LA BATAIITLE DE NAVARIN
pables, commis par des personnes privées, compliquaient singulièrement la situation des amiraux à qui le protocole de Londres avait enjoint de traiter les Grecs en amis.
Nonobstant l'impuissance absolue du gouvernement provisoire grec qui n'avait aucun moyen d'établir l’ordre, on vit, aussitôt après la victoire de Navarin, de Rigny et ses lieutenants rendre le gouvernement grec responsable de tous ces actes dus à la licence effrénée de simples particuliers.
En même temps, par leurs procédés violents envers le gouvernement provisoire, les officiers grecs contribuaient encore à le déconsidérer, à l’affaiblir davantage aux yeux des populations trop portées déjà à ne pas lui obéir.
Tout autre était la conduite du comte Heyden et de sir Codrington qui, au contraire, ne négligeaient rien pour inspirer aux insurgés grecs le respect du pouvoir central. Leurs efforts furent grandement
aidés par l’arrivée, le 45 janvier 1828, de celui que le choix du pays avait appelé à la direction des affaires. Le comte Capo d’Istria était un homme des mieux doués sous tous les rapports et animé des meilleures intentions. Le jour mème où il mit le pied sur le sol hellénique, il eut le bonheur de réconcilier deux chefs grecs, Colocotroni et Grivas, qui étaient sur le point den venir aux mains. Mais la position diplomatique de Capo d'Istria ne fit qu'ajouter aux énormes embarras intérieurs contre lesquels il avait à lutter. Le fait suivant permettra de juger combien cette position était difficile, en égard à l’onéreuse protection que l'Angleterre et la France accordaient à la Grèce.
C’étaitsurtout d'argent qu'avait besoin le gouvernement ; néanmoins, dans la crainte de mécontenter les agents de ces deux puissances accrédités auprès de lui, en
particulier le résident anglais, Donkins,
le comte Capo d’Istria crut devoir refuser un million cinq cents mille francs qui lui étaient envoyés par le gouvernement russe, et il ne se décida à les accepter que sur les instances de Nesselrode et de Heyden.
Cependant la guerre avec les Turcs continuait comme par le passé. Ibrahim- Pacha embarqua à bord des trois vaisseaux Égyptiens échappés au désastre de Navarin,.tous les impedimenta de son armée:
bouches inutiles, femmes, etc. ; et les envoya à Alexandrie. Quant à lui, il resta dans la Morée avec douze mille nizams, quatre mille fantassins irréguliers et deux mille cavaliers. Son attitude était strictement défensive, ce qui, toutefois, ne l’empêchait pas de traiteravecsa barbarie accoutumée la population exposée'aux incursions.
dévastatrices de ses soldats. Les Grecs se hâtèrent de mettre à profit l'absence de la flotte turco-égyptienne pour opérer une:
sérieuse descente dans l’île de Candie.
L'insurrection se propagea rapidement au delà des limites du Péloponèse et gagna l'Attique. Vu le véritable héroïsme déployé par la grande masse de la population hellénique, tant sur le littoral de la mer Égée que dans les îles de l’Archipel, les actes isolés de piraterie, dont se rendaient coupables quelques individus n'auraient certainement pas dû refroidir les sympathies que les grandes puissances professaient officiellement pour la cause des Hellènes. Malheureusement le gouvernement russe et le commandant de l’escadre anglaise, sir E. Codrington étaient seuls à partager cette manière de voir.
Les gouvernements anglais et français ainsi que l'immense majorité des officiers de leurs escadres dans l’Archipel, à commencer par de Rigny, peu après la bataille de Navarin, imputèrent à l'insurrection hellénique les faits et
gestes de quelques écumeurs de mer qui n’avalent rien de commun avec elle.
Au point où en vinrent les choses, il fut impossible à la Porte de ne pas deviner * dans ce fait l'influence des gouvernements et de ne pas comprendre qu’en dépit de toutes leurs déclarations officielles, au fond, ils penchaient plutôt du côté de la Turquie que du côté des Grecs. « De Rigny n’est occupé qu'à donner la chasse aux pirates », écrivait Heyden au comte Nesselrode,le 28 février (vieux style) 4820.
Mais pour avoir un prétexte de ne pas accomplir sa principale tâche, l'amiral français recourut à un stratagème que nous révèle un rapport de l’agent russe à Smyrne, Froding, rapport daté du 3/15 mars de cette même année. Il se fit adresser par la colonie française de Smyrne des pétitions le suppliant de ne gèner en rien les croiseurs turcs, parce qu'autrement 1l compromettrait la sécu-
rité de ses compatriotes. Les fameuses pirateries n'étaient ici qu'un prétexte.
