‹ La bataille de Navarin (1827) d'après les documents inédits des archives impériales RussesChapitre 31 sur 75 · Voir l’Appendice · texte numérisé non relu

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stupéfait que les ministres de Sa Majesté. Ils m'ont dit que-tout cela ne leur plaisait pas; que vous vous étiez trop pressé({)...» |

Il est incontestable que Canning luimême, qui s'était décidé à agir de concert avec la Russie pour affranchir la Grèce, se croyait à peu près sûr d’un dénouement pacifique. Il ne supposait pas que la Porte par son intraitable obstination mettrait les alliés dans Ja nécessité d'employer la force. En effet, toutes les mesures avaient été prises pour éviter un conflit. Mais la Porte, évidemment, souhaitait le coniraire: à elle seule incombe la responsabilité de l'affaire de Navarin. Codrington, qui connaissait bien les Turcs, écrivait ce qui suit à Heyden dans une lettre datée du 16 novembre 1828 : « Une fois le traité de Londres conclu, le but des alliés de-

j, Livre de Codrington. t.II, p. 139.

vait être d’en forcer immédiatement l’exécution,-que cela plût ou non au sultan.

Puisqu'on avait sous la main, pour luj confier l'administration de la Grèce, un homme aussi capable que le comte Capo d'Istria, ïil fallait déterminer quelle partie, au juste, de la Grèce devait être soumise à son gouvernement, et lui fournis largement les moyens d’affermir son pouvoir sur les bases admises par les puissances alliées comme les plus conformes à leurs vues. » Ces paroles renfermaient tout un programme politique. | Comme décidément le traité de Londres ne plaisait pas au sultan, la mise à exécution de ce programme exigeait tout d’abord une bataille. Codrington ne se trompailt pas en écrivant qu'il considérait Navarin comme « le premier pas vers l’affranchissement de la Grèce ». Navarin non seulement aurait pu, mais encore aurait dû être aussi le premier pas vers

l'affranchissement de tous les chrétiens de la péninsule Balkanique. C’est en ce sens que Le comprenaient et la Russie tout entière et toutes les malheureuses populations condamnées par l’égoïste jalousie de ‘l'Europe à un esclgyage qui étouffe leur développement intellectuel et matériel. C'est à ce même point de vue que l’envisageaient, en Angleterre mème, ‘tous les hommes qui savaient s'élever à la hauteur de la grande politique de Canning. « Décidément je suis d'avis, » déclara solennellement quelques temps après lord John Russel, « que cette brillante victoire était /e résultat nécessaire du traité de Londres ; en dehors de cela, je considère que Navarin a été une des victoires les plus honnêtes remportées par les armes d’une puissance depuis le commencement du monde. » : |

Tel semblait être aussi l'avis du ministère whig d'alors, quoique sans doute il

n'eût pas espéré cette & honnêle » victoire et qu'il eût préféré s’en passer. La société anglaise, amie de la paix par cupidité, prévit que son portefeuille acquitterait le prix de cette « honnête » victoire. L’influence dt cabinet fit conférer l’ordre du Bain, non seulement à Codrington, Île valeureux serviteur de la pohtique ministérielle, mais encore au comte Heyden et à de Rigny. Toutefois ce ne.fut pas sans peine que le ministère put obtenir pour les trois héros de Navarin ce témoignage de Ja reconnaissance de la Grande-Bretagne.

On en jugera par la première exclamation du roi à la nouvelle de « l’honnête » victoire : « Quel événement inattendu! » Si dans la société anglaise prédominait alors déjà un mercantilisme étroit et une jalousie myope à l'égard de la Russie, dans les hautessphères gouvernementales du pays régnait la vieille conviction qui admettait une « identité »

fort peu flatteuse pour l'Angleterre entre les intérêts de la Grande-Bretagne et ceux de son « alliée séculaire ». la Turquie.

« Des mesures prises afin d'assurer l’exécution du traité, » écrivit-on à Codrington dans un avis officiel, « la plus inattendue pour Sa Majesté a été la rencontre dans le port de Navarin entre la flotte des puissances contractantes ct celle de la Porte ottomane. Sans considérer la valeur déployée par les escadres alliées, Sa Majesté regrette vivement qu'un pareil conflit ait eu lieu avec les forces navales de l’alliée séculaire de l'Angleterre ; mais elle a le ferme espoir que ce fdcheux événement ne sera pas suivi d’autres actes d’hostilité et n’empêchera pas la solution pacifique des difficultés qui existent entre la Porte et la Grèce. (1) »

Déjà, évidemment, se révèlent dans ces

lignes un programme politique diamétralement opposé à celui que suivait Canning.

C'est aussi ce que pensait Codrington.

