‹ La bataille de Navarin (1827) d'après les documents inédits des archives impériales RussesChapitre 19 sur 75 · Voir L'Appendice · texte numérisé non relu

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Codrington s’exagérant cette tension toute apparente, en vint à se demander sérieusement si, en cas de bataille, il pourrait compter sur l’action commune de ses deux collègues.

Au premier coup de canon, toutes les craintes de Codrington s’évanouirent. Depuis les amiraux jusqu'aux simples matelots, ses alliés ne rivalisèrent entre eux que d’abnégation et d'intrépidité. Plus d'une fois les vaisseaux russes et français se portèrent secours les uns aux autres comme l’eussent fait les meilleurs amis.

Après la bataille de Navarin les commandants des escadres russe ‘et française ne se réconcilièrent pas d’une façon formelle. Mais, malgré la divergence des vues politiques, il s’opéra tout naturellement entre eux un rapprochement cordial qui prit avec le temps le caractère d’une sincère et durable amitié. Pourtant, malgré le ton de familiarité enjouée qui règne

dans la correspondance de Rigny avec Heydenet malgrétoutela douceurdu comte, les singulières boutades de l'amiral français ne laissaient pas, longtemps même après Navarin, de provoquer un certain mécontentement chez l'amiral russe. On en a la preuve dans les lettres de Codrington où ce dernier engage Heyden à ne pas faire attention aux « boutades » de l’amiral français (1). Cependant il est clair que Codrington lui-même s'était inquiété d’abord des vivacités juvéniles du commandant de l’escadre française, témoin le passage suivant d’une lettre écrite le 3 octobre 1827 par le duc de Clarence, grand amiral de la flotte anglaise, à sir Edward qui lui avait fait connaître son opinion

1. Tous ces détails sur le caractère curieux des relations de Heyden avec de Rigny ressortent avec la plus grande netteté des lettres de l'amiral français au commandant de l’escadre russe qu'on trouvera à la fin de ce volume, et aussi des extraits du livre posthume de Codrington.

sur de Rigny : « L’amiral de Rigny est en effet tel que vous le dépeignez, donc soyez circonspect, ferme et doux. »

Quant au commandant russe, comme on le voit, Codrington ne disait pas encore alors ce qu'il en pensait. Quoi qu’il en soit, cette même lettre du duc de Clarence prouve que, par ses belles qualités d'esprit et de cœur, Heyden avait su dès cette époque se faire apprécier même d’un turcophile enragé comme le futur lord Stratford Radcliffe : « Mister Stratford, est-il dit dans la lettre citée, s’est toujours exprimé sur son compte en fort bons termes. Je ne doute pas que vous ne puissiez avoir avec lui les meilleures relations tant officielles que privées. »

- Quelques difficultés provoquées par le caractère un peu acerbe du vice-amiral de Rigny avaient au début menacé de créer | entre les équipages des diverses escadres des sentiments de défiance incompatibles

avec leur mission commune et de donner aux intentions du cabinet français une fausse interprétation.

Le commandant suprême des escadres, Codrington, instruit sans doute de ces sentiments et désireux de les dissiper, erut nécessaire de justifier le cabinet de Paris dans une lettre adressée le 30 août aux membres du gouvernement provisoire grec : « La sincérité du gouvernement français, leur écrivit-il, est évidente, car c'est lui qui a surtout insisté pour qu’on réduisît à quinze jours le délai d’un mois primitivement accordé pour la réponse du gouvernement ottoman (1). »

Personne sans doute n’en auraït pu dire autant de la quatrième grande puis- . sance dont la flottille se trouvait aussi alors dans l’Archipel. Nous voulons parler de l’Autriche. Son escadre, sous le commandement du comte Dandolo, était évi-*

4, Livre de Codrington, t. I, p. 438.

demment guidée par des instructions diamétralement opposées à celles qu'avaient reçues les commandants des trois escadres alliées, c’est-à-dire qu’elle prenait ouvertement parti pour les Turcs contre les Grecs, bien qu'à Vienne la cour et tout le gouvernement affichassent pour le tzar russe et le cabinet de Pétersbourg les sentiments les plus sympathiques, l'amitié la plus dévouée. Cependant dans le rescrit impérial déjà cité 1l était dit : « Indépendamment des deux escadres précitées.

il se trouve dans l’Archipel des forces navales appartenant à d’autres puissances et, notamment, une escadre autrichienne.

Vous devez en général vous maintenir en bons termes avec elles, surtout avec l’escadre autrichienne. Quoique l’Autriche n'ait pas adhéré au traité maintenant conclu au sujet des affaires de Grèce, néanmoins vous ne cesserez pas d'avoir pour les forces navales de cette puissance les

égards conformes aux liens d'amitié que existent entre les deux cours impériales. »

Pour comprendre combien il était difficile à Heyden de concilier cet ordre avec les autres instructions à lui données dans le même rescrit impérial, 1l fallait être sur les lieux et assister presque chaque jour aux roueries de la fameuse « politique générale » chère au prince de Metternich.

Ainsi dans une lettre datée de Zante, 4 octobre 1827, sir E. Codrington écrit ce qui suit à son amirauté : « Je désirerais porter à la connaissance de Son Altesse, le lord grand amiral, que dans la flotte égyptienne se trouvent sept navires de commerce autrichiens, chargés de muni- . tions de guerre. D'autre part, la corvette autrichienne la Carohne est ici. En outre deux schooners autrichiens sont allés souvent à Navarin et, d’après des informations reçues par l'amiral de Rigny, ont fait le service régulier des dépèches

turques. Deüx de ces transports n'ayant pas jugé à propos de hisser leurs pavillons quand les vaisseaux turcs les hissaient ont été canonnés par l'Asie ; j’ai pu m’emparer de leurs papiers qui fournissent la preuve des intrigues autrichiennes (1). »

Avec sa nature droite et énergique l'amiral n’avait et ne voulait avoir aucune idée de la duplicité diplomatique. Ce qu'il écrivait à son gouvernement, 1lle répétait en face. Sa lettre du 19 septembre 1827 au commandant des forces navales autrichiennes dans le golfe de Navarin montre que, vu l'attitude hostile des Autrichiens à l'égard de la Grèce, le vice-amiral dut les prévenir qu’il pourrait se voir dans la nécessité — « de ne faire aucune différence entre les vaisseaux autrichiens et turcs ».

Bientôt après le héros russe à Navarin, Heyden fut forcé d'agir aussi de la même facon envers le commandant de l’escadre

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