CHAPITRE X
La bataille de la Marne et la doctrine de Schlieffen. — Témoignages allemands sur le plan stratégique et ses variantes. — La contre-partie française. — Le bataille de la Marne est la conclusion de la manœuvre française. — Causes de la défaite allemande : indiscipline, manque de liaisons. — Pourquoi le haut commandement français retarda-t-il le communiqué de la victoire? — Polémiques allemandes au sujet de la bataille de la Marne. — La polémique française au sujet de la bataille de la Marne. — Conséquences de la batai de la Marne. — ke particularisme allemand et l’automatisme des états-majors. La guerre des bureaux. — C'est l'unité française qui a gagné la bataille de la Marne.
Nous voici arrivés au terme de ce récit de la bataille de la Marne. qui, nous avons le droit de le dire, est le premier exposé complet de ce grand fait historique et militaire, appuyé sur des documents français, anglais et allemands incontestables et mettant en présence les deux manœuvres adverses. 6 "4
La bataille de la Marne et la doctrine de Schlieffen. a)
Les documents qui sont venus entre nos mains au fur et à mesur que se développait le récit — et en particulier du côté allemand n’ont fait que confirmer l’idée essentielle qui nous a guidés dès nos exposés de 1915, à savoir que le plan allemand du début de la guerre n’a été rien autre chose que l'application de la doctrix de Schlieffen, la manœuvre en « tenaille », recherchant la victoir par les deux armées d’ailes et par enveloppement et écraseme at de l’ennemi en une fois. “4
Pour établir cette proposition aux yeux du lecteur, averti mains tenant par la connaissance des faits, il est utile de rappeler la con: clusion du remarquable ouvrage dans lequel le capitaine Daille, à la veille de la guerre (1914), résumait la doctrine de Schlieffen : on verra par là à quel point cette doctrine se moule sur les faits ou plutôt à quel point les faits se sont moulés sur la doctrine. |
« Le général von Schlieffen admet, bien entendu, qu'il y a lieu de concentrer tous les efforts, à l’heure de la bataille, sur un point | décisif : tel est l’objet même de toute manœuvre depuis Napoléon.
Le principe étant admis, Schlieffen recherche le meilleur des pro-
cédés pour atteindre le but et, critiquant avec une ténacité agres-
sive ce qu'il appelle « le système napoléonien », il lui oppose le « système allemand », renouvelé, affirme-t-il, de la manœuvre
d’Annibal à la bataille de Cannes.
« Napoléon choisissait son point d’attaque, y accumulait toutes.
ses forces non engagées et demandait le succès à un assaut héroïque, surhumain, devant produire une trouée dans ia ligne ennemie et la culbuter tout entière. La manœuvre napoléonienne aboutit
donc, finalement, à une action massive, disposée en profondeur et
. frappant comme un bélier sur un point de la ligne ennemie, sans
. s'être subordonnée d’avance à une combinaison quelconque ayant
pour objet l’anéantissement complet et, pour ainsi dire, mathé-
. matique de l'adversaire.
; « Schlieffen ne croit plus au succès d’une opération de cette
- nature avec les pertes énormes qu'infligeront les armes actuelles
aux troupes assaillantes. Selon lui, le mieux est d’avoir pour
E objectif stratégique, dès le début de la campagne, l’enveloppe-
#2 par les deux ailes. Même une simple attaque de flanc ne lui
. paraît plus suffisante : elle laisserait, en effet, subsister le risque de
voir l’ennemi effectuer la même manœuvre sur le flanc opposé...
- « Le problème revient donc à se constituer des armées d'ailes les
» plus puissantes possible. Pas plus qu’Annibal à Cannes, on ne
devra renforcer le centre ; il suffira de le pourvoir d’abondantes
* munitions. Les rencontres de 1866 et de 1870 montrent bien,
en effet, que la portion active du champ de bataille se trouve sur
plan de transport des troupes sur la base de concentration.
. « Examinant comment l'adversaire pourrait échapper à cette
étreinte, l’auteur ne voit pour lui aucun recours eflicace : en vain ssayerait-1l] de masser toutes ses forces, de les lancer à l'assaut en
“cherchant à percer le centre : tel fut le plan de Terentius Varro,
$ ais il échoua misérablement à Cannes. Donc, renoncer complète-
ment aux marches et au combat en profondeur. Ainsi l’auteur en
revient au procédé de combat exposé par Frédéric II dans cette phrase à laquelle il fait un sort : « Avec nos canons lourds, avec notre mitraille, attaquons bravement l’ennemi, puis portons-nous contre ses flancs. »
« Les armées opérant d’après cette doctrine, ajoute Schlieffen, se développent en une longue ligne de bataille à l’encontre de la ligne adverse, beaucoup plus étroite et disposée en profondeur. Les ailes continuant, les échelons avancés se rabattent contre les flancs, tandis que la cavalerie, poussée en avant, gagne les derrières des forces ennemies. C’est l’opération que Moltke dénomme : « la concentration des armées sur le champ de bataille » et qu'il tient pour la manœuvre la plus parfaite qu’un chef d'armée puisse réaliser Plus que jamais, Schlieffen recommande cette concentration (prévue d’avance et de loin) de toutes les armées sur le même théâtre d'opérations. Il la met nettement au-dessus de la doctrine napoléonienne. Frédéricienne et allemande par excellence, elle a été renouvelée par de Moltke, notamment à Sedan. … C’est elle qui a présidé à la constitution de la puissante Allemagne du vingtième siècle (1). » |
Il est facile de retrouver, dans cet exposé de la doctrine de. Schlieffen, publié, encore une fois, avant la guerre, les traits carac-. téristiques de la manœuvre initiale allemande en 1914 : *
1° Le principal effort porté sur le front de France, ou front occidental, parce qu’il permet une manœuvre plus prompte et d’un plus simple développement.
20 L’'invasion du territoire belge sur une très large étendue, ce territoire pouvant seul fournir le champ indispensable à l’envelop-" pement d’une armée française défendant la frontière du nord-est.
39 Une manœuvre générale stratégique, non pas par une aile seulement, mais par les deux ailes, ce qui explique la présence de deux grandes armées d’ailes, l’une (douze corps) agissant en. Belgique pour l’enveloppement de la gauche française et l’autre (huit corps) en Lorraine et en Alsace pour l’enveloppement de la droite française.
