J. JOFFRE
Ne trouve-t-on pas dans cette gradation qui se développe comme le succès lui-même, avec force, logique et raison, un tableau frappant de l'impression produite sur les esprits et dans les âmes de ceux qui savaient ! Quelle maîtrise sur soi-même, quelle modéra= tion, quelle bonne foi!
Dès le 8, le grand fait est marqué : « L’ennemi se replie en direc= tion de la Marne... » Puis le succès s’affirme : « L’ennemi a reculé de 40 kilomètres, de 60 à 75 kilomètres. » Mais la lutte est dure.
Tout à coup, on note une certaine hésitation : Et pourquoià Nous l'avons expliqué : c’est que la bataille reste accrochée en un point : la contre-offensive en retour des IVe et Ve armées alle: mandes entre Vitry-le-François et l'Argonne peut tout compro* mettre. Nous avons dit comment se produit cette manœux désespérée ; elle se décide le 9, elle se prononce le 10. C’est l'effort suprême des Allemands qui ne veulent pas s’avouer vaincus ; c’est
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| coxsipérarions SUR LA BATAILL = 7. es
le fort pour la rupture dns l’est en direction de la ligne de Dijon. Nous avons dit aussi les terribles engagements trop peu connus
e Vitry-le-François, de Sermaize, de Maurupt-le-Montoy, de la
aux-Marie.
FE “LS haut commandement français n’ignore rien. Il s'applique à sa tâche suprême, suspend son jugement, refoule le cri de victoire qui éclate sur ses lèvres, mais que ces redoutables reprises retiennent
encore.
Enfin, le 10 au soir, l’événement nil se réalise. « Au- Lourd’ + écrit le général Joffre à M. Müillerand (télégramme n° 4653), je puis vous annoncer les résultats de la bataille de la Marne... »
Et le 11 à 14 heures 10, le compte rendu n° 4765 du général
offre au ministre déclare ces résultats définitifs. Il dit : « La bataille de la Marne s’achève en une victoire incontestable. » Le cri part du cœur et il retentira à jamais dans l’histoire.
; Polémiques allemandes au sujet de la bataille de la Marne,
. La bataille de la Marne restera, dans l’histoire et aussi dans la légende, le grand événement de la guerre. Tout ce qui la précède y conduit, tout ce qui la suit en découle. Il est permis de se demander pourtant comment, ayant été si considérable et ayant frappé les esprits dès la première heure, continuant même à les subjuguer encore, elle n’a pas, devant une certaine partie de l'opinion, «rempli tout son mérite » ; pourquoi elle reste l’objet de vives polémiques et discussions. Les « considérations » sur la bataille de la Marne doivent tenir compte des jugements différents qui ont été portés sur elle.
- Tout d’abord, il faut dire la prudence avec laquelle le gouvernement français crut devoir agir vis-à-vis de l’opinion publique, de e sorte que celle-c1 ne connut qu’au bout de longs mois les circonstances et les étapes de la bataille. M. Millerand s’est expliqué lui-même à ce sujet : « Si, à ce moment, la victoire de la Marne n'eut pas chez nous tout le retentissement qu’on aurait eu le droit estime de lui donner, la responsabilité en remonte au ministre de la Guerre qui, dans une lettre qu’il écrivait à ce propos au général en chef, s’en expliquait en ces termes : «Je suis le coupable cet je ne voudrais pas qu'il pût demeurer dans votre esprit l'ombre « d’un doute sur les considérations qui m'ont poussé à mettre L ainsi une sourdine à l'expression de notre joie. Il me paraît bon de « ménager les nerfs de ce pays et j'ai préféré courir les risques de
: « à L + / és RL, Fes A pl 382 LA BATAILLE DE LA MARNE F4
