Livre de Codrington t. I, p
bourg le 4 avril (23 mars) 1826 entre la Russie et l'Angleterre, tout en stipulant l'envoi des deux flottes alliées dans l’Archipel, ne prévoyait nullement pour les deux puissances, la possibilité d’une collision quelconque avec les Turcs. Il s’agissait uniquement de prêter aux Grecs un appui diplomatique dans le seul but de mettre fin à l'effusion du sang. En procédant ainsi, on espérait doter la Grèce d'un gouvernement électif sous la suzeraineté et avec la sanction du sultan, et délivrer enfin les Grecs du contact des Turcs.
Pour s'expliquer combien fut profonde l'impression produite sur l’Europe par la nouvelle de ce protocole, il faut se reporter à l’état de l’esprit public à ce moment.
Commencée dès 1821 par Ypsilanti et poursuivie avecun même acharnement des deux côtés, l'insurrection hellénique bat-
tait alors son plein. Depuis six ans qu’une poignée de Grecs luttait contre la horde turque, les scènes d’épouvantable sauvagerie dont cette guerre était accompagnée attiraient les protestations indignées des philanthropes. Parfois cette sympathie semblait se refroidir un peu. Puis sous l'influence de quelque nouvel épisode sanglant, la pitié pour les opprimés se traduisait par des cris d’indignation contre les Turcs. Et l'opinion publique réclamait le châtiment de ces barbares. Telle fut notamment la disposition de l'esprit public en 14826, quand se répandit la nouvelle de l'héroïsme des Grecs qui s’étaient immortalisés à Missolonghi. C'est ici le cas de rappeler les vers magnifiques que consacra à cet événement dont le retentissement fut immense, le grand poète dont la France pleure encore la perte: Victor Hugo.
Où suis-je ? mon brulôt! à la voile! à la rame ! Frères, Missolonghi fumante vous réclame,
ü 4 LA BATAILLE DE NAVARIN
Les Turcs ont investi ses remparts généreux.
Renvoyons leurs vaisseaux à leurs villes lointaines Et que ma torche, à capitaines!
Soit un phare pour vous, soit un foudre pour eux!
Frères, si je reviens, Missolonghi sauvée,
Qu'une église nouvelle au Christ soit élevée.
Si je meurs, si je tombe en la nuit sans réveil,
Si je verse le sang qui me reste à répandre,
Dans une terre libre allez porter ma cendre, Et creusez ma tombe au soleil!
Missolonghi! — Les Turcs! chassons, Ô camarades,
Leurs canons de ses forts, leurs flottes deses rades,
Brûlons le capitan sous son triple canon.
Allons ! Que des brulôts l’ongle ardent se prépare ; Sur sa nef, si je m'en empare,
C'est en lettres de feu que j'écrirai mon nom!
À la distance où nous sommes de ces événements, il est difficile de comprendre l’impression que ressentit toute l'Europe quand elle apprit la chute de cette forteresse, observe avec justesse M. Théoktistoff dans son livre sur la guerre de l'indépendance hellénique. — Le récit des souffrances endurées par les assiégés était dans toutes les bouches; on ne par-
lait que de cette terrible nuit durant laquelle ils s'étaient avec leurs femmes et leurs enfants frayé un passage à travers le camp ennemi. Tous ces malheureux qui pour prix d'un héroïsme inouï n'avaient trouvé qu'un honteux esclavage éveillaient l'admiration et la pitié dans tous les cœurs encore ouverts aux émotions généreuses.
En Grèce, à la nouvelle de l’effroyable catastrophe, toutes les divisions, toutes les querelles cessèrent comme par enchantement. Lorsque le président de l’Assemblée législative annonça à ses collègues le sort de la forteresse, dans la salle régna un silence de mort. Durant une demi-heure personne ne put proférer un mot. Chacun, dans le fond de son âme songeait au malheur, peut-être à la ruine de la patrie.
La situation du pays semblait presque désespérée : les revenus baiïssaient extraordinairement. L'argent provenant des deux emprunts faits en Angleterre était tota-
lement épuisé. Les chefs insurgés, en arrivant à Nauplie, ne trouvèrent que soixante piastres dans le trésor public.
Le dernier désastre essuyé par les patriotes grecs provoqua de nouvelles démonstrations de sympathie chezles nations les plus civilisées de l’Europe. Le comité parisien se mit en mesure de recueillir dans toute la France des fonds en faveur des Grecs. Les quêteurs se partagèrent les divers quartiers de Paris, et les dames de la plus haute société allèrent de maison en maison quêter pour les malheureux. À la Chambre des députés, Benjamin Constant somma énergiquement le cabinet d'infliger une punition exemplaire aux Français qui servaient dans l’armée d'Ibrahim.
