Étude faite par le 2e bureau du grand état-major (19 mars
A peine le repli était-il entamé, crue la presse allemande, dûment stylée, laissa entendre que cette opération ruinait les projets offensifs des alliés, et rendait aux forces allemandes leur liberté d'action. Les plans de l'Entente étaient déjoués, disait-elle, et les préparatifs d'attaque devaient être repris par elle sur de nouvelles bases, ce qui entraînait une perte de temps d'au moins trois mois. Le 21 mars, un radiotélégramme de Xauen, sig-né Ludendorff, appuyait sur la chanterelle. Au grand quartier général français, on se demandait si la manœuvre entreprise par 1 ennemi avait uniquement pour but d'esquiver une attaque menaçante, ou bien si elle était inspirée par le fait que l'ancien front n'était pas assez fort pour échapper à une rupture qui l'aurait désorganisé tout entier. Il n'en était pas moins vrai qu'en raccourcissant leur ligne, les Allemands venaient de se créer des disponibilités nouvelles, grâce auxquelles ils pourraient, en profitant de la perturbation apportée dans nos mouvements actuels, soit passer à une vigoureuse contre-offensive dans des conditions plus favorables, soit nous attaquer eux-mêmes sur un autre point. On ne tarda pas heureusement à s'apercevoir que les économies d'effectifs escomptées par Ludendorff n'étaient pas aussi considérables qu'on l'avait cru d'abord. Elles ne se montaient en tout qu'à six divisions. D'autre part, le repli s'étant opéré uniquement sur le centre, les deux charnières de la position allemande, au nord d'Arras et
à Test de Soissoris, restaient intactes. Le plan général d'opérations n'en devait donc pas être sensiblement influencé.
Même, il se trouvait favorisé par certains côtés. En effet, qu'attendait-on des attaques secondaires dont étaient chargées la Ve armée britannique et le groupe de nos armées du Nord? La première tendait uniquement à conquérir des observatoires et des positions d'artillerie, qui, grâce au recul, se trouvaient maintenant dépassés. La seconde devait nous rendre maîtres, par la rive droite, des passages de l'Oise jusqu'à Chauny et La Fère, et ces passages, nous étions en train de les prendre sans coup férir. En somme, le recul allemand nous servait au moins autant qu'il nous nuisait.
Mieux encore. Le groupe d'armées du Nord, équipé pour l'offensive, comprenait vingt- six divisions et un puissant matériel d'artillerie. Sa mission se trouvant fort réduite, on pouvait lui enlever une partie de celles-là et une forte proportion de celui-ci. Le général Nivelle s'empressa de constituer, avec ces ressources, une armée de réserve, forte de douze divisions, et de renforcer sensiblement en infanterie et en canons la IVe armée, qui devait opérer à l'est. 11 convient d'ajouter enfin que le repli allemand avait, à notre point de vue, une portée morale impossible à méconnaître. Le front ennemi se trouvait éloigné de oO kilomètres de Paris, conséquence qui n'était nullement à dédaigner dans le moment où, tenant compte d'une cer-
taine nervosité manifestée par la population de la capitale, ordre avait été donné par le gouvernement de renforcer les travaux de défense des forêts de Compiègne et de Montdidier.
Mais, en tout état de cause, la manœuvre de Ludendorff démontrait à l'évidence combien s'imposaient la nécessité et l'urgence de notre offensive. Commencée avec résolution, elle pouvait parfaitement se continuer et s'étendre, exposant certaines de nos forces à frapper dans le vide et à se trouver ensuite désorientées. Loin de remettre l'affaire, il fallait au contraire la précipiter, en activant le plus possible les préparatifs qu'elle exigeait. C'est à quoi se résolut le général en chef.
Il avait encore pour cela d'autres raisons. La guerre sous-marine, déclenchée depuis le mois de février avec la violence que l'on connaît, causait d'assez graves inquiétudes. Quelle influence exercerait-elle sur nos relations avec les Etats-Unis et sur notre approvisionnement en matières premières indispensables ? Quel retard, ou même quelles impossibilités apporterait-elle à l'entrée en ligne des troupes américaines ? Le général Nivelle se le demandait avec anxiété, et voyait dans les aléas qui le menaçaient un motif de plus de précipiter les choses. Il lui semblait que le temps travaillant non plus pour l'Entente, mais pour l'ennemi, lui avait le devoir de l'écourter. Assurément, il lui était pénible de ne pouvoir faire partager sa confiance et sa foi à certains de ses lieutenants qui,
Lieut'-Coloel Rousset. 3
comme le général Micheler et le général Pétain, dissimulaient mal leurs appréhensions. Le premier s'en ouvrait très franchement aux parlementaires qui assaillaient, un peu trop, son quartier général, et à M. Messimy, ancien ministre de la guerre, qui était allé le voir. Le second les avait fait connaître à divers membres du gouvernement. Malgré tout, le commandant en chef se refusait à reculer devant l'obstacle, au moment de l'aborder.
