‹ La bataille de la Marne (volume 2)Chapitre 20 sur 90 · LA · texte numérisé non relu

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Sur l'immense étendue du front, de l’'Oureq aux x Voge, out monde est prêt, l’arme au pied ; on attend. È

L'heure où doit s’engager la bataille est prévue pour le pus. tembre à l'aube : car il faut donner aux derniers renforts la possibilité d’arriver et aux Anglais le temps de se mettre en ligne. Sur le piatéau de l’Ourcq, la journée du 5 ne comporte cependant encore qu’un simple déploiement.

Mais soudain, les événements se précipitent. La bataille de manœuvre échappe, en quelque sorte, à ceux qui l’ont préparée et se transforme, à la minute suprême, en une bataille de rencontre. Car, si Joffre a donné ses ordres, von Kluck a donné les siens : les deux armées ennemies se jettent l’une sur l’autre et s’étreignent avec fureur, à peine se sont-elles aperçues.

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Fr CHAPITRE II

L'OURCQ ET LES DEUX MORINS (5 septembre.)

Veille de bataille. — L’'Ourcq et les deux Morins. Le massif de Seine-et-Marne. — Von Kluck cherche la bataille jusqu’à la Seine. — La manœuvre française

de l’Ourcq. — Positions de la 6 armée le 5 septembre. — La bataille com- È mence à l’improviste le 5, à midi. — Positions des corps de von Kluck dans la journée du 5. — L'armée von Bülow le 5 septembre. — L’armée von

Hausen le 5 septembre.

Le général Joffre avait dit : « Je reprendrai l'offensive quand mes . deux aïles auront une position enveloppante (1). » Cette position . étant obtenue, l’offensive est ordonnée. Par contre, Moltke s’est : élancé pour envelopper l’armée de Joffre, qu’il suppose en déroute. L'armée allemande, en pleine marche, se heurte donc à l’armée française qui s’arrête brusquement. De part et d’autre, on sait que la partie suprême va s'engager. L'ordre du jour lancé, le 7 septembre à 10 h. 30, à Vitry-le-François, par le général Tülff von Tschepe und Weidenbach, commandant le VIII corps allemand, ne laisse aucun doute à ce sujet :

Le but poursuivi par nos marches longues et pénibles est atteint. Les principales forces françaises ont dû accepter le combat après s’être constamment repliées : la grande décision est incontestablement proche. Demain, donc, la totalité des forces de l’armée allemande ainsi que toutes celles de notre corps d’armée devront être engagées sur toute la ligne allant de Paris à Verdun. Pour sauver le bien-être, l'honneur de l'Allemagne, j'attends, de chaque officier et soldat, malgré les combats durs et héroïques de ces derniers jours, qu’il accomplisse son devoir entièrement et jusqu’à son dernier souffle. Tout dépend du résultat de la journée de demain.

Jamais des adversaires ne furent, de part et d’autre, mieux avertis.

(1) Mot de Joffre, cité par Henry Bidou dans la Repue heblomadaire du % 10 février 1917.

Veille de bataille.

Sur les gradins avancés de l’hémicycle de Seine et sur les hau- | teurs de la forêt d’Argonne en communication avec Verdun, Joffre a calé sa grande armée. Mais il n’a pas perdu de vue, un seul instant, le sort de Paris ; c’est ce qui, dans l’ensemble de la bataille, donne une importance majeure aux engagements de l’ouest : en brisant l’élan de l’armée allemande, ils sauveront la capitale. Ainsi la grande figure de Paris plane, de ce côté, au-dessus de la mêlée.

Dans la conception de Joffre, la protection de Paris déterminait, en partie, la forme incurvée de son aile occidentale. Cette partie faisait, en éffet, un retour, un crochet qui, se détachant de l’ensemble du front ou du premier gradin de l’hémicycle, un peu au nord de Provins, s’étendait vers l'Oise, en direction de Luzarches et Chantilly.

L’'articulation de cette aile, au nord de Provins, était exactement à Jouy-le-Châtel-Courtacon, où le 1er corps anglais avait pris sa liaison avec le 2 corps de cavalerie (général Conneau) rattaché à la 52 armée (Franchet d’Esperey). Et la pointe de cette même aile était un peu en avant d’Écouen où la 44€ division active (général de Villaret) prenait l’aile marchante, et menant le mouvement de l’armée Maunoury, devait se porter en direction de Nanteuil-le- Haudouin avec, pour objectif, de saisir par derrière, si possible, l’armée de von Kluck se lançant sur Coulommiers.

