‹ La bataille de Fontenoy, :Chapitre 6 sur 7 · POEME · texte numérisé non relu

POEME

U o Y , du fiecle paffé le fameux fatirique j Aura fait retentir la trompette héroïque ,

Aura chanté du Rhin les bords enfanglantés , Ses défenfeurs mourans , fes flots épouvantés ,

Son Dieu même en fureur effrayé du paffage ,

Cédant à nos ayeux fon onde & fon rivage ?

Et vous , quand votre Roy, dans des Plaines de fàng, Voit la mort devant lui voler de rang en rang ;

Tandis que de Tournay foudroyant les murailles j Il fufpend les affauts pour courir aux Batailles ,

Quand des bras de l’himen s’élançant au Trépas a Son Fils , fon digne Fils fuit de fi près fes pas ;

Vous, heureux par fes loix, & grands par fà vaillance | Français, vous garderiez un indigne filence £

t6 LA BATAILLE

Venez le contempler aux Champs de Fontenoy ; Voyez ce fier Saxon qu’on croit né fous fa loy, Maurice qui touchant à l’infernale rive ,

A rappelle pour lui fon ame fugitive ,

Et qui demande à Mars , dont il a la valeur^

De vivre encore un jour & d’expirer vainqueur. Confervez , juftes deux , fes hautes deftinées.

Pour Louis & pour nous prolongez fes années.

Déjà de la tranchée 1 Harcourt efl: accouru ,

Tout pofte efl: afligné , tout danger efl: prévu ; Noailles 2 pour fon Roy plein d’un amour fidele ,

Voit la France en fon Maître & ne regarde qu’elle.

Ce fang de tant de Rois, ce fang du grand Condé, D’Eu, 3 par qui des Français le Tonnerre efl: guidé, Pentievre , 4 5 dont le zélé avoit devancé l’âge ,

Qui déjà vers le Mein fignala fon courage ,

Bavière avec de Pons, Bouliers & Luxembourg, Vont , chacun dans leur place , attendre ce grand jour £ Chacun porte la joye aux Guerriers qu’il commande.

Le fortuné Danoy, * Chabannes, Galerande,

1 M. le Duc d’Harcourt avoit invefti Tourna/,

2 Maréchal de France.

3 Grand Maître de l’Artillerie.

4 II s’étoit fignalé à la Bataille de Dettingue.

5 M. Danoy fut retiré par fa nourrice d’une foule de morts & de mott* taas fur le champ de Malplaquet, deux jours après la Bataille.

DE FONTENOt

Le vaillant Berenger , ce défenfeur du Rhin , Duchailat, Croifly , tous nos Héros enfin, 6 Dans l’horreur de la nuit , dans celle du filence , Demandent que l’aurore & le péril commence.

Louis, avec le jour , Voit briller dans les airs Les Drapeaux menaçans de vingt Peuples divers ;

De l’Empire Français l’indomptable génie ,

Brave, auprès de Ton Roi, leur foule réunie :

Des montagnes, des bois , des fleuves d’alentour.

Tous les Dieux allarmés fortent de leur féjour ;

La Fortune s’enfuit, & voit avec colere.

Que fans elle aujourd’hui la Valeur va tout faire.

Le brave Cumberland, fier d’attaquer Louis,

A déjà difpofé fes bataillons hardis :

Tels ne parurent point aux rives du Scamandre ,

Sous ces murs fi vantés que Pyrrus mit en cendre ,

Ces antiques Héros qui montés fur un char, Combattoient en défordre , & marchoientau hazard : Mais tel fut Scipion fous les murs de Cartage ,

Tels fon rival & lui prudens avec courage ,

6 Les Lieutenans Généraux chacun à leur Divifion (a).

(a) On n’a pû nommer les autres Lieutenans Généraux , tîont les noms font célébrés ailleurs, ou dont on a reçu la lifte trop tard. 11 en eft ainfi des autres Officiers qui fe fontfignalés, & qui ont été biefies. On apprend dans le moment, que dix-neuf Officiers aux Gardes ; vingt-huit Officiers du Régiment du Roi; trente-fept de la Couronne; autant dans le Régiment des Vaifî'eaux.&c. ont été blefles Ou tués. D’ailleurs, fi on a voit pû rendre jufîics à tous ceux qui le méritent, il eût fallu louer tous les Officiers de l’Armée.

i8 LA BATAILLE

Déployant de leur art les terribles fecrets ,

L’un vers l’autre avancés s’admiroient de plus près.

