‹ La bataille de l'AisneChapitre 10 sur 31 · Lettres des 19 mars et 3 avril · texte numérisé non relu

Lettres des 19 mars et 3 avril

mie de la séance et d'en donner, grâce à des documents établis immédiatement après elle, un compte rendu exact.

M. Painlevé prit la parole le premier. Il signala les inquiétudes manifestées, au sujet de l'offensive projetée, par certains membres du Ministère et du Parlement, inquiétudes qu'il avait constatées luimême. Il rappela l'étendue de nos pertes antérieures et l'état actuel de nos effectifs qui, disait-il, nous invitaient à la prudence, autant au moins que le chiffre élevé des forces rassemblées par l'ennemi devant notre front. C'était le moment où le concours de la Russie, en proie à une révolution dont on ne pouvait encore mesurer la portée, semblait devoir nous faire définitivement défaut, et si, par compensation, l'Amérique venait de se ranger aux côtés des alliés, il s'en fallait que son intervention effective pût se faire sentir de sitôt. Devait-on. dans ces conditions, se lancer dans des opérations tellement larges que leur échec pouvait décider du sort de la guerre, en quelque sorte sur un coup de dé, et cela quand on était assuré de les exécuter plus tard avec de bien meilleures chances de succès ? Le ministre ne le croyait pas, et il ne se faisait point faute d'évoquer les responsabilités encourues par ceux qui croiraient devoir risquer la partie malgré tout.

« Ces responsabilités, je remercie M. le Ministre d'y avoir fait allusion, répondit le général en chef, et je suis prêt à les assumer tout

entières, avec de plus lourdes encore, si l'intérêt du pays l'exigeait. Je demande seulement qu'on ne les déplace pas, rien n'étant d'ailleurs plus facile que de les établir. »

Le général Nivelle rappela alors les diverses conférences tenues à Chantilly, à Londres, à Calais, puis derechef à Londres, au cours desquelles avaient été arrêtées les directives concernant la conduite de la guerre, et où l'obligation avait été constamment imposée au haut commandement de se tenir prêt à entamer l'action, puis d'y passer avant le 1er avril. Il fit mention des recommandations itératives qui lui avaient été faites dans ce sens, et du rapport Violette, où il était dit formellement que, faute de prendre l'initiative dès le début du printemps, on serait devancé par les Allemands. Il déclara que, lié par ces instructions répétées, lui, général en chef, ne se croyait pas le droit de reculer. Que si le gouvernement jugeait l'heure défavorable, en raison des circonstances indiquées par le Ministre, il pouvait le dire, ayant seul dans ses attributions la conduite générale de la guerre. Le Généralissime alors obéirait, ou demanderait à être relevé de ses fonctions, suivant qu'il jugerait le nouveau système conforme ou non aux exigences de la situation militaire. Jusque là, il se considérait comme engagé par les décisions antérieures. A ces mots, M. Ribot, président du Conseil, interrompit, et frappant la table, s'écria : « L'offensive ! L'offensive ! Le contraire conduit toujours à la défaite. »

Le ministre de la Guerre intervint alors à nouveau, pour dire qu'il lui paraissait angoissant de jouer ainsi son va-tout et de risquer la partie sur une seule carte. Après quoi, il invita le général en chef à indiquer quelle forme il entendait donner à son attaque, et d'exposer au Conseil le développement de la bataille, telle qu'il la comprenait. « Qu'il soit bien établi avant tout, répondit le général Nivelle, que nous ne jouons point notre va-tout. Jamais un chef d'armée ne prononcera semblable parole, parce qu'il doit toujours envisager l'éventualité d'un insuccès ou d'un succès imparfait, et se réserver les moyens d'y parer. » Il ajouta :

Mobiliser toutes ses forces, les avoir sous la main prêtes à intervenir, cela ne veut pas dire qu'on les jettera toutes inconsidérément et d'un seul coup dans la fournaise. Mais c'est précisément pour pouvoir diriger la bataille à son gré, imposer à l'ennemi et conserver soi-même la maîtrise des opérations, qu'il faut tenir réuni le faisceau de toutes les forces disponibles.