« Les sages mesures prises par les cabinets européens, répondit le ministre . des finances, donnent lieu d’espérer que les souffrances des Grecs touchent à leur
terme. Le gouvernement français est loin d'être aussi indifférent à ces souffrances que le prétendent ses adversaires. » Un tonnerre d’applaudissements suivit cette * déclaration annonçant l’entrée de la France dans l’alliance anglo-russe.... Dans plugieurs pays de l’Allenragne le zèle des philhellènes se manifesta avec. non moins de sincérité et d'énergie. En Bavière notamment, le roi Louis, à peine monté sur le trône, s’empressa de donner cent mille pulden pour le rachat des*malheureux” devenus captifs par ‘suite de la "prise de Missolonghi. Bien pluë, dans son voyage
à travers ses États; le roi’refusa toute’.
espèce de fêtes, voulant que les secours” qu'auraient coûté ces réjouissances, fussent employés pour]l4 Grèce’ A Berlin, Neander faisait dè, la propagande pobr la même cause. :
Les historiens de la guerré de l'indépendanco hellénique ont remarqué avec
raison que les soulèvements de l'Italie et de l'Espagne n'éveillaient d'intérêt en Europe que chez le parti libéral, tandis que les insurgés grecs avaient des amis dans toutes les classes de la société et dans {ous les groupes politiques. Les littérateurs et les publicistes d'opinions les plus diverses se montrèrent successivement favorables à ces patriotes. Le Journal des Débats, la Gazette de France, l'Allegemeine Zeitung, Byron dans ses œuvres poétiques, Chateaubriand dans sa fameuse brochure sur la Grèce, cent autres écrivains moins connus ne négligèrent aucune occasion de plaider la cause des opprimés.
Et chaque. mot sorti de leur plume allait droit au cœur du public qui les lisait. En voyant toutes les couches de la société et même les hommes les moins suspects d’'attachement aux idées radicales prodiguer de si vifs témoignages de sympathie à l’hellénisme, les gouvernements cessè-
rent peu à peu de craindre qu'il n’y eût une solidarité de principes entre l’insurrection grecque et les sociétés secrètes révolutionnaires.
L’Autriche seule, au mépris du bon sens et de la vérité, s’obstina à prétendre qu’un lien étroit ratiachait les Grecs aux carbonari..…
Mais c’est dans la société russe, nous devons le noter, que l'enthousiasme pour la cause hellénique se manifesta le plus hautement. Aux yeux de la Russie, la guerre du chrétien avec le Turc a toujours paru avant tout « une guerre pourla religion ». Dans l'insurrection grecque le pays tout entier voyait « une guerre pour la patrie ». L'idée que le sultan peut régner légitimement sur une population chrétienne n’entrera jamais dans la têle d'un vrai Russe. Dès le temps d'Alexandre Pavlovitch, le sort des Grecs affeclait profondément toute la Russie. La nouvelle
de la chute de Missolonghi et des autres malheurs qui assaillirent ensuite les insurgés raviva plus que jamais les sympathies du peuple russe pour ses coreliglonnaires.
Wellington n'avait pas encore quitté la Russie que l’ambassadeur russe à Constantinople, Mintchiaki remettait au gouvernement turc une note conçue en termes catégoriques et menaçants. Il demandait :
1° que le statu quo de 1821 fût rétabli dans les principautés ; 2° que les délégués de la Serbie retenus comme otages à Constantinople pour répondre de la tranquillité de leur pays, fussent immédiatement relâchés ; 3° que des plénipotentiaires turcs :e rendissent à la frontière russe pour conférer sur toutes les questions posées par le traité de Bukharest. Cet ultimatum était daté du 5 avril. Et comme la Porte faisait d’abord la sourde oreille, Mintchiaki, revenant à la charge, déclara au nom de
l’empereur que si dans un délai de six 8emaines il ne recevait pas de réponse, il quitterait Constantinople avec tout le personnel de l'ambassade : « Les ministres de Sa Majesté le Sultan, ajouta-t-il en guise de conclusion, peuvent facilement prévoir quelles seraient les conséquences d’un tel événement »... Le divan craignit de voir les Russes passer le Pruth. Et peu de jours après l’ordre fut envoyé aux troupes turques d’évacuer la Moldavie et la Valachie. | Satisfaction était aussi donnée à la principale demande du gouvernement russe.
