L ENIGME DE BRIEY
LE 20 mai i<)i5,les six grandes associations industrielles et agricoles d'Allemagne adressaient au chancelier de Bethmann-Hollweg un mémoire confidentiel sur les conditions de la paix future ; entre autres choses il y était dit :
« La fabrication des obus nécessite des quantités de fer et d'acier dont on ne pouvait se faire une idée autrefois... Si la production de fer brut et d'acier n'avait pas été doublée depuis le mois d'août (1914) la continuation de la guerre eût été impossible.
« Comme matière première pour la fabrication de ces quantités de fer brut et d'acier, « la minette » {minerai lorrain) prend une place de plus en plus importante, car ce minerai seul peut être
F. Engerand 1
extrait chez nous en quantités qui augmentent rapidement. La minette couvre en ce moment 60 à 80 o /o de la fabrication du fer brut et de l'acier. Si la production de la minette était troublée, LA GUERRE SERAIT QUASIMENT PERDUE. »
Ce mémoire fut publié, en septembre 191 5, par le Comité des Forges de France (1). Ce jour-là, ce qu'on a appelé assez improprement la question de Briey — et qui est celle de l'ensemble du bassin minier lorrain — était posée devant l'opinion et les pouvoirs publics.
En décembre 191 7, les métallurgistes allemands insistaient et accentuaient l'aveu. L'Association des industriels allemands du fer et de l'acier et l'Association des métallurgistes allemands adressaient un nouveau mémoire au gouvernement et au haut commandement en vue de l'annexion des bassins miniers de la Lorraine française à l'empire allemand ; les exposants y signalaient ainsi le péril terrible où l'Allemagne se fût trouvée si l'armée française avait pu maintenir sur ce point de Briey l'intégrité de la frontière :
« Notre production de fer brut ne s'est élevée en 1915 et 1916 qu'à 60 et 68 o /o de la production du temps de paix ; nous n'aurions même pu obtenir ce rendement si de la forteresse de Longwy, située près de la front ère, les Français avaient bombardé avec des canons à longue portée, immédiatement après la déclaration de guerre, les objectifs faciles et dominants que présentaient les vastes constructions des puits et des forges des bassins luxembourgeois et lorrain, s'ils avaient aussitôt fait sauter leurs propres mines et leurs usines dans le voisinage de la frontière.
« Par bonheur pour nous, les Français n'ont pas réussi à détruire les organisations des districts situés des deux côtés de la frontière
C1) Comité des Forges de France. Circulaire n° 666. — En novembre 1 91 5, j'enregistrais cet aveu dans mon livre : Les Frontières lorraines et la force allemande et j'en tirais cette conclusion : « C'est par Briey que l'Allemagne peut tenir et mener cette guerre » (p. 274).
franco- allemande ; sans cela notre artillerie n'ayant pu être approvisionnée en munitions, le sort de la guerre eut été. réglé en quelques semaines A notre désavantage. V Allemagne eût été sans doute obligée d'abandonner de grands territoires sur la rive gauche du Rhin, et elle aurait perdu avec ses principaux gisements de minerai de fer — le bassin lorrain — une des sources les plus importantes de sa force, en même temps que sa situation prépondérante dans le monde...
« Même au cas où nous aurions, à la suite de la perte de la Lorraine, poussé la production de nos autres mines, nous eussions disposé de moyens de guerre sept et huit fois moindres que ceux de nos adversaires, et les empires du Centre eussent été certainement contraints, dans un bref délai, à déposer les armes.
« C'est grâce à la célérité avec laquelle ont été menées les opérations que le peuple allemand a échappé à un tel dénouement. La Belgique a été franchie ; les Français, dès le premier choc, ont été rejetés de l'autre côté de la frontière, et la. guerre a été portée très avant en pays ennemi. En remportant ces succès, nous avons sauvegardé notre bassin de Lorraine et conquis, avec une partie importante du territoire français, de grands trésors de minerai de fer que nous avons mis au service de la guerre. Les mines que nous avons remises en exploitation dans le bassin de la Lorraine française firent si bien, au cours de l'année 1917, •que nous pumes, grace a elles, faire face a tous les besoins de notre artillerie. »
Ce document, d'une importance sans. égale, fut, pour la première fois, publié et commenté par M. Maurice Barrés dans quatre articles de l'Echo de Paris du 25 février au 8 mars 1918 (1).