Dans les grandes attaques antérieures (Artois, Champagne, Somme), on a, à certains moments, obtenu des succès assez importants pour que la trouée parût faite. Seulement, les réserves étant trop éloignées et les fronts restant trop exigus, ces succès n'ont pu être exploités. La conception d'une bataille à but restreint et à objectifs limités doit être repoussée, parce qu'on ne livre point de demi-bataille. On ne s'engage, assurément, qu'à bon escient et quand on s'est arrangé, comme le recommande Napoléon, pour avoir de son côté 70 °/0 des chances. Il est impossible d'affirmer, cependant, que tout^risque soit exclu.

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Interpellé alors directement par le général en chef, le « doyen de nos généraux », Castelnau. opina que la question ne faisait aucun doute, et que toute bataille devait être poussée et exploitée à fond. Nivelle ensuite poursuivit son exposé :

Si les directives données au commandement prescrivent l'offensive, dit-il, c'est que les gouvernements alliés ont pensé — et non sans raison — que le moment et les circonstances lui étaient propices à tous les points de vue, stratégique, tactique et moral. Examinonsles donc successivement.

Quelle est, actuellement, la situation de nos alliés? La Russie roule dans l'anarchie, c'est vrai, et nous manque, mais qui sait si dans quelques mois, elle n'aura pas si^néune paix séparée qui nous jettera sur les bras tout ou partie des forces austro-allemandes occupées en ce moment sur le front oriental1 ? L'Amérique, il est vrai, nous tend les bras. Mais l'attendre, c'est délibérément renoncer à toute chance de terminer la guerre en 1917. Et quant à l'Italie qui, à tort ou à raison, redoute une attaque dans le Trentin, elle ne distraira ni un homme ni un canon de son front, tant qu'elle ne sera pas assurée que nous retenons sur le nôtre toutes les forces allemandes 2.

1. Cette prédiction, comme on sait, s'est malheureusement réalisée un peu plus tard. Il n'en est pas moins vrai que le 16 mars 1917, le général Nivelle adressait au général Janin, chef de la mission militaire en Russie, un télégramme chiffré le priant de demander au général Alexeieff de dessiner une offensive générale dans le commencement ou le milieu d*avril. La désorganisation rapide des armées russes coupa court à ce dessein.

2. En janvier 1917, le commandement français, qui envisageait alors la possibilité d'une violation de la neutralité suisse et d'une puissante offensive allemande en direction, soit de Milan, soit

En l'état présent des affaires, la Russie et l'Italie nous rendent le maximum des services que nous pouvons attendre d'elles, en retenant devant elles de forts contingents ennemis. Ceux-ci, il est vrai, sont déjà fort réduits sur le front oriental. Mais c'est là un mal qui, malheureusement, ne peut qu'empirer, et nous menace peut-être d'une attaque allemande qui, déclenchée avant la nôtre, serait le pire des malheurs.

A ce moment, en effet, 43 divisions allemandes, identifiées par notre exploration, étaient disponibles derrière le front, et neuf autres arrivaient les renforcer. On savait, au surplus, que l'ennemi procédait à la création de 22 divisions

de Besançon et Lyon, avait mis à l'étude le plan d'une collaboration plus étroite entre les forces françaises et italiennes, et, dans sa visite au quartier général italien, le général Nivelle s'était entretenu avec le général Cadorna des mesures à prendre éventuellement. Mais, à tous risques, il avait, en attendantconstitué sur la frontière suisse un nouveau groupe d'armées aux ordres du général Foch (19 janvier), tandis qu'un plan de transport d'unités italiennes en France était élaboré par les deux états-majors alliés.

Après la seconde conférence de Londres, le général Nivelle demanda au général Cadorna de prononcer, avant la mi-avril, une offensive sur l'Isonzo. Il évoquait cette clause du protocole établi autrefois à Chantilly : « Si l'une des puissances est attaquée, les autres lui viennent immédiatement en aide, dans la mesure de leurs moyens. » Mais le général Cadorna répondait que, menacé lui-même dans le Trentin. il ne pouvait songer à attaquer sur l'Isonzo avant que ne se soit affirmé le succès français. On tournait ainsi dans un cercle vicieux. C'est seulement après le 20 avril, quand eurent été obtenus ici les résultats dont il sera parlé plus loin, que les Italiens préparèrent une attaque sur le Carso. Et l'on voit par là combien il a été prématuré d'affirmer, après ces journées de bataille, que notre offensive avait radicalement échoué.

nouvelles, 13 formées de régiments de la catégorie 400 et 9 de régiments de la catégorie 600. Enfin, les afflux du front oriental ne cessaient pas, sans qu'on pût exactement en déterminer la valeur. De pareilles concentrations de forces pouvaientelles s'allier, chez les Allemands, avec l'intention de demeurer passifs et inertes? Il eût été puéril de le croire. Au surplus, dès le lo mars, une note du 2me bureau du grand État-major signalait l'activité significative de l'ennemi devant nos Ve et VIe armées. Fallait-il donc se laisser prendre de court ?