Cette manœuvre présente une analogie remarquable avec la manœuvre de la Trouée de Charmes : l’armée allemande, projetée en avant, expose son flanc mal protégé à l’attaque d’une armée venant de Paris qui la « laisse passer » et lui «tombe dessus » quand elle est bien engagée.

Et la manœuvre de l’ouest a un pendant à l’est : Sarrail et Langle de Cary ont l’ordre pareillement de « laisser passer » les armées du kronprinz et du duc de Wurtemberg et de leur « tomber dessus » dès qu’elles se seront engagées dans la région de Bar-le- Duc. L'une des manœuvres explique l’autre, et c’est pourquoi il est bon de les avoir toutes présentes ensemble à l'esprit.

Dans le fond de l’hémicycle s’engagera, en même temps, une troisième bataille, bataille de front, bataille de rupture dont Pinitiative appartient surtout au haut commandement allemand et pour laquelle il a conçu une manœuvre spéciale.

Tels que nous les avons exposés, rien qu’au premier aspect, le

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plan de Joffre est simple ; celui de Moltke compliqué, et celui-ci se complique encore, et très gravement, par le fait que le principal lieutenant de Moltke, von Kluck, n’entend pas exécuter à la lettre les ordres reçus et qu’il s’ébranle pour arriver le premier et battre l'ennemi à sa façon. Il n’est pas sans intérêt de remarquer que TJordre de bataille, dans les deux camps, présente comme une contre-partie de la bataille des Frontières ou de Charleroi. Dans cette première bataille, Joffre attaquait au milieu pour couper l’armée allemande et la partager en deux tronçons, destinés à être battus successivement. Maintenant, ce plan est celui de von Moltke. Par contre, von Moltke, dans la première bataille, cherchait l’enveloppement général, des Vosges à Valenciennes, et ne laissait d’autre issue à son adversaire que la retraite ; et c’est maintenant le résultat que Joffre se propose. La première fois, Moltke, en raison de la longue préparation allemande et de la violation de la neutralité belge, avait l'initiative, maintenant Joffre, ayant, en moins de trois semaines, rétabli l'équilibre et les proportions, a repris Pini initiative.

Avoir ressaisi l'initiative, c’est un grand fait matériel et un grand fait moral.

Grand fait matériel, puisque Joffre, ayant choisi son terrain, y æ amené d’avance ses renforts, a distribué ses munitions et ses approvisionnements, disposé ses troupes suivant les perspectives entrevues des prochains combats, a visité lui-même ses lieutenants, leur a donné ses dernières directions, a maintenu ses contacts immédiats avee tous les points du vaste front, de façon que le mi- mimum d'erreurs est probable dans la compréhension et l’exécu- “tion de cette opération militaire sans précédent.

. Grand fait moral surtout, parce que tout le monde sait, du haut en bas de l’échelle, qu’on se bat parce qu’on veut se battre, parce qu'il faut se battre. La cause de la France est élevée comme un étendard sacré devant l’armée entière et tous le

voient, en même temps, d’un bout à l’autre du front.

Les chefs et les hommes ensemble ont pris leur détermination ; ils travailleront avec cœur à exécuter la pensée du chef. Gallieni et Maunoury devinent, pressentent les ordres donnés, et les exécutent, même avant l'heure prescrite ; French s'arrête, com-

prend, se retourne, se donne ; Franchet d’Esperey, qui a pris la grande part que nous avons dite à la décision, stimule son armée, jusque-là, toujours victorieuse : Langle de Cary, Sarrail, chacun selon son caractère, applitfaent et développent admirablement ds ordres sur le terrain; Foch réalise les qualités militaires

uniques qui vibrent en lui. Au lojn, Dubail et Castelnau enfoncent sur le Grand-Couronné et sur la Mortagne le pivot autour duquel tourne toute la manœuvre. |

Et le plus humble, le soldat, agit avec cette intelligence, ce goût, ce savoir-faire des choses et, en particulier, des choses de la guerre, qui est un don si spécialement français. Tous s’emploient avec patience, minutie, courage, à appliquer le dessin du maître. Le plus précieux hommage a été rendu à cette aptitude, à cette faculté souveraine du soldat français par l’adversaire surpris :

