LA BATAILLE DE NAVARIR
eût le droit de tirer l'épée contre la Turquie...
Le ton décidé concernant la Grèce pris” . dès le milieu de janvier 1828 par le gouvernement russe, indiquait l'approche d’un
conflit presque inévitable. Deux solutions probables s’imposaient : d’un côté, l’Ahgleterre et la France, effrayées de leur propre héroïsmeà \avarin, éludaient deleurmieux les engagemeñts du traité de Londres, engagements aux termes desquels elles devaient contraindre la Porte à accepter les conditions de ce traité. D’un autre côté, la Porte elle-même, sûre qu’elle n'avait rien à craindre des deux puissances occidentales, s'était décidée à faire tout le possible pour provoquer une guerre avec la Russie. Dans ce but, elle interdit l’entrée du Bosphore aux vaisseaux de commerce russe; elle expulsa les sujets russes domiciliés sur son territoire ; elle déclara qu’elle ne se considérait pas comme liée
LA BATAILLE DE NAVARIN 165 par le traité d’Akkerman, etc. En outre, . dès le 25 décembre 1827, ke comte Paskievitch fit savoir que le pacha de Van annoncçait officiellement l’ouverture de la « guerre sainte » contre la Russie et invitait tous les « vrais croyants » à se ranger sous la bannière du Prophète.
Enfin éclata l'orage qui menagçait depuis longtemps. Comme- nous l'avons dit, le 44 avril fut promulgué la manffeste par lequel la guerre était déclarée à la Turquie. Ce document contenait l'assurance solennelle que la Russie ne cherchait pas de conquêtes et ne noursuivait pas le renversement de l’Empire Ottoman.
D’après le plan primitif communiqué à Heyden par une dépêche du comte Nesselrode en date du 24 mars, on se propasait de mener les hostilités « avec des forces importantes, avec une grande rapidité de mouvements et avec le ferme dessein de porter un coup décisif avant qu’une
sérieuse opposition se fût formée dans les autres pays de l'Europe. » La Russie ne sera pas probablement seule dans sa lutte contre la Turquie, écrivait le ministre et elle aurait peut-être affaire à une coahtion.
Ainsi s’exprimait le comte Nesselrode le 24 mars. Si l’on se rappelle quelle confiance il témoignait dans les alliés de la Russie le ‘7 janvier, on comprendra qu'entre ces deux dates un immense changement s’était opéré dans la manière de voir du chancelier russe. En janvier, il manifestait la conviction que l’escadre anglaise forcerait les Dardanelles et bombarderait Constantinople. Sa seule crainte au sujet de l’escadre russe était alors qu’elle ne restât en arrière de l’escadre anglaise. En mars, il n'est plus question d'une action combinée. Toutes les périlleuses illusions ont disparu. On envisage la situation sainement, froidement, —
mais avec résolution. La Russie n'aura pas d’alliés, dit la dépêche. Et, à tout hasard, son escadre dans l’Archipel ne doit pas perdre de vue qu'on pourra avoir affaire à une coalition. Nouvelle similitude entre la campagne d'alors et celle de 18717. Au début des deux guerres, on essaya de faire peur à la Russie en la menaçant d’une coalition. Mais en 1828 la situation de l’Europe était toute différente de celle de 1877.. Alor en effet l’Allemagne était dirigée par le prince de Metternich qui considérait la Russie comme un docile instrument de sa politique, et maintenant ne lui pardonnait pas d'oser agir d’une façon indépendante en Orient. Bien entendu, Metternich accusait hautement le cabinet de Pétersbourg d'aider la révolution, de déserter la Sainte-Alliance. C'est dans le même sens que nos ennemis s'expriment encore en 1877 sur l’action indépendante de la Russie
en Orient. Aujourd’hui encore ils accusent la Russie de déserter la triple alliance et de favoriser la révolution. Mais. maintenant ces reproches ne se rencontrent que sous la plume des écrivains turcophiles, tandis qu’alors ils étaient formulés par un gouvernement qui, grâce à nos fautes mêmes, exerçait en Europe une influence considérable. Bien plus, pour mieux accentuer ces reproches, les Autrichiens prirent ouvertement dans l’Archipel vis-àvis des Russes une attitude de défi et d’hostilité. Pendant la guerre, l'Autriche
posta même une armée.sur sa frontière russe... |
. I n’y eut pourtant pas de coalition.
Malgré la grande importance qu’elle avait alors, l’Autriche dévora son ressentiment.