Rappelons immédiatement que l'existence de cette autre armée. d’aile, celle de l’est, et la conception de la manœuvre défensive: offensive qui était confiée à cette branche de la tenaille ont été niées par la très grande majorité des auteurs français pendant tout le cours de la guerre. Suggestionnés par la propagande alle=
PQ ALhsees e.
(1) Capitaine M. DaAIrLLeE, Essai sur la doctrine stratégique allemande d'après la « Bataille de Cannes », par le feld-maréchal von Schlieffen, Berger-Levrault, 1914, in fine. |
r + 60e __ CONSIDÉRATIONS SUR LA BATAILLE DE LA MARNE 357
. mande et par la lecture de Bernhardi, ils n’ont voulu connaître que la manœuvre par l’aile droite menaçant Paris.
Dès le début, au contraire, l'examen des faits avait produit en nous une conviction différente, à savoir que la manœuvre allemande était non seulement à l’aile droite, mais aussi à l’aile gauche. . Chose incroyable : nous avons eu à soutenir la réalité de la tenaille . de gauche, même auprès de ceux qui l'avaient brisée à la trouée . de Charmes, à la Mortagne et au Grand-Couronné ! Maintenant que cette conception est avouée par tous les écrivains . allemands (1), nombre d’écrivains français paraissent toujours . l’ignorer ; ou mieux, on la relègue dans les débats théoriques : elle gêne des positions prises, des polémiques imprudemment | engagées.
. Comme il s’agit de l’essence même des choses et que l’échec du - plan allemand dans l’est a décidé du sort de la guerre, nous nous | refusons, quant à nous, à mettre la lumière sous le boisseau et - nous n’hésitons pas à rompre nettement avec la légende; car } la vérité historique peut seule aider à dégager la leçon des évé- D
4 La grande manœuvre une fois réglée s’exécute sur le terrain par la marche en avant d’un seul et même déploiement, par toutes les routes disponibles, depuis la mer du Nord jusque dans les À Vosges, mouvement réglé comme par un mécanisme d’horloge en vue d’en venir, dans le plus bref délai possible, à une bataille . d’enveloppement unique et qui décidera de l'issue d’une guerre extrémement courte, quelles que soient les contre-manœuvres de l'adversaire.
50 Cette manœuvre unique, ayant été préparée de longue main, pendant une période de quinze années au moins, lois militaires - accroissant méthodiquement les effectifs, voies ferrées, matériel, munitions accumulées sur certains points en vue de cet objectif, de façon à déclencher le mécanisme infaillible à l’heure dite, un pareil effort ne laisse, bien entendu, nul doute sur l’issue. Par conséquent, aucune hésitation ni dans le dessein ni dans l’exécution. La formule étant d’un effet certain, tout doit lui être sacrifié. Appliquée à la lettre et à fond, sans retouche et sans repentir, elle réussira . parce qu’elle est sans rivale et parfaite, — « allemande », c’est tout dire. L’adversaire qui ne possède pas cette panacée ne peut être
(1) ‘Les plus autorisés sont le général voN TAPPEN, dans sa brochure Bis zur . Marne, le colonel von Ruirx, dans Wissen und Wehr de juillet-septembre 1921, et le général vox Kuxxz, dans son livre le Grand État-Maÿjor allemand avant et pendant la guerre.
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mésestimé, puisqu'il est battu d'avance, quoi qu’il fasse. Le succès sera d’autant plus complet que l’ennemi combattra plus vigoureusement et s’enferrera plus profondément au sein de l’immense demi-cercle destiné à l’étreindre.
6° Comme il est exigé par la théorie, les réserves, et notamment la cavalerie, sont portées à leur véritable place, c’est-à-dire aux ailes. Z! n’y en aura pas ailleurs pour l'heure du choc. À quoi serviraient-elles, en effet, puisque, jetées dans le combat luimême, elles auront décidé de l’issue victorieuse en rendant possible le seul fait décisif, lenveloppement. Ainsi les armées du front occidental n’ont comporté ni réserves générales, ni réserves particulières. C’est bien ce qui a caractérisé la concentration allemande dès la première heure de la guerre, et c’est bien ce qui la ruinera à l'heure décisive, le manque de réserves ayant été, de l’avis de tous, une des principales causes de la défaite de la Marne (1).
70 Pas la moindre considération non plus pour une attitude de défensive stratégique générale, prônée pourtant par Clausewitz et par de Moltke. L'idée d’attendre la manœuvre française et de «voir
venir » ne retient même pas une minute l'attention du haut com- « mandement allemand. La loi de la manœuvre nouvelle, de la “
« botte secrète », c’est la marche en avant. La marche est tout ;
c’est la manœuvre elle-même. Cette conception est juste l'opposé |
du système de la position, thème complètement périmé des
anciennes méthodes de guerre. Si les armées marchent à fond, si elles marchent à mort, selon un plan bien ordonné, la bataille ellemême devient secondaire, puisque l’armée adverse tombe comme
un fruit mûr. D’où ces marches extraordinaires, inouïes, sans trêve et sans repos, parfois même sans ravitaillement et sans munitions,
qui amènent le soldat allemand, pantelant, à la bataille de la « Marne. Nous l’avons constaté dans les carnets de route et dans les «
comptes rendus officiels (2), le soldat, qui devait vaincre par la manœuvre, est vaincu par la manœuvre avant même de lêtre. par le choc. Cherchant les raisons de cette folle entreprise, nous. les avons trouvées exprimées en toutes lettres dans les prescriptions du haut état-major conformes aux théories de Schlieffen.
(1) Aveu de von Kluck, le principal intéressé : «a Il manquait aux armées de l’aile droite allemande un échelon de quatre ou cinq divisions..., etc. » Law
Marche sur Paris et la Bataille de la Marne, chap. mr. 3
(2) Autre aveu capital du même von Kluck dans un radiogramme adressé. par lui au grand commandement, le 4 septembre, donc à la veille de la bataïlle « « La Ir armée ayant soutenu de continuels et durs combats, exécuté des marches”
excessives, est arrivée à l'extrême limite de sa capacité d'action. » Op. cit
chap. 111.