L’Escaut, les Ennemis, les remparts de la Ville, Tout préfente la mort, &Louiseft tranquille. Cent tonneres de bronze ont donné le lignai.

D’un pas ferme & prelfé, d’un front toujours égal. S’avance vers nos rangs la profonde colomne Que la terreur devance , 6c la flamme environne , Comme un nuage épais qui fur l’aîle des vents ,

Porte l’éclair, la foudre, & la mort dans fes flancs.

Les voi là 'ées rivaux du grand nom de mon Maître , Plus farouches que nous , auffi vaillans peut-être , Encor tout orgueilleux de leurs premiers exploits; Bourbons ! voici le tems de venger les Valois.

L a Mort , fur les deux Camps , étend là main cruelle ,

Tous fes traits font lancés , le fang coule au tour d’elle. Chefs, Officiers, Soldats, l’un fur l’autre entaffés. Sous le fer expirans , par le plomb renverfés ,

Pouffent les derniers cris en demandant vengeance.

Grammont que flgnaîoit fa noble impatience, Grammont dans l’Elifée emporte la douleur D’ignorer en mourant fi fon Maître eft vainqueur.

De quoy lui ferviront ces grands titres 7 de gloire ,

Ce Sceptre des Guerriers, honneur de fa mémoire ? Ce rang, ces dignités, vanités des Héros,

Que la Mort, avec eux,, précipite aux tombaux f Tu meurs, jeune Craon. 8 Que le Ciel moinsféverç Veille fur les deftins de ton généreux frere !

Hélas ! cher Longaunay , ÿ quelle main , quel fecours Peut arrêter ton fang, & ranimer tes jours ?

Ces Minières de Mars, 10 qui d’un vol fi rapide, S’élançoient à la voix de leur Chef intrépide ,

Sont, du plomb qui les fuit , dans leur courfe arrêtés. Tels que des champs de l’air tombent précipités ,

Des oifeaux tout fanglans palpitans fur la terre.

Te fer atteint d’Avray. 1 1 Le jeune Daubetere Voit de fa légion tous les Chefs indomptés ,

Sous le glaive & le feu mourans à fes côtés.

Guerriers , que Chabrillant avec Brancas rallie ,

Que d’Anglais immolés vont payer votre vie ï Je te rends grâce , 6 Mars ! Dieu de fang , Dieu cruel, La race de Colbert, 14 ce Miniftre immortel ,

-7 II alloit être Maréchal de France.

8 Dix-neuf Officiers du Régiment de Hainault ont été tués ou bleflés. Son frere le Prince de Beauvau , fert en Italie.

9 M. de Longaunay , Colonel de nouveaux Grénadiers , mort depuis de fes bleflures.

10 Officiers de l’Etat-Major. Mrs. de Puifegur, de Mexiete,de S. Sauveur.

11 Le Duc d’Avray , Colonel du Régiment de la Couronne.

12 M. de Croifly avec fes deux enfins , & fon neveu M. Dupleffis- Çhâtiiion blefle légèrement.

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Echappe en ce carnage à ta main fanguinaire , Gucrchy 13 n’efi point frappé , la vertu peut te plaire ; Mais vous brave 1 4 Daché , quel fera votre fort ?

Le Ciel fauve, à fon gré , donne & fufpend la mort. Infortuné Luttaux ! tout chargé de bleflures ,

L’art qui veille à ta vie , ajoûte à tes tortures ,

Tu meu^s dans les tourmens; nos cris mal entendus Te demandent au Ciel, & déjà tu n’es plus.

O combien de vertus que la tombe dévore î Combien de jours brillans éclipfés à l’aurore !

Que nos lauriers fanglans doivent coûter de pleurs !

