Instructions du 7 mars
site d'accentuer rigoureusement la poussée de l'ennemi en retraite en y employant toutes les armes, puis de rester continuellement en garde contre la puissante contre-attaque que l'ennemi pourrait lancer après nous avoir attirés hors de nos positions fortifiées. Enfin, confirmant le 19 mars les instructions précédentes, il écrivait :
Le groupe d'armées du Nord doit marcher en avant, ses éléments avancés gardant un contact étroit avec l'ennemi. Le gros prendra position sur la ligne Bray- Saint- Christophe-Saint- Simon-Tergnier-Chauny- Pont- Saint-Mard. Il se mettra ensuite en mesure de passer éventuellement à l'attaque brusquée de la position Hindenburg dans le secteur entre Oise et Somme.
Le groupe d'armées de réserve doit déclencher son offensive le plus tôt possible et, en cas de repli de l'ennemi, l'attaquer immédiatement, puis, en attendant que ses forces soient toutes en ligne, garder le contact le plus étroit.
Jusqu'alors le commandant en chef, encore incomplètement fixé sur l'amplitude définitive du repli allemand, s était borné à apporter à 1 orientation générale de sa manœuvre des variations légères. Ainsi, le 27 mars, voyant que le général d'Esperey avait pu, sans coup férir, porter ses forces jusque près de Saint-Quentin, il aiguillait le groupe des armées de réserve vers la droite, en direction Guise-Vervins-Hirson. Enfin, le 5 avril, il traçait, ainsi qu'il suit, à toutes les forces placées sous son commandement leur rôle définitif.
i ) Rupture.
Les armées britanniques feront brèche dans le front ennemi entre Givenchyet Quéant. Leurs réserves seront poussées en direction de Cambrai et de Douai, tandis qu'une opération latérale rapide sera entreprise à la fois vers le nord en arrière du front Lens-La Bassée, et vers le sud-est en prenant à revers la ligne Hindenburg.
Le groupe d'armées du Nord attaquera les positions avancées adverses à l'ouest et au sud de Saint-Quentin, puis le front Harly-Alaincourt, en liaison à gauche avec la IVe armée britannique, à droite avec le groupe d'armées de réserve.
Le groupe d'armées de réserve développera ses attaques initiales sur le front primitivement fixé, et en direction de Guise, Vervins, Hirson.
Le groupe d'armées du Centre coopérera par sa IVe armée à l'attaque du précédent, en prenant l'offensive à l'ouest de la Suippe, qu'il bordera après l'enlèvement du massif de Moronvilliers.
L'armée belge rompra le front ennemi dans les régions de Steenstraat et Dixmude.
B) Exploitation.
Armée britannique. — Après la prise de Cambrai et de Douai, marcher sur Valenciennes, puis sur Mous, Tournai et Cambrai en liaison avec l'armée belge, qui se portera sur Roulers et Gand.
Groupes d'armées du Nord. — Se rendre maîtres des voies ferrées partant d'Hirson vers Cambrai, Valenciennes et Maubeuge.
Autres groupes d'armées. — Conquête de toute la boucle de l'Aisne, puis de la région comprise entre la Meuse, la Sormonne et l'Oise.
Ce plan, on le voit, avait une ampleur considérable. D'aucuns ont dit, même, qu'il en avait trop. Il ne dépassait pas, cependant, les dimensions d'une bataille, à la vérité fort dure et probablement très longue, mais nettement délimitée dans sa genèse, dans son exécution et dans son développement. Sans doute, il avait pu trouver des censeurs. Quelle est la manœuvre qui, par quelque côté, ne prête pas à la critique, surtout après coup? Cependant sans entrer dans l'examen approfondi de celle qui nous occupe — ce qui serait un travail didactique fastidieux et inutile puisque les causes de l'échec qu'elle a subi sont toutes extérieures à sa conception même — on peut dire que son idée maîtresse dérivait de ce principe, essentiel à la guerre, qu'il faut attaquer son ennemi partout, si Ton veut arriver à l'écraser quelque part. En donnant à son champ de bataille des dimensions beaucoup plus vastes que celles de toutes les offensives antérieures, en déployant ses forces d'un coup depuis la Scarpe jusqu'à la Suippe, le général Nivelle donnait à l'action grandiose et cohérente des armées alliées une élasticité féconde et une souplesse pleine de promesses. Il s'engageait partout, comme il est de règle, mais non pas avec tous ses moyens à la fois, car il sauvegardait cet organe alimentaire de la bataille, qui s'appelle l'échelonnement en profondeur. Existait-il d'autres combinaisons plus subtiles que les siennes ou marquées d'un sceau plus divinateur? G est ce qu'il serait outrecuidant de
décider. Mais nul ne saurait nier que certaines difficultés d'ordre spécial, signalées plus haut, n'aient compliqué plus que de raison la tâche déjà si lourde du commandement suprême, et pesé d'un poids fâcheux sur la conduite générale des opérations. Se sentant l'objet d'une suspicion discrète, mais qui se révélait dans les critiques parfois très ardentes opposées à ses projets; n'ayant pas en mains le pouvoir de couper court aux rapports insolites que plusieurs personnages politiques entretenaient avec ses subordonnés : comprenant entin que l'opposition faite à ses décisions n'avait point cédé devant leur homologation officielle, le général en chef éprouvait en son for intérieur une gène pénible et un malaise dont il ne parvenait pas à s'affranchir.
Cependant, à ne voir que les conditions organiques dans lesquelles allait s'engager la bataille, il était en droit de conserver intacts la confiance et l'espoir. Les troupes, aussi bien françaises qu'alliées, étaient encore pleines d'élan et d'ardeur. Ayant bénéficié d'une assez longue période d'instruction et de repos, elles montraient toutes un souffle patriotique, un esprit de sacrifice, une soif de victoire et un état d'entraînement dont les représentants du gouvernement qui venaient fréquemment les visiter, avaient eux-mêmes été frappés. Leur état matériel se présentait sous un jour au moins aussi satisfaisant. Mais pour le bien faire connaître, il faut entrer ici dans quelques développements.
Jamais, on peut le dire, préparation aussi intensive ni pareille accumulation de moyens n'avaient été effectuées. L'artillerie, particulièrement en fait de canons lourds à tir rapide du plus récent modèle, possédait une puissance inconnue jusqu'alors. C'est ainsi que le groupe d'armées de réserve, chargé de l'attaque principale, étalait sur un front de 40 kilomètres, o.343 pièces, dont 1.930 de gros calibre1. Deux groupements de chars d'assaut, forts respectivement de 48 et de 80 engins dits tanks, avaient été constitués. Quant aux munitions, on en avait, malgré les fortes dépenses antérieures, toujours à profusion2.
Dès le 7 avril, toutes les armées avaient été approvisionnées à sept jours de feu s. L'avantveille, les allocations quotidiennes de remplacement, destinées à faire face aux consommations préliminaires de la bataille, et représentant au moins un tiers de journée de feu, avaient été distribuées partout. Enfin, d'autres allocations, d'importance variable suivant les besoins, furent fournies à partir du 16 avril4, et un total de 2.716.000