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è En fait, Schlieffen et ses disciples n’ont jamais vu que le Xrieg- . Ils jouent avec des images et avec des idées, non avec des Préalités et avec des hommes. Qu’importent la fatigue et les obs- Fi - tacles, puisque le résultat est certain? Le front étant inviolable, les ailes marcheront ; elles arriveront, et cela suffit ; elles se refer- . meront sur l’ennemi à cette heure fatale qui fut celle de Terentius Varro. Par la Lorraine et par la Belgique, l’armée de Joffre sera cernée d’un bloc et ses coups de boutoir ne la sauveront pas. . 8 Les nouveaux chefs de l’armée allemande, ces élèves de Schlieffen qui appliquaient la doctrine dans sa rigueur aveugle, purent croire, un instant, qu’elle avait réussi. La grande armée allemande * s'avançait, en effet, tendant ses deux pinces en avant. À l'aile » droite, von Kluck courait, tandis que la cavalerie de von der Marwitz galopait vers la basse Seine ; à l’aile gauche, Rupprecht de - Bavière et von Heeringen couraient avec, pour objectif, Neuf- - château, tandis que la cavalerie du kronprinz avait ordre de les - précéder sur la ligne Belfort-Dijon. En vain Joffre assénait un - coup formidable à Charleroi et dans les Ardennes, d’autres coups non moins formidables à Guise et sur la Meuse, son armée s’épuisait inutilement : elle n’avait plus qu’à fuir pour échapper à l’enveloppement qui s’accomplissait ; elle aussi courait : mais, selon la formule fatidique dictée par Schlieffen, elle courait soit au désatsre, soit à la capitulation.…
Nous sommes au 5 septembre. Moltke se réveille soudain du F onge qui le berce. Joffre tient tête une troisième fois, et c’est la Marne.
Je ne prétends pas peser ici le fort et le faible de la doctrine de Schlieffen. Les nombreux généraux allemands battus qui occupent leurs loisirs à gagner des victoires sur le papier, restent, pour la plupart, férus de cette doctrine : ils la défendent unguibus et rostro; ‘car avouer qu’elle a fait faillite, ce serait reconnaître leur propre aveuglement. Nourris dans les états-majors, comment jugeraientils sainement une thèse qui est, au premier chef, une thèse d'état-major? Gavés de Xriegspiels, comment vomiraient-ils ce Kriegspiel majeur cuisiné par un professeur qui n’avait jamais “commandé sur le terrain, qui n’avait jamais été aux prises avec les réalités, et qui paraît avoir été influencé par le désir de flatter son prince, son armée et sa race ?
Quoi qu’il en soit, le parti pris de Schlieffen saute aux yeux. Que prétend-il? Démontrer que Napoléon n’a agi que selon une doctrine inférieure, alors que Napoléon s’est toujours hautement prononcé
b ONF 360 LA BATAILLE DE LA MARNE * ÿ”
contre toute espèce de doctrine militaire et ne s’est jamais réclamé que du simple bon sens. Le bon sens n’a pas de patrie. Or, Schlieffen attribue à sa panacée une patrie : elle est allemande. Cela suffirait presque pour prouver qu’elle est en rupture avec le bon sens, ce guide unique et suprême de Napoléon.
Si c'était ici le lieu, il serait facile d’établir que la doctrine de Schlieffen, vaille que vaille, ne lui appartient même pas en propre, qu'elle n’est ni sienne ni « allemande ». Ce sophiste a pris son bien où il le trouvait. Chose extraordinaire, c’est en France qu'il l'a cherché, et s’il est en régression à l’égard de Napoléon, c’est parce qu'il est, tout simplement, le tributaire de Carnot. En effet, c’est Carnot qui, le premier, a soutenu et appliqué en de vastes proportions la méthode de l’enveloppement par les ailes et de l’immunité des fronts. Écoutons le général Foy, parlant en témoin très averti des guerres de la Révolution :
Nous avions presque toujours l'offensive; c’était la conséquence du mouvement de l’opinion patriotique et de la sévérité de ce Comité de salut public qui envoyait à l’échafaud les généraux inactifs et les. généraux battus. On entamait l’action avec des nuées de tirailleurs à pied et à cheval; lancés suivant une idée générale plutôt que dirigés. par les détails des mouvements, ils harcelaient l’ennemi, échappaient à ses masses par leur vélocité et à l’effet de son canon par leur éparpillement.. Il est rare qu’une armée ait ses flancs appuyés d’une manière inezpugnable.. Nous avions affaire à des armées allemandes désinté-… ressées dans la querelle, commandées par des généraux sexagénaires. ; Bientôt nous sûmes, aussi bien que les Prussiens et les Autrichiens, tout ce qui s’apprend et ils ignoraient complètement tout ce qui se devine. Rarement leurs lignes se laissaient atteindre. 71 suffisait, pour. l’acquit de leurs consciences, que les ailes fussent tournées ou seulernen dépassées : alors leurs bataillons, si laborieusement alignés, se mettaient à la débandade... L’habitude de ce genre de succès conduisit nos généraux à croire que déborder l'ennemi c’est l’avoir vaincu. Le principe admis, il en résulterait, comme conséquence nécessaire, qu’on ne pouvait jamais trop s'étendre. Aussi, pendant les campagnes du Rhin de 17295 et 1796, fit-on la guerre offensive avec des armées partagées e plusieurs divisions, lesquelles opéraient sur plusieurs routes parallèles à une ou deux marches les unes des autres et la plupart du temps sans autres réserves que des régiments de cavalerie.
Bonaparte vint, et les victoires d’Italie renversèrent un système vicieux (1).
Foy le déclare, ajoute l’auteur à qui nous empruntons cette citation®# Bonaparte vint et créa un nouveau système, celui qui devait effray l’Europe, selon l’aveu du général russe comte Sacken et du com
(1) Général Fox, Histoire de la guerre de la péninsule, t. I, L 1, p. 102 suiv.
‘2% | . Hugo en 1815. Le système de Turenne, de Frédéric II et de Carnot avait vécu (1).
