... dis-je, car la colonne d'assaut doit
réussir...
Au pied du plateau, on devait se battre a a baïonnette. L'éblouissement de la quadruple licrne sarde n'était plus. Mais on entendait des coups de feu rares et les hoquets de la vaste clameur.
— Allons voir, dis-je...
Le galop de l'escorte se précipita derrière ma course... Tout de suite, nous assistâmes à la retraite précipitée des Croates, se rassemblant au galop, par grandes courbes sur la prairie, vers les sabres levés des capitaines. Bientôt, les pelotons se refermèrent ; puis, au petit trot, remontèrent vers la chaussée de Klagen... Hors la fumée blanche, les colonnes sardes, issues de leurs carrés, s'élancèrent en criant leur victoire par mille bouches vocifératrices...
— Capitaine Heichmann... Allez leur dire de monter droit... Les Tyroliens sont à nous... si le mouvement se dessine vite...
Une joie, dans mes yeux, dans mon sourire. La vocifération des fantassins se hâtant par les prairies, et les avoines foulées, les ivresses de leurs clairons et de leurs tambours m'emplirent d'élan. Je voulus courir, avec l'escorte, à leur tête, poursuivre aussi. Toutes leurs âmes délirantes bondissaient dans ma vieille poitrine. Je piquai Neptune, je forçai la course, anxieux tout à coup que le terrain ne fût mauvais pour cette infanterie, et ne la retardât. Les adjudants-majors galopèrent au loin... Ils marquèrent les directions. Et les trois colonnes grandirent à nos yeux. Leurs vivats furent discernés. Nous distinguâmes les plumes des shakos, les vestes vertes, les lueurs des fusils à Fépaule... les ustensiles de campement sur les havresacs.
Ah ! les braves gens. Ils allaient, l'extase dans
196 LA BATAILLE DUIIDE
les yeux... Un groupe de sapeurs, hommes aux barbes noires, m'inléressa plus. Pesammenl chargés, sur le sac, de pioches, de haches, de pics, ils s'efforçaient. Leurs bouches ouvertes râlaient. La poussière et la boue comblaient les plis de leurs uniformes. La poudre souillait de balafres grises leurs visages. En marchant, sur un ordre, ils mirent l'arme à la main, prirent une cartouche, la déchirèrent de leurs dents, versèrent la poudre dans le fusil, puis bourrèrent avec la baguette et, 1 opération finie, remirent l'arme au bras, continuèrent dallonger les jambes.
Ainsi que chacun d'eux, j'avais ressenti toutes leurs petites impressions pendant cet acte : la peur que la poudre ne s'épanchât, hors du canon, que la baguette ne glissât point dans sa rainure. Maintenant j'avais leur confiance dans leur force.
Or, les sapeurs sautèrent, puis se jetèrent contre le sol. Quelque chose de tourbillonnant et de fumeux s'évasa, éclata... Il y en eut deux qui se sauvèrent et un qui se releva, et quatre qui restèrent étendus, dont un homme sans jambes. Sa face verdissante se haussa pour me contempler. Quelle détresse, dirent ses pauvres yeux vitreux, quelle peine! Il sembla vouloir prétendre : « Qu'ai-je fait pour être ainsi une victime sanglante, un débris de vie!... » Il n'osait point se retourner de peur de voir ses moignons dans la flaque rouge où baigna sa culotte déchiquetée...
mais il me regarda fixement, longuement, peutêtre sans concevoir rien, ni de moi, ni du monde, ni de sa douleur. ..
Je passai.
A travers les trois colonnes, d'autres obus aussi, tourbillonnant, éclatèrent. Les deux batteries autrichiennes arrêtaient l'élan de cette infanterie qui se bouscula. La configuration du terrain, à cette minute, cachait la grande roule d'Uhde, le plateau, et les marécages. Les officiers gesticulèrent... Mais la force invisible troua les compagnies. Des sillons s'ouvrirent entre les plumes des shakos et les peaux des havresacs. Des cris aigus jaillirent partout. Les commandements ne réunirent plus les hommes. Parmi les rectangles des colonnes, la prairie reparut. Les lignes se cassèrent. Les majors poussaient en vain leurs chevaux sur le flanc des compagnies. Une nouvelle fauchée décapita des corps, qui culbutèrent. Alors, deux mille soldats s'étendirent, sous le vent de mort, dans l'herbe, et ne bougèrent plus.
La mort hurlait formidablement au-delà de l'ondulation qui cachait l'assaut. Nous courûmes à la crête. Du plateau, les batteries Morel rétablies crachaient vingt feux successifs, balayant la route. Dans la prairie, les Tyroliens étaient comme la fuite d'une poignée de grains qu'une main gigantesque eût éparpillée. Par sections, par escouades, par hommes, ils battaient en
198 LA lîATAILLE d'uHDE
retraite, chargeant, tirant, fuyant, s'arrôtant, rechargeant et tirant...
Leurs deux batteries sur l'élévation précédant le marécage, s'occupaient toutes à contenir le VIP régiment sarde que nous venions de laisser en arrière. Soudain, elles eurent à canonner, vers leur gauche, oii les clairons des zouaves sonnèrent « la Casquette », tandis que derrière moi retentissait le pas des bataillons du génie arrivant à la rescousse.
Ma lorgnette montra deux compagnies tyroliennes qui tournaient le dos sur la route d'Ulide, pour regarnir la chaussée de Klagen.
L'ennemi renonçait à prendre le plateau. Je n'attendis point que cessât le feu des batteries autrichiennes en position devant le marécage, et regagnai FAdda.
Arbour m'apprit là que, sur la rive gauche, le combat d'artillerie allait finir. Lui me cherchait sur le terrain depuis une heure. La Redoute du tournant ne tirait presque plus. Les feux combinés du 5" régiment d'artillerie, et des batteries Morel achevaient de la réduire au silence. Ma montre marquait onze heures cinq.
« Morel s'emparera-1-il de Klagen ? me demandai-je... ou vaut-il mieux faire repasser à sa division la rivière et lancer nos trois forces contre le massif Est, dont l'altitude commande les hauteurs de la falaise, et les deux rives? »
Je ne savais. Morel avait dû perdre bien du
monde. La brigade sarde ne comptait plus quatre bataillons en état de lutter. Encore leur fallait-il deux heures de repos au moins. S'acharner sur Klagen, contre cette chaussée défendue par les marécages et les feux de la falaise, me parut téméraire.
Près le pont de bateaux, je descendis de cheval et entrai dans une petite maison. La vieille femme me donna un grand verre d'eau froide, une tranche de pain. L'appétit me prit à voir le bataillon du génie qui mangeait de bonne humeur parce que, malgré l'orage de la bataille, il n'avait pas encore vu le feu. Les soldats partageaient de la viande, tout le long des faisceaux, jusqu'au bataillon mis en route, vers le plateau et qui avait reçu l'ordre de faire halte sur la berge.
Garamond nous retrouva. Contre le fort Est, rien ne se décidait. Deux fois les Croates et les hussards s'étaient joints au détour des petits bois. Nulle affaire ne résultait de ces engagements. Les voltigeurs approchaient toujours le point où la route d'Uhde commence à monter les pentes du massif... Il devenait même urgent de les remplacer devant Uhde. Le 5" d'artillerie, si leur ligne s'étendait encore, serait sans appui. Le cuirassier demanda des ordres avant de repartir. Je l'invitai à boire un peu de vin et à ouvrir un pâté que mon ordonnance dépaqueta sur une serviette.
200 LA BATAILLE d'lUDE
Heichmann sauta de cheval devant la porte. Il montra un trou de balle dans la manche lloUante de son dolman vert ; et pria de remarquer son audace pour courir aux nouvelles. On lui coupa une tranche de pâté ; on lui versa un verre de vin.
De toutes parts, le grondement du canon s'apaisait. Le hussard dit que les Tyroliens et leurs deux batteries se retranchaient derrière les marécages, sur la chaussée de Klagen, tandis que la brigade sarde de la division Morel achevait sa concentration à la base du plateau. Dans le message apporté par Heichmann, le générai manda qu'il comptait, avec deux bataillons de zouaves, envahir la Redoute du Tournant, devenue presque muette. Son artillerie suivrait, soutiendrait. Au cas probable de bonne chance, il installerait des batteries, afin de prendre Klagen à revers; ou pousserait jusqu'au pont de Klagen qui saute l'Adda, au nord d'Uhde.
— Mais, criai-je, c'est lui qui sera pris à revers. Si les bataillons tyroliens et leurs batteries voient le plateau abandonné, ils feront un retour offensif, ils couperont sa ligne de retraite, de ce côté.
— Il y ala brigade sarde et Tescadron de guides.
— La brigade sarde ! Ces gens-là se feront tuer sur place, mais ils sont incapables d'autre chose. Je viens de les voir à l'œuvre. Dès qu'ils ont un homme à terre, ils ne savent plus bouger.
Ils serrent les ranges. Ils se couchent. Voilà tout... Et pas de tir. Les Tyroliens les enfonceront, vous dis-je... Non, non, que le général Morel marche sur La Redoute avec un bataillon de zouaves et la brigade. Mais qu'il laisse deux batteries au moins sur le plateau, sinon plus, et trois bataillons de zouaves... Que les guides maintiennent la communication jusqii'ici. Si Morel occupe La Redoute, alors seulement l'ennemi sera contraint d'évacuer Klagtm et la chaussée, puisqu'on le menacera en tète par La Redoute et en queue par le plaleau.
Mon opinion sur la brigade fut confirmée par tous les officiers présents, par le colonvl du génie. Paysans obstinés, il n'était pas à craindre que les Piémontais vinssent à fuir; mais sous le feu, on ne pouvait en obtenir ni élan, ni même de mobilité efficace J'écrivis au général Morel d'aborder La Redoute par le moyen- de leurs colonnes au pas, mais denlever l'attaque avec le bataillon de zouaves. Arbour se remit en selle partit
Le colonel du génie reçut Tordre de passer la rivière et de conduire ses bataillons à Uhde, auprès du V« d'artillerie Là, les pontonniers sardes essayeraient de rétablir la comnnmication entre le bourg et La Redoute, si le général Morel l'occupait. Les bataillons du génie relèveraient les voltigeurs, le long de la route dUhde, et tenteraient les approches du Tertre où elle s'en-
202 '^A. BATAILLE u'UHUE
eao-e sur les pentes du massif Est. Garamond fut les rejoindre.
Nous achevâmes le pâté et j'allumai un cigare. Remis en selle, Heichmann et moi passâmes l'eau par le pont des fantassins. L'autre était encombré de charrettes, de voitures d'ambulance, de civières amenant les blessés jusqu'à la grande ferme où se tenaient les chirurgiens, sur la rive o-auche. Il s'assemblait là une foule d'hommes aux jambes roidies, aux tètes entourées de toiles sanglantes, aux bras en bandoulière. Les Sardes étaient le plus grand nombre. Nous en comptâmes une soixantaine, d'abord. Beaucoup riaient, tout heureux d'en être quittes à bon compte. D'autres, pâlis, me regardaient avec les yeux du chien battu qui ne devine pas le motif de la correction. La plupart déclamaient avec
fièvre.
En plein air, sous un hangar à chariots, deux chirurgiens taillaient à vif un grand diable de Sarde, sur la tête duquel on avait rabattu sa capote et sa chemise pour étouffer les cris. Un infirmier se coucha contre les jambes boueuses. Le chirurgien retira de la hanche un morceau d'os sanglant, et le jeta... L'aide major faisait boire le sang à une éponge; il la pressait ensuite. Des filets rouges giclaient entre ses doigts pleins de bagues.
Je vis l'assistance pâlir. Le patient hurlait toute sa douleur. Nous nous éloignâmes à travers le
hameau plein de traînards et d'artilleurs préparant un convoi de caissons.
Nous ne chevauchâmes point sans reconnaître bientôt l'état-major du général Bertrand. Luimême, le mouchoir sous le képi, trottait en tète. Il me pria de franchir la crête Sud de La Cuve, à la gauche de sa brigade sarde; et nous pûmes apercevoir ce que devenait l'engagement de l'Est.
Huit bataillons autrichiens, d'autres infanteries dissimulées dans le terrain onduleux, descendaient à la route d'Uhde. Vers la pente qui hausse la plaine jusque le grand fort, les deux escadrons envoyés par le général Bertrand convoyaient vingt-cinq pièces, pour lesquels la cavalerie, en reconnaissance, avait découvert un terrain pierreux, plane et favorable à l'évolution rapide des attelages, malgré les deux batteries lourdes dont les projectiles devaient semer l'incendie dans les bâtisses du fort.
— Par malheur, cria Bertrand, il est impossible de mettre en position, sur ce Tertre, à cause des coupures pratiquées au travers de la route, à cause de tous les obstacles. Si je tenais encore le génie, mon général, la route serait rendue accessible aux grosses pièces.
Je le rassurai. En cette minute précise, je pus lui faire voir la tête de colonne du génie, qui s'avançait vers Uhde. Parvenu là, tout le régiment longerait la route derrière le rideau de voltigeurs.
204 LA BATAILLK d'uHDE
joindrait le coude, le Tertre, puis établirait les batteries. D'ailleurs, nous aperçûmes les voitures d'outils traversant la plaine en diagonale, pour atteindre leurs compagnies sur ce point de concentration. Le colonel interprétait heureusement le thème tactique.
— Ça n'empêche pas, reprit Bertrand, que si vous m'aviez laissé le génie, le fort flamberait déjà.
— A moins que La Redoute des eaux, sur la rive droite, n'eût démoli les voitures et leurs compagnies d'abord. Ah! il fallait, avant tout, rendre La Redoute silencieuse, je pense!
Bertrand cessa de s'agiter sur la selle, et s'épongea. Tout interdit, il avoua :
— C'est vrai, nous n'avons plus contre nous que des feux de face.
— Hé! triomphai-je? Et la moitié des batteries en position derrière Uhde va pouvoir prendre position au nord du bourg, puis inquiéter en flanc la marche des bataillons autrichiens. Tout cela serait impossible si la Redoute de l'Adda continuait son jeu de poudrer la plaine avec ses obus.
— Oii en est Morel? demanda-t-il, écoutant avec inquiétude le bruit de la canonnade tout à coup reprise au Nord.
— Il doit aborder La Redoute, à présent. Une fois installées dans la position, ses batteries pourront déloger de Klagen les régiments tyroliens
elles Croates. Force leur sera do regagner les ouvrages de la falaise Ouest, de s'y blottir. A mon avis, notre gauche ne subira plus d'attaque. Même, sur les quatre heures, la division Morel pourra venir ici nous donner un coup de main, tandis que sa brigade sarde conservera la surveillance de la rive droite.
— Alors : tout à l'Est, maintenant !
— Tout à l'Est !
— C'est là que va sauter l'omelette.
Je souris. Le gros homme rouge, en sueur, au soleil, était comique, sous le mouchoir voltigeant contre ses bajoues.