Maintenant, ajouta von Kluck, si vous voulez les raisons matérielles de l’échec, reportez-vous aux journaux du temps : ils vous parleront du manque de munitions, du ravitaillement défectueux ; tout ceci est exact. Mais il y a une raison qui prime les autres, une raison qui, à mon avis, est entièrement décisive : car elle a permis aux autres de se manifester. Eh bien! dit von Kluck en appuyant sur chaque syllabe et en me regardant attentivement, c’est l’aptitude tout à fait extraordinaire et particulière au soldat français de se ressaisir rapidement. C’est là un facteur qui se traduit difficilement en chiffres et qui, par conséquent, déroute le calculateur le plus précis et le plus prévoyant. Que des hommes se fassent tuer sur place, c’est là une chose bien connue et escomptée dans chaque plan de bataille ; on prévoit que les compagnies X. Y. Z. doivent se faire tuer sans reculer à tel endroit précis pendant tant et tant de temps et on tire des conclusions utiles. Mais que des hommes ayant reculé pendant dix jours — et la voix de von Kluck semble s’altérer — que des hommes couchés par terre à demi morts de fatigue, puissent reprendre le fusil et attaquer au son du clairon, c’est là une chose avec laquelle nous n’avons jamais appris à compter ; c’est là une possibilité dont il n’a jamais été question dans nos écoles de guerre. (1).

Ces résolutions, ces sentiments se lèvent dans les cœurs avec l'aube de la journée du 5. Le frisson de l’attaque a parcouru tout le front.

Suivons maintenant, sur le terrain, chacune des deux manœuvres opposées, avec les singulières imbrications résultant de ce que, se développant simultanément, elles engagent les troupes, sur ces immenses espaces, dans des actions et tourbillons locaux qui agissent sur le vaste cyclone et sont agis par lui, alternativement.

L’Ourcq et les deux Morins. Le massif de Seine-et-Marne.

La plaine catalaunique s'appuie sur les deux armatures qui l’encadrent fortement : à l’est, la forêt d’Argonne, à l’ouest, le

(1) Interview donnée à M. Christianson, Suédois, par le général von Kluck, dans Le Matin du 14 décembre 1918, l

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massif boisé dominant la cuve de Paris. Ces deux massifs con- tiennent, comme deux parenthèses, la bataille de la Marne.

Cherchons-la, d’abord, à l’ouest. Les cours à peu près parallèles de la Seine, de l’Yerres, du Grand Morin, du Petit Morin, de la Marne, de la Nonnette, de l'Oise, sont escortés des doubles lignes de hauteurs qui, par leur multiplicité et leur enchevêtrement, constituent la petite Suisse de Seine-et-Marne. Mais la complexité de tant de croupes et de vallonnements se trouve compliquée . encore du fait, qu'entre l’Aisne, l'Oise et la Marne, la nature a jeté une transversale : l’Ourcq, affluent de la Marne. Parmi tous ces parallèles, l’Ourcq est une perpendiculaire, du moins par son cours inférieur.

Dans l’ensemble, l’Ourcq décrit un demi-cercle : partie de la … Marne, elle retombe sur la Marne, comme si elle restait à l’état . de témoin d’un ancien cours de la rivière. Or, pour achever le demi- - cercle, l’Ourcq, ayant monté d’abord au nord vers l’Aisne, prend . tout à coup son parti droit vers le sud et bousculant toute la petite Suisse, dérangeant le parallélisme des rivières de Paris, elle apporte à la Marne l’afflux des eaux amassées dans le Soissonnais.

Cette configuration géographique donne à l’Ourcq son caractère : contournée, resserrée, repliée sur elle-même, elle se fait un chemin de force, un escalier de pentes et de chutes à travers les mailles serrées de la petite Suisse. Bon gré, mal gré, elle y projette, comme une barricade, la double ligne des collines qui l’escorte elle-même. En un mot, née du fouillis, lOurcq ajoute au fouillis. Les lignes et contrelignes qui se heurtent ainsi font, de son bassin et des bassins environnants, un inextricable réseau.

Le barrage de la rivière d’Ourcq présente un avantage incontestable pour une armée qui, à Paris, se tient sur la défensive, ou s'apprête à l'offensive. En effet, cette retombée dans les deux sens, « de Marne en Marne », constitue, d’une part, une poterne presque infranchissable et, en sens contraire, un couloir naturel propice à un mouvement tournant tout préparé : qui prétend, de Coulommiers, enserrer Paris est enserré lui-même par des forces lancées de Paris et tombant soudain sur ses communications.