« Du moment », écrivait-il dans son livre, « que, malgré la différence de leurs intérêts, l'Angleterre, la France et la Russie avaient conclu ensemble le traité de juillet, ce qui pouvait sauvegarder leurs intérêts réciproques, c'était l'accord. Ce qui pouvait leur nuire, c'était la désunion. L’Angleterre abandonna la première cette ligne de conduite, quand son roi appela la bataille de Navarin « un événement inattendu. »

Ces mots laissaient déjà soupçonner un . Changement de politique. Ils créèrent la défiance vis-à-vis de la Russie, le soupçon vis-àvis de la France et excitèrent la Porte à la résistance. » Les événements suivants prouvèrent la justesse de ces vues.

L’ « honnète » victoire provoqua une

crise ministérielle. Selon les idées du

temps, la politique de Canning, en tant qu’opposée aux traditions de l’Angleterre dans les relations séculaires de celle-ci avec la Turquie, était considérée comme simplement révolutionnaire. La chute du cabinetwhig amena aux affaires un ministère tory présidé par le duc de Wellington.

Bientôt après, le 29 janvier 1828, le mot de « surprise » souleva un orage dans les deux Chambres du parlement anglais. A la chambre haute, lord Morpeth s’éleva avec énergie contre l'emploi de ce terme : «Les ministres, » dit-il, « auraient pu choisir une autre expression pour qualifier une victoire qui a rempli de joie le cœur de tout partisan de la liberté. Le mot de surprise est injuste.et inexact. C’est une des épithètes les plus injurieuses qu'’aient pu fournir aux ministres leursrecherches dans le dictionnaire de la langue anglaise. »

— «Je ne puis que m'affliger, » ajouta un autre défenseur de Canning et de Co-

drington, lord Holland, « de voir le mot surprise appliqué à la bataille de Navarin.

Si par cette expression on a voulu faire entendre que le combat de Navarin sera un obstacle à l'indépendance de la Grèce, je ne puis dire que ce mot ait été employé avec justesse et à propos. Je crois, au contraire , que cette bataille aidera à l'émancipation de la Grèce et la précipitera. Elle est aussi un pas — et un grand pas — vers la pacification de l’Europe. »

Lord Holland disait la vérité. Si l’Angleterre et la France avaient continué à marcher franchement d'accord avec la Russie, comme leurs escadres venaient de le faire dans la baie de Navarin, nul doute qu’instruite par la terrible leçon du 8 octobre, effrayée et découragée, la Porte n’eût renoncé à toute idée de résistance. Codrington en était convaincu aussi, comme on le voit par ce fragment d’une

lettre qu'il adressait le 28 février -1828 au grand amiral, le duc de Clarence : « Si je me suis trompé, » écrivait-il « en présumant que la Porte se soumettrait après la bataille de Navarin, c’est seulement parce que je comptais qu'on prendrait des me- . sures pour l’y décider. M. Stratford Canning a dit au capitaine Hamilton que cette bataille n’a eu aucune influence. Au contraire, jamais on a été a Constantinople aussi attentif aux observations des ambassadeurs que depuis qu'on areçu cette nouvelle. »

Le cabinet de Pétersbourg partageait pleinement l'opinion de Codrington. Selon lui, le seul moyen de vaincre l’entètement traditionnel de la Porte, c’était de profiter sans retard de l'impression d’effroi produite sur elle par le désastre de Navarin et de continuer à son égard les agissements énergiques dont le début avait été couronné d'un si éclatant succès. Mais

notre diplomatie elle-même se faisait à ce propos d’étranges illusions. « Vous pouvez être certain (!!), » écrivait le comte Nesselrode à Heyden, le 7/19 janvier 1828, «que pas une des trois cours ne reculera devant les conséquences d'une rupture avecla Porte;quepasune d'elles n’hésitera à donner à ses actes un caractère énergique. Par suite de cette curieuse conviction, qui prouve combien déjà alors notre diplomatie était disposée à voirtoutenrose, Nesselrode,dans le même document, prescrivait à Heyden « de considérer les relations de la Russie avec la Porte comme définitivement rompues, sans qu’il y ait pourtant déclaration de guerre ouverte entre les deux puissances ; de se rendre dans l’Archipel avec tous les vaisseaux dont il pouvait disposer et de ne jamais perdre de vue que, «en vertu des articles additionnels du traité de Londres, l’escadre est chargée d'empêcher

tout arrivage de troupes, de vaisseaux, de 1 2.

matériel de guerre et de provisions de bouche dans les îles et sur les côtes de l'Archipel.. Les navires turcs et neutres

qui refuseront d’obéir à l’ultimatum doi-

vent être repoussés par la force... Nous croyons utile d'offrir à Ibrahim-Pacha les moyens de retourner en Égypte escorté par les flottes alliées. Vous devez inviter les Grecs à la concorde et leur faire comprendre Ja nécessité d’un pouvoir central... Si le blocus immédiat des Darda-

pelles est compris dans les instructions

que vous communiquera le prince Lieven après les avoir arrêtées avec les plénipotentiaires de l'Angleterre et dela France.…., vous devez accomplir tous les désirs de sir Codrington.. » Pour clore ses instructions, le comte Nesselrode communiquait confidentiellement ceci à Heyden : « Tous les avis reçus de Londres et de Paris, ainsi que les renforts expédiés à sir Codringlon nous font croire que l'Angleterre

agira avec vigueur et que peut-être sir Codrington a reçu l'ordre de forcer les Dardanelles et de s’avancer jusqu'aux murs

du sérail pour contraindre le sultan à signer la paix... » Il va sans dire qu’en pareille

circonstance on enjoignait à Heyden de suivre Codrington dans cette périlleuse

expédition pour que « quelques vaisseaux de l’escadre impériale pénètrent, coûte que coûte (ces trois mots sont soulignés dans l'original), avec la flotte anglaise, dans la capitale même de l’empire Ottoman.…