Vint un brigadier de hussards. Il me remit un mot écrit par le lieutenant-colonel des voltigeurs. Ses deux bataillons commençaient à lléchir entre les petits bois. Devant eux, sur les vallonnements du terrain, qui précédaient la montagne, des infanteries surgissaient, partout. Nos pelotons d'é'claireurs se repliaient, après des contacts désavantageux aux abords des hameaux; et les feux du fort empêchaient l'offensive.
Je communiquai la dépêche au général.
— A vous! fis-jCj voilà votre tour de bataille. Vous ne m'accuserez plus de vous confier la garde du biscuit. Relevez mes voltigeurs et mes hussards avec votre brigade sarde. Le génie marche à votre commandement. Voilà votre division engagée. Je vous laisse l'œuvre et l'honneur.
206 l'A BATAIL[-R DU HUE
Dans ses petits yeux gris du fou brilla. La boule de son corps rebondit sur la selle du grand cheval brun II dicta vivement l'ordre, pour la brigade sarde, de se déployer à la descente de la crête Sud, entre deux villages, jaunâtres, et d'atteindre obliquement la route d'Ulide. Des quatre batteries restées à la crête, il enjoignit à deux d'appuyer le mouvement de ces huit bataillons. Les aides de camp se dispersèrent.
Moi, je remis au brigadier de hussards l'ordre, pour l'escadron et pour les voltigeurs, de se replier sur Uhde.
Ainsi nous revînmes à la disposition première de nos forces. Je tenais le centre, à Uhde, avec mes deux bataillons, le V® régiment d'artillerie, mon escadron. Bertrand, à droite, abordait le passage Est. Quant à Morel, je l'entendis, à gauche, qui donnait de ses quatre batteries contre La Redoute des eaux, où vraisemblablement il s'installait, puisque mes canons d'Uhde cessèrent, contre elle, leur tir par-dessus la rivière.
Bertrand me quitta. Il s'enQévrait ; il jurait. Il insultait à la lenteur de la brigade sarde, que pressait au galop le peloton chatoyant de l'état major attaché au vieux général. Et je restai seul. Mes aides de camp, partis vers tous les points, pressaient les mises en marche dans les nouvelles directions. Je voulais qu'ils expliquassent clairement aux colonels, notre dessein, de façon à ce que l'initiative de chacun y contri-
buât sans timidité. Bientôt, j'entendis s'élever contre la canonnade assourdie, lointaine, les voix martiales des tambours, les sonneries de clairons. Au grand soleil, la brigade sarde dévalait le long de la côte parmi les vignes et les prairies, prolongeant ses lignes en immenses gestes lumineux qui s'articulaient comme les doigts d'une seule main géante.
La main glissa dans La Cuve de montagnes, rampa sur la plaine d'Uhde, entra parmi les fumées planantes, sortit, plus lumineuse, rapetissée, agile, s'écarquilla devant les petits bois, enfin s'enfouit sous leurs verdures. Plus loin, les casques des dragons mettaient un semis d'or à la surface des champs étendus sur les hanches grises des hauteurs. Devant nous, Uhde flambait et grésillait comme un vase de poix. Un grondement énorme roula des cimes dressées sur le ciel, dégringola d'échos en échos jusque le pétillement de la fusillade nouvelle qui borda la pâleur de la roule.
Dans la plaine, les pelotons de hussards, en arrière, accouraient, grandissaient, s'assemblaient, convergeaient, s'unissaient en colonnes trottantes au creux des petits chemins. Les compagnies de voltigeurs rampèrent vers l'incendie d'Uhde, telles de grosses chenilles à ventre rouge. Boom, et boom.
Il me parut que parla gueule des canons, l'Alpe elle-même mugissait. La terre totale pleurait-
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elle ainsi sa peine d'avoir évolué d'époques en époques, sans autre résultat que de perpétuer la lutte, la haine et le désir de la mort, aux âmes des hommes, ses organes de pensée?
Je mis pied à terre, j'entrai dans la maison du Moulin, juché à la dernière colline descendue jusque l'Adda, Les lanciers abreuvèrent leurs chevaux. Avec mes officiers, nous fûmes dans une pièce blanche. L'air, ébranlé par la canonnade, avait brisé les vitres des fenêtres maintenant ouvertes. De toutes parts, lorage de l'artillerie roulait le long- des pentes, aboyait dans la plaine, hurlait par-dessus les eaux. Un stroom de tonnerres tourbillonnait dans la Cuve d'Uhde. A l'Ouest, du côté de Klagen, les batteries du plateau repoussaient toujours les tentatives des bataillons tyroliens. A l'Est, six batteries du X" arrêtaient la marche des unités autrichiennes en ' orientation vers le Tertre.
Du haut du ciel les pièces des forts criaient. Quelque part, très loin, au Nord, les batteries du général Morel précipitaient leurs détonations, dans une extrême pointe imprévue, et répondaient à la colère d'artilleries formidables.
Je tentai de me rendre compte, de distinguer les voix. Ce me fut impossible. Rien no se débrouillait. La fatigue, l'inquiétude m'abattirent au milieu du lit misérable qui se trouvait là. L'image bleue et rouge de la Vierge appela mes regards. Fixée au mur, par des clous, elle pré-
LA BATAILLE DUHDE 209
senta la naïveté d'une figure ronde grave, sans expression; et cela ne fît que continuer l'énigme. Autour de moi, les officiers d'état-major, gens cérémonieux, timides et froids, me demeuraient étrangement hostiles Je devinais en leurs cerveaux l'esprit qui épiait mes fautes. Une discussion les anima. Ils mesuraient la distance des diverses canonnades selon les intensités graduelles des sons. Quand ils convenaient d'un ciiiffre, ils piquaient leurs crayons en des points de la carte. Tout à coup, nous entendîmes une nouvelle voix meugler, assourdie :
— Ah! ah !... Voici la forteresse du Nord qui donne.
— Bon ! la division Morel est en l'air.
— Elle est en l'air, certainement.
Je me redressai vite. « Etre en l'air », cela signifie stratégiquement que l'unité a perdu ses contacts naturels et ses soutiens, qu'on la peut tourner, envelopper, détruire, qu'elle ne tient plus au corps. Toutes les têtes se penchèrent sur la carte, s'étant débarrassées des képis et des bicornes.
— Il aura voulu couper la retraite aux batteries tyroliennes.
— Oui, oui : à six kilomètres de la Redoute, au Nord, voyez...
— Oui, il y a le pont que l'ennemi conserve pour garder ses communications entre l'Est et Klagen. Il est là.
— Il est là.
— C'est pourquoi les canons du Nord donnent... Écoutez...
— Et ceux de la falaise Ouest, donc !
— Il va se faire écraser.
— Certainement. Les feux du Nord et de l'Ouest se croisent sur sa tête.
— Sans compter les batteries qu'il veut enlever. . .
— Et qui heurtent son front...
— C'est la boucherie I... Les zouaves !
— Il suffit que les bataillons tyroliens arrivent de Klagen au pas de course.
— 11 va se faire enlever.
— Combien a-t-il de pièces ?
— Il en a laissé à la Redoute et au plateau de la rive droite.
— Oui, au plateau ; elles tonnent dans nos oreilles, celles-là.
— Il doit avoir vingt pièces avec lui.
— Vingt pièces perdues...
— Mille hommes, au moins, hors de cause...
— Et les zouaves, encore...
— Ils auraient donné un si bon coup de main sur le passage Est.
— Ah ! mon général, on ne devrait jamais confier à un homme pareil le commandement d'une aile.
— C'est un stratégiste que les flancs doivent surveiller...
— Où est-il, à présent?
— Voyons, messieurs, à cheval, courez aux renseignements.
— Dépasserai-je Uhde ?
— Oui, partez, trois sur notre rive g-auche... car il faut que l'un de vous, au moins, revienne ; et deux sur la rive droite... Au galop, messieurs, je vous prie. Je vous demande de vous dévouer pour le salut de tous...
Les cinq fronts blêmirent, mais les cinq têtes s'inclinèrent.
— A Uhde, vous prendrez une escorte de hussards et vous tâcherez de percer les lignes ennemies, dans la direction du pont de Kiagen.
— Oui, mon général.
— Et, dès que vous apprendrez quelque chose, expédiez des estafettes.
Les cinq tailles se redressèrent dans les plastrons. Les visières des coiffures remises ombrèrent la pâleur des joues. Il y eut un cliquetis d'éperons, de fourreaux. Cinq ofhciers sortirent, leurs cartes à la main.
Contre l'appui de la fenêtre, je m'accoudai. Toute la peau de mon visage pesait, comme mes joues lourdes, comme malangue sèche. A gauche, du côté de la division Morel, un poids écrasait mon épaule, la névralgie striait ma tempe.
Évidemment, j'aurais dû mettre la division Morel au centre, et lancer la division Bertrand sur Kiagen, ou moi-même conduire cette opéra-
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tion ; mais pour conquérir la chaussée si bien défendue entre ses marécages, ne fallait-il pas l'élan des zouaves, la brusquerie d'un général téméraire? Bertrand et ses bataillons du génie convenaient moins à une semblable tâche. Mes douze cents voltigeurs ne suffisaient pas. Certes, j'aurais dû prévoir que Morel marcherait à la Redoute au lieu de courir à la chaussée ; et lui prescrire minutieusement un thème d'opérations définies. Mais tuer à l'avance son initiative par des avis qu'il eût mal reçus, était-ce sage ?
« Mon Dieu ! sonpirai-je. » Le col de satin m'étrangla. Je passai le doigt entre cette étoffe et la pomme d'Adam. Ma déglutition devenait difficile. Monter à cheval, réunir les hussards et les dragons, et, à leur tète, sous les feux du fort Est, pousser la charge jusqu'au pont de Klagen, tendre la main à l'imprudent, le ramener ou mourir... j'y pensai.
Déjà, le long des eaux, mes trois officiers ne paraissaient plus qu'un petit tourbillon de poussière où ils scintillaient... « Ils y sont, pensaije ; nous saurons bientôt, à moins que tous trois ne soient tués ou pris... »
La bataille bouillait plus fermement dans la Cuve. Je pensai que la droite exigeait aussi mon intelligence, qu'en gagnant à l'Est on compenserait la défaite du Nord-Ouest. Je me résignai dans l'attente.
La grande main de la brigade sarde s'étalait,
LA BATAILLE DUHDE 213
plus large, sur la plaine. Le XIP régiment, massé en arrière, par lignes de bataillons, formait bien la paume du membre, tandis que les colonnes du XP régiment, enfoncées sous les verdures des bois puis reparues dans les rizières, après la route, semblaient quatre doigts brillants d'où pétillait la fusillade, d'où se dardaient les salves rouges.
Devant cette Main, l'ennemi était comme une Couleuvre frétillante, un longserpent delumière, tordu entre les hameaux blancs, les bois étroits, les dés pâles des petits châteaux, les bosses des collines. Depuis La Fabrique jusque les Hameaux dominant le cours de PAdda, il roulait, se contorsionnait, offrait des anneaux convexes à mitrailles bruyantes, et retirait des anneaux concaves, à fusillades sourdes. Parfois il se levait, s'assemblait sur lui-môme, puis se détendait tout à coup, pour transparaître dans les vignobles, en crépitant sous une crête de fumées courtes.
La Main sarde tendait ses quatre doigts vers la grosse Couleuvre autrichienne, qui se caressait aux ongles, ou se rétractait, qui enveloppait, reculait, s'allongeait.
« Saisirai-je la Couleuvre? » medis-je, amusé presque.
Car, à la faveur de ce combat interrompant la marche sur l'Est des infanteries adversaires, notre génie défilait, lui, en triple colonne de bataillons actifs afin de rejoindre, vers la droite, le pointillé
214 LA BATAILLE d'lHDE
d'or mis sur la pente de la montagne par les casques des dragons, qui continuaient, avec l'artillerie, le mouvement d'approche.
Là c'était l'envahissement continu d'une souple fourmilière à tètes d'or, à corps de caissons stridents. Cela grimpait, descendait, disparaissait une minute derrière des roches, envahissait la cime d'une ondulation, apparaissait, foule totale, sur un versant nu du terrain pierreux. Parfois, cela s'arrêtait, s'étalaiten longues lignes, crachait du feu, aboyait, brutalement. Un orage dégringolait dans les gorges ; et puis, entre les racines gibbeuses de la montagne, la marche reprenait, laissant les bois de sapins, les chaos de roches, les plateaux nus, la clameur prolongée de l'écho. Ainsi la Fourmilière d'or, la Main et la Couleuvre se débattaient tumultueusement à ma droite.
Je portai mes regards ailleurs. Chenilles à ventre rouge, les deux bataillons de voltigeurs restaient dans la verdure des prairies en arrière d'Ulide, torche flamboyante, d'où tonnaient mes huit batteries de régiment, mises en position sur la droite du bourg, de telle sorte qu'elles vomissaient obliquement le fer contre la Couleuvre et les langues dardées de ses pièces.
C'était tout le jeu de la bataille, que nos huit batteries d'Uhde, que nos huit batteries de l'Est, crocs de l'énorme tenaille ouverte aux deux côtés de la Main sarde, se refermassent sur la Couleuvre
autrichienne écrasée, rompue, refoulée contre les bases du fort. Les feux des batteries lourdes, à droite, incendieraient à l'aise, ensuite, la suprême défense, à la cime de l'Alpe...
J'enjoins toujours au commandement de faire avancer le plus possible ses unités. Cela munit les troupes d'audace, parce qu'elles mesurent le terrain conquis. J'aperçus donc les équipages et les convois, les parcs d'artillerie et de génie. Afin de suivre le mouvement de leurs brigades, ils venaient prendre place dans le vallon creusé entre la haute colline du Moulin et la crête Sud de la cuve. Les ambulances mobiles s'y installèrent aussi, sans doute à cause d'un ruisseau qui courait à FAdda. Une compagnie d'ouvriers militaires se posta sous le Moulin. Ayant dételé, le train des parcs envoya ses conducteurs à cheval pour former une demi-douzaine de pelotons qui prirent place derrière plusieurs meules de foin espacées le long de la crête Sud. Bientôt l'escadron de hussards revenu de la route grossit à mes yeux. Il s'approchait de la rivière pour faire boire les bêtes. Avec lui roulaient doucement
quatre voitures régimentaires suivies par une file de mules. Elles amenaient hors des lignes les soldats blessés. En outre, je vis, au tournant de l'Adda, un bac paraître, puis descendre vers nous. A travers la lorgnette, je discernai sur les bancs des zouaves couchés, assis, des artilleurs, un major agenouillé près d'un corps inerte. Munis de longues perches, de godilles, les bateliers, s'appuyant à la rive, ne pressèrent pas, selon le gré de mon impatience, la glissade. Certainement mis à flot, au nord de la Redoute prise, ce bac m'apportait des nouvelles de l'aile gauche. Or, les canonniers ennemis de la falaise ouest la molestaient deleurs projectiles. Une fois, deux, quatre. Teau rejaillit en hauteur autour du bordage. Des obus éclataient aussi le long de la berge Je m'énervai fort. Je descendis ; je passai les faisceaux des cent cinquante riz pain-sel. Mon lancier amena Neptune. En selle, je galopai jusque les hussards et la berge. Là, près de l'eau, les hommes lavaient leurs écorchures et se soignaient les uns les autres. Ils bouchaient les trous ouverts dans les poitrails des chevaux. Le vétérinaire allait de monture en monture. On tenait aux naseaux les bêles dont il recousait le cuir fendu. Les visages des hommes exprimaient la joie de se compter saufs, après l'algarade. De très jeunes, des conscrits, se donnaient des claques amicales, se poursuivaient entre les croupes grises et brunes des chevaux
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alignés. Ils se jetaient à la figure les éponges de pansage. Ils ne constataient pas que l'ouragan delà bataille soufflait de plus en plus fort, pour leur promettre de nouvelles craintes. Ils ne voulaient pas apercevoir la file des mules emportant sur leurs cacolets des gaillards pâles, aux yeux déjà morts. Ils n'écoutaient pas les cris aigus de ceux qui retenaient leurs entrailles avec les mains, de ceux qui maintenaient sur leurs fourreaux de sabre des bras brisés oii le sang collait les poils à la peau entre les déchirures du dolman vert et de lachemise, de ceux épongeant avec des loques rougies le masque ruisselant qui coulait sur leurs yeux par la fente du front.
