‹ La bataille de l'AisneChapitre 2 sur 31 · DE LA CONFÉRENCE DE CHANTILLY A CELLE DE COMP1ÈGNE · texte numérisé non relu

DE LA CONFÉRENCE DE CHANTILLY A CELLE DE COMP1ÈGNE

Dès la fin de l'année 1916, gouvernements et états-majors alliés étaient arrivés à cette conviction que les Allemands, dont l'échec devant Verdun avait changé tous les plans, s'efforceraient de reprendre, au printemps de Tannée suivante, l'initiative des opérations sur les divers fronts. Elle avait même gagné jusqu'aux milieux parlementaires, puisque, dans un rapport fait en octobre 1916 à la Commission de l'armée sur les munitions d'artillerie. M. Violette ne se faisait point faute de nous menacer d'une nouvelle surprise, contre laquelle il croyait urgent de se précautionner par avance : « Si nous sommes prudents, disait-il, c'est dès la fin de février que nous reprendrons les

opérations actives, et pour une raison capitale : c'est que notre infanterie est encore capable de fournir un effort considérable ; mais ce serait courir un risque formidable que de se résigner, sur des positions même beaucoup mieux préparées, à s'exposera une tentative comme celle de Verdun... J'ai la conviction que l'initiative de la grande bataille est une question de vie ou de mort pour la France et qu'ainsi nous ne sommes pas libres d'attendre le 15 avril pour l'entreprendre. » La Commission de l'armée acquiesça.

Il existait au surplus d'autres raisons en faveur d'une contre-offensive préalable sur le front occidental. D'abord la supériorité numérique des alliés tendait à décroître, tandis que l'ennemi créait, avec ses réserves, de nouvelles divisions. On craignait en outre que, du côté français, la pénurie de charbon et d'acier n'aboutît bientôt à une diminution de la production, correspondante à une augmentation sensible de celle de l'Allemagne. De là, la nécessité de prévenir l'adversaire, d'autant plus que l'expérience, après avoir clairement démontré la coûteuse inutilité des luttes dites d'usure et des engagements à effectifs limités, affirmait tous les mérites d'une autre méthode plus profitable, celle des batailles de rupture puissantes, rapides et brusquées, suivies de l'exploitation aussi complète que possible des résultats acquis1. Le 12 novembre 1916, dans une confé-

1. C'est ainsi que BroussilofT venait d'opérer, avec succès, sur le front oriental.

rence tenue à Chantilly sous la présidence du général Joffre, le nouveau système reçut une officielle consécration.

La conférence de Chantilly . — Il fut décidé en effet :

1° Que la décision de la guerre serait recherchée désormais, par la reprise, aux premiers beaux jours, d'offensives concordantes mettant en œuvre le maximum de movens ;

2° Qu'une attaque puissante, à but décisif, serait préparée et montée, à pareille époque, sur le front franco-anglo-belge ;

3° Que pour éviter les retards et le défaut d'unité qui s'étaient produits antérieurement, les alliés devaient se tenir prêts à entamer la lutte dans la première quinzaine de février si les circonstances l'exigeaient, la date effective des opérations à entreprendre restant à fixer dans le moindre délai possible. En conséquence, le général Joffre établit un plan comportant le déclanchement d'une bataille générale, livrée par nous entre la Somme et l'Oise, et par les Anglais entre Bapaume et Vimy. Une opération latérale devait être faite sur l'Aisne par le groupe d'armées du Centre. Seulement, faute de pouvoir disposer d'assez d'artillerie, cette opération ne commencerait que quinze jours après l'attaque principale, et conséquemment elle devenait, qu'on le voulût ou non, indépendante de celle-ci.

Commandement du général Nivelle. — Sur ces

entrefaites, le général Joffre, élevé à la dignité de maréchal de France, quitta le commandement en chef des armées du Nord et du Nord-Est et y fut remplacé par le général de division Nivelle, qu'il avait désigné lui-même éventuellement, et pour le cas où il disparaîtrait, au choix du gouvernement.