Les relations déjà très tendues de la Porte avec la Russie ne tardèrent pas à se ressentir de ces faits, auxquels s’adjoignaient, à coup sûr, les discrètes insinuations des ambassadeurs anglais et français à Constantinople, sir Stratford Canning et le général Guillemot. Aussitôt après l'affaire de Navarin, sir Stratford s'était empressé d'écrire à son gouvernement que celte victoire n’avait eu aucune influence sur la Porte. Le but évident de cette communication était de donner à entendre que de nouvelles mesures coercitives resteraient également sans effet sur le gouvernement turc. Cependant Codrington savait de bonne source que, dès qu'elle avait appris la nouvelle de son désastre, la Porte avait brusquement modifié sa manière d’être à l'égard des
grandes puissances. Aux airs hautains et
provocateurs avait tout à coup succédé une altitude conciliante. La diplomatie autrichienne, aussi bien que la diplomatie russe, avait constaté cet heureux changement survenu à la suite de la bataille de Navarin. Mais l'effet ne fut pas de longue durée. D'une part, la Porte revint soudain, sans aucune Cause apparente, à ses façons cavalières vis-à-vis des puissances, particulièrement de la Russie » d'autre part, elle poussa plus activement que jamais ses armements sur terre et sur mer, que le désastre de Navarin avait absolument interrompus.
A la fin d'octobre 1827, le prince Lieven, obéissant aux instructions du ministère, appela l’attention de la conférence de Londres sur l’évidente insuffisance des mesures coercitives prescites par le traité de juillet. Saisis de cette question, les diplomates se bornèrent à décider qu’un nouvel ultimatum serait présenté à la
Porte et que, si elle refusait de l’accepter, les ambassadeursseretireraient.Pointn'est besoin de dire que cet ultimatum fut repoussé. Les ambassadeurs des trois puissances alliées firent savoir à la Porte que si, même après Navarin, elle n’acceptait pas les propositions formulées à la conférence de Londres, ils quitteraient Constantinople. Cette déclaration produisit alors le même effet que celle qui clôtura la fameuse conférence de Constantinople en 1877. La Porte souhaita tranquillement bon voyage à messieurs les ambassadeurs.
! Des lettres adressées de Constantinople en Égypte et interceptées par les Grecs firent connaître un détail curieux. À leur déclaration officielle les représentants de l'Angleterre et de la France ajoutèrent », que leurs gouvernements « en aucun cas ne déclareraient la guerre à la Porte ».
Du reste, on ne pouvait pas s’attendre à
autre chose, après tout ce qui s'était passé . dans les hautes sphères gouvernementales de Londres à la nouvelle de « l’événement inaitendu » qui avait si cruellement atteint « l’alliée séculaire » de la Grande- Bretagne. Naturellement les représentants des nouveaux alliés de la Russie qui séjournaïent à Constantinople ne manquèrent pas d'expliquer aux Turcs la signification de tous ces incidents.
Le fait suivant, que nous trouvons consigné dans une lettre écrite par Heyden à Nesselrode le 28 février 1828 montre avec quelle force s’accusait le revirement de la diplomatie anglaise.
Comme Stratford Canning retournait dans son pays, Codrington l'invita à venir conférer à Malte où tous les navires britanniques allant de Lépante en Angleterre ont coutume de faire escale.
Canning ne répondit mème pas à cette lettre et, sans s'arrêter à Malte, se
rendit directement à Londres où son arrivée ne tarda pas à être signalée par une recrudescence de turcophilisme dans les sphères officielles. |
Sur ces entrefaites, à Constantinople se manifestaient aussi d’autres influences qui continuaient d'agir avec un zèle infatigable dans l’ordre d'idées indiqué par les représentants de l'Angleterre et de la France, au moment de leur départ. En apprenant le désastre des Turcs à Navarin, le cabinet de Vienne avait peut-être éprouvé encore plus de colère que cet événement n’en avait provoqué à Londres.
Le prince de Metternich interprétait le traité de Londres comme une preuve que l'Europe s’émancipait de son influence.