Déculottés, les plaies à l'air, des voltigeurs, étendus à l'arrière des voitures, subissaient les cahots, sans force, les lèvres déjà tirées sur les dents ternes. Et cela défilait au pas, étalant des ventres ouyerls, des blessures énormes, des cuisses entamées oii la graisse, parmi la viande fraîche, ressemblait à des grains de froment dans du jus de groseille. Assis sur son cacolet, un gamin imberbe serrait précieusement, contre les galons jaunes de sa tunique, le tronçon ramassé de sa jambe. La brisure de l'os dépassait la chair enfouie encore, par le pied, dans le godillot boueux. Du doigt, l'enfant -essuyait le sang qui continuait de sourdre à la surface de l'informe chose sectionnée par l'éclat de bombe. Son regard se désolait à voir pendre dans des
linges le reste de son mollet droit, à voir son maigre genou bleui, sur quoi était troussé le drap du pantalon. Et de cela, goutte à goutte, le rouge coulait, laissant, d'herbes en fleurettes, sa trace .
Il en défilait toujours.
Et les hussards riaient entre eux, accroupis sur la rive pour laver leurs mains pleines du sang des chevaux. Un vieux à deux chevrons redressait sous sa botte la lame bossue du sabre. • Pour un voltigeur qui passa dans la file des mules, le nez décharné par un coup de latte, les cavaliers crièrent :
■ — Tu perds ton nez, hé, pousse-cailloux! Comment que tu feras pour priser ton tabac, à présent?
Le rire les gagna tous.
Je m'écartai.
En chevauchant plus, vers les faisceaux des voltigeurs assis autour, je remarquai cette même humeur drôle, après l'angoisse du matin. D'avoir abordé la mort sans s'y fondre, ils se croyaient invulnérables. Aucune pâleur ne tirait leurs joues. Ayant cueilh des fleurs, ils les mâchaient. Plusieurs s'amusèrent à mettre des étiquettes gommées le long d'une grande égratignure traversant un visage. Leurs plaisanteries puériles comparaient l'homme à un colis. Lui répétait î «Ah! le salaud de Croate, le salaud, mon vieix, avec son sabre... C'est un perruquier,
que je te dis, il a voulu me raser à l'ordonnance!... »
« Il a voulu me rasera l'ordonnance!... Dis donc, il a voulu nie raser à l'ordonnance, le perruquier croate ! » Et le loustic alla de rangs en rangs répéter sa bravade naïve sur laquelle une grosse joie renchérissait.
— Aux faisceaux! crièrent des voix énergiques.
— Rassemblement!
Tous les rires disparurent, étouffés par un long piétinement. Chacun se reboutonnait, serrait le ceinturon. La même lividité peignit les lignes de figures.
— Ce n'est donc pas fini ! grogna une bouche blême.
Un caporal cracha du sang avec ostentation et sortit du rang pour gagner l'ambulance... D autres tentèrent d'obtenir la faveur. Ils débandèrent leurs poings. Ils montrèrent leurs égratignures.
— Fixe, commandèrent les officiers. Par le flanc gauche...
— Gauche !
Aucun rire ne perça plus l'air, aucun mot. Les soldats restèrent immobiles sous le ciel assombri. Leur souffle haletant 'gonflait les galons jaunes des poitrines. Plusieurs rebouclèrent leurs guêtres. Je côtoyai une plantation humaine, roide, funèbre, malgré les couleurs éclatantes
des culottes, l'or des galons et des boutons. Les têtes rentraient dans les épaules. L'orage de l'artillerie se déroula plus lourd dans l'espace.
Le long de l'Adda, six colonnes de compagnie s'étendirent jusqu'aux maisons d'Ulide, que le bataillon du génie achevait de mettre en défense pour soutenir le feu de nos quatre batteries obliques, les quatre autres formant réserve, en arrière, afin de ménager les munitions.
Sur le flanc droit de ces colonnes, Fescadron de hussards reformé avança. Le cheval blanc d'un trompette mouvait une jambe comme vernie de sang, à la tète du premier peloton.
Ces troupes composaient une réserve capable de recueillir la retraite de la brigade sarde, dont la fusillade, plus proche, dénonça le fléchissement. Mais, à cette heure, les trois bataillons du génie devaient l'avoir atteinte, à sa droite; et le général Bertrand n'aurait qu'à déployer ces compagnies fraîches pour prendre en écharpe l'offensive ennemie.
Des obus écorchaient la plaine sans guère de résultat, car l'incendie des rues du nord, dans Uhde, disposait un rideau de feu cachant aux canonniers autrichiens notre formation. Les sapeurs activaient l'élan des flammes ; en même temps ils maintenaient l'incendie à distance de la partie Sud, qui nous couvrait.
Et toute mon inquiétude se vouait à la division
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Morel. La perte probable de son artillerie me navra. Pour la rude conquête du passage Est, cet appoint me paraissait indispensable.
Enfin, le bac s'approcba. Mes officiers firent signe d'aborder à notre rive; mais les bateliers se consultèrent, évidemment épouvantés par les eaux jaillies à la place oii se noyaient les projectiles. Le major qui soignait les gens sur le pont se redressa. Je reconnus Becque. Il fut aux mariniers, et les menaçant de son revolver, les contraignit de ramer à nous; puis, les mains mises en porte-voix, il proféra :
— L'ennemi reste bloqué entre les marécages delvlagen. Le bourg détruit par nos pièces de La Redoute est intenable. On voitles bataillons tyroliens se replier sur la falaise.
— Et le général Morel?...
— Il marche avec trois batteries et deux bataillons de zouaves au Nord, contre le pont de Klagen que les Croates veulent franchir pour remener dans la plaine d'Uhde les douze pièces de la brigade tyrolienne. On se bat ferme là-bas. Voici le lieutenant Arbour qui en vient. Un obus a tué son cheval. Lui, a la tête fendue et les bras troués... le pauvre garçon...
— Et ses dépêches? demandai-je, cruellement d'abord.
— Je ne sais pas. Le lieutenant est en syncope, répondit le major, qui se remit à genoux près du corps inerte, dépouillé de son habit.
Le bac continua d'avancer à la godille. Sur l'arrière, un amas de zouaves et d'artilleurs geignait. La tunique du major était pleine de sang ; il tenait à la main une sonde d'oii le sang encore gouttait. De sa trousse ouverte débordaient des linges et des instruments rougis de liqueurs gluantes. Un zouave laissait pendre dans l'eau ses jambes nues suivies d'un sillage noirâtre . A la gorge fendue d'un artilleur, la viande sortait, rentrait, selon le râle. Je vis encore, dans sa botte, une jambe désarticulée, et le tibia bleuâtre au centre de la section des chairs. Le maître de la jambe ne remuait plus, de l'autre côté de la flaque, bien que le moignon, entouré d'une ceinture de flanelle, fût soigneusement arrosé par un zouave dont la mâchoire inférieure pendait de travers dans le mouchoir rougi noué sur l'occiput.
— Il ne va pas, le lieutenant, dit le major. J'interrogeai les visages.
— Eh bien 1 mes pauvres enfants, ça chauffait dur ?
Personne ne répondit.
— Et voire cheval ? demandai-je au major.
— Il a eu les deux jambes enlevées. J'ai fait panache.
Il nous montra ses mains dépourvues d'épiderme.
— Peut-on obtenir des cacolets, pour ceux-ci? Je donnai l'ordre. Le pont de la grande barque
224 LA BATAILLE D LIIDE
plate me parut un charnier ignoble. L'odeur saumàtre du sang puait. Un brigadier d'artillerie, étendu à plat ventre dans une mare, regardait droit devant lui, les yeux fixes. Soudain, il jeta un aigre cri d'oiseau nocturne. Son visage se convulsa. De ses pieds, rageusement, il battit les planches ; et de ses poings aussi...
— Allons, fit le major... allons... je te dis que l'on va te recoudre proprement. Ne remue pas... tu risques bien plus, en rem...
Une masse tourbillonna dans les pierres de la berge. Des choses jaillirent en cercle, frappèrent, giflèrent, renversèrent. Une flamme dansa. Des fumées s'épanouirent. Au milieu de l'escorte, il y eut comme un bris de chaudrons et de ferrailles bousculées, puis la chute lourde de chevaux abattus. Des fers repoussaient l'air au bout de paturons projetés par saccades. « Maman!... » pleura une voix de gamin, enfoui dans le tas de lances, de fourreaux dressés, de bêtes ruantes; et j'aperçus, au milieu de la jugulaire, son nez retroussé d'apprenti, sa bouche ouverte... Il serra les poings. Il eut deux hoquets et se roidit dans son plastron jaune qui bomba. Alors, un cheval relevé, sous la crinière folle, bondit. Sa croupe entaillée versa une fontaine rouge. La bête s'élança le long de la rivière, vers Uhde et les caissons de la réserve. Les étriers frappèrent ses flancs. Il galopait en ruant. Contre un canon attelé, il s'aplatit, retomba, releva la tête, puis la
laissa inerte dans les pierres, sous la crinière étalée.
J'eus une violente envie de gagner un abri quelconque. Mais la berge était nue ; et tout un bataillon de voltigeurs resrardaitson aénéral, avec
DO i- '
des yeux ternes. Je sentis le besoin de me secouer...
— Voyons, commandant, iiurlai-je... faites reculer vos hommes ; à cinq cents mètres... Ne restez pas ici!... Allons, allons... Envoyez dire aux hussards d'appuyer sur la droite... Faites rompre les rangs... donc I Ne laissez pas vos hommes entas... Divisez les compagnies...
Pfoom! Un obus à fusée fusante éclata dans l'ai^". Tous les fronts se levèrent sur les lignes du bataillon...
— Ne regardez pas le feu d'artifice, mes enfants... Regardez vos guides...
Je ris tout seul. L'état-major, autour de moi, fit de visibles efforts pour rester impassible.
De fait, sur leurs alezans, ces messieurs parurent d'assez nobles et roides fantômes, aux joues cadavéreuses. Ceux de trente ans montraient les physionomies blettes des vieillards. Toutes les rides se creusaient. Aux yeux, les poches des paupières se fripaient. Les lèvres étaient sèches. Mais les tailles droites, les têtes hautes marquaient des âmes altières, tandis que la 3Iort fracassait le ciel nébuleux.
A voir l'état-major mener, au pas, ses montures,
226 LA BATAILLE d'uHIJE
Ja prestance calme sous les plumets» au-devant des lanciers d'escorte, les voltigeurs reprirent la confiance. Leurs doigts, pourtant sous la bretelle du fusil, s'exaspéraient, s'agitaient, lissaient le cuir. A ce signe, j'ai toujours pu noter le moral du soldat, et conçu qu'il ne seyait pas de le tenir immobile sous le feu plus longtemps.
— Allons, mes amis, leur dis-je, nous allons en finir, hein? On ne se laissera pas écraser sur place comme des couards. Voulez-vous marcher, voulez-vous montrer à ces gaillards-là ce que valent les enfants de la France ?
— Vive l'empereur ! crièrent les lignes.
— Eh bien! nous allons dépasser le village... Si l'on marche vite, nous serons arrivés, tandis que leurs pièces continueront à tirer où il n'y aura plus personne... Nous allons rejoindre la division Morel, sur le pont qui est au-dessus du tournant, là-bas, et nous leur tomberons sur le flanc... Allons, colonel, en marche! Vous relèverez le quatrième bataillon du génie dans Uhde, et lui donnerez l'ordre de rejoindre la division
Bertrand. ..En avant, mes amis!
— Colonnes de compagnie i
Les commandements se répétèrent. La plantation humaine s'ébranla vers la torche d'Uhde. Avec des mains impatientes, les soldats poussaient devant eux les sacs du rang voisin.
Je revins au bateau de douleur amarré contre la rive. Jusque le bordage, on approchait une
LA BATAILLE D LHDE 227
voiture d'ambulance à reculons. Le major dressa le pauvre Arbour sur ses bottes. Il était sans habit. Avec la manche de sa chemise, on banda ses cheveux pommadés de caillots et de sang, son front qu'une fêlure rouge entourait. De son mince bras, en deux places, les éclats de bombes avaient emporté la chair; et je vis les veines bleues crevées, des gouttes épaisses et noires, entre les lèvres charnues des blessures.
— Eh! bien, quoi? luidis-je... Vous vous faites abîmer de la sorte, sans prévenir l'état-major, monsieur ?
Il ne sourit pas.
Il parla, les paupières fermées :
— La dépêche était dans la sacoche qui a dû rester pendue à la selle sur le corps du cheval.
— Mon pauvre ami, savez-vous ce que disait le message?
— ... Sans doute le général Morel demande qu'on envoie du monde par ce côté-ci de la rivière jusqu'au pont de Klagen oij une compagnie de zouaves se maintient dans les maisons... Les batteries tyroliennes et les Croates veulent passer l'Adda... Mais nos obus de La Redoute enfilent le terrain... Seulement les feux des forts écrasent nos lignes... et les Croates chargent... Plusieurs de nos pièces sont démontées par l'artillerie de la falaise...
Il haleta. Sans que rien remuât de ses gestes, il expliquait péniblement. De son crâne, de la
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manche qui le serrait, une résille de sang descendait fil à fil, le long des joues creuses.
— Le général, n'est-ce pas, questionnai-je, do.it vouloir fermer la route aux batteries tyroliennes et aborder la plaine d Uhde à l'Ouest, par le pont?... Mais l'artillerie des forts exterminera les compagnies avant?,..
— Je me sens mal...
Tous ses traits se pincèrent. Il s'évanouit. La fissure du front ne saigna plus. On le coucha sur l'arrière de la voiture, dans la paille, où son profil antique reposa dans les mèches noires pommadées de caillots. En dépit des soins, il ne parla pas.
