DU 20 AU 30 SEPTEMBRE
HAMPTON se décida le premier à agir. Il était campé non loin de Plattsburgh sur le lac Champlain. Le 20 septembre 1813, il franchit la frontière avec 4053 réguliers, 1500 miliciens et 10 canons. Ses hommes étaient équipés soigneusement, sauf les habits d'hiver qui manquaient. Son avant-garde surprit, à Odelltown, un piquet des nôtres qui fut enlevé. Ainsi commença la campagne.
De là à Lacadie, on ne rencontrait alors que marécages sur une distance de cinq lieues, des routes pitoyables que Salaberry avait embarrassées de corps d'arbres, l'automne précédent, pour se défendre contre Dearborn. Cette route stratégique mène à l'île aux Noix, qu'il ne fallait pas laisser surprendre. Quelques petits détachements de l'infanterie des frontières, et des sauvages, sous le capitaine Joseph Mailloux, du 7* bataillon de la milice incorporée, tinrent tête à Hampton avec acharnement et le réduisirent à l'inaction au bout de deux jours. Mailloux possédait un talent militaire remarquable, bien reconnu de son temps.
Une compagnie du 4* bataillon de la milice, sous le major Joseph-François Perrault, arriva au secours de Mailloux.
Salaberrj7 était aux environs de La Fourche, un peu plus haut que Sainte-Martine, prêt à remonter la Châteauguay ou même la rivière des Anglais si l'ennemi se montrait quelque part. Il partit avec cent cinquante hommes et tomba dans les lignes de Ilampton, qui ne savait déjà plus comment se débarrasser de Mailloux et de Perrault. Hampton n'avait pas eu la précaution d'envoyer un détiichement aux approches de rîle aux Noix et de Saint-Jean pour nettoyer le chemin parce que, nous pensant nombreux, il ne voulait pas risquer un échec. La présence de Salaberry le fit sortir de son immobilité; le 22, prenant son parti, il plia bagage et retraversa la frontière. Un peu plus d'audace et de savoirfaire lui eut ouvert la route de la rivière Chambly.
Le lieutenant Charles Pinguet, de:? Fencibles ou Régiment Canadien, écrivait à son frère, le 21 octobre 1813, du village de Châteauguay, récapitulant ce qui s'était passé depuis six mois dans sa compagnie : *' Nous avons été si peu de temps dans les différents endroits où on nous a envoyés que je n'aurais pu t'enseigner où m'adresser tes lettres. . . Tu vas voir comme nous avons été trimbalés cet été ! De la Halfway House où nous étions dans mai dernier, on nous a envoyés à Chambly, de Chambly nous avons été à Plattsburg, environ quinze lieues au delà des lignes sur le lac Champlain ; de là, nous sommes revenus à Chambly où nous avons joint le régiment. Là, quatre de nos compagnies nous ont laissées pour le Haut-Canada où elles sont à présent. De Chambly noue
avons été à Laprairie, de là à Saint-Philippe ; de Saint-Philippe notre compagnie a été envoyée à Douglas Settlementj près des lignes, où nous avons joint deux compagnies de Mettrons ; nous avons été là trois jours et nous sommes revenus à Saint-Philippe. Le lendemain de notre arrivée, nous avons reçu ordre d'aller à Saint- Pierre joindre un bataillon de flanc formé de deux compagnies de flanc du 13* régiment, de deux du nôtre et de celles des Meurons, le tout commandé nar le lieutenant-colonel "Williams du 13** régiment. Là nous avons été une journée et avons reçu Tordre d'aller à Châteauguay. Après avoir été là trois jours, le bataillon est retourné à Lacadie et notre compagnie y a été laissée, en société des Voltigeurs avec lesquels et environ cent sauvages, nous avons été envoyés pour reconnaître l'ennemi au delà des lignes, à un endroit nommé Four Corners, où les Américains ont un camp de cinq mille hommes de troupes réglées et vingt-quatre pièces de canon de diflërents calibres. Nos sauvages ont tué un lieutenant, quatre soldats et ont fait reculer (plus je crois par leurs cris qu'autre chose) cinq ou six cents hommes qui composaient la garde avancée des ennemis dont le camp pouvait être à environ un mille. De là nous sommes revenus à Châteauguay où nous sommes depuis environ quinze jours". Il ajoute que le 4* bataillon de milice, commandé par son beau-frère le lieutenant-colonel Jacques Voyer, est à l'île aux Noix depuis près de deux mois.