(') Je rappelle pour mémoire mes livres : Les Frontières lorraines et la force allemande (Perrin, 1916) ; — Le Secret de la frontière (Bossard, 1918) : — Le Fer sur une frontière (Bossard, 1919), où cette question de Briey fut traitée.
La presse allemande a très vivement, au cours de cette guerre, •insisté sur l'importance pour l'Allemagne de la tranquille, possession
La question de Briey n'est pas née au Parlement ; l'opinion,, dès 191 6, en fut saisie par la presse, où elle fut agitée des côté» les plus divers : par Maurice Barrés et par moi-même dans YEcho de Paris ; par le général Verraux et par Gustave Téry* dans VŒuvre ; par lé général Malleterre dans le Temps ; par le sénateur Henry Bérenger dans Paris-Midi, par bien d'autres encore qu'on ne peut rappeler.
Tous ne voyaient là qu'un moyen de hâter la fin de la guerre en troublant l'exploitation par les Allemands de ce minerai de fer, qu'ils n'avaient pour ainsi dire que là, et tous signalaient
du bassin lorrain. Voici, entre autres, quelques extraits des plus suggestifs :
« Si aux premiers jours de la guerre — déclarait la Leipziger Nachrichten, du 10 octobre 1917 — les Français avaient pénétré sur une profondeur d'une douzaine de kilomètres en Lorraine, ils auraient non seulement protégé leur propre production de minerai de Briey, mais porté à notre production allemande de minerai le coup mortel, et la guerre eût été terminée en six mois par la défaite de l'Allemagne. »
« L'Allemagne — avoue le conseiller Haux, dans la Kœlnische Zeitung, du 15 janvier 1918 ■ — ne doit qu'à l'ignorance de ses ennemis, sur ces questions du fer et du charbon, d'avoir pu continuer sans aucune gêne sa fabrication industrielle. Ses grands bassins minier» sont exposés aux coups de l'ennemi. Les mines de Lorraine sont à la frontière même : les Français en auraient pu aisément anéantir, dès les premiers jours, toutes les superstructures avec des pièces à longue portée et en paralyser l'activité. Si nos ennemis avaient su, au début de la guerre, qu'ils pouvaient paralyser toute notre activité industrielle, c'en était fait de nous ' s
« Si nous ne possédions Briey — confesse le Dr Reichert.l'un des signataires du mémoire rapporté, dans le Wirtchaftzeilung der Zentralmaetche, du 7 décembre 19 7 — nous aurions été depuis longtemps vaincus, car nous n'aurions pu produire en suffisance le fer et l'acie* Thomas ; nous n'aurions pu approvisionner, comme il le fallait, notre armée, notre marine, les armées de nos alliés. 11 est facile de se représenter ce qui serait alors advenu des puissances centrale?. Si nos ennemis nous avaient chassés de Lorraine, nous n'aurions pu produire que le quart de la fonte que nous fabriquions en temps de paix ; ni nous, ni nos alliés, n'aurions pu vivre dans ces conditions. Briey nous a sauvé la vie. »
On pourrait multiplier ces témoignages.
avec insistance au commandement et au gouvernement cet objectif capital.
Le 29 mai 191 6, M. Henry Bérenger, rapporteur de la Commission de l'armée, présentait à la Délégation sénatoriale des grandes Commissions son rapport sur « le minerai de fer, le coke métallurgique et la conduite de la guerre actuelle ». La Commission de l'armée du Sénat prenait en conséquence une délibération ainsi motivée :
« La Commission... constatant qu'il résulte d'une déclaration officielle du ministère des Travaux publics, en date du 26 mai 1916, que si V Allemagne était privée des 30 millions de tonnes de minerai de fer de la Lorraine et du Luxembourg, V empire allemand serait dans V impuissance de continuer la guerre actuelle... appelle de la manière la plus pressante l'attention du gouvernement sur cette question vitale... »
En décembre 191 6, de mon côté, je saisissais la Chambre, réunie en Comité secret, de cette question de Briey : je ne fus ni -écouté, ni entendu.
A la longue et la réflexion aidant, on put se rendre compte du péril effroyable qu'avait fait courir à la France la perte de cette région de Briey, l'âme même de notre métallurgie.