Alors je le laissai, me rappelant le matin qui avait éclairé son réveil, celui de la veuve, à Cassano. Vraiment, je regrettai, pour lui, les mille sensations de voluptés heureuses que sa jolie prestance et sa douceur lui auraient valu dans l'avenir. Cela me remit au c(j&ur l'étreinte d'une grande tristesse intime que les soucis du combat effaçaient. Mais, la bataille hurla plus fort sur la droite. Le crépitement de la fusillade grandit comme si la brigade sarde reculait. Et l'image de l'artilleur s'effaça devant ma crainte de la défaite. Je galopai jusque le Moulin; je ne sus s'il convenait, pour soutenir Morel, de risquer la défaite des voltigeurs, ou s'il valait mieux, l'abandonnant à son audace, accepter la perte des zouaves et des trois batteries.
En haut, le spectacle du combat changeait. La i\Iain de la brigade sarde se tassait. La Couleuvre autrichienne s'enroulait autour des doigts, les rompait, les brisait ; et ces colonnes détruites revenaient en arrière sur les flancs de la masse, d'où, en avant, d'autres doigts surgissaient, s'enfonçaient dans les verdures, s'étendaient le long d'une côte vers la torche d'un petit village pâle incendié par nos batteries d'Uhde et qu'il fallait reconquérir.
Autour de ce village, tout grouillait et tonnait. Sur l'extrême-droite, les dragons n'avançaient plus ; mais les casques formaient trois rectangles métalliques immobiles, à la lueur triste du ciel. Plus en avant, vers les tours roses de La Fabrique, les feux du génie saluaient la Couleuvre autrichienne, ramassée sur elle-même en ce point, et dardant le feu de ses pièces à la lisière d'un bois. Vers le passage Est, j'écoutais le tonnerre de nos batteries lourdes, et aussi la déchirure des feux de salves. Nous commencions le bombardement du fort.
Certes, le péril était au centre. Les doigts de La Main se repliaient, s'amputaient, rentraient dans la paume. En dépit de nos qualre batteries d'Uhde, les Autrichiens n'abandonnaient pas le petit village, dont le clocher d'ardoises reflétait la lumière ternie du ciel. Des masses d'infanterie, des mobilités de cavalerie noircissaient toutes les éminences, sur le flanc des maisons pâles. Sans
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cesse, de nouvelles bouches à feu cracliaient leurs nuages ronds contre les colonnes disjointes des Sardes. L'ennemi voulait nous fendre au cœur, pour prendre à revers le génie, les dragons, et les batteries lourdes, danger du fort Est.
La situation ne permettait pas de dégarnir ma ligne afin d'envoyer des renforts à Morel. Pourtant, je n'ignorais pas le prix de son apparition à Touest de la plaine, s'il passait l'Adda, ni le péril d'une attaque sur Uhde menée par les batteries tyroliennes et les Croates, ayant réussi à franchir, malgré lui, le pont de Klagen. J'estimai sage de faire une démonstration de ce côté. Une batterie de ma réserve et un bataillon de voltigeurs déboucheraient au Nord d'Uhde, avec quelques hussards, et marcheraient sur le flanc droit autrichien, comme pour le déborder, vers les collines où se tenaient accroupis Les Hameaux. Cette démonstration attirerait une part de la vigueur adversaire et soulagerait ainsi la brigade sarde, incapable évidemment d'enlever la position du petit village.
Je regrettai que le général Bertrand n'eût point prévu chez les rustiques Piémontais l'insuffisance de l'élan. Les anneaux de la Couleuvre autrichienne s'enroulaient autour des colonnes plus lentes à la saisir, et qui mollissaient. Aux deux flancs de la brigade des déroutes ruisselèrent. Elles vinrent se répandre en deçà des petits bois, jusqu'au pied du Moulin. Je vis ac-
courir des fuyards, l'arme à la main, et dépourvus de sacs. Les officiers les rassemblèrent, les unirent, et par sections les firent remonter vers le gros de la brigade, qui n'avait plus la forme d'une Main aux doigts lestes, mais celle d'un poing fermé, enfoui dans les petits bois devant le village central, pour répondre au pétillement des lignes ennemies descendues.
Certes, je dus admirer le sang-froid de troupes reformées si vite et ramenées au feu, après un pareil désarroi. Des compagnies françaises n'eussent point fait preuve de cette opiniâtreté pour revenir à l'attaque par deux et trois fois. Devenu première ligne, le XIP régiment étendit ses bataillons dans les bois, mais cessa de projeter des colonnes ; et le XP régiment, très éprouvé, revint par groupes encore fermes. Il se rassemblait à la racine de la crête Sud. Tandis que mes officiers d'ordonnance trottaient vers les voltigeurs pour activer la démonstration au nord d'Uhde, je poussai jusqu'à lui.
Déjà des faisceaux étaient en ligne. Les hommes déboutonnaient leurs vareuses et vidaient leurs gourdes. Grands rustres bistrés, ils s'étendirent dans l'herbe, en s'épongeant. Ils ne riaient, ni ne parlaient, ni ne geignaient. En silence, les blessés regardaient les trous rouges de leurs cuisses, les entailles de leurs bras, sans étonnement, révolte ou peine qu'on pût lire à leurs figures noircies par les traces de poudre. Ils bros-
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saient machinalement de la manche leurs uniformes salis. Certains ronflèrent, écrasés de fatigue, la face dans la luzerne. Daulres, beaucoup plus nombreux, mordirent voracement du pain. Il persistait à maints visages un rictus cruel des lèvres retroussées vers les narines béantes. De jeunes garçons, assis en cercle, se souriaient, sans rien dire. J'en aperçus qui, fouillant leurs poches, retirèrent un à un de menus objets et leur bourse de cuir, soucieux de savoir si rien ne s'était perdu dans la bagarre. Celui-ci secoua sa montre arrêtée. A les voir calmes, et simplement las, comme à la suite d'une besogne rustique, je me demandai si le tonnerre fréquent des canons était autre chose qu'un orage bon pour rafraîchir la campagne.
Mais, plus loin, nous en rencontrâmes dont l'un tenait en la main droite son poignet gauche brisé. Par le biseau de la cassure, l'os crevait la peau, en une rouge boutonnière. Lui allait à grands pas, cherchant des yeux l'ambulance. Ses cainarades portaient son fusil et sa giberne ; de la main valide, il retenait le sang. Une coulée de larmes lavait sa face vieillie à barbe grise..., et les autres le contemplaient.
Nous atteignîmes les petits prés, les bois de la route. La terre sauta devant nous en rideau; et l'obus ayant labouré trente mètres de sol, éclata. D une touffe d'herbes alors deux bras galonnés surgirent ; un cri jaillit, un torse et une
tête parurent, puis retombèrent dans les pâquerettes et les boutons d'or avec une légère pluie rose qui arrosa les corolles.
Au bord du bois, beaucoup étaient venus mourir. Les uns, pour le spasme suprême, s'étaient recroquevillés en boules boueuses ; les autres, étirés et raides, défiaient le ciel d'un œil fixe et d'une bouche béante. D'aucuns avaient étreint la terre à la façon des amants, ou empoigné sa chevelure d'herbes. Sous les plumets toutîus des schakos, les figures restaient en torsion presque comique. Bonshommes lourds, aux poitrines barrées par la croix des baudriers blancs, la ligne des morts s'étendait ainsi, le long d'une sente côtoyant la futaie verte.
« Heureux, pensai-je, les reposés qui ne connaîtront plus la peine du travail et de l'amour, ni les détresses des espoirs déçus... Dormez donc, sans écouter dans vos ventres corrompus fermenter déjà la vie de nouvelles douleurs... morts !... vivants ! »
Je voulus savoir ce que valait l'élan de l'aile gauche au passage Est, et, je trottai entre deux bois, jusque le ruban de la route. En l'éraflant, les balles faisaient jaillir de petites poussières grises. Un tourbillon de grosses mouches se leva du visage violâtre d'un voltigeur tué là, dès le matin. Pour éternellement, il s'était assoupi, couché sur le dos, et le sac en oreiller, sans doute après avoir vu la place de sa blessure
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au ventre, que, vieux soldat, il reconnut mortelle. Mon cheval, approchant, fit sauter du pantalon rouge un rat qui emporta de la chair jusque l'herbe.
Quand nous fûmes passés, les mouches retournèrent à la corruption du visage mort.
Le long de la route, les cadavres embrassaient la terre, griffaient la peau du sol ou, ramassés sur eux-mêmes dans un spasme, se blottissaient contre le dur giron. A toutes les poitrines sarde»,, la croix des bufUeteries blanches marquait une pompe de funérailles. Des Croates, surpris aux abords du bois, étaient tombés en groupe, parmi leurs chevaux, dont les blessures rougissaient les vareuses. Une bouche avait fini de mourir sur la lame courbe du sabre lâché. Des mains se crispaient sur des crosses de pistolets. Décoiffées de leurs schakos, les têtes rases baisaient éperdument la poussière au bout des cravates noires et du pauvre linge jauni qui dépassait les parements des cols. Hors de cette masse, un cheval tendait les naseaux et posait son mufle paisible au rebord du fossé, tandis que sa langue happait des herbes aussitôt hachées par ses grandes dents herbivores.
Cette vue des cadavres tranquillement inertes abolit la fièvre de mes préoccupations. Je me sentis sourieur, sceptique, résigné à n'importe quelle aventure. Que mes troupes d'Uhde rejoignissent ou non les zouaves de Morel, que celui-ci
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fût pris ou battît en retraite sur La Redoute, que les batteries tyroliennes, par le pont de Klagen, pussent accomplir leur jonction avec la Couleuvre d'Autriche, que Bertrand pût braver les feux du fort Est au point de conduire les batteries lourdes jusque la portée destructive, par les lacets de l'AIpe, cela, tout à coup, ne m'importa plus. Je sus à peine que ma voix et mon geste avaient sur ces foules effeuillé les pâleurs de la mort, et que beaucoup dormaient déjà que ne trahiraient plus leurs épouses ou leurs maîtresses, sœurs delà mienne; que ne molesteraient plus les maîtres, frères de mes maîtres, et qui n'aborderaient plus aux peines de la pauvreté, ni des amours méconnues, ni des orgueils confondus. Il me parut que mes mains avaient rafraîchi la tristesse de ces fronts à terre.
Je me jugeai doux et bénévole. Je m'admirai terminant les maux, rayant d'une fraîche encre rouge le total de la misère humaine.
Mon corps pesa sur la selle. Je souriais au ciel gris, aux fumées de la canonnade un peu moindre, à la fraîche verdure des branches. Par les fentes de la nue, glissèrent des vitres de soleil sur les mouvements lointains des troupes ennemies révélées dans leurs splendeurs de baïonnettes au clair, de feux dardés, de nuages crépitants. Les forces sifflantes décapitèrent les arbres. Plusieurs cimes d'ormes s'abattirent de branche en branche jusque le froufrou des buissons. Un petit chien
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traversa la route, la queue basse ; il aboya contre nous.
Après, nous rencontrâmes le troisième bataillon du génie vaulré contre le talus d'un chemin latéral. Déjà les compagnies avaient donné. Les sacs étaient à terre par tas de quatre; et un capitaine, entouré du chirurgien, des aides, acheva de rendre la vie dans un hoquet qui bouleversa la jolie moustache blonde. Cette grimace me valut presque l'envie nerveuse et navrée d'en rire. Je me retins. La mort caressait le front de cette troupe. Il y eut un sergent qui tomba en arrière, de sa hauteur, tel qu'un capucin de cartes renversé par une pichenette farceuse. Comme un lièvre, le cul en Tair, un sapeur « boula M.
La main, introduite sous son habit ouvert, fut retirée toute vermeille par le lieutenant blêmi. Le sergent-major massa une quarantaine de sombres soldats, qui assurèrent la baïonnette au bout du canon. D'autres sections se formèrent. Les uniformes noirâtres s'assemblèrent, soulignés d'écarlate, tachés dargile à tous les genoux humides Imberbe, les joues pustuleuses, le souslieutenant ouvrit une bouche énorme pour crier son ordre, comme s'il eût peur de ne pas entendre sa voix, qui fut, d'ailleurs, une rauque interjection. La ligne gravit le talus, déborda. Moi-même suivis, poussant mon cheval jusque les tambours. Au tronçon les autres compagnies
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s'unirent; et ce flot d'hommes courut, la baïonnette haute, sous les hurlées des caporaux, des fourriers, guides hargneux du troupeau galopant. Le troupeau sauta du r<'inhlai, tomba, se redressa... Les mains des adjudants poussaient les dos, enlevaient les tailles, saisissaient les manches. 11 y eut en avant Ja canne d'un capitaine, qui, horizontale, réprimait les fougueux et attirait les tardifs, le sabre d un autre qui hachait l'air terne.
Vers la construction de La Fabrique, cela se précipitait, pêle-mêle, buttant aux mottes de sable, tctiidis que de malheureux clairons poussaient des râles éperdus, aux extrémités des trois compagnies en essor sur le sol caillouteux.
Ce m intéressa fort; car, à La Fabrique, on devait avoir une vue générale de la bataille, droite et gauche, devant et derrière. De plus, la position arrêtait la pointe Est de la Couleuvre autrichienne, et il me sembla juste d'établir là une batterie en cas de succès. J en avertis mes olficiers d ordonnanc*;. L'un courut la chercher. Nous primes le trot entre la deuxième et la première compagnie. Presque aussitôt, le nmr de La Fabrique fut zébré de leux courts. Des sapeurs, dans nos rangs, culbutèrent ou s étalèrent d'autres s'arrêtèrent tenant qui son bras, qui sa tête, celui-ci sa figure dont le sang filait entre les doigts. Tel autre se déculottait rapidement, pour examiner le trou dans sa hanche...
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Il arriva que noire trot dépassa les lignes hésitantes. Moi, convaincu de l'urgence d'un exemple, pour entraîner l'hésitation des hommes, je me trouvai seul devant l'ennemi dont les coups de feu, successifs ou simultanés, ne cessèrent plus. « En avant! » criaient les capitaines... Je jugeai honteux de reculer ou de retenir la bride. Vraiment, une sorte d'ivresse étourdit ma raison, l'ivresse même qui entraîna cette foule de gens terrifiés, et sans conscience, et allégés de leurs âmes dissoutes dans la seule personnalité du bataillon.
Chaque soldat distille alors l'essence de son âme efi'arée; et ce fluide invisible sorti de lui se mêle aux émanations des volontés camarades. Cela se mélange, cela se concentre, en une cohésion mystérieuse, par dessusles éléments humains de la pile en action. Cela se dilate ensuite, pour envelopper la masse d'un seul délire, où s'amalgament les peurs, les terreurs, les fureurs, les ambitions, les bestialités et les rages de chacun qui créeront l'énergie de la victoire.