Cependant elle n’était pas seule. Derrière elle se trouvait l'Allemagne. De plus, l'Angleterre ne se montrait pas beaucoup moins menaçante qu’elle à l'égard de la
Russie. Depuis l'avènement d’un ministère tory présidé par le duc de Wellington, l'identité des vues politiques avait amené un rapprochement entre les cabinets de Londres et de Vienne. Le fait est que tous les actes de l'Angleterre prirent dès lors, à l'égard de la Russie et de la Grèce, un caractère prononcé de malveillance. Et, par suite de la présence de notre escadre dans l’Archipel, le rôle de l'Angleterre qui possédait une flotte énorme ; qui était maîtresse de Gibraltar et de Malte, devait avoir pour la Russie une tout autre importance en ce temps-là, qu'aujourd'hui.
Sans doute, en voyant à la tête de l’escadre anglaise Codrington dont les sympathies pour la Russie, aussi bien que pour la Grèce, étaient connues de tout le monde, Heyden avait quelque lieu de penser que sile cabinet de Londres avait cessé d’être un allié pour celui de Pétersbourg, il
n'était pas non plus devenu un ennemi.
Mais les circonstances ne permettaient pas à Heyden de compter sur la prolongation de cet état de choses. Au lieu des instructions complémentaires que Codrington attendait de son gouvernement, il reçut, suivant sa propre expression, un véritable « interrogatoire sur sa conduite » au sujet de la bataille de Navarin. On le traitait en accusé. Le ministère ne cachait pas le mécontentement que lui causait « la plus honnète victoire du monde ». Le héros d'Espagne accusait le héros de Navarin de n'avoir pas exécuté les instructions qu'il avait recues. Codrington, au contraire, était convaincu que le ministère lui en voulait précisément d’avoir « trop bien exécuté ces instructions », et que « Wel- Tington ne cherchait qu'un prétexte », pour s'affranchir des obligations imposées à l’Angleterre par le traité de Londres.
«D’après les nouvelles que je reçois de Paris, écrivait de Rigny à Codrington, » le
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5 mars 1828, « Metternich travaille en Angleterre vos ministres, pour amener à annuler le traité. Les cabinets de Londres et de Paris ne paraissent pas du même avis à ce sujet. Chez vous on est porté à trancher affirmativement la question de savoir si la Russie a violé le traité en invoquant des griefs particuliers contre la Turquie. Chez nous on dit que, tant que la Russie n’a pas laissé inexécutée une condition quelconque du traité, il ne faut pas se hâter de la condamner. Personnelle ment, je pense quelord Wellington cherche un prétexte pour répudier l'héritage de Canning. On me confirme mes anciennes instructions, c’est-à-dire que je dois, sans prendre part aux opérations militaires, empêcher les renforts turcs d'aborder en Morée. À Paris, on est convaincu que les ministres décideront de s’en tenir au traité. » |
En fait, le traité alors n’existait que de
nom. Dès le 25 décembre 1827, dans une dépèche adressée au prince Lieven, le comte Nesselrode insistait sur la nécessité de prendre à l'égard de la Porte des mesures de coercition plus péremptoires que celles édictées par le traité de juillet (1) Le mémorandum anglais reçu en réponse à cette dépèche indique clairement chez le ministère tory, l'intention de s’exonérer de tous les engagements que l’Angleterre avait pris solennellement par les traités d'avril et de juillet. Bien plus, par son ton, par l'esprit chicanier de sa polémique rejetant sur la Russie seule toute la responsabilité de Navarin et des diverses mesures de coercition, injustes, semblaitil dire, que l'Angleterre avait prises visà-vis de la Turquie, le mémorandum an-
1. Nesselrode proposait de faire cesser l'occupation du Péloponèse par les Turcs, d'adresser un ultimatum à la Turquie, de fournir des secours aux Grecs, de . bloquer étroitement les Dardanelles, etc.
glais de 1828 paraissait tout aussi imprégné de turcophilisme que celui par lequel le cabinet de Londres répondit en 1877 à la Russie, quand celle-ci lui notifia qu'elle avait déclaré la guerre à la Porte.