» Cette page, empruntée à l’un des écrivains qui eut la connais- . sance la plus approfondie de l’histoire militaire de la Révolution, - résume excellemment un débat historique que nous ne faisons » qu'indiquer en passant et sur lequel nous ne nous attarderons pas. Carnot n’avait pas adopté le système du combat sur les ailes et de la recherche de l’enveloppement sans de sérieuses raisons : - ayant à manier de nouvelles armées de volontaires relativement nombreuses, mais ne disposant que de ressources en convois et en - intendances tout à fait insuffisantes, il les lançait en ordre dis- . persé autour des lourds carrés allemands mieux outillés, mieux - approvisionnés, mais immobilisés par la sénilité ou l’irrésolution - de leurs chefs. Ainsi la tactique sur les ailes découlait jusqu’à un » certain point de la riécessité. Mais, en elle-même erronée, elle finit - par échouer : elle reçut le coup de grâce à la campagne de Jourdan … en Allemagne en 1795.
… Quant à Napoléon, il ne s’est pas laissé tromper un instant. Tout - en conservant son estime à l’organisateur de la victoire, il jugeait - sévèrement la stratégie de Carnot et lui substitua celle qui rénova . l’art de la guerre (2).
…. Schlieffen, voulant à tout prix faire du nouveau, ayant résolu « d'échapper coûte que coûte à l'emprise napoléonienne, hanté par certaines formules frédériciennes et surtout par les victoires de - Moltke à Metz et à Sedan, remonta jusqu'aux idées de Carnot - qu’assurément, en théoricien militaire averti, il connaissait. Mais, - démarquant son emprunt, il le mit au compte d’Annibal, comme s’il - était possible d'établir une comparaison quelconque entre une - bataille tactique bloquée sur quelques hectares carrés et où Annibal - ne disposait pas de plus de 30 000 hommes (3), avec l’opération - stratégique à large envergure reposant sur un immense déploie- 4 ment par toutes les routes depuis la mer du Nord jusqu'aux Vosges !
- (1) BONNAL DES GANGES, les Représentants du peuple en mission près les + armées, 1791-1797, t. III, p. 101.
(2) A Sainte-Hélène, Napoléon s’exprimait en ces termes sur les facultés
- de Carnot comme chef de guerre (ce qui n’affaiblit en rien, bien entendu, son
- sentiment en ce qui concernait « l’organisateur de la victoire ») : « C’était un
-— homme laborieux et sincère. 11 a dirigé les opérations de guerre, sans avoir mérité
…. es éloges qu’on lui a donnés parce qu’il n'avait ni l'expérience, ni l’habitude de
— la guerre. Il vota contre l’établissement de l'Empire ; mais comme sa conduite
a toujours été franche, jamais il ne donna d’ombrage... » Mémorial, t. II, p. 562.
- (3) Opinion de Napoléon: Annibal disposait à peine de 30 000 hommes à
son entrée en Italie. »
Schlieffen, il convient de le remarquer (et c’est l'explication la plus plausible de son erreur), se trouvait en présence d’une situation qui n’était pas sans quelque analogie avec celle des généraux de la Révolution. Lui aussi avait à faire face à ce problème : armées immenses, nécessité d’un déploiement extrêmement vaste, ne fût-ce que pour ravitailler des armées dépassant le million d'hommes ; impossibilité de nourrir et d'amener à temps sur le champ de bataille des réserves échelonnées en profondeur. Obéissant à ces diverses nécessités, il envisagea donc l’ordre dispersé et les routes parallèles. Peut-être escomptait-il, pour la première fois tout au moins, l'effet de surprise qu'avait obtenu Carnot lui-même au début des campagnes révolutionnaires.
Tout s’enchaïine, et la violation de la neutralité belge fut une conséquence de cette nécessité des fronts étendus.
La science passionnée, les calculs risqués, l’érudition fantaisiste et les affirmations péremptoires de Schlieffen eurent un succès énorme auprès de Guillaume II. Schlieffen devint le dieu de la guerre pour ce romantique attardé qui se croyait de la semence de Napoléon. Une panacée « allemande », apportant la victoire
en trois mois et la gloire à tout jamais, que pouvait-on rêver de
mieux adapté à la mentalité de ce Lohengrin qui s’intitulait « le maître de la guerre »?
Je n’apporte aucun parti pris dans l’examen de cette doctrine : j’ai essayé d’en indiquer les origines respectables et les rai-
sons spécieuses. Il est incontestable qu’elle a abouti à des succès
éclatants, sinon à des résultats absolument décisifs, en Russie et
en Roumanie, contre des chefs peu expérimentés. Son application …
eût pu être des plus dangereuses en France, si elle ne se fût
heurtée à une capacité technique bien préparée, à une résolution
ferme et à un bon sens inébranlable (1).
(1) Je pense que le plus beau et le plus incontestable succès obtenu par la doctrine de Schlieffen, c’est la bataille de Tannenberg en août 1914, où l’armée de Samsonoff fut réellement enveloppée et anéantie. Mais que serait-il arrivé si Rennenkampf s’était mis en marche? Hindenburg qui, d’ailleurs, opérait à coup sûr, puisqu'il avait connaissance chaque jour de tous les ordres russes, reconnaît dans ses Mémoires (Aus meinem Leben) la faveur prodigieuse que lui fournit la fortune par l'incapacité du général russe présenté jusque-là comme un audacieux. Hindenburg expose, qu’en 1915, il recourut encore à l'application de la doctrine de Schlieffen. Son texte est intéressant à citer : il s’agit de la deuxième campagne de la Prusse orientale : « Notre plan avait pour but d’envelopper la 10 armée russe du général Siewers avec deux puissants groupements d’aile qui la déborderaient largement de façon à se refermer sur elle dans son dos et en territoire russe et à détruire entièrement ses derniers débris L'ordre d'attaque proprement dit: est envoyé le 5 février d’Insterburg. Il prescrit de déclencher
le 7 le mouvement des deux masses d’aile et fait peut-être allusion à notre vic- «
Là = pee
is s comme, tout calculé, elle a contribué à ruiner la plus étonnante > entreprise de domination qu’un empire et une armée aient jamais conçue, l'erreur où elle a jeté ceux qui s’étaient fiés en elle # d’une importance historique considérable : à ses résultats elle est jugée.
aages allemands sur le plan stratégique et ses variantes,
Cependant, il n’est pas inutile d’insister sur ses séduisants effets et sur l’erreur dont elle a enivré, en fait, toute une génération. Cet ‘étrange envoûtement ayant saisi d’abord les états-majors, s’est “étendu peu à peu à tout un peuple. L'Allemagne y a cru par eux “et d’après eux. Elle a cru à la victoire facile par ce procédé en quelque sorte mécanique. Peut-être y croit-elle encore. Or,
d'hier. Car, en somme, pour vaincre l’Allemagne, sa propre erreur n ’a pas suffi : il y a fallu, en outre, un effort dont le monde vou- “drait bien s’épargner le renouvellement.