La conduite de Hampton faisant un pas en arrière le 22 septembre et repassant aux Etats-Unis était d'autant plus blâmable, qu'il risquait de ne point opérer sa jonction avec
Wilkinson à l'île Perrot. Wilkînson commettait la même faute en ne bougeant pas de Sackett's Harbour.
8alaberry connaissait les ressources que possédait l'ennemi ; il était loin de se douter des écarts dont les deux chefs américains allaient se rendre coupables ; il ne savait pas non plus que le gouverneur Prévost et le général de Watteville (qui venait d'arriver dans le pays) laisseraient les milices canadiennes dans un abandon complet durant tout l'automne. Lorsqu'il vit la retraite de Hampton, ce mouvement lui parut être la répétition de ce qu'avait fait Dearborn une année auparavant. Et pourquoi pas ? Les nouvelles d'Europe rap>portaient l'entente des souverains contre Napoléon, mais aussi une suspension d'armes ou trêve générale de plusieurs jours en vue de la possibilité d'une paix à bref délai, laquelle laisserait les Etats-Unis isolés dans le concert des nations, alors comment cette dernière puissance poursuivrait-elle la guerre, ayant la perspective de voir arriver sur le Saint-Laurent les troupes de Wellington ?
Presque aussitôt arrivé à Four Corners et Odelltown, Hampton s'aperçut que sa situation était fausse et il tenta de lui donner de la couleur en feignant de retourner sur ses pas, car la saison n'était pas assez avancée pour le rendre justifiable de s'immobiliser en invoquant le retour du printemps. Cette fois, au lieu de se diriger vers la rivière Chambly, il prit la route de l'ouest et atteignit l'une des branches de la rivière Châteauguay, à la frontière même, où il se tint quelques jours, ne faisant que marcher et contremarcher. C'est alors que, selon le lieutenant Pinguet, des Voltigeurs, des
Tencibles et des sauvages furent ^^ envoyés pour reconnaître l'ennemi ".
Lorsque de Salaberrj reçut du gouverneur Prévost Tordre de se porter en avant de La Fourche pour barrer le chemin à Hampton, il s'écria avec humeur :
— A quoi pense-t-il donc ! M'envoyer avec cent cinquante hommes contre six ou sept mille ! . . . "
Puis, saisissant sa coiffure et ses armes, il leva le camp et partit, murmurant sans doute à part lui, comme Bonaparte en pareille circonstance :
— ^Tu veux me causer du désagrément ! Ah ! Eh bien^ Dearbom me le payera !
Le 26 septembre eut lieu la rencontre. Dearborn perdit une centaine d'hommes. Le capitaine Gamelin-Gaucher commandait les sauvages dont parle Pinguet.
A la Fourche et à Châteauguay les mouvements do Hampton avaient été rapportés par des éclaircurs. La rivière mesure à peu près vingt lieues du village de Châteauguay jusqu'à la frontière, à Odelltown et Four Corners.
Observons que, un mois après, une bataille moins sanglante te passa entre les mêmes troupes et qu'elle eut des conséquences bien autrement considérables, puisqu'elle amena la retraite précipitée et désastreuse des Américains. Des succès brillants mais sans résultat ; une résistance heureuse, sans grand éclat, produisant un triomphe décisif — voilà ce que l'on rencontre fréquemment à la guerre. Le lecteur est
toujours trop enclin à calculer l'importance d'une action par le nombre des morts : ce n'est pas ce simple détail qui gou- ▼eme les événements. Si Harapton a abandonné la partie le 26 octobre, c'est dû, pour une large part, à son échec du 26 septembre : les deux mis ensemble lui paraissaient former un total écrasant.
Le retour de Hampton décida Prévost à lancer un " commandement général " pour mettre sur pied tous les miliciens de la province de Québec aptes à porter les armes.
Salaberry, poussant toujours des pointes sur l'ennemi, le harcelait, lui tuait du monde et l'empochait d'avancer, mais le secours qu'il espérait recevoir de Prévost n'arriva jamais.
On était au 28 ou 30 septembre ; Hampton avait à parcourir encore une vingtaine de milles avant que de se voir en pays habité. Il dépensa quinze ou dix-huit jours dans cette entreprise, que de Salaberry entravait d'heure en heure avec sa poignée de monde. Il faut noter aussi que Wilkinson n'avertissait pas son collègue (ou son subordonné, comme on voudra) de ce qu'il faisait, et cette incertitude dans laquelle on le tenait ne disait rien de bon à Hampton.
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