« demeurer au-dessous de la vérité que celui de l’exagérer (1)... En un mot, l’on sentait que l’ère des sacrifices n’était pas elose et l’on craignait qu’une joie trop affichée ne fût suivie, en présence | des tâches nouvelles, d’une sorte de désillusion. L Mais, surtout, l'opinion française, tout en ayant conscience de. l’œuvre de salut qui venait de s’accomplir, n’en fut pas moins fortement influencée par « la manœuvre morale » allemande. Par un artifice inoui, le grand quartier général allemand l’a tout simple-. ment supprimée de l’histoire. Cette défaite qu’il subissait créait . subitement un tel hiatus entre ses promesses réitérées d’une victoire en tempête et la terrible réalité, cet hiatus était tellement imprévu et il devait produire, s’il était connu, une telle chute « $
Est
de l’opinion allemande, que le grand quartier général prit immédiatement le parti de tout nier. La meilleure explication lui parut être le silence. 4
Un auteur suisse, le colonel Feyler, dans un livre de haute auto-" rité, Avant-propos stratégiques, a rendu à l’histoire et à la vérité l'immense service d’analyser les conditions dans lesquelles le ! grand quartier général allemand a « filé » la « manœuvre morale », « au sujet de la bataille de la Marne. Les révélations qui se pro-l duisent de jour en jour, notamment en Allemagne, confirment et développent les sagaces intuitions du savant écrivain mili-\ taire. Aujourd’hui même, si l’opinion allemande consentait à s’instruire, elle se convaincrait que, au sujet de la bataille de la Marne et SRE toute la guerre, on lui a menti impudemment. Ce serait un trop dur réveil : on préfère s'endormir sur l'erreur” accréditée. |
Voyons comment cette erreur a pu s'établir, en contradiction absolue avec les faits.
Le 6 septembre, il n’est question, dans les communiqués alle-« mands, que de la manœuvre de von Kluck et de von Bülow sur la Meuse. De la Marne, bien entendu, pas un mot. Le 8 septembre, le communiqué annonce la capitulation de Maubeuge. Toujours rien sur la Marne ; or, c’est le jour où commence la retraite ; le« 9 septembre, un communiqué est consacré aux balles dum-dum M Sous la date du 10 septembre seulement, on trouve une brèves allusion aux événements :
A l’est de Paris, les détachements (retenez ce mot détachements : c'est Le mensonge officiel dans sa racine) qui s'étaient avancés le long et au delà de la Marne ont été attaqués par des forces supérieures en nombre
(1)- Revue hebdomadaire du 15 février 1919. |
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venant de Paris, entre Meaux et Montmirail. Ils ont retenu l’ennemi {retenu !). Après des combats qui ont duré deux jours, ils ont eux-mêmes progressé. A l’annonce de l’approche de fortes colonnes ennemies, leur aile s’est repliée (donc, de simples détachements se heurtant à des colonnes ennemies, ce qui suppose un champ de bataille restreint). L’ennemi ne » l’a poursuivie en aucun endroit. Au cours de ces combats, 50 canons Let plusieurs milliers de prisonniers ont été capturés. Des détachements . qui combattent à l’ouest de Verdun ont progressé.
En un mot, quelques « détachements » sur Paris et quelques L« FN » sur Verdun : c’est tout.
Le 11 septembre, le grand quartier général rédige en ces termes ses deux communiqués :
BERLIN, 11 septembre. — L’armée du prince héritier s’est emparée 4 jeudi de la position fortifiée ennemie située au sud-ouest de Verdun . (11 s’agit, sans doute, de l'attaque de nuit de la Vaux-Marie du 10 sep-
tembre). Des détachements de l’armée attaquent les forts sud de Verdun.