Dès les premiers fascicules de l'Histoire de la guerre illustrée, fascicules parus en 1945, l’étude des réalités et l’attentif examen de “la carte avaient fait ma conviction : le plan stratégique allemand “comportait une manœuvre par les deux ailes et, par conséquent, il découlait des doctrines de Schlieffen. Le 22 juillet 1916, je publiais ‘dans la Revue hebdomadaire un article destiné à exposer cette manière de voir : |
- « Je crois devoir dire ici en toute sincérité que l’étude des faits “appliquée au temps et aux lieux m’a conduit à reconstituer les pensées directrices, les volontés et même les doctrines qui se trouvent en présence. Par exemple, ce sont les faits qui m'ont appris que l’armée allemande avait attaqué les armées françaises selon le système de la tenaille; et c’est seulement après m'être fait cette conviction que j'ai remarqué l'importance, à ce point de vue, du fameux mémoire de Schlieffen sur la bataille de Cannes,
L' foire si glorieuse de Sedan. La 10° armée russe subit finalement à Augustowo à même sort que l’armée française à Sedan. Le 21 février, la vaste tenaille de Rte attaque se fermait autour d’elle ; plus de 100 000 ennemis en sortirent prisonniers et furent dirigés sur l’Allemagne. Un nombre de Russes plus considérable encore avaient été tués (*). »
. La manœuvre eut là toute son ampleur et tout son caractère, mais elle s’appli- -quait toutefois à un front particulier et non à un ensemble stratégique considérable. Hindenburg et Ludendorff paraissent s'être désintéressés peu à peu du
système de Schlieffen. Il ne semble pas qu'ils s’en soient inspirés spécialement au cours de la campagne de 1918.
…—. (‘) Ma vi, traduction française, Lavauzelle, p. 124.
importe de dessiller les yeux à tout le monde, même à nos ennemis
où le chef d'état-major donnait ce principe comme pensée directrice de la stratégie allemande. Les faits et les faits seuls m’ont révélé le parti pris des chefs allemands de chercher les vastes espaces et la stratégie des mouvements, même en violant les neutralités belge et luxembourgeoise. Les faits et les faits seuls m’ont aidé à comprendre la puissante raison qui porta notre haut commandement à ne jamais laisser compromettre, quoi qu’il arrivât, sa force de l’est. (1). »
Ainsi, avant même qu’une documentation officielle quelconque eût été livrée au public, les deux données essentielles étaient dégagées et affirmées : pour l’armée allemande l’exécution d’un plan … conçu d’après les doctrines de Schlieffen, autrement dit « la : tenaille »; pour l’armée française, l’importance décisive de notre « force de l’est ». ;
Comment la documentation qui s’est produite peu à peu a con- « firmé l’un et l’autre de ces aperçus inspirés par les faits, voilà ce qu’il convient de préciser, maintenant.
En ce qui concerne le système stratégique adopté par le haut étatmajor allemand, les documents parus dès le cours de la guerre et surtout depuis la fin de la guerre sont d’une netteté et d’une « abondance telles qu’il suffirait d’une simple énumération pour ne | laisser aucun doute dans l'esprit. Si je cite ici textuellement quelques-uns d’entre eux, c’est que l'effet massif, pour ainsi dire, « de cette énumération est nécessaire pour en finir, une fois pour M toutes, avec des négations accumulées et que ces textes per- # mettent de suivre exactement les conditions intellectuelles et » morales dans lesquelles s’est produite un peu trop promptement la grande erreur allemande.
En effet, au sujet de la mentalité des états-majors allemands, quels témoins plus probants que ces états-majors eux-mêmes ?
Voici donc quelques-uns de ces témoignages qui font à la fois, preuve et conviction :
Le général Freytag-Loringhoven était, pendant la guerre, quar-. tier-maître général de l’armée sous les ordres de Falkenhayn et, depuis qu'Hindenburg et Ludendorff eurent remplacé Falkenhayn, il devint le représentant du chef de l’état-major à Berlin. Or, en 1917, ayant à rechercher les conditions dans lesquelles l’armée allemande pouvait encore espérer la victoire, il critiquait les erreurs du passé et il donnait quatre raisons principales à l’échec
(4) Pour l'ensemble de la conception qui a dominé le présent exposé, je. demande que l’on veuille bien se reporter à l’article de la Revue hebdomadaire, « 22 juillet 1916 : « Théorie de la bataille des Frontières », p. 442.
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de la première campagne allemande. De ces quatre raisons, je . citerai celle-ci qui est spécialement stratégique : « Le plan d’enveloppement par les deux ailes, sur lequel était basé le projet de destruction de l’armée française, s’est heurté devant la tenaille de . gauche au barrage fortifié de Lorraine qui n’a pu être renversé (1). » | |
. Enveloppement par les deux ailes, — échec de la tenaille de . Lorraine, — rien de plus clair. Telle est l’opinion réfléchie et renseignée d’un homme qui personnifie, en quelque sorte, l'état-major | vaincu. | Le 18 novembre 1917, la Gazette de Francfort publiait une étude - due certainement à une autorité militaire très renseignée, où l’on - cherchait à déterminer les raisons des premières défaites allemandes. Or l’auteur s’exprimait en ces termes :
En France, nous avons assisté, dès les premières semaines de la guerre, à à l’essai d'appliquer pour la première fois sur une immense échelle et à - une armée de plusieurs millions d'hommes, l’idée qui a présidé à la … bataille de Cannes. Cette idée envisageait l’enveloppement des deux ailes * ennemies; on confiait à l’aile droite de l’armée d’enveloppement une tâche d’une audace inouïie : elle devait renverser les forces franco- - belges qui lui barraient la route ; puis, par des marches forcées dépassant … presque ce que peuvent fournir des hommes, on amenait l’armée avec son flanc découvert à passer devant Paris qu’elle évitait : cette mission fut remplie.