Mais comme en 1876, au Kremlin, lorsque l’empereur revint de Livadia, de même aussi, en 1828, dans la dépèche citée une seule parole du tzar apportait un correctif à toutes les erreurs, à tous les naïfs calculs et à toutes les espérances chimériques de la diplomatie. « Quelque accueil que nos propositions reçoivent à Londres et à Paris » ajoutait en terminant:

le comte Nesselrode, « l'Empereur est décidé à prendre Jes mesures exigées pour l'exécution du (raité du6j juin et à

recourir pour cela à la force des.armes. »

Malgré les renseignéments faux et les convictions erronées de la diplomatie, l’empe-.

reur avait le sentiment vrai de la situation. Si l’Angleterre et la France pouvaient trouver conforme à leurs intérêts de selivrer,en cæ qui concernait Navarin, à un véritakle travail de Pénélope, et de tout mettre en | œuvre pour anéantir des fruits de l’héroïsme de leurs enfants, le tzar russe ne trouvail conforme ni à l’honneur, ni aux - intérêts de la Russie, que le sang russe versé à Navarin restât stérile. De fait, si depuis Navarin il n’y avait plus à faire fond'sur le cabinet de Lôndres, la Russie regrettait de ne pas compter désormais sur celui de Paris. En France, il est vrai, l'opinion publique avait joyeusenrent fêté la nouvelle de la victoire. En outre le

gouvernementes’était empressé d'envoyer la grande croix de l’ordre de Saint-Louis à Codrington, à Heyden et à de Rigny.

‘ Mais quoiqu’on ne puisse nier qü'il y eût

une grandesincérité dansles manifestations d enthousiasme du public français, ilest ce- “pendant hors de doute-que l'esprit frondeur de l’opposition y jouait un rôle considérable. Et on devinait que ces manifestations étaient loin de plaire au cabinet des Tui- * léries, au roi Charles X et à M. de Villèle.

C'est ce qui décida l'opposition à faire de Ja « question grecque » un instrument d’agitation parlementaire. Elle demanda un crédit spécial destiné à secourir les Hellènes. Après. quelques hésitations le gouvernement lui accorda cinq cents mille francs « pour faire la part du fe » , comme disait plaisamment de Rigny à propos de

cette concession.

A enjuger par toute la manière d'agir du vice-amiral de Rigny à partir du combat de

Navarin, on doit supposer, en effet, qu'il reçut alors des instructions l’autorisant à considérer cette libéralité faite aux Grecs par le cabinet de Paris comme en contradiction absolue avec les tendances .

réelles du gouvernement français. Malheureusementles Grecs eux-mêmes donnaient, par leurs divisions, des armes à leurs adversaires. Après six ans d’une lutte désespérée, leur insurrection avait dégénéré en une anarchie complète. Le gou- :

vernement central choisi par eux était trop faible pour se fairerespecter. Tout klephte se regardait comme indépendant et usurpait les droits de l'autorité suprème.

Cette anarchie eut surtout des suites f4cheuses dans la guerre navale. Faute de pouvoir lutter d’une façon régulière contre Ja terrible flotte turco-égyptienne, les Grecs avaient transporté sur mer la guerre de partisans qui bientôt devint l'occasion de véritables brigandages. Cette circons-

tance imposa des devoirs fort délicats aux commandants des escadres alliées lesquels avaient pour mission accessoire de réprimer la piraterie. Il arriva parfois que des corsaires grecs fondant sur des navires turcs ou égyptiens s’emparèrent'de marchandises appartenant à des sujets français, ou anglais. Les habitants desîles Ioniennes quoique grecs eux-mêmes, ne laissaient pas d'aider Ibrahim-Pacha dans l’approvisionnement de son armée et violaien sans cesse le blocus établi depuis la bataille de Navarin le long du littoral ionien de la Morée. Les corsaires grecs ne ménageaient pas ces contrebandiers. Cependant les îles Ioniennes appartenaient à la Grande-Bretagne.Leur gouverneur anglais était un ennemi déclaré de l'insurrection.

Les pirates grecs allaient jusqu’à attaquer aussi les vaisseaux des puissances alliées et vendaient dans les ports grecs le butin dont ils s'étaient emparés. Ces actes cou-

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