- Ces forts subissent depuis mercredi le feu de notre artillerie lourde. | Une victoire à Verdun, et la capitulation prochaine du camp retranché, comment le bourgeois allemand ne serait-il pas satisfait ? D'ailleurs, s’il a quelque doute, voici de quoi le tranquilliser. À Theure où les armées allemandes ont perdu, dans la bataille qui - s'achève, 40 000 prisonniers et 200 canons, le même communiqué allemand énumère les résultats de la première partie de la guerre :
L Jusqu’ au 11 septembre, il a été transporté en Allemagne 220 000 pri- »sonniers, soit : Français, 1 680 officiers et 86 700 soldats ; Russes, 4 830 officiers et 91 400 soldats, (y compris, bien entendu, les garnisons
des places fortes et notamment de Maubeuge); Belges, 440 officiers et 30 200 soldats ; Anglais, 160 officiers et 7 350 soldats. Parmi les officiers se trouvent deux généraux français, quinze généraux russes, ainsi - que le commandant de la garnison de Liége. Un grand nombre d’autres
prisonniers sont actuellement dirigés sur les divers camps.
+ Et c'est tout. On a passé la période critique ; on peut respirer maintenant : après avoir caché la vérité, on va se mettre à la farder. En effet, les bruits commencent à circuler ; les blessés rentrent et disent ce qu'ils ont vu ; malgré les ordres, les soldats, qui savent - bien qu’on les a ramenés sur le front de l'Aisne, écrivent ; la presse ennemie et la presse neutre sont de plus en sa affirmatives : une grande bataille a été livrée sur la Marne et les armées allemandes ont abandonné une immense étendue de terrain. Elles ont perdu des villes importantes et notamment Reims. Ces faits ne peuvent être cachés tout à fait. Bien entendu, on continue à nier, mais sur
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un autre ton. Le grand état-major déclare que les nouvelles publi ées par l'ennemi par tous les moyens sont fausses. Et une note officielle émanant, non plus seulement du haut commandement, mais du gouvernement lui-même, est publiée le même jour, le 14 :
L'office des Affaires étrangères dément catégoriquement, en les qualifiant de pures inventions, les informations de la presse de Londres du 13 septembre relatant des défaites allemandes. L'office déclare que les Allemands n’ont perdu ni canons, ni prisonniers devant Paris. Au contraire, ils ont pris à l’ennemi 50 canons et des milliers de prisonniers. La situation devant Paris est favorable, La tentative des Français de briser le front allemand a été repoussée victorieusement.
Signé : ZIMMERMANX.
Les autorités impériales allemandes se sont ainsi donné le temps « d'organiser » un mensonge plausible. Car il est de toute évidence que de simples démentis ne suffiront pas toujours. Aussi, on monte la machine en deux temps qui va devenir la « vérité allemande » . sur la bataille de la Marne.
Premier temps : la Marne. Un mouvement en avant, confié à de « simples « détachements », a été lancé sur la Marne pour, en se déro- . bant ensuite d’après les ordres prescrits, attirer l'ennemi dans un piège; cette manœuvre a pleinement réussi; l’ennemi, s'étant lancé sur ces détachements, les a repoussés d’abord, mais ils reculaient méthodiquement et l’ennemni n’a regagné qu’un peu de terrain que l’on savait bien n’être occupé que provisoirement. R
Deuxième temps : l'Aisne. L’ennemi, trompé par cette manœuvre géniale, a poursuivi ces avant-gardes jusqu’à l'Aisne, où le gros des forces allemandes l’attendait sur des positions préparées d'avance. Alors s’est engagée la véritable bataille pour Paris. Cette . bataille est en cours ; il n’est pas douteux qu’elle ne s’achève par. une grande victoire.
Par un artifice de rédaction qui se perpétuera dans tous les” communiqués, à dater du 14 septembre, la bataille dite « bataïlle de l’Aisne »se prolonge de jour en jour, et il en sera ainsi jusqu’à la fin de l’année 1914, pendant toute la durée de la « course à la mer ». « Et on lui donne également, pendant toute cette prolongation, le caractère d’une incessante victoire allemande. Quant à la bataille « de la Marne, il n’en est plus question depuis longtemps ; l’attention du public est ailleurs. La défaite est escamotée (1).
