‹ La bataille de ChâteauguayChapitre 9 sur 14 · HAMPTON RENTRE AUX ÉTATS-UNIS · texte numérisé non relu

HAMPTON RENTRE AUX ÉTATS-UNIS

ON dit que ce contingent se montait à deux cent cinquantehommes. Outre qu'il arrivait trop tard, nous avons à nous demander ce qu'étaient devenus, depuis le 25 octobre, les six cents hommes amenés de Kingston par le même lieutenant-colonel Macdonell et pourquoi, après avoir été spectateur passif, durant la bataille du 26, cet officier conduisait, le 27,. un renfort qui n'avait rien de commun avec ses propres hommes ? Ces années dernières, à force de publier dans les journaux la louange de Macdonell, on est parvenu à faire croire à certaines gens qu'il avait pris part à la bataille, plus que cela : qu'il y commandait en second !

Salaberry ordonna au capitaine Ducharmede prendre avec lui cent cinquante hommes et d'aller reconnaître la situation de l'armée américaine. Il persistait dans son idée qu'elle était en retraite et se rongeait les poings de n'avoir pas la permission de la démolir dans une poursuite qu'il savait praticable — mais rien ne pouvait enlever de la tête de Watteville la haute conception qu'il s'était faite de la tactique de- Hampton.

Ducharme vit l'endroit jonché de cadavres où les tronpeB de Purdy avaient tiré sur les leurs. On enterra ces pauvres gens. Plus loin il trouva les traces de la retraite, ou plutôt de la débandade, par mille débris tels qu'ustensiles de cuisine, fusils abandonnés, bagages de toute sorte, et des cadavres dévorés par les loups et les ours dont ce pays abondait. Plus loin, il enleva quelques piquets d'arriëre-garde, ce qui lui procura des prisonniers qui le mirent au courant de la situation. Il rejoignit enfin le camp de Hampton et se con* firma dans ce qu'il venait d'apprendre — c'est que l'ennemi s'en allait, fuyait, ne menaçait plus et pouvait Stre écrasé. . . mais de Watteville ne voulut pas croire son rapport.

Dans l'après-midi du 27, Hampton, apprenant que Wilkinson n'avait pas bougé de son camp pour entreprendre la descente du Saint-Laurent à travers les Mille-Isles et tenter d'aller le rejoindre à l'île Perrot, partit d'Ormstown et se dirigea carrément vers la frontière des Etats-Unis.

Dans le camp canadien, le matin du 28, les nouveaux préparatifs étaient terminés, l'on attendait obstinément un ennemi qui n'arrivait pas, malgré les pronostics du général de Watteville. Salaberry se trouvait complètement immobilisé à l'heure même où il lui eut été possible de transformer l'échec du 26 octobre en -une effroyable déroute, et peutêtre que les écrivains américains se seraient aperçus que pas un seul de leurs soldats n'avait repris pied sur le territoire des Etats-Unis. Ils se montreraient à présent plus précautionneux lorsqu'ils ont à expliquer la retraite de Hampton. Pour eux, tout se borne à dire que Hampton s'est retiré parce ^u'il ne s'accordait pas avec Wilkinson, mais ils n'osent pas

dire que Hampton était battu plusieurs jours avant que Wilkinson n'eût opéré le mouvement qu'il avait concerté avec ce général.

Pour revenir à nos afiaires, le capitaine La Mothe partit en avant le 28 avec une bande de sauvages et se rendit compte du fait considéré comme incroyable, que l'armée envahissante retournait chez elle et qu'elle regardait son échec à la coulée Bryson comme définitif. Le combat du 26 constituait donc une grande victoire pour ses résultats, puisque les derniers plans des Américains, pour l'envahissement du Canada, se trouvaient déconfits, et Salaberry avait raison de le dire et de demander permission de faire la poursuite en règle puisqu'il lui eut été facile de prendre la plupart des soldats de l'ennemi ou même de capturer son général. Mais de Watteville était comme Masséna, il aimait mieux faire perdre une province à l'un de ses collègues que d'aider à la victoire de n'importe qui.

Hampton, prévenu dès l'origine qu'il n'aurait devant lui que des milices, pensa ensuite avoir rencontré toute une armée anglaise, supérieure à sa troupe par le nombre des hommes et par l'expérience des officiers ; son malheur vint de ce qu'il rencontra un adversaire possédant l'art des combats et qui savait se servir des moindres ressources. Salaberry faisait la guerre savamment avec des petits moyens.

De tous les plans de campagne de 1813, tant du côté des Américains que du nôtre, en ce qui concerne le Bas-Canada, rien n'a réussi, sauf le retranchement de Salaberry sur la rivière Châteauguay, et j'aime par-dessus tout la fin de cette

lettre qu'il écrivait à son père, devant un grand feu de bois le soir de la bataille : ^' Je suis le premier général qui remporte une victoire monté sur im cheval de bois ", allusion à la souche, du haut de laquelle, au milieu des balles^ il avait commandé à Daly, Bruyëre et Schiller en langue française, pour se moquer des Américains qui ne comprenaient pas ses paroles.