La nouvelle de la bataille de Navarin mit à néant toutes les déclarations rassurantes par lesquelles, en se plaçant à différents points de vue, les représentants des trois
puissances alliées avaient cherché à modérer l’irritation du violent homme d’État | préposé à la direction de la politique autrichienne. Il se crut joué, berné. Si, dans cette circonstance, le représentant de l’Angleterre grâce à la duplicité de son cabinet, réussit facilement à calmer la colère du chancelier autrichien, on comprend que cette tâche fut beaucoup plus malaisée pour le représentant de la Russie, Tatistchef. Le gouvernement russe ne jugealt pas conforme à sa dignité de nier ses sympathies pour les Grecs. La Russie ne s’inclinait plus devant les fameuses considérations de « politique générale », c’est-à-dire, en réalité, devant les principes regardés par Metternich comme une condition essentielle d’existence pour la monarchie autrichienne. Dès lors il noua des intrigues souterraines en vue de faire expier à la Russie en Orient le crime qu'elle avait commis en s’af-
franchissant du joug de.la politique viennbise. « Comme on Île voit, » écrivait le 24 janvier (5 février) 1828 Heyden à Codrington, « le cabinet de Vienne insiste vivement auprès de la Turquie pour qu’elle soit plus ferme, il lui assure que l'Angleterre et la France ne
lui déclareront la guerre en aucun cas.
D'un autre côté, ce cabinet s'efforce de
rendre la Russie suspecte aux puissances signataires du traité de Londres en la représentant comme avide de conquètes. »
À cette hostilité de la politique viennoise à l'égard de la Russie et des Grecs, répondaient pleinement dans l’Archipel les agissements de l’escadre autrichienne, qui fournissait à Ibrahim toute espèce de contrebande de guerre. Le pacha avait surtout besoin d'argent. Le 19 mai 1828, de Rigny informe Codrington qu'une corvette de guerre turque, arrêtée deux fois par le vaisseau français le Trident et par
156 LA BATAILLE DE NAVARIN le navire anglais Spite s’était glissé dans le port de la Sude (1). Là elle avait remis quarante mille talaris à une goélette de guerre autrichienne qui les avait portés à Ibrahim. « Vous voyez, achevait de Rigny, que messieurs les Autrichiens continuent leur, manège. J'écris à Dandolo. Heyden m'a dit qu’il s’opposerait par la force à l'entrée de vaisseaux de guerre autrichiens à Modon. » De nombreux incidents de ce genre furent constatés non seulement par l’escadre russe, mais par les escadres anglaise et française, comme l'attestent les lettres de Heyden, de Codrington, de Rigny et de Capo d'Istria insérées dans l’Appendice (2). Le fait citépar le dernier, dans une lettre écrite à Heyden, 12/24 décembre 1828, est particulièrement odieux. « Iciles vaisseaux de guerre autri-
1. Port situé sur le rivage méridional de Candie. 2. Voy. dans l’Appendice les lettres de Capo d'Istria, etc.
chiens ne se bornent plus à violer le blocus organisé par les escadres grecque et russe, ils instituent eux-mêmes un blocus contre les Grecs et en faveur des Turcs. Ils arrêtent un brick de guerre grec qui y contrevient et de petits navires chargés de vivres destinés aux Hellènes. »
On comprend que toutes ces connivences, toutes ces excitations ne pouvaient rester sans effet sur la Porte Ottomane.
La bataille de Navaria avait fait évanouir son rêve de venir à bout des trois puissances, mais maintenant elle était plus tranquillisée sur le compte de deux d’entre elles. Elle avait acquis l'assurance que l'Angleterre et la France étaient, comme l'Autriche, disposées en sa faveur. La Porte s’abandonna donc à l'espoir de venger sur la Russie seule le désastre essuyé à Navarin. « Il me semble que le sultan Mahmoud veut absolument essayer
ses troupes contre la Russie, » écrivait de
Rigny à Codrington le 16 février 1828...
« Le sultan ne pense qu'aux préparatifs militaires, » annonçait-il officiellement à son gouvernement le 6/18 janvier. Du reste, plusieurs des lettres à Heyden dans l’Appendice signalent la soudaine activité belliqueuse qui avait succédé, chez la Porte, à l'effet d’abattement produit sur elle par la défaite de Navarin. Tout d’abord, la Turquie s'applique à faire retomber sur la Russie la responsabilité de la future guerre. En même temps elle essaye d'en finir avec l'insurrection grecque. À ces fins, la Porte déclare qu'elle était prête à accorder la paix aux Grecs sur la base d’une amnistie complète, mais aussi d’un retour absolu de la Grèce sous sa domination. Pour permettre aux Grecs de bien apprécier sa clémence, le gouvernement turc leur accordait un armistice et, acceptant la médiation de l’Angleterre et de la France, il repoussait
absolument celle de la Russie. Cette politique trouva un ardent soutien dans l'amiral de Rigny, qui engagea de tout son pouvoir Capo d'Istria à capituler devant « les tendances conciliantes » de la Porte.