(1) Sur cette phase du « mensonge allemand », c’est-à-dire l’escamotage en deux temps de la bataille de la Marne, aucun document n’est plus intéressant ni plus probant que la Carte des opérations de gusrre, reproduite photographiquement
Ê ie une c’est Didée d’une ne victoire allemande en un 2% Jieu d’ailleurs idétcrmins du front occidental qui plane sur les esprits. Une dépêche officielle du 20 septembre va donner à cette idée de la consistance et profiter de cette disposition optimiste pour glisser quelques vérités pénibles farcies d'erreurs volontaires :
Pendant les semaines écoulées, l’offensive allemande a surmonté . l'attaque dirigée par les Anglo-Français contre la position fortifiée que nous avons choisie entre l’Oise et la Meuse (l’Oise et la Meuse : on est tout de même loin de l’ Aisne et de la Marne! Qu’ importe? l’aveu est glissé; mais aussitôt le rédacteur des communiqués embouche la trompette) : Les Français s’étaient appuyés aux ouvrages fortifiés de l’est de Paris ; et à ceux qui sont entre la Meuse et la Moselle. Conformément au plan de l’état- -major général, les Allemands se replièrent devant eux, d’abord . lentement jusqu’à ce qu’ils eussent gagné nos excellentes positions qui avaient été choisies d'avance. Alors, comme on l’avait prévu, les Français
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| canons lourds tirés de Paris et de Belfort.
l’envelopper et à rouler ainsi l’armée allemande sur elle-même. Ce plan - échoua, avec, pour l’ennemi, des pertes énormes en tués et blessés.
- C’est à ce moment, comme on l’a dit, que les Allemands, dont la droite et le centre avaient reçu des renforts considérables, passèrent à l’attaque. - Le combat principal s’engagea entre l’ Aube et la forêt de l’ Argonne (c’est l'offensive de Maurupt-le-Montoy, Revigny, le 10 ; mais on n’en raconte pas la fin, c’est-à-dire la défaite). Chaque jour, sans arrêt, les troupes “allemandes poussèrent de l’avant vers les positions bien choisies de . l'ennemi. Elles attaquèrent en même temps, de deux côtés, la forteresse de Verdun qui sert de point d’appui à l’armée française du centre. Les grosses pièces de siège allemandes sont maintenant à l’ouvrage. “Les nouvelles françaises elles-mêmes reconnaissent que la bataille
p ar le colonel Feyler. Cette carte indique très nettement, par une ligne avancée,
e qu’elle appelle la Ligne des combats livrés par les avant-gardes des armées “allemandes de poursuite du 9 au 11 septembre, et ainsi se trouve à la fois mentionnée et expliquée toute la bataille de la Marne. Le colonel Feyler fait, au sujet ‘de cette carte qui fut mise entre les mains de tous les soldats et répandue en Allemagne à des millions d'exemplaires, les deux observations suivantes Première observation : « Le dessin et le texte de cette carte contiennent deux affirmations contraires à la vérité. La limite de l’avance allemande ne devrait pas être tracée à la hauteur de Meaux et de Montmirail, mais à la hauteur de Provins. Puis, elle ne devrait pas être indiquée comme celle des avant-gardes, mais bien des armées elles-mêmes que les hachures laissent sur l'Aisne, avec la mention : Bataille de l'Aisne, depuis le milieu de septembre. Cette équivoque du dessin répond à l'équivoque des télégrammes officiels des 14, 15 et 16 sep- —tembre, raccordés à celui du 3. » Deuxième observation : «a Dans le dessin même de la bataille s’affirme l'intention que l’on pourrait appeler traditionnelle du haut commandement allemand, l'attaque par les deux ailes. Dans la zone de droite, dix corps d'armée. Dans la zone de gauche en liaison avec les quatre corps du >rince de Bavière, les cinq du prince impérial, total neuf corps. Dans la zone centrale, entre ces deux masses puissantes, six corps d'armée seulement, moins du quart de l’armée. » (Avant-propos stratégiques, p. 55).