L’aile gauche avait à parcourir un chemin court, mais hérissé de diffi- - cultés ; celles-ci ne purent être surmontées. Cette partie du plan général a été irréalisable. Malgré tout, le haut commandement garda l’idée directrice : enveloppement et anéantissement. Le succès final nous fut . refusé pour des motifs que nous savons et dont l’enveloppement d’une L des ailes, celle qui était commandée par von Kluck, n’est pas le prin- 4 pra.
Inutile d’insister sur les nombreuses apologies de Hindenburg qui, à propos de la bataille de Tannenberg, évoquent unanimement les conceptions de Schlieffen et le thème, désormais plus allemand que carthaginois, de la bataille de Caunes. Karl Strecker les résume toutes dans ces lignes inscrites en tête de sa brochure D’Annibal à Hindenburg : « Le comte de Schlieffen, stratège éminent, à qui notre état-major doit le plan de Phffonsibé allemande 1914. etc. »
Les grands chefs eux-mêmes, ceux qui ont commandé pendant
à 4) Voir les considérations dont le colonel Feyler accompagne ce texte dans - son étude sur la brochure de Freytag-Loringhoven, Journal de Genève du 25 sep- | | sai 2067.
la guerre, ont écrit depuis ; nous avons, au début de cet ouvrage, 4 donné les opinions de von Tappen, de von Kuhl, de von Stein ; tous se déclarent tributaires de Schlieffen. ÿ Hindenburg ne laisse aucun doute sur l'inspiration de ses. grandes manœuvres sur le front oriental : elle appartient nettement i à la thèse de Schlieffen. Quant au plan allemand du début sur le front occidental, si son témoignage est un peu plus réservé, il ne prête cependant à aucun doute : ayant à expliquer les causes de la défaite allemande sur ce front, c’est-à-dire de la bataille de la Marne, il insiste particulièrement sur l’échec de la tenaille de l’est : « Notre défaite de la Marne, dit-il, tenait à un certain nombre de fautes précises commises par le haut commandement et en particulier à celle qui consistaà laisser en Lorraine des forces considé- \ rables qui ne réussirent même pas à retenir devant elles les troupes « françaises qui s’y trouvaient. » Observons que cette tenaille de l’est » ne fut pas seulement contenue, mais battue à plate couture par les armées françaises, et l’observation de Hindenburg, dans sa
forme réservée, n’en est que plus juste et plus forte. É
Le compagnon et le chef de l'état-major de Hindenburg, Luden- «
dorff, vise à son tour, comme dominant toute la préparation du : grand plan de guerre, la doctrine de Schlieffen ; il regrette seulement qu’on ne l’ait pas appliquée à la lettre : à
« À l’ouest, l’avance allemande se termina par une retraite. « L’aile droite allemande était trop faible et sa manœuvre d’enve- s loppement ne fut pas assez large. Il aurait fallu renforcer cette « aile par les deux corps prélevés en Alsace et en Lorraine. C’est ce que prévoyaient d’ailleurs les travaux du comte Schlieffen. »
Enfin, s’il faut apporter des témoignages encore plus élevés, sinon plus autorisés, je conclurai par cet extrait d’une iettre du. kronprinz postérieure à la guerre, 16 août 1919, et publiée par les Lokal Anzeiger du 14 octobre 1919 : « Vous vous souvenez sans. doute de notre entretien après la bataille de la Marne qui se termina en un si sérieux échec par la faute de notre haut commandement. Le plan de Schlieffen fut brisé finalement sur la Marne :. mais il était déjà compromis dès l'heure de la mise en marche. Aussi, je vis clairement, à partir de 1914, que la guerre ne pouvait plus être menée à une fin victorieuse par les moyens militaires, etc. » Et, dans ses Mémoires, publiés en 1922, le kronprinz reproduit presque textuellement cette opinion : « La retraite de la Marne fut cause de effondrement du plan grandiose de Schlieffen, dont le but initial était de terrasser la France, sans crier gare. Ceci aurait” mis de suite fin à la guerre. »
4 Après de telles afirmations, l’origine du grand plan allemand est 3 hors de conteste. Ce n’est donc plus à titre de preuves, mais à titre d’explication que je terminerai par un texte émanant de . l'homme qui représenta éminemment, pendant la guerre, la thèse de l’état-major et son application sur le front occidental : il s’agit de von Kluck lui-même, le grand responsable de la Marne. Quand » 1l en vient à exposer ce qu’il a fait et ce que Joffre a fait contre . lui dans ces décisives journées du 5 au 10 septembre, sa pensée . se reporte uniquement vers son maître Schlieffen et c’est d’après - les leçons de celui-ci qu’il mesure l’événement capital de la cam- pagne. Ayant décrit la course terrible et haletante qui amène son + armée sur l’Ourcq et la Marne, il se vante d’avoir exécuté la pensée - fondamentale d’une préparation d’encerclement par l’aile occi- + dentale allemande dans le sens de la bataille de Cannes. Et alors, considérant la manœuvre de ses adversaires, il ajoute : « Notre conception de la campagne était connue du commandement français. Et c’est pour s’y opposer que, soit Gallieni, soit Joffre et son » état-major ont conçu et résolu l’idée de l’enveloppement par les | deux côtés de l’aile occidentale allemande. Leurs espérances toutefois ne se réalisèrent pas absolument. Annibal avait recueilli » toute la chance de son habileté. Joffre au contraire, par suite de la contre-manœuvre que lui opposa le commandement allemand - (c'est-à-dire von Kluck lui-même), ne put parvenir à renverser - d’un seul coup de barre tout le sort de la guerre. C’est déjà un grand honneur d’être cité, d’un côté ou de l’autre, à côté du grand Punique.. » Évidemment von Kluck, quoique battu, n’est pas fâché d’avoir à se réserver sa part des lauriers qu’il distribue si largement.