Mais, il faut bien reconnaître qu’au succès de cette opération, la nature a mis une condition : à savoir que la barricade de l’Oureq soit dégagée tout d’abord. L'Oureq est un chemin, mais un chemin fermé : il faut l’ouvrir. Du côté de Paris, la barricade transversale est formée, de Betz à Meaux, par les hauteurs du Multien.

Le Multien, c’est le pays des gens de Meaux, Meldi; la tribu

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s’étendait de ce côté comme si l'on eût compris, depuis toujours, # È

que, pour garder la riche vallée, il fallait occuper les crêtes. On

va de Paris à Meaux par deux routes, l’une, humide, ombragée … par de longues rangées de peupliers : elle suit le cours de la rivière

par Lagny ; l’autre file en ligne droite et en terrain sec, par Claye. Celle-ci aperçoit au loin, sur la gauche, les hautes crêtes qui encombrent l'horizon et séparent la France de la Champagne; d’abord, la côte de Dammartin, prolongée vers le sud par la côte de Tillières-Plessis-l'Évêque, qui s'achève, aux approches de Meaux, par le rocher de Penchard. En arrière et passé Meaux,

une autre ligne, celle d'Oissery, Étrépilly qui, par Congis, tombe

sur l’Ourcq; plus en arrière encore, dominant le tout, une troisième ligne, de Bouillancy à Crouy-sur-Ourcgq ; et c’est celle-ci qui forme le Multien, pays de Meaux et boulevard de Meaux.

Venant de la plaine de Paris, une armée qui aurait franchi ces trois lignes serait maîtresse de la plaine catalaunique. Par contre, un ennemi qui arrive de la plaine catalaunique pour pénétrer dans la plaine de Paris est dans la nécessité de s’emparer avant tout de ces hauteurs : c’est donc ici, de toutes façons, un lieu de bataille suprême pour Paris. Même pour qui la parcourait en temps de paix, la contrée présentait je ne sais quel caractère de solennité : on y sentait dormir ou sourdre une très grande histoire, et cela tenait, sans doute, au nombre et à la majesté des Hauts-Lieux. Les horizons étroits et bouchés du fond de la vallée s’élargissent, se dégagent au fur et à mesure qu’on monte, les perspectives s'ouvrent soudain, à l'infini, sur les gradins étagés. Au point culminant de May-en-Multien, la tour carrée de l’église s’élève, dit-on, sur les ruines d’un temple de Jupiter : le pays est prédestiné aux cultes sévères. L’alternative des croupes et des ravins, coupée par des marécages, par des champs cultivés, par des forêts, dit, à la fois, la rudesse, la complexité et le charme d’une vie qui remonte aux plus anciens âges ; cette vie est belle et même exquise, comme elle apparaît à Meaux, à Lizy, à Trilport. Mais il faut la gagner. On voit bien, de là-haut, qu’un gradin occupé, il faut occuper l’autre, et que, pour avoir et garder la France, ceux qui l’habitent sont condamnés à un perpétuel effort.

Les journées de septembre 1914 assistent, dans ces régions, à un drame en trois actes, et d’un rythme classique, en quelque sorte : 1° l'ennemi s’avance vers le sud pour encercler Paris ; 2° Paris se défend sur le massif de Seine-et-Marne ; 39 il tente « une sortie » par la vallée de l’Ourcq pour saisir les communications de l’ennemi : c’est la bataille de l’Ourcq.

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À ais cette bataille n’est pas isolée : elle fait partie de la bataille d’angle au-devant de laquelle court l’armée allemande. En s’allongeant de ce côté, elle y prend un caractère tout différent : elle aborde, en effet, le pays des plaines, la Brie.

Si l’armée d’invasion parvenait à se développer vers Melun, e ne rencontrerait plus d’obstacles jusqu’au Morvan. La voie Re de Paris-Lyon, coupée vers Melun, compromettrait le tronc même de la défense nationale. Car Paris ne peut être scindé de la France que par le sud. La clef de cette manœuvre, qui peut devenir si redoutable, est entre les deux Morins, à l’entrée de la” Brie. Paris ne peut « sortir » au nord-est que si sa porte sud-est reste solidement verrouillée. Donc, la bataille de l'Oureq et la bataille des deux Morins ne peuvent être séparées.