Au point de vue tactique, nous possédions encore, en ce moment, la supériorité numérique (plus de 100 divisions franco-anglaises), mais une supériorité assez précaire comme durée probable, et qui pouvait disparaître tout à coup. Raison de plus pour en profiter, disait le commandant en chef. Il ajoutait que si le repli allemand sur la ligne Hindenburg, limité jusqu'ici au front d'Arras à l'Oise, n'avait pas encore nui au développement de notre plan otFensif, on pouvait craindre qu'il ne s'étendît sur les ailes, de façon à nous faire tomber dans le vide à peu près partout. Enfin le général Nivelle répondait du moral des troupes, de leur entraînement, de leur esprit de sacrifice. Et il était assuré du concours entier, dévoué et intégral des armées britanniques et belges, dont s'étaient portés garants le maréchal Maig, M. Lloyd George, le roi Albert, M. de Brocquevilie et le général Ruquoy.

Toutefois, il se refusait à préjuger la forme même de la bataille, résultante de deux volontés contraires. Tout ce qu'il affirmait, c'est que, laissant de côté les objectifs géographiques et les positions fortifiées, il entendait uniquement rechercher la destruction de l'armée ennemie. Il ne voulait en aucun cas limiter le succès, si celui-ci répondait à ses efforts. Il prétendait au contraire l'exploiter jusqu'au bout, à l'exemple de Napoléon après Iéna et Auwerstœdt. C'était donc une lutte peut-être fort longue qui allait s'engager, mais dont les aspects divers échappaient à toute prévision 1 .

Le Commandant en chef avant clos de la sorte son exposition, le président de la République lui demanda s'il voulait bien que les commandants de groupes d'armées présents à la séance, donnassent à leur tour un avis motivé. « Certainement, répondit Nivelle. En ma présence, il n'y a aucune atteinte à la discipline... » Sur quoi, M. Poincaré posa ainsi la question : « Que pensez-vous de l'offensive en préparation, de son opportunité, de la forme à lui donner? »

Interrogé le premier, le général de Castelnau qui, ne devant point participer à la bataille, n'en connaissait ni le plan ni le dispositif, s'en tint aux généralités, et déclara qu'il appartenait au gouver-

1. La conclusion était fort juste, et la bataille libératrice, menée par Foch en 1918, lui a donné une éclatante consécration.

nement d'ordonner ou de contremander l'offensive, mais que le reste était une question de confiance dans le commandant en chef. Si cette confiance existait, il fallait lui laisser les coudées franches, sinon, on devait le remplacer. Le général Franchet d'Esperey se borna à rappeler les accords conclus avec les alliés, et qui ne pouvaient être dénoncés. Mais quand ce fut au tour du général Micheler, la question dévia pour aboutir à une discussion tactique entre le commandant en chef et le commandant du groupe d'armées de réserve. Comme elle ferait ici l'office de hors-d'œuvre, nous ne nous y attarderons pas. Il nous suffira de dire que, sur l'opportunité de l'offensive et la date fixée, le général Micheler fut absolument catégorique et qu'il formula l'espoir très net d'enlever trois lignes ennemies du coup.

Avec le général Pétain, l'affaire changea de face. Le commandant en chef des armées du centre n'hésitait pas en effet à affirmer que si nos forces étaient suffisantes pour faire tomber les premières positions ennemies, elles ne l'étaient pas pour exploiter ce succès et le pousser plus loin. Il acceptait donc l'idée même de l'offensive, mais à la condition que celle-ci fût limitée dans l'ensemble et dans le détail, et que les réserves fussent utilisées uniquement pour faire les relèves nécessaires, puis pour tenir le nouveau front agrandi. Ce programme, on le voit, était en désaccord complet avec celui qui avait été présenté.