Le nouveau commandant des armées du Nord et du Nord-Est jouissait d'une réputation militaire justifiée par la ténacité dont il avait fait preuve, à la tête de la IIe armée, dans la défense de Verdun, et aussi par l'esprit de décision et de hardiesse qu'il avait affirmé dans la reprise des positions importantes dont l'ennemi s'était rendu maître devant cette place en 1916. On attribuait au surplus ses succès — et ceci aussi bien dans l'armée que dans le Parlement et le public — à une nouvelle méthode de guerre, imaginée et appliquée par lui. On lui faisait donc pleine et entière confiance, encore que, comme on le verra plus loin, ses procédés parussent à certains un peu trop hasardeux.

En ce moment, tout à fait d'accord avec l'instruction du généralJoffre en date du 16 décembre 1916 sur le but et les conditions d'une action offensive générale, il estimait qu'une attaque dépourvue de profondeur n'assurerait pas le rendement maximum des forces mises en œuvre, et limiterait l'exploitation possible des résultats obtenus. L'intervalle de temps nécessité par la préparation d'artillerie sur les objectifs successifs de l'attaque lais-

sait toujours à la défense le temps de se ressaisir, de faire intervenir les réserves et d'organiser au fur et à mesure de la progression du mouvement, des lignes pour les replis successifs. Aussi n'admettait-il l'offensive que sous la forme d'une bataille de rupture, extrêmement rapide et soudaine, qui paralysât l'adversaire et ouvrît le champ libre à une vaste exploitation. Et il traduisait ses intentions sous la forme suivante :

Les opérations de quelque importance engagées jusqu'ici ont établi :

1° Que la rupture de front (pénétration jusquen arrière du gros des batteries ennemies) est possible, à condition de se faire d'un seul coup par attaque brusquée en 24 ou 48 heures ;

2° Que pour battre une profondeur suffisante (8 kilomètres), il est nécessaire de pousser le plus en avant possible l'artillerie lourde de destruction à longue portée ou, en cas d'insuffisance, d'employer à cette destruction un certain nombre de batteries longues;

3° Que cette rupture doit être immédiatement suivie d'une exploitation latérale audacieuse visant la destruction des batteries, l'occupation des lignes de ravitaillement ennemies et la conquête des voies ferrées nécessaires à notre propre ravitaillement;

4° Qu'il importe de constituer, le plus en avant possible, une tête de pont, à l'abri de laquelle se concentrent les troupes destinées à livrer bataille aux forces ennemies encore disponibles.

En résumé, trois temps aussi rapprochés que possible : rupture, exploitation latérale, exploitation en avant en vue de la bataille. Toutes ces opérations,

dans lesquelles le facteur vitesse a une importance prépondérante, doivent être préparées dans le plus grand détail '.

Il avait dit également : « Le but que les armées franco-britanniques doivent atteindre, est la destruction de la masse principale des forces ennemies. Ce résultat ne peut être obtenu qu'à la suite d'une bataille décisive, livrée avec une force numérique considérable, à toutes les forces de l'ennemi2. » Quelques jours plus tard, le 2 janvier 1917, il donnait encore plus de développement à sa pensée. « Il s'agit, disait-il, d'une seule et même bataille... qui aura une durée prolongée... Elle doit avoir pour résultat la destruction et la retraite des armées ennemies. » Il insistait sur « le caractère de violence, de brutalité et de rapidité que doit revêtir l'offensive, et en particulier son premier acte, la rupture 3 ». Mais en ayant bien soin d'insister sur ce point que si les opérations « doivent se poursuivre avec toute la vigueur et l'audace nécessaires... il ne faut pas cependant confondre audace avec témérité4 ». On ne saurait rien trouver à reprendre à ces instructions, éparses dans les communications du grand quartier général, et qui

Page 1