L'évaluation du dommage a été faite par le Comité consultatif des arts et manufactures et consignée dans le Rapport général sur l'industrie française, publié en 191 9 par le ministère du Commerce. Je ne fais qu'en transcrire les données essentielles :
«L'invasion de 1914 nous a privés de 83 o /o de notre production DE MINERAI DE FER, EN LAISSANT 9 0/0 DANS LA ZONE DES ARMÉES, D'UNE EXPLOITATION TRES DIFFICILE ; — DE 62 0/0 DE NOTRE PRODUCTION DE FONTE, EN LAISSANT 19 O /o DANS LA .ZONE DES ARMÉES ET NOUS RÉDUISANT A 19 0/0 DE NOS MOYENS ; ENFIN DE 60 O/O ENVIRON DE NOTRE PRODUCTION D'ACIER. »
La perte de Briey et l'occupation de la région houillère du l^ord furent l'origine et la cause essentielle de toutes nos diffi-
t) LA BATAILLE DE LA FRONTIERE
cultes métallurgiques et pesèrent du plus lourd poids sur le& finances du pays.
M. Loucheur, ministre de la Reconstitution industrielle, l'a énergiquement déclaré à la Commission de Briey : (*)
« Je' considère que le fait de n'avoir pas sauvé à tout prix les usines de Briey est une chose extrêmement regrettable et qu'avoir été privé de toute la métallurgie du Nord et de l'Est est une chose* effroyable, qui pouvait avoir de terribles conséquences.
...« La perte de Briey a été une catastrophe.
(( J'estime que le fait d'avoir été privé de toute la métallurgiede l'Est, du Nord et du Pas-de-Calais a pu, à tin moment donné, -mettre en péril le pays et, de plus, lui a coûté, au point de vue dépense à l'étranger, un prix énorme puisque de ce fait il a fallu payer en dollars et en livres toute une série de produits que nous aurions pu avoir autrement. »
La justification de ce mot de catastrophe se trouve encore dans le rapport du maréchal Foch, présenté le 25 février 1919 à la Conférence de la Paix, et connu sous le nom de Mémoire du gouvernement français sur la fixation au Rhin de la frontière occidentale de l'Allemagne et l'occupation interalliée des ponts du fleuve : (2)
« Avant même la déclaration de guerre — y peut-on lire — l'Allemagne a occupé un territoire d'où la France tirait 90 o /o de sa production de minerai, 86 0/0 de sa production de fonte, 75 0/0 de sa production d'acier, et 95 hauts fourneaux sur 127 sont tombés aux mains de l'ennemi. Cette situation a permis à l'Allemagne de multiplier ses ressources de guerre, en même temps qu'elle privait la France de ses moyens de défense les plus nécessaires. Elle a failli aboutir à la prise de Taris en septembre 191 4, de Dunkerque, de
(*) Pour la commodité du discours, je donne le nom plus bref de Commission de Briey à « la Commission d'enquête sur le rôle et la situation de la métallurgie en France » : l'enquête sur Briey fut, en effet, le principal objet de son travail.
(2) Ce mémoire est publié en annexe du rapport général de M. Louis. Barthou sur le traité de Versailles.
Calais et de Boulogne six semaines plus tard. Tout cela n'a été possible que parce que, à nos portes, à quelques jours de marche de notre capitale, V Allemagne disposait de la plus formidable place d'armes offensive que V histoire ait jamais connue. »
Et le maréchal Foch, dans ce même mémoire, affirmant le grand but de guerre que fut pour l'Allemagne le minerai de Briey, déclarait que « V Allemagne a reconnu explicitement que, si elle a pu mener la dernière guerre, c'est en se saisissant par une attaque brusquée du minerai français sans lequel jamais, au grand jamais, elle n'aurait pu conduire victorieusement cette guerre. »
Si la perte de Briey fut « une catastrophe » au point de vue français, la perte de Thionville en eût pu être une comparable au point de vue allemand. Le 26 mai 191 6, la Direction des mines remettait à M. le sénateur Henry Bérenger une note officielle où l'on peut relever cette déclaration catégorique :
<( Si la région de Thionville était occupée par nos troupes, l'Allemagne serait réduite aux quelques 7 millions de tonnes de minerais pauvres qu'elle tire de la Prusse et de divers autres États ; toutes ses fabrications seraient arrêtées. Il semble donc que l'on puisse affirmer que l'occupation de la région de Thionville mettrait IMMÉDIATEMENT FIN A LA GUERRE, PARCE QU'ELLE PRI- VERAIT l'Allemagne de la presque totalité du métal qui