J'ai entendu comparer le combatd'arriëre-gardede Crysler Farm à la bataille de Château guay ! Ces sortes de jugements circulent dans la presse sans être renversés par personne. Nous verrous vers la fin du prosent travail la place que ChÂteauguay mérite d'occuper dans nos annales militaires et quelle est en somme la valeur de Crysler Farm.

" Le colonel de Salaberry confia le 27 au lieutenant-colonel Macdonell, oiBcier distingué, la défense de l'abatis, raconte le Témom Oculaire, On poussa des piquets deux milles plus avant qu'on n'avait encore fait ; la journée se passa dans l'attente d'une nouvelle attaque, mais nul eimenii ne se montra. Ces piquets étaient postés de telle sorte qu'une vingtaine d'hommes tombèrent entre nos mains sur la rive droite de la rivière. On trouva aussi, sur cette même rive, une grande quantité de fusils, de tambours, de havresacs, de provisions, etc. Tout indiquait forteme nt dans quel désordre l'ennemi avait été jeté et avait effectué sa retraite. Nos troupes enterrèrent plus de quarante de leurs gens, outre ceux qu'ils enterrèrent eux-mêmes et parmi lesquels se trouvaient deux ou trois officiers de distinction. On trouva deux chevaux morts sur la rive gauche, et l'ennemi emmena dans des chariots plusieurs de ses blessés de ce côté de la rivière.

.'7.-- Aii'

*' Le 28 au matin, le capitaine La Mothe, avec environ 150 sauvages, alla reconnaître l'ennemi qui, suivant le rapport du colonel Hughes, des ingénieurs, avait abandonné son camp le jour précédent. Un parti des miliciens de Beauharnois, soutenu par le capitaine Debartzch, brûla et détruisit les ponts nouvellement érigés à un mille de l'ennemi, qui avait transporté son camp à environ une demi-lieue de Piperas Boady c'est-à-dire à environ deux lieues de sa première position. Le capitaine La Mothe pénétra dans les bois avec ses sauvages et, malgré l'infériorité de sa force, cet officier actif et zélé engagea un combat partiel avec l'ennemi, qui eut un homme tué et sept blessés.

" Le 30, un parti de chasseurs sauvages, sous le capitaine Ducharme, donna avis que l'ennemi avait, le 29, abandonné son camp à Piperas Boad dans le plus grand désordre, et était sur le chemin des Quatre-Fourches.

" Ici finit l'expédition du général Hampton dans le Bas- Canada. Je me suis étendu dans la description de la scène du combat, de la position et des mouvements des troupes engagées, sans craindre de lasser la patience du lecteur. Sur un tel sujet l'attente empressée d'un public canadien recherchera naturellement avec anxiété toute espèce d'information, et dans un démêlé auesi difficile il n'est pas de circonstance, quelque petite qu'elle soit, qui n'ait son intérêt particulier.

" D'après toutes les informations qu'on a pu tirer des prisonniers, il paraît que l'intention de l'ennemi était de s'avancer parla rivière de Châteauguay jusqu'aux bords du Saint-Lau*.

rent, pour y attendre la coopération du général Wilkineon, qui devait prendre Kingston dans sa route en descendant :

" Busticus expectat dum defluat omnis.

'^ On a aussi appris des prisonniers que la force de l'ennemi se montait à 7,000 hommes d'infanterie, 400 de cavalerie et 10 ou 12 pièces de canon. Le lecteur éloigné ou imbu de préjugés ne croira peut-être pas que toute la force engagée de notre côté n'excédait pas 800 hommes, mais c'est le fait, nous l'affirmons sans crainte d'être contredit. Le reste de notre armée était en réserve par derrière ".

Cette réserve, sous les ordres du lieutenant-colonel Macdonell, ne comptait guère plus de cent quatre-vingts hommes ; elle était placée au quatrième abatis non loin du gué, et n'eut pas occasion de se battre.

" H est tout à fait flatteur de pouvoir ajouter que ces troîa cents hommes et leur brave commandant étaient tous Canadiens, à l'exception du brave capitaine Ferguson, de trois hommes de sa compagnie et de trois officiers appartenant à d'autres corps. Qu'on le dise toutes les fois qu'on fera mention de la bataille de Châteauguay, et il faudra que le préjugé cache sa tête hideuse et que les murmures de la malveillance soient étouffés par la honte et la confusion.