Fermer les yeux, et fondre bride abattue parmi le tourbillon des lanciers contre ces murs de briques déteintes, j'en eus la stupide envie. Cela venait d'une colère mise à ma gorge par le spectacle de deux compagnies arrêtées, des hommes jetés à terre, du sang aux figures et aux mains ; et aussi de la conception soudaine qu'une batterie immédiatement installée à la hauteur de La
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Fabrique romprait leffort des infanteries autrichiennes en assaut contre la brigade sarde. Voir, voir! Je voulus voir, et détruire; je voulus voir ce que devenait ma démonstration d'Uhde, et ce que donnaient les six batteries du V^, et où étaient les hussards lancés vers le pont de Klagen, et si le bataillon de voltigeurs avait ouvert le feu à l'Ouest de la plaine. Un coup de canon tiré par la batterie d'appui devait nous instruire de leur arrivée sur Les Hameaux des collines dominant la droite ennemie. Je trottai donc pour apercevoir le plus tôt.
Or, derrière moi, le pas des hommes, un instant confus, reprit son élan rythmé. Les râles des poitrines sifflèrent en mesure. Un clairon put donner trois notes. A ma droite, à ma gauche, les pompons des shakos reparurent, passèrent, avec les tètes des hommes, si fripées et vierllies par l'émotion, que tous me parurent des sexagénaires fous, se ruant contre la terreur d'une vision qui séchait à distance leurs yeux hagards.
Nous approchions. Une salve encore enfuma la fabrique... Les sapeurs qui tombèrent n'interrompirent point cette fois la course des autres... « Allons, mes enfants, criai-je, droit au mur!... Et vive la France! » Un râle de tous répondit qui voulait être acclamation. Sur la figure terreuse d'un homme, le sang et la sueur mêlés à la poudre m'offrirent l'image d'un masque diabolique de carnaval. Le nez au ver-
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millon et les joues grises, il bondissait en corps noir et feu, lançant sa baïonnette à travers le vide. 11 hurlait; et tous hurlèrent comme lui; tous, comme lui, bondirent, lorsque débouclia sur un côté du mur la course d'une compagnie autrichienne. Alors les figures sexagénaires n'exprimèrent plus la peur, mais les narines reniflèrent et les dents luirent. Une indicible cruauté para tragiquement les rides des faces opiniâtres. Aux yeux, mille reflets pointus s'allumèrent, visèrent. Des mufles rugirent sous la moustache. Les baïonnettes brandies striaient lair. Les gueules béantes vociféraient, crachaient, écarlates ou blêmes. « Halle!... Joue'... Feu! » Six cents fusils de leurs détonations, claquèrent l'espace ; « En avant ! » Dans la double fumée des armes autrichiennes et des nôtres, le bataillon fonçait avec ses gueules hurlantes, ses mufles en avant, les lumièr<'S pointues de ses yeux, les lueurs de ses dentures découvertes. Les baïonnettes plongèrent parmi des gestes blancs. Il jaillit des cris inconnus. Notre force tourbillonna, écrasa, battit, perça. Des poitrines s'écroulaient. Des têtes se renversaient. Des coups de feu cinglaient. Des sabres se relevaient, rouges. La furie emportait le flot des hommes contre le mur de briques. Une porte s'abattit. Des gestes blancs et noirs se heurtèrent. Il y eut encore une salve pour déchirer lair... et puis les « ban » des lueurs actifs à leur besogne, qui éventraient
les vareuses blanches, crevaient les dos. Je vis des lèvres retroussées dans un rire fixe, à l'ombre de la visière, alors que les bras enfonçaient le fer en pleine gorge, sous les mentons.
Furibonde aussi , la quatrième compagnie monta, suivit la muraille, tourna la bâtisse. Je menai mon cheval derrière elle. Meute folle, elle courut aux trousses des soldats blancs, fusilla, embrocha. Son capitaine, un grand homme svelte, criait, comme à la chasse : « Taïaut, taïaut, les petits!... Là, là, mes petits... Aïe donc! taïaut... là, là... » et les baïonnettes de poursuivre, de renverser, de creuser les hanches, de trouer les têtes : « Taïaut!... Là... mes petits!... Taïaut! » Le grand homme svelte riait par-dessus le cuivre de son hausse-col, naruies au vent, du rose au pommettes. Les fuyards blancs tombaient avec un trou rouge, plus grands à terre par leurs longues jambes bleues : « Taïaut! les petits, taïaut! » hurlait limplacable... Sa meute noire et feu courait, -enveloppait, frappait, blaguait : « Attrape, toi... Ah ! mon vieux salaud, tu y es... J'ai ton affaire... Gare, Durand, gare donc!... Ah! nom de Dieu!... Par ici, Vandal... Hardi, Leroux, je m'amène... Vlan, espèce de truc... Vas-y voir... Tu en veux aussi, toi?... Pas de ça, Lisette... Tiens, pour ta gueule... Bon, j'ai mon compte... Je t'en f... de la grâce... tiens, en v'ià de la grâce, et trempée, encore... » Parmi la fumée,
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les cris allemands, les gestes, leurs exclamations de faubourg me guidaient à la suite des diables noirs et feu... Maintenant c'était l'allégresse entière, la joie de tuer. « Aya, mes petits, a5a... taïaut ! » Le grand capitaine svelte fit tournoyer son sabre livide, au bout du poing ganté. Les crânes ouverts bayaient en rouge. Et cela durait, toujours plus joyeux, plus alerte... à travers un énorme parc dont je prétendis sortir pour reconnaître la plaine d'TJlide.
Mais la meute s acharnait, traquait, acculait. Ivres, les sapeurs ne redressaient pas leurs baïonnettes tordues. Plusieurs jetèrent leurs fusils, et à la pointe du briquet, ils poursuivirent la besogne. Ils couraient aux cris allemands. Ils fendaient les crânes balafraient les figures, entaillaientlesbras mis devant, coupaient les mains. Que l'un d'eux transpercé tombât, cela excitait davantage les autres, vengeurs du long effroi.subi depuis le chemin jusque La Fabrique. On piétinait des corbeilles de fleurs. Toute une section poussait les vaincus au bord d'un bassin et les renversait sous le jet d'eau magnifique, qui continua son ascension liquide, pour inonder les blanches vareuses blotties dans l'eau.
Ellarés, les Autrichiens ne se défendirent plus. Ils dardaient des yeux peureux, ou se jetaient à terre afin de paraître cadavres. Dans un coin du parc cependant, beaucoup se réunirent à Tabri dune haute volière peinte en blanc, et ils
rechargeaient leurs armes. Un officier les rejoignit, leur commanda. A grands coups d'ailes les oiselets éperdus traversaient leur demeure crevée. Craignant la reprise inutile de la lutte, j'envoyai quelqu'un de l'état-major pour dire de se rendre. Puis des clairons retrouvés sonnèrent le rassemblement. Nous découvrîmes une petite porte verle. Il fallut mettre pied à terre pour sortir.
Dehors, je reconnus l'ampleur de la bataille, depuis le scintillement argenté des eaux très loin jusque le labyrinthe du passage Est enveloppant les crêtes des contreforts.
Plongée sous les bois, vers le Sud, la Main Sarde, amollie, pétillait faiblement. Mais les infanteries autrichiennes cessèrent partout leur descente. Une lassitude générale arrêtait l'ellort sur les terrains avoisinant la roule d'Uhde. D'ailletirs, la prise de La Fabrique à TEst,, la démonstration des voltigeurs à l'Ouest, inquiétaient les masses ennemies, qui se cuirassèrent de canons, qui songèrent à se maintenir fortement dans les villages et les fermes.
Partis de l'Adda, mes voltigeurs et mes hussards, au Nord d'Uhde, se répandirent dans la plaine avec une promptitude d'autant plus grande que l'artillerie française, installée dans la Redoute de l'autre rive, balayait, à leur gauche, l'espace jusque l'élévation des Hameaux; et que les feux du Fort Est réservaient toute leur violence afin de
foudroyer les deux bataillons du génie en escalade dans le Passage. Ceux-ci frayaient la voie aux batteries lourdes cherchant à gagner le Tertre et les hauteurs d'où nos obus expulsaient les occupants. Par chance, les compagnies avec les attelages se glissaient dans le long ravin qu'est la route, presque à l'abri. Le tir plongeant du fort écornait les roches, dépassait la mince colonne côtoyant les parois abruptes du mont, et devait fort mal atteindre cette fourmilière qui noircissait de son ascension rapide les verdures et les terres jaunes. Mon regard les abandonna. Il revint à l'Ouest, aux voltigeurs, aux hussards, amenant leur batterie sur la crête du plus bas contrefort, hauteur couronnée par les Hameaux minuscules. Ils en délogèrent, d'une vive pétillade, quelques troupes, avant que les infanteries autrichiennes déroutées eussent pu y étendre leurs forces. Mais au premier nuage blanc qui s'éleva de la batterie, poursimple signal convenu du mouvement achevé, ma lunette de campagne permit de découvrir dans le val étroit approfondi entre les collines, de grouillantes mobilités humaines. Une division de cavalerie, tenue là, sans doute, en réserve, s'ébranla, quitta son repaire et dévala vers Ulide, longeant la droite des infanteries autrichiennes.
Je m'aperçus alors que sur les quatre batteries d'Uhde, trois ne tiraient plus, peut-être masquées par la marche du deuxième bataillon de
voltigeurs, ou du moins par celle de trois compagnies qui allaient soutenir la gauche de la brigade sarde, fort engagée en avant de la route.
Ainsi, libre, l'avalanche de cavalerie se précipitait sur le vide ouvert entre le faubourg d'Uhde et les bois, prête à enfoncer notre gauche et à cerner la brigade sarde. Le désastre fut probable.
— Oh! criai-je, rageur, en frappant du poing mes fontes... Colonel, courez à Uhde ; désignez le péril au général sarde. Que sa brigade opère un changement de front, face àerauche!... Vite... car les escadrons peuvent arriver à couvert, par le couloir du contrefort, jusque six cents mètres de la route... S'il n'a pas le temps de les prendre en flanc, nous sommes bousculés.
A la minute où l'on vint médire que notre batterie atteignait La Fabrique, une longue explosion retentit vers l 'Ouest-Nord. Le pont de Klagen sautait. J'étais définitivement séparé de la division Morel, au Nord, sans espoir de la secourir.
Par une manœuvre incohérente, le commandant de la batterie accourue Tamena près de mon état-major, entre La Fabrique et le tir du fort Est, au lieu de la mettre en position de l'autre côté des bâtisses, à l'abri des feux. Les chevaux grimpèrent aux claquements du fouet, les croupes se tendirent, les cordes tirèrent, les avant-trains parurent avec les tètes anxieuses des servants. Cris, fouets, gestes, efforts des hommes poussant
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aux roues, ordres du ciief, jets de crotte sautés de l'ornière, secouades des pièces sur les affûts ; et ma colère contre cette inepte mise en position n'est pas entendue dans la bourrasque de canonnade soudain reprise et roulant, éclatant, dégringolant des cimes dans la Cuve d'Ulide. Au loin, l'avalanche de cavalerie entre dans un angle de soleil. A l'éclat métallique de la formidable ruée, je devine une charge de cuirassiers bleus, les plus belles troupes de l'ennemi. Derrière moi, un fracas s'efifondre. Frappé d'un éclat de bois, mon cheval rue. Je tourne la tète. Le plus proche canon s'abat sur sa roue brisée, sur un homme écrasé dont la tête fendue se redresse, sahe de terre. Le sang n'afflue pas encore à la fêlure du front. De rouge, il n'y a que le plumet pleureur rejeté sur la tempe avec le sliako. Le double attelage tire toujours. L'un des servants ne possède plus de reins ; mais sa viande et des lambeaux de caleçon s'étalent proprement sur le siège du caisson. Il porte là ses mains, et hurle au tonnerre.
— Vous voyez, lieutenant ; vous voy...
Mon cri est interrompu. Cheval et moi soulevés par de la terre et du feu, montons. Il me semble aussi qu'un mur s'écroule contre mon épaule... Ah!
Ma tête vibre et tout chavire parmi la fumée, les jets de glaise...
Je ne restai pas longtemps dans la nuit subite.
LA BATAILLE d'l'HDE 247
Je conçus qu'on me tirait. Il pesait sur moi une masse chaude et puante. Les yeux rouverts, je me reconnus entre les manches galonnées du maréchal des logis. Sous le schapska, un visage sexagénaire s'inclinait... Un autre lancier tirait par la hride le corps fauve de Neptune, ouvert par l'obus, la fressure à l'air. On traîna la bête plus loin, malgré ses ruades suprêmes dans la mare rouge. J'agitai les jambes. Sur de leur force, je me relevai. Une de mes épaulettes pendait, arrachée de la tunique. J'avais, depuis la ceinlure, comme un tablier de sang ; et ma botte entraîna dans l'éperon les intestins du cheval... Sauf une lourde douleur à l'épaule gauche, rien ne m'inquiéta. Debout, je revis le champ de bataille ; et l'avalanche grandie des cuirassiers autrichiens. Cela se précipitait, large fleuve aux vagues d'argent-vif. En une salve, la batterie d'Uhde tonna contre Tinondation des cavaleries. Il se fît un remous dans le mouvement lumineux. Un courant dériva, enveloppa les maisons du bourg et l'incendie ; puis la nappe immense continua de glisser vers les bois et le Sud oii elle reflua, un instant, contre la fusillade des Sardes.
On me conduisit jusqu'à une salle delà fabrique. Deshabillé, mon corps n'offrit pas de blessure. Plusieurs contusions noircissaient mon épaule. Un lancier apporta un seau et une éponge pour laver mon uniforme.
Coup sur coup, dans le parc et sur les combles
248 LA BATAILLE d'cHDE
croulant, les obus éclatèrent. J'entendis le galop de la batterie revenue vers la bonne position, et je me lavai la figure, oii des petits morceaux de chair adhéraient, débris du pauvre Neptune. Dehors, je reconnus ma selle, remise sur un haut cheval gris. Péniblement, à cause de la douleur du bras, je me hissai sur l'échiné. Les feux du fort démolissaient la fabrique. Il me sembla prudent de la faire évacuer.
Or, les bataillons autrichiens reprirent l'offensive. Le coup de canon lancé au hasard, de rOuest, par la batterie accompagnant la diversion des voltigeurs, avait déchaîné ces forces contre nos lignes. Se voyant découverts, les régiments de cuirassiers galopaient à la route, car ils ne pouvaient ni fuir au Nord, à cause de la nature accidentée du terrain, ni passer à leur gauche, où ils auraient défoncé leur infanterie, ni gravir à leur droite une pente fort roide dont la cime restait à nos voltigeurs et , à notre batterie qui eussent anéanti cette charge dès la mi-côte. Eperdus, ils fonçaient contre Uhde, contre la gauche de la brigade sarde, courant à la mort et à la victoire.
Les chefs autrichiens comprirent l'avantage inattendu. Des nuées d'infanterie quittèrent les retranchements des villages, au nord de la route. Elles se précipitèrent, la baïonnette haute, sur les bois, 011 se maintenait le malheureux XIP régiment sarde. Une clameur de dieux secoua l'air.
