SALABERRY ADOFTE SON CHAMP DE BATAILLE
’SULLIVAN continue : “ le lendemain au matin (22), de () bonne heure, ils furent joints par le lieutenant-colonel de Salaberrv, avec ses Voitigeurs et la compagnie légère du capitaine Ferguson du régiment (Fencibles) canadien ”.
Voilà tous les petits détachements déjà échelonnés sur le bas de la rivière Châteauguay qui se trouvent le 22 octobre massés sur la rive gauche le long du chemin du roi, entre Allan’s Corners et la coulée Bryson.
Confirmant ce aui précède, voici une lettre du lieutenant Pinguet écrit à son frère un mois plus tard :
‘“ Le soir du 21 octobre, comme je finissais de t’écrire, un sergent des Voltigeurs vint nous faire sortir du lit, où nous venions de nous jeter, disant que l’alarme sonnait. Nous : paradâmes immédiatement et reçumes ordre d'avancer à la Fourche, à environ trois lieues plus haut, toujours sur la
rivière Châteauguay ”.
Ceci montre que la compagnie Ferguson était, le 21, au village de Châteauguay, ainsi que l'explique Pinguet dans sa lettre du 21 octobre.
“ Il était presque jour lorsque nous y arrivâmes ; là, nous nous reposâmes environ deux heures et reçûmes ordre d’avancer deux lieues plus haut. Comme nous arrivions, des sauvages, qui avaient été envoyés en avant, vinrent annoncer que l’ennemi venait et était à environ deux milles de nous ; alors nous avançâmes environ un mille plus haut et’, colonel Salaberry, qui commandait, choisit une position iovrre et nous fit étendre, di chaque côté du chemin, dans le bois ; nous formâmes trois lignes ??.
Ils étaient à la coulée Bryson, où le chef de la famille de ce nom s'établit en 1818. C’est en 1846 que Thompson et Allan construisirent les premières maisons qui, se multipliant, fornièrent le village Allan. Tout était en bois debout dans cette :igion avant l’arrivée de ces trois hommes.
Au-dessous de la coulée Bryson, il y en a trois autres, moins profondes et moins larges, coupant les terres d’Allan’s Corners. Entre la première et la dernière on mesure vingt arpents ou deux tiers de mille. C’étaient autant de lieux convenables pour des abatis. Le tout est du côté gauche ou nord de la rivière, laquelle fait une courbe aussi au nord se rapprochant ainsi du chemin du roi vis-à-vis de la première et de la deuxième coulées. A la quatrième la rivière est guéable.
Les terrains bas et marécageux de la rive droite étaient
en partie couverts de bois épais ; on pensait bien que Hampton
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ne s’aventurerait point dans ces endroits puisque la grande route était placée sur la rive gauche.
La rivière donne partout cent dix à cent vingt pieds de largeur et six pieds de profondeur. La coulée Bryson a quarante pieds de profondeur sur cent cinquante de largeur. Elle barre donc le chemin avant que d’aboutir elle-même à la rivière. On y arrive facilement de Montréal par le chemin de fer Montréal et Champiain, où d'Ottawa par l'Atlantique, lesquels passent en vue du monument que l’on vient d’ériger.
Reprenons le récit d'O’Sullivan :
“ Le lieutenant-colonel de Salaberry remonta à près d’une lieue sur la rive gauche de la rivière, À l’autre extrémité, et une patrouille de l’ennemi s'étant montrée à quelque distance, il fit faire halte à sa petite force. Le lieutenant-colonel, qui avait eu l’avantage de reconnaître tout le pays au-dessns de Châteauguay, dans une expédition sur la frontière américaine, quelques semaines auparavant, savait que le bord de la rivière ne pouvait fournir ure meilleure position ”.
Ceci montre que le 22 octobre, Salaberry fixa son choix
sur la ravine Bryson pour établir son pivot de résistance.
“ Les bois étaient rempli de ravines profondes, sur quatre desquelles il établit quatre lignes de défense, l’une après l'autre. Les premières lignes étaient distantes l’une de l’autre d'environ deux cents pas; la quatrième était à peu près un demi-mille en arrière et commandait sur la rive droite de la rivière un gué, qu’il était. très important de défendre, afin de protéger la rive gauche. Il fit faire, sur chacune de ces
lignes, une espèce parapet qui s’étendait à quelque distance dans le bois, pour garantir sa droite. Le parapet, sur la première ligne, formait un angle obtus à la droite du chemin et s’étendait le long des détours du fossé.
