LA BATAILLE DE NAVARIN A
Un mois après cet incident étrange, les ambassadeurs, suivant les instructions qu'ils avaient reçues, vinrent de nouveau chercher la réponse du gouvernement turc.
— La réponse formelle, absolue, définitive, invariable, éternelle du sultan est que jamais il n’acceptera de qui que ce soit une proposition quelconque relative aux Grecs! — dit avec irritation Reis- Effendi.
Un semblable langage était facile à prévoir. Déjà à plusieurs reprises la Porte avait reçu des propositions de ce genre, et toujours elle y avait répondu ou par un dédaigneux silence ou par l’expression d’un hautain mépris. Les hommes d’État turcs savaient à propos rappeler aux diplomates la déclaration de l’ambassadeur anglais au congrès de Vérone, et ils disaient volontiers à l'occasion qu’en dehors des obligations qui lui sont imposées par les traités internationaux, tout
État indépendant a aussi ses affaires propres, lesquelles ne regardent que lui.
Ces dignitaires turcs étaient surtout .irrités contre la Russie. À les en croire, nous n'avions pas le droit, après la convention d’Akkerman, d'émettre de nouvelles prétentions. En vain le comte de Ribeaupierre leur démontrait que les stipulations d’Akkerman n'avaient et ne pouvaient avoir aucun rapport avec les affaires grecques. |
Dans ces conjonctures une seule chose restait à faire : recourir à la menace en s'appuyant sur une force matérielle suffisante pour la mettre à exécution. Cette force, précisément l'alliance des trois grandes puissances européennes la fournissait. Les dignitaires turcs eux-mêmes commencèrent enfin à comprendre le danger. Aussi se montrèrent-ils parfois disposés, — en apparence du moins — à déférer aux dures exigences de la froide
raison. On ne fut plus forcé de laisser sur un sôfa les documents diplomatiques qu'on voulait remettre au Divan, et le drogman français put lire au ministère turc une seconde note par laquelle les alliés signifiaient leur résolution d’ « imposer » un armistice aux belli gérants.
— Qu'est-ce que cela veut dire? Les puissances déclarent la guerre à la Turquie? — demanda le ministre.
On lui expliqua que la note dont on venait de donner lecture ne contenait.
aucune déclaration de guerre, et que l’alliance des grandes puissances ne songeait pas à rompre les relations amicales avec la Porte. Mais que pour des raisons de la plus haute gravité elle-était décidée à s’opposer au débarquement des troupes turques sur le rivage grec. L’explication ne fut pas comprise : aussi fallut-il la répéter. Le ministère prétendit de nou-
veau ne pas comprendre comment on .
pouvait allier l’amitié à des actes d'un caractère violent et coercitif. « Le feu et le bois à brûler ne peuvent pas rester sans danger à côté l’un de l’autre, ils ne le peuvent pas. » répéta Reis-Effendi.
Au point de vue général, la seconde des puissances alliées provoqua un mécontentement et une irritation extrèmes dans le cabinet turc. Au bout de quelque temps il devint évident pour tout le monde que la Porte refusait décidément d'accepter la médiation et que le temps était venu de faire succéder aux pourparlers diplomatiques l'emploi de la force.
C’est ce que firent les alliés (1)
1. « En ce temps-là le beau pays grec se trouvait sous la dure domination des Turquois. Ces Turquois sont des scélérats astucieux et cruels, et ils opprimaient sans mesure ces malheureuses gens. Ils les réduisaient en esclavage et tuaient impitoyablement ceux quicherchaient às’affranchir. Ettoutesles nations européennes étaient indignées de voir le beau‘ pays grec courbé sous le joug de cette vilaine race tur-
quoise. Voilà que les trois plus grands peuples de l’Europe, l'Anglais, le Français et le Russe s’entendirent
La chute de Missolonghi fut loin d’être la dernière goutte de la coupe d’amertume que devait vider l'insurrection grecque.
Les sympathies européennes de nouveau réveillées en faveur de la Grèce et de ses patriotes ; l'envoi de dons pécuniaires et les nouvelles tentatives d’apaisement faites par la diplomatie, n'étaient que des palliatifs impuissants à extirper le mal. Ils permettaient aux Grecs de continuer temporairement l’œuvre commencée, mais ils ne pouvaient naturellement arrêter le ” déclin des forces matérielles du pays. En mème temps — symptôme plus grave encore — parmi les chefs de l’insurrection s’accusaient avec une netteté croissante les symptômes de la décomposition
pour mettre un terme à ces souffrances et dans ce but chacun d'eux envoya une armée de mer.» Ainsi s'exprime un pastiche des vieilles chroniques composé plus tard par les filles de l'amiral Codrington pour célébrer le combat de Navarin. Voir dans l’Appendice.
morale. L'armée de terre poursuivait la lutte. Mais elle la faisait dans des conditions désespérées, dépourvue de vivres et de munitions. Inutile de dire gue des bandes de partisans ne pouvaient mettre aucune unité dans leurs opérations militaires. La flotte de guerre n'avait qu’une existence nominale. Les expéditions en . Grèce des généraux turcs Ibrahim-Pacha et Reschid-Pacha n'étaient, comme précédemment, qu'une série de victoires sur les malbeureux ‘“nsurgés qui chaque jour voyaient le terrain de la lutte leur manquer davantage. Les Égyptiens d'Ibrahim firent une nouvelle irruption dans la Morée dont ils parcoururent les plus belles pro- .vinces, réduisant les habitants en esclavage, violant les femmes, égorgeant les enfants, enlevant le bétail, saccageant les villes, les villages et les campagnes. D’un autre côté, au milieu de l’année 1826, Reschid-Pacha soumit définitivement la Grèce