Ils tombent ces Héros , ils tombent ces vengeurs ,

Ils meurent , & nos jours font heureux & tranquilles 3 La molle volüpté, le luxe de nos Villes,

Filent ces jours ferains , ces jours que nous devons Au fang de nos Guerriers , aux périls des Bourbons. Cçuvrons du moins de fleurs ces tombes glorieufes , Arrachons à l’oubli ces ombres vertueufes ;

Vous 1 5 qui lanciez lafoudre , & qu’ontfrappé fes coups , Revivez dans nos chants quand vous mourez pour nous.

13 Tous les Officiers de fon Régiment Royal des Vaiflèaux, hors de eombat ; lui feul ne fut point bleflë.

14 M. Daché (o» l’écrit Dapchier ) Lieutenant Général. M. de Luttaux , lieutenant Général , mort dans les operations du traitement de fes blefluyes.

1 î M. Du Brocard , Maréchal de Camp , commandant l’Artillerie,

DE F O N T E N O Y. tt

Eh quel fer oit, grand Dieu ! le Citoyen barbare. Prodigue de cenfure , & de louange avare ,

Qui peu touché des morts & jaloux des vivans ,

Leur pourroit envier mes pleurs & mon encens ?

Ah ! s’il eft parmi nous des cœurs dont l’indolence j Infenfible aux grandeurs , aux pertes de la France, Dédaigne de m’entendre & de m’encourager , Réveillez-vous , ingrats ; Louis eft en danger.

L’Angl Aïs a pénétré ; Mars pour lui fe déclare !

Le Roy voit le malheur , le brave & le répare.

Son fils , fon feul efpoir . . . Ah ! cher Prince, arrêtez » Où portez-vous ainfi vos pas précipités ?

Conlèrvez cette vie au monde nécefîaire;

Louis craint pour Ion fils,1 6 le fils craint pour ïbnperei Nos Guerriers tous lànglans frémiflent pour tous deux. Seul mouvement d’effroy dans ces cœurs généreux.

Vous, 17 qui gardez mon Roi ; vous, qui vangez la France ,

Vous, peuple de Héros dont la foule s’avance. Accourez , c’eft à vous de fixer les deftins ;

L o u i s , fon Fils , l’Etat , l’Europe eft en vos mains.

16 Un boulet de canon couvrit de terre un homme entre le Roi & Mcnfeigneur le Dauphin ; à: un domeftique de M. le Comte d’Argenfon fut atteint d’une balle de fiifil derrière eux.

17 Les Gardes, les Gendarmes, les Chevaux-Légers , les Moufquetai- , fous M. de Monteflon , Lieutenant Général.

B iij

iz LA BATAILLE

Maifon du Roy ! marchez , afîiirez la viétoire ,

Soubife & Peiquigny vous mènent à la gloire. Paroilfez, vieux Soldats , 18 dont les bras éprouvés Lancent de loin la mort que de près vous bravez.

Venez , vaillante élite , honneur de nos Armées,

Partez , fléchés de feu , grenades ip enflammées , Phalanges de L o u 1 s , écrafez fous vos coups Ces Combattans 1! fiers. 6c fi dignes de vous.

Richelieu , qu’en tous lieux , emporte fon courage , Ardent , mais éclairé , vif à la fois & fage ,

Favori de l’Amour , de Minerve 6c de Mars ,

Richelieu 10 vous appelle , il n’efl: plus de hazards ;

Il vous appelle : Il voit d’un œil prudent 6c ferme jDes fuccès ennemis , 6c la caufe 6c le terme ;

Il vole , 6c fa vertu fécondant vos grands cœurs ,

Il vous marque la place où vous ferez vainqueurs.

D’ u N rempart de gazon , foible 6c prompte barrière ,

Que l’art oppofe à peine à la fureur guerriere ,

18 Carabiniers , corps inftitué par Louis XIV. il tire avec des Carabines rayées. On fait avec quel éloge le Roi les a nommés dans fa Lettre.

19 Grenadiers à cheval commandés par M. le Chevalier de Grille ; ils marchent à la tête de la Maifon du Roy.

20 Un Miniftre d’Etat, qui n’a point quitté le Roi pendant la Bataille , 3 écrit ces propres mots ;C’eJi M. de Richelieu qui a donné ce Confeil , C7 qui l'a.

exécute.

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