“Toute cette première journée fut employée à fortifier cette position qui, quant à la force, ne le cède à pas une de celles qu’on aurait pu choisir. Elle avait aussi l’avantage de forcer
Ve: : *, vil était disposé à attaquer, de traverser une grande étendi 2 terrain inhabité et de s'éloigner de ses ressources,
tandis qu’au contraire nos troupes avaient tout à souhait et étaient bien soutenues À l'arrière ”.
De Salaberry avait su choisir son champ de bataille, quatre jours avant que d’y attirer Iampton, de même que, pendant trois semaines, il avait harcelé ce général, retardant sa marche par mille artifices qui sont de bonne guerre. Je vois clairement dans le résultat du 26 octobre, les calculs d’un homme du métier. C’est à qui, cependant, attribuera la défaite des Américains au hasar!. Châteauguay a été une partie de piquets jouée scientifiquement par de Salaberry, à compter du 1‘ octobre, et même auparavant ; il a fait Hampton capot le 26.
Le jieutenant Pinguet dit à son tour: “ Voyant que l’ennemi n’avançait pas, nous commençâmes à nous fortifier avec des arbres et À former des espèces de retranchements ; c’est derrière ces retranchements que nous avons passé trois jours et trois nuits à guetter l’ennemi. À environ une demi-lieue plus hauc que nous, il y avait une pointe de bois qui avançait Jusqu’à la rivière ; le chemin seul la traversait. Là, le colonel
ce
de Salaberry fit faire un abatis que nos piquets ont gardé depuis et où la bataille a eu lieu. C’était le dimanche que l’abatis fut commencé ”. Le 24 octobre était un dimanche.
Cet abatis en avant des quatre autres n’a pas été le lieu de la bataille puisque les Américains durent le franchir pour pénétrer jusqu’à Salaberry, mais on comprend ce que veut dire le brave lieutenant qui a tracé ces phrases.
Entre la rivière et la première des quatre lignes de retranchements, Salaberry fit construire, près de la route, un blockhaus ou maison (le pièce sur pièce, percée de meurtrières, pour gêner la marche de l’ennemi. L'édifice a duré quelques années avant que de tomber en ruine. On l’a confondu, dans les souvenirs populaires, avec un autre blockhaus qui fut érigé l’automne de 1815 auprès du gué, à vingt arpents plus bas, ce qui a fuit croire que la bataille avait eu lieu au gué. Ecoutons de nouveau O’Sullivan :
“ Le lieutenant-colonel ne borna pas son attention aux ouvrages ci-dessus. Pour assurer davantage sa protection il ordonna à un parti de trente bûcherons, de la division de Beauharnois, d’aller en avant de la première ligne afin de détruire les ponts et de faire des abatis.
‘ En conséquence, tous les ponts furent détruits dans l’espace d’une lieue et demie, et il fut fait un abatis formidable à environ un milie en avant de la première ligne,
s'étendant du bord de la rivière à trois ou quatre arpents
dans le bois, où il joignait. sur la rive droite, une terre maré-
cageuse ou savane, laquelle il était presque impossible de passer.
“ Les quatre lignes étaient ainsi complètement à couvert. On savait bien que l’ennemi avait une dizaine de canons, et il lui devenait impossible de les amener, |
‘“ C’est à la force de la position choisie et fortifiée de la sorte, ainsi qu’à l’héroïsme de notre petite armée que nous devons la victoire brillante qui a été obtenue. Les talents et l’habileté d’un officier commandant ne se distinguent pas moins sans doute dans le choix de son terrain, avant la bataille, que dans la disposition de ses troupes au fort de la êlée, et l’on ne fera que rendre justice au lieutenant-colonel de Salaberry en disant que lui seul deit être loué de l’arrangement admirable établi pour la défense de son poste.
‘“ Après que le colonel de Salaberry eut fait ces dispositions judicieuses, le major général de Watteville vint voir le camp, et lui fit l'honneur d’approuver touc ce qu’il avait fait.
‘“ Quoique les abatis eussent été achevés le second (le second jour de l’arrivée sur les lieux) on tint continuellement en cet endroit des partis de travailleurs, afin de les rendre encore plus formidables ; on envoya des troupes en avant pour les protéger, et il y avait tovjours, en outre, à l’arrière
un piquet nombreux ?”.