Ici le fort de l'Est écrasait La Fabrique de tous ses feux, pilait les murailles, crevait les toits. Le donjon de la plus haute cheminée vacilla, et s'abîma dans le parc que je dus retraverser. Le magnifique jet d'eau continua de bruire. Il retombait en inondant la figure d'un soldat mort, et le tas d hommes tués dans la vasque, leurs poings crispés, leurs lèvres vertes, leurs yeux fixes, leurs blanches vareuses ensanglantées, leurs grosses semelles à clous.
— Mon général, puis-je donner l'ordre au bataillon de se replier sur le talus du chemin latéral ? La place est intenable.
Le commandant du génie me suppliait de la mine. Ses dents tremblèrent.
Si nous battions en retraite, Félan de l'ennemi redoublerait à cet aveu visible de la défaite. J'y réfléchis.
— Pas le moins du monde, criai-je ! Vous évacuerez la fabrique, mais en vous portant sur cette Villa blanche, là... devant nous, contre la gauche des régiments autrichiens... Vous, capitaine, portez au colonel de dragons l'ordre d'appuyer notre marche. Que le quatrième bataillon du génie vienne nous couvrir à droite. Les compagnies marcheront en ordre dispersé au Nord de la route, les dragons au Sud, de manière à prendre en flanc toute la charge autriciiienne, infanterie et cavalerie. Vous, monsieur, veuillez faire mettre au galop la batterie en réserve sur la crête
250 I.A BATAILLi: d'uHDE
Sud, derrière les lignes. Qu'elle suive le trot des. dragons dans la direction du Moulin, sans abandonner la hauteur jusque l'instant où elle pourra battre de son tir Fattaque de cavalerie. Vous, colonel, trouvez le général Bertrand, veuillez l'avertir de ce changement de front. Sa division fait face à gauche, de toutes ses unités, et marche sur l'Ouest, pour jeter l'ennemi dans Uhde, et dans l'Adda... En avant, messieurs...
L'énergie de mes paroles détruisit la stupeur de l'état-major. Les officiers partirent. Je contournai l'angle de la Fabrique. On amenait les avant-trains contre les pièces. Tout s'accrocha, s'attela... Les fouets claquèrent, cinq attelages s'ébranlèrent en ligne à travers un champ d'orge. Devant le poitrail des chevaux les épis versèrent. Plus bas, les noires compagnies de sapeurs s'égrenaient, homme par homme, en tirailleurs. Nous abandonnions dans le parc de la fabrique une pièce démontée.
De cette heure, je ne me rappelle plus qu'une ivresse de rage. Je ne voulais pas être battu. Je ne le voulais pas, et de toutes mes forces. Je ne voulais pas que ma défaite justifiât l'aversion d'Edith et la jactance de l'autre. Tenant les rênes de la main gauche, étreignant de mes genoux le cheval inconnu, rétif, je galopai furieux par l'insolence du soleil, à la cime du terrain oii achevait, derrière nous, de s'écrouler La Fabrique. Ceux du fort Est ne soupçonnèrent
LA BATAILLE d'lHDE 2S1
pas mon audace. Ils crurent que nous occupions encore les bâtisses ; et leurs feux, au lieu de nous inquiéter, perpétrèrent la ruine totale de l'édifice vide, pendant vingt-cinq minutes.
Effectivement, nous étions battus. La nappe de cavalerie inondait maintenant la route d'Uhde, entourait le bourg. Elle avait dû défoncer le XIP régiment sarde, car des coulées de pelotons lumineux filtrèrent de l'autre côté des bois, dans la partie sud de la plaine, et bondirent contre le Moulin où. stationnaient nos parcs, nos ambulances, nos équipages et les convois d'intendance. La division Morel, qui aurait dû sauver la seconde ligne après la prise de La Redoute, demeurait en l'air, sur l'autre rive de l'Adda, ses communications coupées, et fortement engagée, à en croire les tonnerres d'artillerie qui roulaient par là.
Ma tentative de pousser l'ennemi à la rivière avec deux bataillons d'infanterie, un régiment de dragons et deux batteries ne se justifie que par le délire excitant alors ma colère. J'étais absolument fou. Jegalopais en pleine zone de feu. Les obus labouraient la terre, devant nous, derrière nous. Les hommes tombaient, subitement dépourvus de têtes, ou de bras, ou troués au ventre. L'orge des champs rougissait. Et cependant deux mille regards semblaient lire la certititude de vaincre, à mon visage. Valeureuses, les compagnies coururent. Sans interrompre la mar-
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che, les hommes déchiraient la cartouche, chargeaient, tiraient, gambadaient. Il ne paraissait plus de peur aux gestes d'aucun soldat. En vain, les forces décapitaient, éventraient, amputaient, rien n'arrêta plus ce bataillon de fous, aux mufles cramoisis. Tels de grands singes joyeux, les officiers brandissaient leurs sabres inutiles. «Vive l'Empereur! Vive la France ! » Et des clameurs de rage enthousiasmaient la ligne. Aux interstices des bois, dans le Sud de la plaine, je voyais aussi les dragons bondir, par les prés, et, sur la crête Sud, au plus loin, notre batterie se mouvoir contre le ciel en or. Bras titanique dont j'allsfis étreindre l'ennemi d'argent fluide répandu autour des bataillons sardes, la batterie extrême sur la crête du versant en était le poing qui assénerait; ce régiment de dragons le muscle qui détendrait la forcé ; ces bataillons du génie mon épaule formidable; et cette batterie, dans les avoines, ma tête, ma morsure. Nous parvînmes sur une échine du sol, oii les boulets fauchèrent des jambes; nous tombâmes dans une courbe fraîche oij les obus sifflèrent sans effleurer nos fronts; nous grimpâmes une côte rocailleuse, oiJ le commandant du génie perdit son torse enlevé de la selle. Son cheval frissonna sous le manteau de sang...
Une jambe traîna longtemps à la suite d'un étrier.
Nous couvrîmes une étendue plane, oii les
LA BATAILLE d'lHDE 253
tirailleurs en grand nombre, s'étendirent pour le repos et Foubli, oiî les deux chevaux étripés d'un attela;^ s'abimèrent dans une flaque sans nom: où la pièce s'aplatit contre terre, avec ses roues et son affût émiettés. Le râle du bataillon ahanant assourdit la voix des canons... Mais, pour l'hystérie de notre courage, les murs clairs de la Yilla grandirent, se haussèrent, nous montrèrent les pampres et les lierres de sa façade, son voile de fumées, le rire crépitant de sa fusillade... Vers ce visage tous les regards convergèrent, tous les pas coururent. La batterie décrivit une grande courbe, s'arrêta. Les pièces détachées se posèrent. Les servants s'agitèrent. Quatre voix de feu crièrent notre désir de mettre à la façade le baiser rouge des bataillons. Nous répétâmes l'appel. Les clairons meuglèrent. Deux colonnes de compagnie bondirent derrière les sabres fous des lieutenants noirs. Deux chimères, deux monstres, deux bêtes à cent têtes, à cent griffes livides, à cent hurlées féroces, se ruèrent par les jardins pleins d'hortensias et de roses blanches, d'ifs pimpants, de bosquets voluptueux, de futaies royales, où disparurent des visions de formes autrichiennes, fantômes vagues, sans doute échappés, des cadavres aux jambes bleues griffant les pelouses autour de nous.
Moi, je franchis tout : je passai les buissons fleuris de corolles roses, et mon grand cheval rétif s'arrêta net au bord delà terrasse qui domi-
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nait un cliemin creux. Des balles égratignèronl les haluslres de marbre ; les brancbes brisées churent des beaux ormes jusque sur le sable blond... et je vis.
Au sud, le raid de cavalerie parvenu jusque le Moulin choquait les feux de salves des ouvriers militaires retranchés derrière les chariots du convoi. D'autres infanteries sans doute, survenues là, tiraient aussi, en grand nombre. La division Morel avait-elle, en partie, repassé l'Adda? Les cuirassiers tourbillonnaient, chargeaient, tourbillonnaient, revenaient en arrière vers le bois, mais ils ne franchissaient pas la gorge du vallon. Du haut de la crête Sud, la batterie de réserve tonna, et, parmi la cohue d'hommes métalliques, des trouées noircirent. Mon poing idéal assénait sa force. Uhde pétillait de toute la fusillade des voltigeurs barricadés dans les rues. Mais l'afflux des escadrons y étoufTait la grande batterie régimentaire devenue muette. Aux Hameaux de l'Ouest d'autre part, nos pièces beuglèrent; et leurs obus fustigeaient l'arrière des escadrons se bousculant pour passer la route. La galopade de cette masse lumineuse coula contre Uhde sans réussir à y entrer. Soudain embrassant un parti, la multitude entière glissa le long des bois vers l'Est. Mais là un carré de feu la reçut. Le XI'' régiment sarde, mis en réserve depuis midi, occupait, au sud de la route, le centre des prés. La
marée de cavalerie assaillit ce rectangle humain, se dressa, retomba, sans le franchir, et suivit un nouvel envol de sa force cherchant à reprendre la roule d'Uhde de notre côté, vers l'embranchement du chemin creux que dominait La Villa par nous conquise. Or, dans le pré aussi, et le long de la route, le régiment de dragons trottait à ma gauche. Je lançai une estafette qui l'atteignit vite. Le colonel se haussa sur l'étrier, montra son sabre... Les ordres, hurlés, se répondirent... Une forêt de casques fonça, crinières au vent, avec l'essor des chevaux éperonnés. Trois mille sabots frappèrent la route d'un galop tonnant ; et j'attendis le choc, le tocsin dansle cœur.
Car ils accouraient, à mon ordre, les grands Gaulois blonds, les fils de la famille centrale, les gars nés sur les sillons de nos Beauces, de nos Solognes, de nos Touraines, le pur de la race; ils accouraient avec la terreur de leurs yeux pâles, et la résignation obstinée de leur élan.
A cinq cents mètres de moi, le chemin creux croisait la route d'Uhde, puis coupait les petits bois, 011 tiraillaient encore de fermes soldats sardes aux prises avec des partis autrichiens. De cette coupure, les cuirassiers bleus débouchèrent en un flot d'hommes et de chevaux géants, tout mousseux d'écume. Apparition de poitrails sanglants et de naseaux retroussés sur les mors, de chenilles vertes pendantes, de cuirasses bossuées, de figures hagardes, de crânes
256 LA BATAILLE DUHDE
dépourvus de casques. Un officier leva sa latte... Une trompette cria. Le flot franchit la route, les épées basses, les figures mortes. Nos dragons n'arrivaient pas encore; mais l'officier autrichien les apercevant voulut arrêter sa troupe, détourner Tafflux, La panique le bouscula. Les fronts des chevaux et les poitrines de fer s'engouffrèrent sous notre terrasse, suivies par un fleuve torrentueux de casques à chenilles vertes, de tèles muettes, de manches bleues, de croupes sautantes.
Et l'air fut déchiré comme une soie neuve. Le génie, du haut de La Villa, fusillait la débandade. Ceux qui comprirent voulurent refluer jusque la route. Les poings crispés sur les brides serrèrent les bouches des chevaux contre les poitrails. Les croupes se cabrèrent. Mais le flot issu du Sud jaillissait toujours et poussait de nouveaux poitrails, de nouvelles cuirasses, de nouveaux galops, dans la pluie de mitraille versée du haut des jardins. Des bètes se renversèrent, les sabots battant le vide. D'autres montèrent sur les croupes précédentes. L'officier en vain hurla... Les canons de notre batterie tonnèrent à leur tour, plus loin. Au dorsal d'une cuirasse, le sang d'un décapité ruissela. Des bras agitèrent leurs moignons. Des cris allemands se heurtaient. Je vis une figure regarder le ciel, et aussitôt il n'y eut plus de figure, mais un tesson de crâne d'oii roula une cervelle grise et du sang...
Je me reculai. L'élan des dragons aborda la multitude des cuirassiers sur la route. Là, une mêlée de sabres tinta. Le choc des chevaux était bien plus mortel pour les soldats, aussitôt renversés, foulés, écrasés, recouverts par l'essor de nouveaux rangs accourus.
Comme deux fleuves qui se pénétreraient, au sortir d'écluses étroites, ces forces s'enfonçaient mutuellement. Lorsque la lutte fut définitive, je n'entendis plus de cris ; mais les froissements, fer contre fer, les claquements des pistolets, les écroulements des armures. Au silence de leurs bouches, les hommes se tuaient. On n'apercevait qu'une étendue de casques, des vagues de chevaux et d'hommes bondissant, affluant, refluant, les crinières échevelées, les chenilles vertes. Vraiment il n'y avait plus d'hommes là mais des forces anonymes, des forces sans paroles, sans visages, sans individus; une force amorphe..Tout finit par disparaître dans un brouillard de poussière !
Peu à peu, les cuirassiers, en sortant du bois, se répandirent au nord de la route, s'échappèrent vers les infanteries qui les recueillirent...
Moi, je gravis au trot une éminenceau pied de laquelle tonnait notre batterie. Je regardai.
De l'Ouest, de la torche d'Uhde, nos troupes accouraient folles et rapides ; essaims volant sur des ailes de fumée.
Lorsque la poussière eut tout voilé, je m'en fus, l'âme pesante. Au délire de la lutte, succéda
238 LA BAl'AlLLt DLIIDK
une torpeur d'esprit. Mon grand cheval m'agaçait par ses hennissements. Je perçus la douleur de mon épaule et m'énervai. Mille raisons d'angoisses m'assaillirent, m'étranglèrent
La marée de cavalerie descendue de l'Ouest, venue jusque nos convois, au Sud, puis remontée à l'Est avait dû écraser beaucoup de nos compagnies, sabrer les servants de la grande batterie sur Uhde, enlever des pièces, puis achever la destruction du XIP régiment sarde pris dans les bois entre cette chevauchée et la fusillade des infanteries autrichiennes descendues. Et comment la compagnie d'administration avait-elle pu, avec les cavaliers du train, résister à la vague immense? Morel avait-il expédié là un bataillon ? Mais alors c'est qu'il marchait en retraite sur Sondrio... Oui, c'était cela, il se retirait sur Sondrio, et les cuirassiers avaient failli anéantir ses colonnes, au pont de bateaux, au pied du Moulin, parmi la confusion des équipages et des convois. Ainsi mon aile gauche battait en retraite ; mon centre était ouvert... et mon aile droite dispersée depuis la crête Sud de l'Alpe jusque les hauteurs en étage du labyrinthe, à l'Est.
Et cela parce qu'un coup de canon tiré au hasard par la batterie volante joyeuse de tenir les Hameaux d'Ouest avait mis en branle la division de cuirassiers bleus épouvantée de sa mauvaise situation, de sa faute tactique, et se ruant, avec désespoir, aux canons !