Et quand le même von Kluck donne les raisons tendant à expliquer sa défaite, qu’'invoque-t-il à titre d’excuse? L’échec de La manœuvre de la tenaille dans l’est et l’ignorance où le grand état-
major l’avait consciemment laissé à ce sujet : « Le commandement
> la I'e armée n'avait aucune connaissance des circonstances graves “dans lesquelles la VIe et la VII armées étaient arrêtées à l’est de la Moselle et laissaient à l'adversaire sa liberté d'action. S'il avait été prévenu à temps de cette situation, il n’eût pas été question du passage de la Marne par la I" armée en masse (1). »
. (1) Nous savons, en eflet, par un radio surpris (V. t. V, p. 42 de l'Histoire illustrée de la guerre), qu'après l'échec de l'offensive allemande dans l’est, le L rand quartier général allemand avait ordonné le silence absolu sur ce grave vénement. La plainte de von Kluck est donc historiquement et stratégiquement “absolument fondée.
Voici donc, au dire de von Kluck, les deux mouvements et les. deux faits décisifs : l’aile occidentale tournée ; l'offensive de l'aile gauche arrêtée dans l’est. En général qui sait son métier, il résume la manœuvre allemande et son échec en ces deux constatations, et . l'élève de Schlieffen se reporte de nouveau, à ce moment précis, au souvenir de la « bataille de Cannes » et « du grand Punique ». Habemus confitentem.… |
Le grand plan allemand a donc incontestablement son origine. dans les idées de Schlieffen, et s’il se transforma après la mort de son auteur, dans une mesure qu’il convient d’indiquer maintenant, ce fut encore d’après ses propres idées et en fortifiant le principe de la « tenaille » tel qu’il l’avait conçu. |
En combinant les études poursuivies d’après ces sources allemandes sur les différentes variations de ce plan, on arrive à law conclusion suivante : Schlieffen lui-même avait hésité quelque temps avant d’adopter « la tenaille » dans toute son ampleur ; il penchait, d’abord, pour une attaque frontale vers la trouée d'Épinal combinée avec une manœuvre d’enveloppement seulement par. Paile droite.
Peu à peu, son opinion d’abord, puis celle de ses successeurs se modifiérent, et toujours dans le sens d’une ampleur plus large à droite et à gauche. Le mouvement par l’aile droite fut étendu sur la rive gauche de la Meuse avec Liége comme lieu de passage de. la rivière.
D'autre part, une force non plus seulement défensive, mais offen-« sive (cinq corps et demi actifs sans compter la cavalerie et les bri-« gades de réserve), fut constituée avec une nouvelle mission, à savoir d'attaquer Nancy. C’est le germe de la future «tenaille de gauche »…
De telles réalisations exigeaient déjà des forces immenses : d’où la « course aux effectifs » entreprise par Schlieffen et par ses succes-« seurs à partir de 1904. |
Mais les effectifs indéfiniment accrus réagirent, à leur tour, sur le plan de plus en plus élargi. Il fallait, si j'ose employer cette expression, caser tout ce monde et cet afflux immense de forces don devait disposer, dès le premier jour, le haut commandement.
Moltke junior, nommé en 1906 à la place de Schlieffen et travail= lant selon ses idées, se mit à renforcer incessamment la tenaille des gauche. C'était l'application exacte de la doctrine (1). Ainsi furent
(1) Je sais que ce point a été contesté après coup par von Kuhl, mais les livres de Schlieffen ne peuvent laisser place au moindre doute. Von Kuhl, re ponsable au premier chef, fait la stratégie de l’escalier.
… Ka AT. MIRE ,
| créées, sous les ordres du commandant supérieur des forces alle- ÊE Dhides d’Alsace-Lorraine, kronprinz Rupprecht de Bavière, les deux grandes armées (VIe et VIIe) auxquelles étaient adjointes les varnisons de Metz et de Strasbourg. Ces forces (1) avaient reçu . pour mission : {° de briser la force offensive française en Lorraine ; . 20 de se mettre en mouvement aussitôt après pour une marche en contre-choc sur la trouée de Charmes et Belfort. La grande - manœuvre de l’enveloppement par les deux ailes était réalisée ; ainsi la force allemande était entièrement déployée et employée ; »ainsi le plan était en équilibre ; ainsi l'Allemagne du Centre et du Sud était éventuellement défendue. Quant à l’armée française, “tournée maintenant des deux côtés à la fois, elle devait infailli- “blement, et d’après l'application exacte de la doctrine, être
| Catalauniques (2).
» La contre-partie française.
1 A l'offensive pour l’enveloppement par les deux ailes, montée selon la doctrine de Schlieffen, le haut commandement français “oppose la contre-manœuvre qui aboutit à la bataille de la Marne.
— (1) VI armée : 5 corps d’armée, 4 divisions d’ersatz, un corps de cavalerie ; VII armée : 3 corps d’armée, une division de réserve, 2 divisions d’ersatz, 4 régiments de landwehr. Soit au total la valeur de 12 corps, plus un corps de cavalerie.