Le 14 février 1828, le comte Nesselrode avisa par dépèche le prince Lieven que, vu l’évidente inimitié de la Turquie dont les mesures portaient une grave atteinte au commerce russe et renfermaient une menace manifeste d’hostilités pour la Russie, le gouvernement impérial serait forcé de répondre à la guerre par la guerre. « La Russie recherchera seulement, » était-il dit dans ce document significatif qu'on appela en Europe le Manifeste Russe, « les moyens de pourvoir aux besoins des po-
pulations chrétiennes placées par les irai-
tés sous la protection de Sa Majesté Impériale, d'assurer la tranquillité et la liberté de leur négoce, de remettre en vigueur
les traités violés, enfin d'obtenir des in-
demnités pour les pertes subies par ses sujets et pour les dépenses d’une guerre qu’elle a cherché de tout son pouvoir à éviter. » La dépèche propose aux alliés d'appliquer les mesures qu'ils ont euxmêmes sanctionnées par les traités du 4 avril et du 6 juillet, attendu que la Russie croit de son devoir de presser l’exécution du traité de Londres. Si les alliés acceptent la proposition de la Russie, ils hâteront par là l’accomplissement de sa tâche et peut-être même amèneront-ils la Turquie à céder. « En cessant la lutte — la Porte en allégera les conséquences, ajoutait la dépêche, en la continuant — .
elle les aggravera. » Si les alliés repoussent toutes Jes propositions de la Russie, celle-ci recourra à la force et mettra seule à exécution le traité de Londres. « Mais, laissée a elle-même et ne recevant aucun appui, » disait en terminant le manifeste .
russe, « la Russie dans le choix des .
moyens propres à assurer l’exécution de ce traité, devra s'inspirer uniquement de ses intérêts et de sa dignité. »
Aïnsi s'explique le changement qui, entre le commencement de janvier et la fin de mars, s’opéra dans les vues et les instructions du comte Nesselrode. Nul doute qu'en recevant cette dépêche, le comte Heyden ne se soit demandé jusqu’à quel point pouvaient être dangereuses pour son escadre les conséquences d'une
rupture entre la Russie et l’Angleterre.
Cependant la Russie resta « laissée à ellemême », sans aucun appui étranger. La Providence eMe-même la conduisit dans la voie qui devait aboutir non à un compromis, mais à l'émancipation définitive de la Grèce. | |
Si l'Angleterre et la France, trompée par l’égoïste Angleterre, avaient consciencieusement rempli tous les engagements et avaient marché d'accord avec la Russie,
à coup sûr après le désastre de Navarin la Porte aurait purement et simplement accepté l’utimatum collectif des trois puissances. Îl n’y aurait pas eu de guerre.
Mais aussi la Grèce n’aurait pas été réellement affranchie et la Serbie n'aurait pas obtenu les immunités considérables que la Turquie lui accorda, à la demande de la Russie, lorsque fut conclue la paix d’Andrinople. La Morée seule aurait passé de la sujétion complète à un état de vassalité, analogue à celui des principautés Danubiennes, et tout se serait terminé par là.
Plus la victoire coûte cher, plus on doit exiger du vaincu. — Tel est le grand principe qui résume, en réalité, toute la conclusion de l’importante dépèche du 14 février 1828.
La Providence a véritablement guidé la Russie, la dirigeant, malgré elle, dans la voie sanglante mais glorieuse de sa mission historique. Et les adversaires les plus déclarés de cette mission ont servi eux-
mêmes d’instrument à la sagesse divine.
« La prochaine guerre sera menée avec des forces importantes, avec une grande rapidité de mouvements et avec le ferme dessein de frapper des coups décisifs, »
écrivait le comte Nesselrode à Heyden en mars 1828. Hélas! L'événement devait donner tort à ce brillant horoscope. Par suite de la crue du Danube qui fut extraordinaire cette année-là, le passage du fleuve ne put avoir lieu qu’en juin. Dans plusieurs places fortes les Turcs montrèrent une fermeté inattendue. Contrairement à toutes les espérances, dont on s'était bercé et à tous les calculs qu’on avait faits, dans la première année de la campagne, les Russes n'atteignirent même pas les Balkans. Il fallut hiverner. La guerre traîna en longueur. Les Turcs, convaincus après
les premiers engagements de l’impossibi-
lité de vaincre éprouvèrent, moins de joie
que ieurs amis occidentaux. De sinistres prédictions concernant la Russie circulaient à Vienne et a Londres. Suivant les uns, la guerre devait durer trente ans sic).
Suivant les autres. les Russes, en entreprenant méme une seconde expédition, étaient voués à un inévitable désastre.
On se moquait aussi du honteux découragement qui, à en croire les esprits malveillants, s'était emparé de la patrie de Minine, de Pierre le Grand et de Koutouzoff...
Tout le mal venait en réalité de la fatale faiblesse numérique de l’armée russe.
« Avec une audace chevaleresque, » explique le célèbre historien de cette guerre, le comte de Moltke (1), « l’empereur Nicolas releva le gant que le sultan lui avait insolemment jeté. Mais la grande modération qui s’unit chez le jeune monarque