LA BATAILLE d'lHDE 259
Par bonheur, j'avais entrepris cette marche à l'Ouest, sur La Fabrique et La Villa. Le déploiement de mon bras fictif avait, au Sud, asséné le poing- de son artillerie gauche sur la charge parvenue, en plaine, au carré de la réserve sarde. Il avait détendu le muscle de ses dragons contre le retour du monstre. Il avait de son épaule, avec la fusillade du génie, bousculé dans le chemin creux la déroute. La morsure de ma batterie droite achevait, à La Villa, de rompre l'élan funeste.
Le tonnerre éclata du côté d'Uhde En écoutant, je m'assurai que des huit batteries régimentaires cinq se trouvaient au moins intactes, depuis le bourg jusqu'aux Hameaux du contrefort. Bientôt parlèrent les batteries lourdes établies derrière moi, sur le Tertre qui fait saillie à mihauteur de l'Alpe, dans le passage Est de la route. Elles soutinrent le colloque et couvrirent les abois espacés des pièces adversaires mises en position, dans les villages, devant nous, d'une manière trop dispersée, et seulement comme* soutien des infantei'ies.
La force autrichienne, assaillie à l'Ouest par les feux d'Uhde, à l'Est par les batteries lourdes, devait prendre la forme d'une équerre, dont la base occupait les bois au Sud de la route, menaçait, par l'angle aigu, le Moulin, Uhde et Les Hameaux, résistait, par l'angle droit, a toute la division Bertrand, qui canonnait, étendue sur l'Alpe, depuis la crête Sud de la Cuve jusque
260 LA IJATAILLE u'uiIDE
le Tertre, et tenait la terrasse de La Villa. D'autre part, le fort de l'Est cessait le tir à distance par crainte d'écharper les escadrons de la charge confondus sur toute la ligne avec nos feux. Il se contenta de rectifier son tir plongeant sans réussir à inquiéter le 4^ bataillon du génie qui ébauchait des ouvrages de campagne, pour les batteries lourdes.
L'ennemi restait donc pris entre les branches de la pince ; mais les branches ployaient, et pouvaient d'une minute à l'autre se rompre. Voilà ce que m'enseignèrent les appels des canons.
Pensant de la sorte, je chevauchais sans joie, accablé de résignation, dans le lit d'un ruisseau à sec. Les arbrisseaux des rives effleuraient de leurs folioles mes joues. La soif de la fièvre râpait ma gorge et ma langue. Le soleil de quatre heures pesait aux épaules. Sous le pas du cheval la terre se crevassait, les cailloux roulaient. Nous remontions le cours de l'eau absente, pour découvrir une nouvelle vue de la bataille. Attaché par une corde à la selle du lancier, un paysan promit la source du ruisseau, une éminence et une maison solitaire d'équarrisseur. Aucun officier d'ordonnance n'était plus auprès de moi. Comme ma pensée éparse sur la plaine, ils couraient dans tous les membres du corps d'armée, portant une énergie dont je me sentais vide.
Attentif, j'écoutais toujours les sons de la canonnade. Uhde se défendait brutalement. A
LA BATAILLE DLIIDE 261
la crête Sud, la batterie de l'AIpe précipitait ses coups; et cela me fit comprendre que les infanteries autrichiennes refoulaient les débris de la brigade sarde jusque-là. Mais pourquoi les batteries d'Uhde et des Hameaux ne contenaientelles pas ces infanteries?.. . Contre quoi aboyaientelles, contre La Redoute du Tournant, reprise par les Tyroliens ?
Il me fallut entrevoir l'urgence d'abandonner le Tertre, la Villa, de faire replier le régiment du génie sur la droite du XI*^ régiment sarde; de concentrer la division Bertrand, qui couvrirait Sondrio et la retraite du général Morel. Cependant si l'aile gauche essuyait un désastre, je ne m'expliquais pas que les Hameaux de l'Ouest fussent encore à nous. Les feux de la Redoute, au tournant de l'Adda, si elle était reconquise par les Tyroliens, devaient rendre intenable Uhde et les Hameaux. Puis je pensai que sans doute Uhde tirait contre cette Redoute, ainsi que les Hameaux; puis je me confessai mon doute, mon ignorance, et ma lassitude... Je demandai le bidon d'un lancier, et bus d'une lampée.
A travers les branches, il me parut entendre les voix d'Heichmann, de Garamond. Je fis héler. La cuirasse et le casque de l'un transparurent dans le feuillage. Il se pencha.
— Hé bien! d'où venez-vous?
— De la rive droite.
— Nous sommes encore à la Redoute ?
202 LA BAT.VIM.E d'lIIDK
— Deux bataillons sardes de la division Morel s'y défendent contre un retour oiïensif, et les batteries d'Ubde les appuient par-dessus l'Adda.
— La division a donc perdu son artillerie ?
— Le fort Ouest a déni oh' seize pièces par son tir...
— Où est le général Morel?
— Il reforme ses zouaves... qui encombraient le pont de bateaux pour fuir sur la route de Sondrio...
>— Qui a fait sauter le pont de Klagen ?
— Nos artilleurs, pour empêcher les batteries tyrohennes d'entrer dans la plaine d'Uhde, à l'Ouest. Seulement, elles se sont bien vengées, ces batteries...
— Des pertes énormes?
— Il ne reste pas deux bataillons complets du régiment de zouaves. J'ai pu, avec le capitaine Heichmann, arrêter les fuyards sur les ponts de bateaux ; et, avec trois ou quatre cents d'entre eux retranchés derrière le convoi, autour du 3Ioulin, nous avons brisé tout de même la charge.
— Vous avez appuyé les conducteurs du train et les ouvriers militaires?
— Oui...
— Eh bien ! vous nous avez sauvés. Sans vous, les cuirassiers autrichiens boiraient à Sondrio.
— Apparemment, souritle capitaine Heichmann drapé dans les loques vertes de son dolman.
Il me montra une de ses aiguillettes en or
LA BATAILLE d'lHDE 263
coupée par la balle. Son joli cheval arabe saignait de quatre trous... Il me tendit un message du général Morel. Celui-ci se vantait d'avoir contenu sur la rive droite toute la division tyrolienne, au prix de grands sacrifices qui auraient été moindres, si le commandement supérieur, disait- il, ne l'avait pas privé, sans le prévenir, des bataillons du génie, placés à son arrièregarde, le matin. Ces bataillons auraient pu transformer la Redoute prise, mettre en état de défense la tète du pont de Klagen ; dès lors le régiment de zouaves, avec six batteries, passait dans la plaine d'Uhde pour prendre en flanc les Hameaux de l'Ouest et dégager la route.
Son mécompte sur ce point ne dépendait pas de sa volonté. Il m'avertissait que le général sarde avait été tué, à deux heures, par un éclat d'obus, sur la Redoute ; que la division tyrolienne, avec toute son artillerie, attaquait là pour commander Uhde et démolir ma gauche ; qu'il pensait la brigade sarde en état de maintenir le statu quo jusque le soir; que lui-même reformait sur la route de Sondrio et autour du Moulin, trois bataillons de zouaves, deux batteries et six pelotons de guides, avec lesquels il comptait reprendre les bois au sud de la route, soutenir les voltigeurs, les hussards, rétablir entre nous la circulation. Il transportait au Moulin son quartier général, puis le porterait à Uhde, d'où les colonnes, zouaves et voltigeurs, tenteraient de
264 LA BATAILLE l/ufIDE
rejoindre La Villa... \[ me priait donc détenir les hauteurs de la Villa avec la division Bertrand, et de lui tendre la main, si possible. . .
— Obéissons au général Morel, acceptai-je en souriant... A qui appartient la plaine d'Ulide, au Sud?
Ils ne pouvaient le dire exactement. Ils avaient traverse au trot, avec un peloton de guides, toutes les prairies. Le XP régiment sarde avait tenté de reprendre les bois, mais n'y pouvant réussir, il lalliait la division Bertrand sur la Villa. Le XIP régiment n'existait plus. Des groupes se défendaient encore, avec une obstination piémonlaise, dans les métairies isolées; cela intimidait l'ennemi, fort harcelé sur son flanc droit par les deux bataillons de voltigeurs et les batteries du V®. En somme, la plaine n'appartenait à personne. A l'Est, le XI^ régiment sarde se repliait en bon ordre, par échelons de bataillons. Des essaims perdus de cuirassiers bleus y galopaient toujours contre les guides et les hussards, ou se faisaient fusiller dans les fermes tenues par les débris du XIP régiment sarde. Notre centre n'était plus représenté que par la batterie de la crête Sud, tirant de la hauteur, et par des patrouilles de hussards et de guides dans la plaine. Mais ceux-ci rencontraient la gauche des dragons. Le contact se liait. Garamond avait reçu trois coups de pistolet dans sa cuirasse, dont il montra les bosselures. Le dolmao
LA BATAILLE d'iUDE 265
de Heichmann était déchiqueté par le sabre d'un Autrichien...
— Messieurs, je vous remercie, l'un et l'autre ..
Seuls de mes officiers d'ordonnance, ils revenaient. Je leur pris les mains, et l'émotion coupa ma phrase.
Leur peloton de guides se joignit à mon escorte. Nous continuâmes la route. Je crus bon de vanter l'énergie de Morel, reformant à cette heure, et après un tel désastre, des colonnes d'attaque. Les deux officiers le jugèrent plus mal que moi. Au pont de Klagen, son étourderie avait compromis une partie fort belle. Il avait voulu emporter l'objectif au galop des attelages d'artillerie et d©s guides. Résultat : les batteries du fort Ouest avaient démonté neuf pièces en deux volées...
Néanmoins, je me blâmai tout haut de lui avoir repris les deux bataillons du génie. Sans eux, pourtant, aurais-je pu mener la marche sur La Fabrique et La Villa, qui avait arrêté la descente des infanteries autrichiennes? Sans le total du régiment, le Tertre occuperait-il tous les feux des Cimes, pour ainsi dire neutralisés, puisqu'ils ne couvraient plus la gauche de l'armée de défense.
— Vous aviez raison, mon général.. .
— Ou bien, il aurait fallu faire un échange, et adjoindre deux bataillons de zouaves à la division Bertrand.
260 * I.A BATAILLE d'lIIDE
— Allons dune, enlever au général Morel ses zouaves!... Mon cher, y pensez-vous?
— Et puis, quoi? terminai-je. L'armée est comme une balance : ce qu'on retire d'un plateau rallèg:e, mais l'autre penche. Nous avons penché à notre aile droite, et en somme, rien n'est perdu du poids total.
— Oh! non... lit Heichmann. Seulement je ne devine pas comment cela va finir.
— Moi, déclarai-je, j'ai confiance dans Tclan du g-énéral Morel. Il mènera ses meutes à la Villa... C'est dans son tempérament.
Nous nous entretînmes de nos blessures, de la mort d'Arbour. Le major Becque avait disparu, en tentant de me rejoindre, pris par la charge de cuirassiers.
Nouscheminâmes. J'écoutai la guerre des sons, le duel énorme des tonnerres. Rien ne se modifiait. Par le fait, nous tenions l'ennemi dans un arc de cercle qui allait du Moulin au Tertre de l'Est, et le poussait difficilement à l'Adda...
La voix de la Mort se propageait d'échos en échos. En quel endroit de cette plaine, n'agonisait pas un pauvre garçon, à cette heure, qui croyait, avec douleur, la vie digne d'être vécue, la mort digne d'être fuie ?
Je contemplais le haut paysan tenu en laisse par le lancier, et qui craignait à chaque pas le sabot du cheval contre son espadrille. Une vieille femme l'avait rejoint. Elle lui donnait à boire de
temps en temps avec une bouteille... Lieblich Brikler! ôlieblichl gémissait-elle, regardant de ses yeux de bonne bête le soldat impassible, un peu féroce aussi, lui, qui avait vu trop près la mort, cinq ou six fois dans le jour, pour estimer cher la vie du pauvre diable à, barbe grise.
Nous quittâmes le lit caillouleux du ruisseau aûn de reconnaître le pays. Mais notre vue s'arrêta contre une mer de blés mûrissants qui montait au ciel pur, sous les cris des alouettes... Et alors bondirent à travers ces blés des cbevaux portant les armures lumineuses des hommes. Dans l'espace d'or, les bêtes sautaient, s'enfonçaient, reparaissaient... Des visages sous les visières des casques interrogèrent notre allure...
— Hé! dit froidement Heichmann, c'est l'ennemi.
Il dégaina vite son sabre courbe.
— Halte ! commanda la voix- de Garamond...
— Canaille, tu nous as fichus dedans, dit le lancier au rustre abruti... et qui, arrêté, courba le dos dans sa veste de toile.
— Nein, non, monsieur... Das dorf ist dà... dà, dà...
— la, ia, meinherr, das dorf ist dà... dà...
Les doigts de la vieille et du paysan gris indiquèrent la direction des cuirassiers bleus, qui se rassemblaient.
— Ah! tu te paies ma figure, toi...
268 LA BATAILLE D UHDlî
— Faites-lui son afTaire... hop! siffla brièvement le chef (le l'escorte...
Au poing du soldat vint luire le métal d'un pistolet. Le rustre coucha sa tète sur l'épaule et se laissa choir dans le blé, en se tordant, en criant. . . et la vieille se lança contre la cuisse du lanciei-, dont le cheval efifaré piétina...
Les officiers avançant me cachèrent une seconde le groupe. J'entendis un peu plus tard la détonation, et le cri de la vieille... et je vis la tête en sang du rustre qui se débattait encore des épaules et du cou, bien qu'en tirant la corde, le soldat eût attiré le traître sur l'arçon.
— Va, tu as ton compte...
La corde fut lâchée, et l'homme resta debout au bras de la vieille, qui l'entourait de ses jupons : « Franlz... es ist nicht, Franlz, es ist nicht! » Il ne bougea, silencieux. Le sang descendu masquait ses yeux, sa face, sa barbe... Les spasmes secouaient son dos en veste de toile bise... L'un, plus fort, le jeta en arrière, contre la femme, qu'il écrasa du choc de son grand corps. Parmi les blés, sur elle, il trépassa, pendant que la vieille figure étouffée soulevait les vastes épaules mortes, la vieille figure fripée et toute cramoisie entre les mèches grises, hors la coiffe de coton.
Mais les guides, autour de nous, armèrent leurs carabines; et les lanciers prirent du champ sur la gauche, au trot des chevaux...