Le général Xivelle veut décliner le commandement. — La séance tournait insensiblement au Conseil aulique, ou à l'un de ces conseils de guerre que Napoléon jugeait détestables et dont Frédéric disait crûment qu'on ne doit les tenir que lé « c. sur la selle », et pour donner des ordres. Pris entre l'opposition mal dissimulée du ministre de la Guerre et les réticences de certains de ses lieutenants, le commandant en chef commençait à se sentir mal à Taise et gêné dans son indépendance. Reprenant alors la parole, il répéta que c'était au gouvernement qu'il appartenait de décider des questions intéressant la conduite générale de la guerre. Lui-même sollicitait cette décision, mais, pour qu'elle fût prise en toute liberté et en dehors des questions de personnes, il remettait sa démission entre les mains du chef de l'Etat.

Il y eut, naturellement, un moment d'émoi. Le président de la République s'écria qu'il n'acceptait point cette solution, et qu'au besoin il donnerait au général Nivelle l'ordre de rester à son poste. Le président du Conseil, le ministre de la Guerre joignirent leurs instances à celles de M. Poincaré. Ils se heurtèrent à une volonté qui paraissait inflexible. « Depuis un certain temps, disait le commandant en chef, il y a quelque chose de changé. Les interventions faites auprès de mes subordonnés ont porté atteinte à notre confiance réciproque. Je ne travaille plus avec eux dans le même sentiment de camaraderie confiante. Dans

ces conditions, l'exercice du commandement, surtout à l'ouverture des opérations, est impossible. Et ma situation devient d'autant plus difficile, que je sens ne plus avoir la confiance unanime du gouvernement. » A ces mots, l'insistance de tous — et particulièrement de M. Painlevé — pour faire revenir le général sur sa détermination se fit plus pressante. « Vous avez toujours notre confiance entière », lui disait-on. De son côté, le général Pétain protestait avec chaleur de son dévouement absolu et de son esprit de discipline, lequel d'ailleurs n'avait jamais été mis en doute. « Vous ne pouvez, disait-il à son chef, donner en ce moment votre démission. Elle produirait un effet déplorable dans l'armée et dans le pays. » Enfin, le président du Conseil, après s'être fait l'interprète des sentimentsdetous à l'égard du général Nivelle, confirma qu'il n'y avait rien de changé dans les projets établis, étant entendu que si l'offensive ne donnait pas, à bref délai, les résultats attendus, on ne s'entêterait pas, comme naguère sur la Somme, dans des batailles sans solution.

Le commandant en chef, cependant, n'était pas convaincu. Il essayait vainement de triompher de ses perplexités et de chasser ses méfiances. Il se sentait étouffer dans une atmosphère de suspicion, qu'il ne parvenait pas à dissiper. Les assurances de concours moral qu'il avait reçues lui paraissaient manquer d'élan et de conviction. Il ne les jugeait pas suffisantes, en tous cas, pour le

soutenir dans sa tâche redoutable, et ainsi, un terrible conflit s'élevait dans son âme, au moment même où il aurait eu besoin d'être électrisé par la foi. Le 7 avril au matin, après avoir longtemps lutté contre lui-même, il prenait son parti et rédigeait une lettre de démission.

Mais alors intervinrent d'abord un de ses amis personnels, le sénateur Boudenoot, qui lui montra quelle atteinte il porterait à sa propre renommée en paraissant reculer devant l'action qu'il avait luimême préparée, et en reniant les engagements pris envers les alliés, l'armée et le pays; puis M. Albert Thomas, qui, le 8, vint en personne, et officiellement, lui apporter les encouragements du gouvernement. Résister à cette double sollicitation eût été. de la part du général Nivelle, faire preuve de dépit et d'une obstination mal placée. 11 céda donc, mais sans pouvoir s'empêcher de garder au coeur une blessure que des paroles adoucissantes n'avaient pas complètement cicatrisée. En fait, et bien que, dans cette suprême conférence de Compiègne, il ait été décidé que les projets antérieurs seraient réalisés, on s'apercevait que certaines appréhensions subsistaient, dont l'expression trop nettement formulée pouvait jeter la perturbation dans les esprits. On ne s'engageait point à plein collier, comme il eût été nécessaire dans une entreprise décisive dont on attendait des résultats formels. En dépit des résolutions prises, des moyens mis en œuvre, de la valeur indiscutée et de Fin-

soupçonnable loyauté de tous les exécutants, il régnait partout comme une sorte d'anxiété dont les plus ardents ne se dégageaient qu'avec peine. Et, de la sorte, la bataille allait s'ouvrir dans des conditions qu'il serait assurément excessif de qualifier de mauvaises, mais qui n'étaient point tout à fait celles où l'on pouvait trouver l'assurance préalable d'un franc et copieux succès.

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