Pour faire disparaître les autres causes de mécontentement entre le cabinet dé Pétersbourg et la Porte, on décida de convoquer à Akkerman des plénipotentiaires spéciaux qui seraient chargés de conduire les négociations. Quant à la solution de la « question grecque », il n'en
était point dit un mot dans la note de 4,
Mintchiaki. Elle ne pouvait faire l’objet des arrangements d'Akkerman.
Ainsi que le lecteur l’a vu plus haut, en ce qui concernait les affaires grecques, le gouvernement russe s'était décidé à agir conjointement avec l'Angleterre. Le « Protocole » de Pétersbourg rédigé secrètement ne fut porté à la connaissance du public qu'un mois après avoir été signé. Il est facile de se représenter quelle tempête d’indignation ce document provoqua parmi les diplomates autrichiens. Les puissances contractantes s’engageaient à offrir à la Turquie leur médiation pour la pacification de la Grèce aux conditions suivantes préalablement arrêtées entre Canning et les principaux chefs de l'insurrection. La Porte conserverait sa souveraineté sur la Grèce et recevrait d'elle un tribut annuel. De son côté elle garantirait aux Grecs le libre exercice de leur religion et de leur commerce, le
droit de s’administrer eux-mêmes et de choisir leurs fonctionnaires. En outre, les Turcs établis en Grèce seraient tenus d’évacuer le pays, moyennant une indemnité pécuniaire pour la perte de leurs biens. Au cas où la Porte refuserait d’ac- | cepter ces conditions, la Russie et l’Angleterre déclaraient d'avance qu’elles n’y renonceraient sous aucun prétexte. La Russie, comme on l’a vu déjà, se réservait une entière liberté d'action pour poursuivre le redressement de tous les griefs particuliers qu’elle avait contre la Porte, en dehors de la question grecque. Toutes . ces circonstances frappèrent particulièrement le prince de Metternich qui avait cru d'abord que la Russie (ainsi que la note de Mintchiaki pouvait le faire supposer) ne prendrait point parti pour les Grecs et laisserait la Porte écraser l'insurrection.
Au mois de juin 1826, les plénipoten-
tiaires de la Russie et de la Turquie arrivèrent à Akkerman. Les représentants du cabinet de Pétersbourg étaient le comte Vorontzoff, gouverneur général de la nouvelle Russie, et le-conseiller intime, comte de Ribeaupierre. En même temps nos troupes, au nombre d'environ quatrevingt mille hommes, se concentrèrent sur les bords du Pruth. Les premières conférences restèrent sans résultat, car la Russie affirmait l’existence de certaines conditions non contenues dans son ultimatum et les plénipotentiaires turcs demandaient un délai pour recevoir de nouvelles instructions. Le sultan se montra bientôt disposé aux concessions. Déjà le prince de Metternich considérait le protocole du 4 avril comme un « enfant mort-né » et un « coup d'épée dans l’eau ». De leur côté, tout en élevant des prétentions nouvelles, les plénipotentiaires russes ne disaient pas un mot de la Grèce. La diplo-
matie européenne conseillait fortement à ‘la Porte de faire des concessions et Mahmoud lui-même n'avait d'autre désir que d’écarter au plus tôt tous les obstacles qui l’empêchaient de venir à bout des insurgés.
Sous l'influence de ces faits et par ces considérations, le sultan se décida à donner satisfaction aux exigences de la Russie. Le 6 octobre (nouveau style) fut signée la convention d'Akkerman (1), une
4. Pour montrer quelle importance les cercles diplomatiques d'Autriche attachaient à la convention d’Akkerman, nous citerons une lette de Gentz à Von Ettenfels publiée récemment dans « La Russie Ancienne et Moderne». « Vous imaginez facilement, mon cher ami (écrivait Gentz) quelle impresion ont produité sur moi les résultats des conférences d’Akkerman. Vous savez. l'intérêt sincère que je prends à la stabilité et à la prospérité de la Porte. Je vous avoue que la façon de procéder de la Russie dans cette campagne diplomatique m'a frappé au cœur. Il n’y a rien eu de plus violent et de plus perfide même dans les actes diplomatiques de Napoléon et de sa séquelle. » — Gentz était furieux de voir que la Russie avait su profiter de l'instant le plus favorable pour lancer son ultimatum. Le moment était bien choisi en effet. Car lorsque la Russie réussit à se mettre d'accord avec l'Angleterre, Mahmoud venait de briser le soutien de
des œuvres les plus habiles de notre diplomatie. Outre qu'elle rétablissait l'influence de la Russie dans la péninsule Balkanique, elle assurait un accroissement d'immunités à la Moldavie, à la Valachie et à la Serbie.