Tandis que Maunoury surprend activement von Kluck en débouchant vers l’Ourcq, French le surprend passivement en faisant ferme entre les deux Morins. Comment French est soutenu par

n voisin de droite Franchet d’Esperey, et comment Franchet pores est soutenu par son voisin de droite Foch, c’est ce que

ious tenterons d'expliquer après que nous aurons amorcé, sur VOurcq et sur les deux Morins, la bataille de manœuvre et la ille d’articulation.

… Bataille d’articulation et bataille de front, l'ensemble constituera

Von Kluck marche à la bataille jusqu’à la Seine.

. Nous avons dit les dispositions prises par von Kluck afin de poursuivre l'ennemi jusqu'à la Seine. Le IVe corps de réserve qui fait flanc-garde descend latéralement à Meaux, secondé par la 4e division de cavalerie et par le 2 bataillon de chasseurs ; le Te corps prend son élan sur Coulommiers ; le IVe corps sur Choisy: | le III corps sur Saney ; le IX€ corps sur Esterney.

. C’est donc la bataille de marche, celle qui suppose une « brèche » Entre le camp retranché de Paris et l’armée de Joffre : c’est la bataille de risque s’il en fut. Car celui qui l’a conçue et qui l’ordonne est un risqueur.

Von Kluck est une étoile qui s’est levée et qui s’est couchée avec les premiers mois de la guerre. Les espoirs de l'Allemagne reposèrent un moment sur Jui.

Voici ce que les documents allemands nous apprennent à son sujet. Alexandre Kluck est né d’une famille modeste, en 1846, Munster, en Westphalie. Il entra, en 1865, au 55€ régiment d’in-

fanterie, fit la campagne de 1866 à l’armée du Main et fut pion | lieutenant. Dans la guerre de 1870-71 contre la France, il prit part à l’investissement de Metz et aux batailles de Vionville et Gravelotte. Deux fois blessé, décoré de la croix de fer, capitaine, il fut, dans ce grade, chargé des fonctions d’instructeur dans plusieurs écoles militaires. Commandant en 1889, colonel en 1896, généralmajor en mai 1899, général commandant la 37e division en 1902, ses mérites l’ont distingué de telle sorte que, malgré ses origines, il franchit repidement les grades les plus élevés et est placé, en 4907, à la tête du Ier corps. En 1909, un titre de noblesse héréditaire est conféré à ce militaire sorti du rang, qui a conquis tous ses grades à force de labeur, qui a tout su, tout appris, tout enseigné des choses militaires et que cette palme rare couronne puisqu'elle apaise ce qui avait été le tourment de toute une vie, — ne pas être de la caste militaire. La noblesse regardait d’un œil dédaigneux cet évadé des couches inférieures. Or, maintenant, ses ambitions sont légitimes puisqu'elles sont consacrées. En 1913, von Kluck est nommé général inspecteur de la VIIIe armée, c’est-à-dire de l’armée de Berlin, qui comprend les Ile, Ve et VIe corps. C’est l'élection suprême, la confiance décisive en vue de la prochaine guerre. Von Kluck sent, dès lors, que sa place est marquée dans l'histoire et qu’une mission lui est confiée. |

Telle fut la carrière. Voici l’homme maintenant. Des journalistes allemands furent admis à le visiter à son quartier général, quelque temps après la bataille de la Marne (octobre 1914) : l’un d’entre eux a publié ses impressions. Il faut faire, bien entendu, la part des circonstances et de la révérence pour la haute situation que le général occupait encore à cette date :

Nous fûmes priés de nous rendre auprès du général qui nous reçut (au château de N... près de Laon), dans le vaste salon d’angle. Nous fâmes tous charmés de la manière franche, ouverte, gaie, excessivement aimable avec laquelle von Kluck vint au-devant de nous. Nous nous disions que notre armée doit être un mécanisme merveilleusement monté, puisque seules les personnalités vraiment supérieures arrivent au sommet. Or, c’est celte impression que donne absolument $S. Ex. le général von Kluck. Il nous invita au repas du soir. La conversation très animée roule sur tous les sujets. Cependant elle se fixa surtout dans le domaine des événements militaires récents. Son Excellence racontait beaucoup et avec beaucoup de vivacité, de sorte que nous eûmes ainsi le plus vivant des aperçus sur cette phase si intéressante des événements, (Le bruit avait couru alors que von Kluck s’était suicidé et c’élait, sans doute, pour répondre à ce bruit qu’on avait admis les journalistes à le contempler en chair et en os.) Le candidat au suicide était gaiement assis à table et il m’offrait une cigarette en sou-

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