'^ Les officiers et soldats engagés dans cette journée mémorable se sont tous couverts de gloire. Le capitaine Ferguson, de l'infanterie légère du régiment canadien, et les deux capitaines Duchesnay se sont grandement distingués dans le

commandement de leurs compagnies respectives et en exécutant plusieurs mouvements difficiles avec autant de sang-froid et de précision qu'en un jour de parade. La bravoure du capitaine Daly, de la brigade de flanc de la milice, qui conduisit, à la lettre, sa compagnie au milieu des ennemis, ne pouvait être surpassée.

" On n'a pas moins remarqué dans ce combat sévère, le courage et la bravoure du capitaine La Mothe, du département des sauvages, du lieutenant Pinguet, de l'infanterie légère (Fencibles) canadienne ; du lieutenant et adjudant Hebden, des Voltigeurs ; du lieutenant Schiller, de la compagnie du capitaine Daly. Les lieutenants Guy et Johnson, des Voltigeurs, formèrent leurs piquets sur la ligne de défense, après qu'ils se furent retirés, et se conduisirent avec une grande bravoure durant tout l'engagement. Le capitaine L'Ecuyer, des Voltigeurs, et le lieutenant Powell, de la compagnie du capitaine Lévesque, se sont fait beaucoup d'hon* neur par leurs eflbrts pour s'assurer des prisonniers dans les bois en s'exposant à un péril imminent. Les capitaines Longtin et Huneau, de la milice de Beauharnois, se sont fait remarquer par leur bonne conduite ; le premier se mit à genoux au commencement de l'action, fit une courte prière avec ses hommes, et leur dit en se relevant " qu'à présent qu'ils avaient rempli leur devoir envers leur Dieu, ils faisaient leur devoir pour leur roi ".

" Louis Langlade, Noël Annance et Bartlet Lyons, du département des sauvages, étaient dans l'action du 26 et l'affaire du 28. Leur conduite a été remarquable durant tout le temps.

^^ Je ne passerai pas sous silence les noms des soldats Yin- ^cent, Pelletier, Vervais, Dubois et Caron, des Voltigeurs, dont quelques-uns traversèrent la rivière à la nage et firent prisonniers ceux qui refusaient de se rendre.

" A regard du lient. -colonel de Salaberry, le plus égoïste doit avouer que ses services importants le rendent digne des remercîments et de la reconnaissance de la patrie.

" On ne sait ce qu'on doit admirer davantage, ou son courage personnel comme individu, ou son habileté et ses talents comme commandant. Nous le voyons, longtemps avant le combat, montrer le plus profond jugement dans le choix de sa position, et la fortifier ensuite par tous les moyens que lui suggèrent sa sagacité. Nous le voyons, au fort de l'action, * embrasser tout par des vues grandes et étendues, défendant ohaque point, et pourvoyant à tout accident. Mais son mérite et celui de sa petite armée devient encore plus éclatant quand nous réfiéchissons à l'état critique des temps, immédiatement avant cette brillante victoire. Les affaires paraissaient désespérées dans le Haut-Canada ; le découragement commençait à faire sentir ses tristes effets ; on nous avait même dit, sous haute autorité, " que très probablement, le moment approchait où il serait finalement déterminé si Tattente présomptueuse de l'ennemi devait être réalisée par l'invasion et la conquête de cette province, ou s'il ne devait trouver que la défaite dans son entreprise ". Ce moment est passé : les amis de leur pays se le rappelleront avec reconnaissance ; l'aspect des affaires est changé. L'ennemi, pour nous servir d'une phrase à la mode, a bien ^^ pollué notre sol"

mais il a été repoussé par un commandant canadien, à la tête d'une troupe de Canadiens qui ne se montait pas à la vingtième partie de la force qui leur était opposée ".

On voit que Michel O'SuUivan, irlandais par son përe, était par la langue et par les sentiments, un vrai Canadien-Francis qui ne faisait pas honte à sa mëre. Il était né vers 1782 et avait étudié au collège de Montréal ou collège Saint- Raphaè'l, sous la direction des Sulpiciens, ayant pour compagnons de classe Michel Bibaud, Jacques Viger et Hugh Heney, trois hommes de talent et de mérite qui restèrent ses amis. C'était un beau garçon, de stature imposante, à la repartie vive, à la plume facile, au jugement sain et droit. Son écriture, comme son caractère et son physique, était de toute beauté. En 1812-13 il avait le grade de lieutenant de milice dans la division de Beauharnois, exerçant les fonctions d'adjudant. J'ai un bordereau de paye vérifié par lui, le 24 octobre 1813, sur le terrain même où se livra la bataille deux jours après. Il avait été reçu avocat le 6 avril 1811 à Montréal, et s'occupait de politique. De 1814 à 1824, il représenta au parlement le comté de Huntingdon, fut solliciteur-général (1884) puis juge à Montréal en 1833. Il mourut vers 1840. Salaberry utilisa son habileté en l'employant comme aidemajor. Si quelqu'un a commandé en second à Châteauguay c'est O'Sullivan.

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