- (2) Les livres à citer sur ces matières sont déjà innombrables ; car les Allemands écrivent, écrivent, écrivent. Leurs défaites sont un thème admirable à leur pédantisme. Voir les ouvrages de von Kuhl, de von Tappen, de von François, de von Hausen, de von Baumgarten-Crusius, de von Kluck, de von Bülow, | 20 de von Ruith, etc. Je signalerai quelques bonnes études françaises ‘ésumant le débat : capitaine KoOETz, « le Plan de campagne allemand de 1871 à 1914 », dans Revue de Paris du 15 août 1920 ; lieutenant-colonel THOMASSON,
« les Variations du plan de guerre allemand de 1871 à 1914 », dans Revue mili. taire générale de mai 1920 ; commandant Henri CARRÉ, « la Bataille de la Marne vue du côté allemand », dans Revur de Paris du 1* ‘septembre 1920 ; général Duroxr, le Haut Corimañdément allemand en 1914 ; la Genèse de la bataille de la Marne, par le général H. Lx Gros ; l'excellente étude critique du lieutenant-colonel Poudret, dans Revue militaire suisse, numéros de mars, novembre, décembre 1919 ;
ténéral BERTHAUT, l'« Erreur » de 1914, réponse aux critiques, Paris, 1919. Je erai, d’après le général Berthaut, deux maximes qui s'appliquent avec une ns admirable à la polémique engagée contre le haut commandement rançais, alors qu’on se refusait d’essayer de connaître même le plan de nos nnemis : « On a fait de tout temps, dit le général Berthaut, la critique des opéfations militaires avec une incompétence, une légèreté et une prétention qui étonnent. » Et il complète par cette pensée extraite des Mémoires du maréchal Jourdan : « C’est l'incertitude dans laquelle sont presque tous les généraux sur es mouvements et les positions de leurs adversaires qui rend si difficile le com- ….mandement d’une armée, et c’est la connaissance qu’en ont ceux; qui écrivent ar ès les événements qui rend la critique si facile. »
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“enserrée et détruite en un nouveau « Cannes » dans les Champs
370 LA BATAILLE DE LA MARNE # * gi
Cette contre-manœuvre peut se résumer en deux mots : la bataille de la Marne est un troisième acte. Premier acte : la bataille des Frontières. Deuxième acte : la retraite avec arrêts et combats en coup de boutoir. Troisième acte : victoire de la Marne.
Incontestablement le haut commandement français est contraint par l'initiative allemande, violant la neutralité belge, de renoncer à son propre plan offensif. Ce plan consistait, selon toute vraisemblance, à envahir l'Allemagne, la droite du Rhin, et à se glisser en même temps par Trèves pour tourner Metz, voiler cette place et livrer une première bataille offensive, toutes forces réunies, avant de franchir le Rhin.
Ce plan n’était réalisable que si la neutralité belge était respectée par l’ennemi. Le haut commandement français avait envisagé une double hypothèse : ou bien l’ennemi (ce qui paraissait le plus vraisemblable) resterait sur la rive droite de la Meuse pour éviter de jeter, dès le début, l’ Angleterre dans le conflit, ou bien il se porterait sur la rive gauche et allongerait son aile droite extrême jusqu’au bord de la mer. En vue de l’une ou de l’autre de ces deux hypothèses, le haut commandement français avait préparé ce qu’il a appelé lui-même une variante : dans le premier cas, l’aile gauche de l’armée française (5€ armée) couvrait les Ardennes centrales, la trouée de Mézières et la trouée de Givet, et même des forces de” seconde ligne (réserves du corps Valabrègue, armée d’Amade, forces belges et anglaises) se masseraient dans le nord depuis Vervins jusqu’à Maubeuge et chercheraient à envelopper la droite allemande (1). Dans le second cas, c’est-à-dire si l’aile droite allemande marchait, par Bruxelles, pour atteindre la mer, la 5° armée se porterait, par une «marche en crabe », vers le nord, s’appuierait sur les places de Namur et de Maubeuge et, ralliant à elle toutes les forces que nous venons d’énumérer, livrerait bataille à l’extrême aile droite allemande, tandis que nos armées du centre tenteraient de briser le front allemand extrêmement étendu, dans la région des Ardennes.
De toutes façons, le haut commandement français était résolu à ne pas abandonner à elle-même la région de l’est. Il avait, pour cela, des raisons à ses yeux décisives : 1° couvrir sa droite une fois pour toutes et solidement par le massif des Vosges, s’il n’était pas
(1) Voir déposition du maréchal Joffre dans les Procès-verbaux de la commis: sion d'enquête sur le rôle et la situation de la métallurgie en France deuxième partie, p. 145 et suiv.
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; ible de l’étendre jusqu’au Rhin ; 2° se défendre contre l’enveloppement dont la menacerait une armée débouchant de la Lorrai ne annexée ; prokéger Nancy, Belfort et subsidiairement le - centré de la Fi qu'une poussée de l’ennemi par la trouée de Charmes et la trouée de Belfort eût livré à l’invasion (1); 3° pardessus tout, ne pas abandonner à lui-même le réduit de nos places fortes de la frontière, centre de résistance d’une puissance incompa- . rable si nos armées de campagne restaient en contact avec lui, menace constante sur le flanc d’une armée d’invasion, « dent » enfoncée dans la chair allemande quel que fût le sort de la cam- pagne sur d’autres points. Notre « force de l’est » était considérée . à juste titre, par le haut commandement français, comme le « pivot » de la bataille de la Marne au début, et, plus tard, elle usa l'effort - allemand quand il s’engagea directement dans une lutte à corps perdu pour la possession de Verdun.
- La résolution prise par le haut commandement français de se . maintenir en force dans l’est avait donc ses raisons profondes qui apparurent au fur et à mesure que les événements se produisaient ; mais elle exigeait, chez le chef, une force de volonté et une énergie morale sans secondes. Il s’agissait, en effet, de renoncer, de parti pris, à une lutte désespérée en avant du camp retranché de Paris ; … ils’agissait de laisser ce camp retranché, et par conséquent la capitale, à ses ressources militaires propres, en les défendant, pour ainsi dire, du dehors, il s’agissait enfin de renoncer, si des “conjonctures plus graves encore se présentaient, à une autre idée chère à l’école traditionnelle militaire française, celle d’une campagne prolongée à l'abri de la Loire. Responsabilité accablante pour le général en chef si ses prévisions ne se réalisaient pas et si, par malheur, le « pivot » lui-même venait à céder. Les premiers actes de la guerre parurent faire peser sur le “général Joffre tout le poids de cette responsabilité. Le plan alle- -mand réussissait. L'invasion soudaine de la Belgique assurait à J'initiative allemande, opérant surtout par l'aile droite, un terrifiant succès.
… C’est ici que le haut commandement français, abandonnant son plan offensif, fait jouer son système défensif appuyé sur sa « force de l’est ». Pour parer à la manœuvre d’enveloppement conçue par
(4) Le maréchal Joffre dit expressément dans sa déposition : « Si j'avais ser ement pris trois ou quatre corps d’armée qui étaient devant Toul et Épinal, nn s’en serait peut-être repenti et le mal aurait été plus grave. En eflet, si les lemands avaient pu enfoncer notre droite, ils marchaient sur Paris et nous n'avions rien pour les arrêter » (p. 161).
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