Donkins agit avec non moins de zèle dans le même sens. La diplomatie russe, aussi bien que Heyden, trouva à bon droit incompatible avec les intérêts et la dignité de la Russie d'appuyer des instances ouvertement dirigées contre elle. Capo d’Istria et toute la nation grecque repoussaient avec indignation les propositions de la Porte. Toutefois il n’est pas douteux que la sage attitude prise alors par notre diplomatie n’ait puissamment contribué à ce résultat. Le concours de la Grèce, qui entraîna celui de la plus grande partie de l’Albanie, ne rendit pas peu de services à la Russie pendant la guerre turco-russe de 1828-1829.
Un demi-siècle plus tard, la Porte,
décidée à en venir aux mains avec la.
Russie, a suivi la même ligne de conduite vis-à-vis des peuples qui devaient être lés plus naturels et les plus utiles alliés de son ennemie, — vis-à-vis des peuples mêmes, pour lesquels la Russie se préparait à déclarer la guerre à la Turquie. Mais cette fois la diplomatie russe elle-même a rivalisé d'efforts avec les diplomaties anglaise et autrichienne pour amener précisément son alliée naturelle la plus utile, la Serbie, à conclure avec la Turauie une paix séparée, presque à la veille de la déclaration de guerre...
En 1828, la Russie ne crut pas nécessaire de repousser les services des chrétiens soulevés contre la Porte. La guerre fut déclarée le 44 avril. Mais, dès le 21 mars, la jugeant inévitable, le comte Nesselrode écrivit à Heyden : « Quant aux Grecs, en cas de déclaration de guerre à la Turquie, la Russie peut les regarder
| comme sesalliés naturels. En conséquence, vous les aiderez de toute manière en approvisionnant leurs forteresses et en leur fournissant des armes et du matériel de guerre... Notre situation de puissance belligérante nous autorise à considérer les Grecs comme nos alliés et à les aider de toutes nos forces. D'ailleurs, l'Empereur croit nécessaire que, le jour où l’on conclura la paix avec la Turquie, la Grèce se trouve dans une position qui vous donne le droit et la possibilité de jeter les bases et de fixer les limites de ses possessions, à l'encontre des vues de l'Angleterre, de la France et de l'Autriche. » Dans une autre dépèche, datée du 14 août de la même année, le comte Nesselrode signale la nécessité de faire de la Grèce un État « capable de se soutenir par ses propres forces, si l’on ne veut pas que ce pays soit un éternel prétexte de discordes et de
guerres avec la Turquie. » Pour que l’État
grec remplit cette condition, il était absolument indispensable, suivant le comte Nesselrode, de lui adjoindre Candie et l'Eubée (Négrepont) avec la plupart des îles de l’Archipel. Dès le 24 février de la même année, le ministre des affaires étrangères adressait au prince Lieven, ambassadeur russe à Londres, une dépêche dont voici le sens : « Le traité de Londres a stipulé que les limites territoriales de la future Grèce seraient déterminées d’un commun accord par les grandes puissances et les parties belligérantes. Aussi, quoique l’Angleterre propose avec le consentement de la France de limiter le territoire de la Grèce à la Morée seule le cabinet de Pétersbourg leur rappelle que « le traité de Londres impose aux trois puissances » l'obligation de s’entendre sur ce sujet avec les Grecs, lesquels, ayant accepté les conditions du traité, «jouissent par conséquent de tous les droits qui en
découlent. » « Il ne dépend plus exclusivement des grandes puissances », ajoutait en terminant le comte Nesselrode, « de déclarer que la Morée seule jouira de ses droits. »
Ainsi, deux mois avant la déclaration de guerre, la Russie faisait décidément sienne l'affaire de la Grèce. Naturellement elle souleva lindignation du prince de Metternich. L'homme d’État qui, au nom des fameux principes de la « politique générale », envoyait, au congrès de Vérone, les Russes guerroyer contre les carbonari (1) pour maintenir la domination autrichienne en Italie, n’admettait pas que la Russie, pour une cause indissolublement liée aux conditions les plus.
essentielles de son importance politique,
1. Des troupes russes, sous le commandement d’Ermoloff, se mirent en marche dans ce but et arrivèrent jusqu'à Vilna (d’après les récits des témoins oculaires).