Ce piquet est celui du gué dont nous avons parlé et où se trouvait le capitaine Philippe Panet, de Québec, avec sa compagnie.
‘ La rive droite de la rivière était couverte d’un bois épais, et l’on eut aussi le soin de se mettre en garde auprès du gué,
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et l’on porta en avant de l’autre un piquet de soixante hommes de la milice de Beauharnois ”.
Si les Américains avaient pu s’avancer sur la rive droite et traverser la rivière au gué, ils auraient pris Salaberry par le derrière de ses retranchements. La garde du gué se tint sur la rive gauche, tandis que les soixante hommes de Beauharnois se postèrent presque vis-à-vis, sur la rive droite, dans un terrain assez marécageux et planté d’arbres clairsemés. C’est le lundi 25 que le capitaine Bruyère traversa le gué avec ces soixante hommes pour prendre position au sud de la rivière.
Le même jour, le lieutenant Guy, amenant une vingtaine de Voltigeurs, protégeait le parti de bûcherons de Beauharnois qui travaillaient au barrage le plus avancé et ceux qui coupaient les ponts jusqu’au delà d'Ormstown. Le lieutenant Johnson aussi avec vingt Voltigeurs rendait le même service.
Il n’est pas besoin d’être militaire pour comprendre l’importance de ces dispositions. On voit très bien que Salaberry ne donnait rien au hasard, puisqu'il choisissait l’endroit où devait se dérouler la lutte suprême et s’y fortifiait avec adresse. La campagne était commencée le 20 septembre, 1l voulait la finir par un coup de tonnerre avant la fin d’octobre et se préparait en conséquence.
C’est en ce moment, je crois, qu’il apprit que Wilkinson restait toujours à Sackett’s Harbour, que la bataille navase de Put-in-Bay livrait le lac Erié aux Américains, et la défaite: de Proctor sur le Thames toutes choses équivalant à la conquête du Haut-Canada, à part Kingston, qui pouvait encore tenir quelque temps.
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Quelles réflexions devaient être les siennes lorsque, se voyant au milieu des bois, à la tête de quelques centaines d'hommes, il avait à défendre une vaste frontière, dernier rempart de son pays, sans presque aucun espoir d’être secouru, puisque les trois ou quatre régiments anglais qui restaient eucore debout étaient occupés dans le Haut-Canada à une besogne en apparence au-dessus de leurs forces ! Les chances de la guerre nous avaient été favorables jusque-là ; elles tournaient maintenant , si Hampton opérait sa jonction avec Wilkinson à Montréal, c’en était fait de nos destinés; le point délicat de la campagne était visible : une victoire de Hampton rendait l’envahissement irrésistible. Il n’y avait pas à compter sur Kingston, qui se défendrait mais ne pourrait mettre obstacle aux armées américaines, soit celle de Harrison, soit celle de Wilkinson, soit celle de Hampton. Le coup de dé devait se jouer où était Salaberry—et il ne commandait pas six cents hommes sur tout le territoire confié à sa garde !
Alors, sans se monter la tête, calculant ses ressources et celles de son adversaire, il continua les travaux entamés, attendant l’occasion de croiser le fer avec ce formidable assaillant et de le vaincre par la science, la bravoure, la ruse, l’aide de Dieu, ne pouvant le faire par la force numérique.
Du vendredi, 22 octobre, au 25, lundi, il tint ses hommes à l'ouvrage et compléta les lignes de défense dont il a été parlé. I] ne pouvait dire combien il y aurait de troupes sous ses ordres au moment du combat, ni même s’il garderait le commandement puisque de Watteville, placé en chef, était à la Fourche et pouvait survenir aux premiers coups de feu.
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De Watteville ne se montra pas plus à Châteauguay qu’ailleurs où l’on se battait, Lui et Prévost, se rencontrant le 25 après-midi à la Fourche, y virent arriver les six cents soldats du major George Macdonell et leur dirent de se reposer là. Tous deux partirent ensuite avec Macdonell seul pour 8e rendre aux retranchements de Salaber:y.
Il faut retourner à Hampton. Après trente jours de mar-
ches et de fatigues inouïes, les Américains campaient aux environs de Dewitteville, le 24; tous les bagages étaient à la jonction de l’Outarde et du Châteauguay ; il ne restait plus.
de troupes en arrière ; ce dimanche fut consacré au repos,
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