Le cabinet Ribot. — On en était là quand se produisit, à Paris, une crise ministérielle. A la suite de certains incidents de séance, le cabinet Briand, bien qu'il n'eût pas été mis en minorité, crut devoir donner sa démission (17 mars). Quatre jours après, le 21, il était remplacé par un ministère dont le président, M. Ribot, confia le portefeuille de la guerre à M. Painlevé.
Or, celui-ci passait, à tort ou à raison, pour hostile au général Nivelle et désireux de lui substituer une autre personnalité militaire. On le disait également contraire à l'idée d'offensive dont, suivant un document parlementaire non publié, il faisait faire la critique dans ses bureaux. Il est juste d'ajouter que, dès le lendemain de son entrée en fonctions, il recevait à déjeuner, tête à tète, le commandant en chef et lui donnait toutes les assurances d'un concours bienveillant. La conversation roula principalement sur la création éventuelle d'un poste de chef dEtat-major général, destiné à placer auprès du Ministre une sorte de conseiller
militaire. Loin ae faire opposition à cette idée, le général Nivelle désigna, comme pouvant le mieux remplir ces fonctions, les généraux Foch, de Castelnau et Pétain. Il se rendit ensuite chez le président du conseil, à qui il parla du bon accueil à lui fait par M. Painlevé, déclarant que cette entente devrait être durable, pourvu que chacun se maintînt dans ses attributions. A quoi M. Ribot répondit que des recommandations avaient été faites au ministre de la Guerre par le président de la République et par lui-même pour que fût respectée l'indépendance militaire du haut commandement.
Les choses cependant, sans se brouiller formellement, ne tardèrent pas à prendre une tournure plutôt délicate. Dès le 3 avril, en présence de M. Ribot et de plusieurs ministres, M. Painlevé posa au commandant en chef, sur la carte, des questions dune nature telle qu'on pouvait y voir l'indice d'une opposition latente, manifestement partagée par certains membres du Cabinet, tandis qu'au contraire l'amiral Lacaze, MM. Albert Thomas et Maginot insistaient pour qu'aucune entrave, même morale, ne fût apportée à la liberté du chef. Dans le même temps, les commandants de groupes d'armées étaient mandés directement au Ministère, à l'insu du généralissime, auquel ils se crurent tenus de rendre compte, soit oralement, comme les généraux Micheler et Franchet d'Esperev, soit par écrit, comme le général Pétain, lequel déclarait avoir exposé au ministre qu'en
répondant à ses questions, il pouvait émettre des vues différentes de celles de son chef hiérarchique, mais qu'invité à s'expliquer quand même, il assurait le général Nivelle de sa parfaite obéissance et de son entier dévouement1. Si correcte que fût l'attitude de ces officiers généraux, il n'en est pas moins évident que la façon d'agir adoptée par le ministre avait pour résultat de provoquer la critique d'ordres en cours d'exécution par ceux-là mêmes qui devaient y obéir, d'entretenir la méfiance dans les vertus de l'offensive, enfin de séparer le général en chef de ses subordonnés immédiats. Et de pareils procédés ne sont profitables en aucun cas.
Conférence de Compiègrne. — Voulant couper court à ces difficultés, le président de la République provoqua la réunion à Gompiègne, pour le 6 avril, d'une conférence à laquelle prirent part, sous sa présidence, M. Ribot, président du Conseil, les ministres de la guerre, de la marine et de l'armement, le généralissime Nivelle et les quatre commandants de groupes d'armées, de Castelnau, Franchet d'Esperey, Pétain et Micheler. Les militaires se tenaient à la droite de M. Poincaré, qui avait en face de lui le président du Conseil, et les ministres à sa gauche. Aucun procès- verbal ne fut dressé, ni aucune note prise par qui que ce soit. Il est possible cependant de reconstituer la physiono-