A l'extrême dépit des diplomates autrichiens, la question grecque suivit son cours, en dehors des négociations d’Ak-
sa puissance en exterminant les janissaires et sa nouvelle armée n'était pas encore prête. Plusieurs diplomates autrichiens prévoyaient nettement qu'à la convention d'Akkerman succéderait la question de la pacification de la Grèce. Gentz dit avec colère que sans doute, après l'arrivée à Constantinople du nouvel ambassadeur russe Ribeaupierre, les cours de Londres et de Pétersbourg essayeront encore de soulever cette question. Toutes les tentatives politiques destinées à adoucir le sort des insurgés, Gentz les appelle des péchés mortels. « Je n'aurais de consolation (dit-il) que si je pouvais transmettre à Metternich toute la défiance et toute la haine que je nourris à l'égard des Russes. Nous sommes séparés de notre alliée naturelle, l'Angleterre. Mais (ajoutait Gentz pour se consoler) le cours naturel des choses opérera un rapprochement entre nous, si nous comprenons combien on doit haïr les Russes et si nous apprenons à nous mettre en garde contre nos constants et naturels ennemis. »
kerman. En septembre 1826, Canning se rendit à Paris pour décider le gouvernement de Charles X à entrer dans l’alliance anglo-russe. Ce voyage ne fut pas sans résultat. Le cabinet de Paris se montra disposé à agir de concert avec Canning en faveur des Grecs, si toutefois satisfaction était donnée à l’'amour-propre et aux justes revendications des Français. On exigea notamment que le protocole füt converti en un traité formel entre les trois puissances. Les diplomates autrichiens eurent beau renouveler leurs intrigues :
ils n’empèchèrent pas la France de s'unir ouvertement à l'Angleterre et à la Russie.
Sur les instances du cabinet russe un traité fut définitivement conclu à Londres entre les trois puissances le 24 juin (6 juillet) 1827. Ce fameux acte international fut signé par le prince Lieven, ambassadeur de la Russie, le prince de Polignac, ambassadeur de France, et le
vicomte Dudlay, ministre des affaires étrangères, plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique. |
Ce traité de Londres fut, comme on sait, conclu sur la base du protocole de Pétersbourg qui accordait aux Grecs l’autonomie sous le protectorat suprème du sultan. Un article additionnel de ce traité, article qui fut d’abord tenu secret, déterminait catégoriquement quelles resures prendraient les alliés si dans le cours d'un mois la Porte n’acceptait pas la médiation offerte par les hautes parties contractantes. Il se composait de quatre paragraphes. Aux termes du premier on devait déclarer à la Porte que les malheureuses circonstances signalées dans le traité obligeaient les puissances contractantes à prendre des mesures immédiates pour un rapprochement avec les Grecs, but qui serait atteint par l'établissement
de relations commerciales et l'envoi d'agents consulaires. Dans le second paragraphe il était dit que si, au bout d’un mois, la Porte n'avait pas consenti à accorder l'armistice, les trois puissances réuniraient leurs escadres pour empècher les renforts tures et égyptiens d'aborder en Grèce ou dans les îles de l’Archipel.
En ce cas la réunion des escadres devait avoir licu :mmédiatement. Les puissances contractantes promettaient à cette occasion de traiter les Grecs en amis, sans toutefois intervenir dans les opérations militaires des bélligérants. Si la proposition d’armistice, acceptée par la Porte, était repoussée par les Grecs, ou si, après l'avoir acceptée, ils oubliaient les engagements pris, les escadres réunies devaient, conformément au troisième paragraphe de l’article additionnel, se borner à surveiller l'observation de l'armistice, sans
cependant prendre part à la guerre. Enfin ÿ
le dernier paragraphe disait que si, « contre toute attente », la réalisation des mesures susmentionnées ne décidait pas Ja Porte à accepter la proposition ou si, d’un autre côté, les Grecs repoussaient le protocole, les puissances n’en continueraient pas moins à poursuivre leur but.
En mème temps elles donnaient à leurs représentants à Londres le droit « de s'entendre sur les mesures ultérieures dont l'emploi pourrait devenir nécessaire ».
— Je ne veux pas entendre la lecture de votre papier. Je refuse même de le recevoir, — déclara insolemment Reis- Effendi quand la note lui fut présentée au nom des trois puissances !
Il n’y avait rien à faire. On laissa sur un sofa la note refusée par le Divan.
C'était la première fois que la « remise »
d'un document officiel s’effectuait de la sorte.