LA BATAILLE d'iHDE 269
Les cuirassiers s'appelaient, criaient, dégainaient. Les lueurs de sabres sautèrent au bout des manches bleues. Vingt-quatre. Je les comptai. Ils approchèrent très vite. Les poitrails gris Je leurs grands chevaux refoulaient les blés et les bleuets. Certains me désignaient de la voix, de la pointe. Je me rappellerai la bouche tordue d'un géant gras, qu'une barbiche en fer à cheval et une moustache tombante rendaient triviale. L'ombre de son casque ne cachait pas les boules vertes de ses j^eux saillants, ni le nez camard. Il crachait en criant; et fondit, la latte haute, avec l'essor du cheval, qui entraîna dans un seul vol les autres bêtes assemblées. Raack ! Les guides tirèrent... « Lanciers, au galop!... » hurla Garamond. La fumée dissimula peu les flammes des lances abaissées, les chenilles des casques, le dolman déchiqueté du capitaine Heichmann qui enleva son fin arabe contre la ruée. Des chevaux roulèrent dans le flot blond. Les bonnets à poil des guides s'unirent pour un seul choc sous un bouquet de sabres qui s'abattirent. Les chevaux bondirent, se dressèrent, retombèrent et ruèrent. Ce fut la mêlée, ses cris, ses sabretaches volantes, ses sabres croisés, les « han » des tueurs aux narines élargies, aux bouches béantes, aux yeux pointus, aux bras levés, les claquements des pistolets, le heurt des gardes de sabre, et le galop des chevaux enfuis, sans cavaliers... Une ligne de
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figures m'aborda; celle du géant trivial, et sa barbiche noire, celle hautaine d'un cuirassier maigre, celle ronde d'un homme blond épouvanté, celle flétrie d'un vieux ennuyé, dont la salive coulait à la lèvre pendante, celle rouge d'un enfant vigoureux et imberbe qui vociféra... D'autres. Je les évoque entre le métal des casques et les cols écarlates, par-dessus la lumière des cuirasses, et derrière les fronts obstinés des grands chevaux. J'étais trop las pour avoir peur.
Malaisément je saisis l'épée delà main gauche, la bride de la droite, serrai les genoux, éperonnai mon cheval qui sauta de côté, butta, trébucha, se cabra, versa. Je m'effondrai, je roulai dans la soie bruissante des blés mûrs, tout à fait joyeux de cet incident; carie peloton de cuirassiers passa sur la ruade de ma bête, d'un bond magnifique.
D'abord je me mis à genoux. Ensuite, m'appuyant sur mon épée, je me relevai, sauf. Mon cheval surgit non loin de moi et partit à fond de train derrière l'ennemi. Je vis un guide à terre. Il défit son bonnet à poil, et s'essuya le front, puis se tâta les hanches.
— Hé ! mon garçon, dis-je.
— Chut...
Il me fit signe de m'asseoir, et s'aplatit luimême en glissant sous les blés... On entendait des galops, des coups de feu...
— Allons, repris-je... venez ici.
LA BATAILLE d'iIIIU-. 271
— Yeux-tu te taire, murmura l'homme, sans respect aucun, et distinguant mal mon uniforme.
Sa main répéta le signe de se vautrer à terre, comme lui. Jugeantle péril proche, je m'étendis... Des galops se rapprochèrent, s'enfuirent. Un coup de feu cingla. La terre sonnait lourdement à mon oreille. Je vis que le guide chargeait avec précaution sa carahine, et s'accoudait l'appuyant sur sa main gauche...
Que pouvait-il apercevoir? Les épis, versés autour de nous, se redressaient bientôt, avec leurs coquelicots et leurs bleuets. Je regardai mieux mon homme. Il avait une figure cave, des yeux minuscules clignés vers la hausse du mousqueton mis contre sa joue, un dolman vert agrémenté de brandebourgs, une vaste culotte rouge collée à sa maigreur, et des basanes poudreuses. . . La respiration haletante enflait sa poitrine...
Je finis par prendre sa peur ; et je m'aplatis complètement sous les blés... D'ailleurs, mon épaule, de nouveau contusionnée par la chute, me valait une souffrance aiguë. Les paupières closes, j'eus l'intention de simuler la mort. De fait, je n'aurais pu me défendre. La fièvre battit dans mes artères. Le sang alourdissait mes oreilles. Je me prévis prisonnier, tranquille ; je demeurai là, étendu; harassé.
— Ils sont partis... annonça l'homme; qui se releva... Ils étaient cinq...
Son doigt désignait cinq cavaliers, s'éloignaiit au pas de leurs bêtes.
— Imbécile, ce sont des dragons 1
— Ue quoi ?... Des dragons?...
— Mais oui, des dragons... des dragons français...
— Ah! bien... ah! bien...
— Appelez donc !
Il héla. Les cinq tournèrent bride et revinrent à nous pour expliquer que leur escadron poursuivait le parti de cuirassiers autrichiens qui s'était frayé passage à travers mon escorte. L'adjudant me hissa sur son cheval. J'adressai une semonce au guide qui Técouta, stupide, les mains aux coutures de la culotte ; et presque tout de suite je retrouvai l'état-major. On m'avait cru enlevé. Le cheval gris, rattrapé, était tenu en main par mon ordonnance. Nous vînmes peu après à la maison de Téquarrisseur. Ses aides étaient à la besogne. Ils démembraient des chevaux morts amenés par des charrettes. Nous n'entrâmes point.
— Par conséquent, dit Heichmann, le paysan n'avait pas trahi; on Ta tué injustement.
— C'est une erreur vraiment déplorable ! ricana Garamond, qui maintenait son mouchoir contre sa joue coupée par le fil d'un sabre.
Les officiers rirent du ton.
Nous n'étions pas des gens cruels, mais cet accident paraissait dépourvu d'importance. Après
quelques heures de bataille, j'ai toujours constaté la non-valeur de la vie humaine pour tous, soldats et chefs. Les péripéties du combat excitent le sens de la lutte. On a besoin de vaincre ou de périr, sans raisonnement, par instinct pur. L'ivresse nous emplit. La mesure des vérités vacille en l'esprit.
On sent appartenir à cet immense corps de l'armée, dont seules l'existence ou la disparition comptent. La peur né nous étreint qu'au début de l'affaire, ou, si l'on s'aperçoit de la défaite, plus tard. Moi j'étais trop vieux pour craindre beaucoup la mort. Il me paraissait ridicule que des pauvres gens pussent tenir tant à la peine de vivre, humbles, serviles, misérables.
• D'ailleurs d'autres soucis me prirent Un très grand combat se livrait autour d Uhde, dont l'incendie allait finir. La canonnade se déroulait violemment, et je distinguai les colonnes de cinq bataillons, zouaves et voltigeurs, lancées par Morel sur la route d'Uhde, au Nord, au Sud, dans la plaine, vers les contreforts.
Une nouvelle main remplaçait La Main de la brigade sarde, mais celle-là autrement'aclive. Ses doigts pénétrèrent sous le couvert des bois, fouillèrent, grattèrent et sortirent. 11 pétillait partout, de village en village, le long des pentes. Des batteries mobiles trottaient, dételaient, liraient, attelaient, descendaient, disparaissaient dans les courbes, reparaissaient sur les hauteurs
274 l,.\ BATAH.LE DL'HDE
immédiatement couronnées de petits llocons blanchâtres qui s'élevèrent sur le couchant.
Le soleil acheva de s'enfouir dans la falaise ouest, derrière la rive droite de l'Adda. Les eaux roses brillaient, comme la fraîcheur du sang pur, sous le profil assombri du clocher dUhde; et, de là, de cette pourpre drapant le ciel, il roulait un tonnerre continu, il se déployait un pétillement multiple autour des villages dorés par la fin du jour. Une mobilité humaine s'évertuait vers nous, vers La Villa. En avant et à gauche de notre état-major, retentissaient les abois réguliers des trois batteries mises en position sur la terrasse. Vers ce point, le XII® régiment sarde affluait, de la plaine. Ses bataillons montèrent à nous, par colonnes hérissées de fusils, qui parfois s'arrêtaient, s'alignaient, se couvraient d'un nuage crépitant, et puis continuaient de gravir la pente vers les murs pâles de La Villa. Au Nord-Est, les salves du génie retranché en deux villages, déchiraient l'invisible soie de l'air, prolongeant notre force jusqu'aux batteries du Tertre, qui grondèrent formidablement.
La terre se voila d'une ombre douce. On distinguait déjà mal le rassemblement des cavaleries, au bout de la plaine, au pied de la crête Sud où tonnait la batterie de réserve. Les casques des dragons reflétèrent des parcelles de lueurs. . . L'humanité ne se laissa plus percevoir que par la colère brève de ses feux de salves, et le cri des canons.
L'ennemi tenait encore les bois au Sud de la route. Là, dans celte verdure achevant de noircir^ la mort se ruait.
Là serait notre victoire, ou notre défaite, sous la gloire du ciel vert et pourpre.
Des pas de chevaux foulèrent Therbe. Je reconnus le mouchoir sous le képi du général Bertrand. Avec un autre, il s'essuyait la moustache et la sueur. De loin, il me harangua :
— Mon général, c'est ma division qui occupe le Tertre, la Fabrique et La Villa! Mes dragons dispersent les cuirassiers bleus sur la plaine d'Uhdei Nous gagnons la partie, hein?... Oui, oui, Morel culbute les bataillons des bois... Permettez moi de vous faire remarquer, mon général, que tous les points qui commandent la ligne de bataille sont occupés par les troupes de ma division... Ah! ce Morel! Entendez-vous comme il gagne? Tenez... tenez... Il emporte Stittburg. Tenez, sa batterie sur la hauteur d'Einsfeld!... Bon... les voltigeurs gagnent aussi... dans le val noir... Paf ! Ecoutez... Ça frit comme la poêle du diable. Il parait que Morel a perdu la moitié de ses canons... Ah! ce hussard ! Enfin !... Dieu, que j'ai soif, mon général? Nous avons déniché du Champagne au château, là-bas!... Vous n'en voulez pas... A votre santé... A la santé de l'empereur... Vlan!... Ils leur en donnent, ils leur en donnent, Vlan! sur la crête de Stichenau... Tenez, tenez, ils allument Ham-
276 LA. BATAILLE DLHDE
mersdorf maintenant. Ça flambe comme une chandelle. Ah! les braves gens, tout de même.
Il s'enthousiasmait, et il buvait. Sa bedaine tressautait dans sa tunique, ses grosses cuisses en culottes rouges se trémoussaient sur le cuir fauve de la selle 11 bouscula des rires dans sa moustache.
— Ah! ces voltigeurs, ces zouaves, quels soldats, reprit-il, étendant une main poilue vers les bois d'ombre où les éclairs des feux crépi* taient. Quels soldats! Vous rappelez-vous, mon général, comme ils ont vidé les tonneaux des riz-pain-sel à Cassano, et puis troussé les filles à Sondrio? Regardez-les maintenant, regardez la meute. Ils tuent avec autant de courage qu'ils violent ou qu'ils boivent Ils dépucôlent le bois. Ah ! les bons troupiers, les beaux troupiers ! Tout de même, si ces endormis d'Autrichiens avaient eu leur ardeur, ils nous auraient enlevé le Moulin, après leur charge... N...i...ni, c'était fini : la retraite coupée, le centre fendu... Morel enlevé... Nous étions dans de beaux draps! Avec des endormis, hein? qu'est-ce qu'on peut faire?... Ils ont hésité... et voilà ! ils perdent au jeu !
— Mais, remarquai-je, pendant une heure, la déroute des cuirassiers en revenant sur eux, a masqué leurs feux d'infanterie, ceux de Fartillerie, bouché les chemins et les pentes. Ils durent attendre. Voilà comment nous avons pu reformer nos lignes.
— Moi, j'aurais fait canonner les cuirassiers, à la place de leur état-major; et mon infanterie serait descendue quand même... Non, vous savez ça dépend du soldat tout ça... Tenez, ils gagnent la route dXfhde, maintenant, les voltigeurs. Ah ! ce Morel, il n'y a que lui pour mener une charge à la fourchette... Aïe donc, ils abordent la pente de Feuenbach... Regardez-moi la fourmilière... Quel élan... A leur santé... Verse-moi du Champagne, toi, dragon!
Son ordonnance avait les bouteilles dans les fontes. Le bouchon sautait lorsque le général de la brigade sarde atteignit notre hauteur, avec le peloton de ses officiers. Tout de suite, Bertrand piqua vers lui, le complimenta.
— Bonsoir, général. Vos Sardes ont rudement tenu dans les bois, à midi... Il y aura des croix pour tout le monde, n'est-ce pas?
— J'ai perdu la moitié delà brigade, avoua tristement le gentilhomme. Deux mille hommes hors de combat...
Pour un salut aux morts, le vieillard porta sa main jusque les plumes de sa coiffure; et, tout à coup, un double jet de larmes sauta sous les sourcils blancs, ruissela le long de la blanche moustache, le long du col d'argent, et des plaques et des croix.
— J'ai perdu mes enfants!,., mes enfants!
— Voyons .. voyons... dit le gros homme, quoi donc?... C'est la gloire, ça... Demain nous
commençons le blocus des forts .. fy Italie est délivrée... Ne pleurons pas. Ceux qui sont morts ne souffriront plus.
Le vieillard poussa plus loin son cheval et il regarda, sans tourner la tête, la pourpre du couchant et les torches allumées des villages... Il continua de pleurer aussi, en silence, droit sur la selle de sa fine bête immobile.
Mais le général Bertrand dit encore :
— Tenez., voilà le mouvement de retraite... Les chemins semblent marcher vers le Nord... Ce sont leurs chariots et leurs colonnes... Ils se retirent... Et, pourtant on se tue encore, sur les hauteurs qui bordent la route.
— Tout de même, observa le capitaine Heichmann, en s'étirant, les bottes hors des étriers, si le général Morel n'avait pas été battu au pont de Klagen, ses zouaves ne se seraient pas trouvés sur la route de Sondrio au moment de la charge ennemie; et notre situation nous paraîtrait piteuse!
— Les desseins de Dieu sont impénétrables, ricana Bertrand, et vous serez chef d'escadron.
— Je l'espère, reprit Heichmann. Nous n'avons pas à nous plaindre de la journée. C'est une belle étape sur le tableau d'avancement!
— Les croix vont pleuvoir, dit Garamond.
— Qui aura la cravate rouge?
Ils citaient l'annuaire et invoquaient les précédents.
Le général sarde poussa son cheval un peu plus loin, encore.
Il tourna la tète vers la maison de l'équarrisseur. Au long du mur, des garçons aftVeux finirent de dépouiller les carcasses des chevaux. Les rayons du couchant révélèrent des chairs rouges, des fressures violâtres, des hoyaux déroulés, des seaux pleins de sang riiousseux contre le plâtre de la muraille historiée de larges taches rouges. Des couteaux et des serpes taillaient la viande nue. Les bras rougis se retirèrent des thorax.
Nos regards s'étant rencontrés se parlèrent comme nos sourires ; car, à nos pieds, le cadavre d'un dragon ouvert par l'obus saignait aussi dans l'herbe
La canonnade reprit violente, pour couvrir la retraite. D'échos en échos, la colère des hommes rebondit sinistrement, depuis les eaux rosées de l'Adda, jusque les cimes éclairées, puis dans toute la plaine, dans toute la plaine d'ombre, d'éclairs et d'incendie...
Personne ne parla plus. Une étoile pàUt au ciel. Les chevaux las baissaient le cou. Les crinières pendaient sur les rênes. Nous restâmes muets, ainsi, tout le soir, pour entendre bruire, sur le pays, la robe tumultueuse de la mort.