‹ La bataille de Navarin (1827) d'après les documents inédits des archives impériales RussesChapitre 36 sur 75 · BA BATAILLE DE NAVARIN · texte numérisé non relu

BA BATAILLE DE NAVARIN

demanda instamment que le blocus effectif n’eût lieu que dans un délai de six mois à dater du jour de sa proclamation. Comme bien on pense, déférer à cette exigence, c'était rendre stérile la mesure même si sagement projetée par le gouvernement russe. Durant ces six mois de répit, Constantinople, ravitaillée par les vaisseaux anglais, autrichiens, égyptiens et turcs, aurait été fournie de vivres pour un an et mème davantage. Heyden développa cette considération avec une netteté et une force remarquables, mais aussi avec la plus grande courtoisie de langage dans la réponse négative qu'il fit aux demandes des amiraux anglais et autrichien. Malgré le ton menaçant des dépèches de Vienne et de Londres, le cabinet de Pétersbourg ne consentit à aucune concession; car, dans l'espèce, 1l s'agissait d’épargner le sang russe, sacré pour le gouvernement de la Russie. Toutefois, pour donner une

marque de bienveillance aux puissances neutres et en particulier à l'Autriche, on ordonna à Heyden de laisser pénétrer dans les Dardañelles les vaisseaux non chargés de contrebande de guerre ; dans cette catégorie de cargaisons éiaient compris tous les objets d'alimentation.

Quant aux navires autrichiens, il était prescrit de les laisser passer sans les visiter, en se contentant de la parole d’honneur du comte Dandolo.

. Heyden suivait à la lettre ces instructions quand soudain, dès le commencement même du blocus, ilfut constaté que, malgré la parole d'honneur du commandant de l’escadre autrichienne, des vaisseaux marchands de cette nation amenaient d'Égypte à Constantinople des objets d’alimentation! IL est facile de comprendre combien devinrent tendues, à partir de ce moment, les relations de Heyden avec Dandolo, et on ne peut s’em-

pêcher d'admirer le tact remarquable et le talent diplomatique, grâce auxquels l'amiral russe trouva moyen de faire respecter le blocus, sans provoquer par là une rupture avec l'Autriche. Le lecteur trouvera dans l’Appendice une lettre du baron Prokesch. Osten, ambassadeur autrichien à Constantinople. Elle prouve qu’en effet les vaisseaux autrichiens ne purent plus introduire de vivres à Constantinople, car l'ambassadeur réclamait le passage libre pour le blé en faisant assez gauchement allusion à la possibilité d’une guerre entre la Russie et l'Autriche.

L'objet de cette demande, dit-il, est au nombre de ceux qui, en cas de refus, occasionnent du mécontentement... Le brouillon de la réponse de Heyden, écrit de sa main sur cette lettre, montre qu'avec son esprit sain et pénétrant, il sut apprécier ces menaces à leur juste valeur et que, sans paraître les avoir remarquées,

il refusa, dans les termes les plus catégoriques, mais aussi les plus courtois, d’accéder à la demande du baron.

Cependant les vaisseaux autrichiens trouvèrent un autre moyen de ravitailler Constantinople. N’espérant plus franchir les Dardanelles avec leur contrebande, ils s’avisèrent de la débarquer sur la côte rouméliote de la mer Égée pour que, delà, les Turcs eux-mêmes la fissent parvenir à destinalion. Cette nouvelle manœuvre n'échappa point à la vigilance du contreamiral Ricord, qui bloquait les Dardanelles. [Len informa Heyden et celui-ci se hâta d'y mettre un terme. Le blocus fut un peu plus étendu du côté de l’ouest, de façon à comprendre les rivages de la Macédoine. Dans la correspondance à laquelle cet incident donna lieu entre Heyden et le comte Dandolo, l’amiral russe sut, avec la fermeté de caractère et l’urbanité des formes qui lui étaient propres, maintenir

énergiquement la détermination qu'il avait prise. Mais à Pétersbourg on décida brusquement que le blocus serait limité aux seules Dardanelles.…

Dans cette affaire, l'Angleterre s’était contentée de laisser agir l'Autriche. Le gouvernement britannique évidemment - faisait fond sur l’espérance formelle d’un homme qui connaissait bien la Méditerranée, l’amiral Colingwood. Au dire de ce marin, il était absolument impossible à n'importe quels vaisseaux de bloquer les Dardanelles en hiver à cause des impétueux vents du nord qui y soufflent continuellement en cette saison et même des tempêtes très fréquentes qui s’y produisent. Mais le cabinet de Londres mit tous ses soins à empêcher l'exécution d’une autre mesure que Heyden s'était décidé à prendre, mû par les instances du comte Capo d'Istria, et aussi par ses propres sentiments d'humanité. Cette mesure, c'était

le blocus de Candie. Primitivement il avait été entrepris par les trois escadres alliées, en exécution du traité de Londres qui avait assigné pour principale tâche aux escadres d'empêcher tout envoi de vivres, de munitions de guerre et de troupes d'arriver à Ibrahim en Morée. Or, par suite de l'excellente position stratégique de Candie, le pacha avait choisi cette île pour y entreposer des provisions de toutes sortes. Malheureusement, malgré les persévérantes instances non seulement des Grecs, mais encore et surtout de la Russie, la conférence de Londres n'avait pas compris Candie parmi les possessions du futur État grec. Dans la lutte diplomatique qui s'engagea à cette occasion, la Russie seule soutint la cause des Grecs. Elle eut contre elle non seulement l'Angleterre mais encore l’Autriche, — comme le prouvent les reproches non

déguisés adressés à cette puissance dans

la dépêche que le comte Nesselrode envoya à Tatistchef le 24 février 1829 (1).

Dès que la conférence eut pris la résolution définitive d'exclure de la Grèce le plus héroïque, le plus infâtigable champion de la nationalité hellénique, le blocus de Candie fut levé, sous prétexte que, cette île étant une possession lurque, la Porte avait pleinement le droit d'en disposer à sa guise. L’héroïque explosion de toutes les révoltes de la conscience nationale resta abandonnée aux furieuses représailles d’une bête féroce, altérée de son sang |

Le comte Capo d’Istria avait prédit cet affreux avenir et sa prophétie ne tarda

1. «Nous ne pouvons être contents, » est-il dit dans cette dépèche, « du sens dans lequel s’est exprimé le prince de Metternich au sujet des futures limites de la Grèce, car il prélendait la réduire à la seule Morée, et aux Cyclades. 11 contrarie à Londres les efforts que nous faisons pour convaincre nos alliés de la nécessité de doter le nouvel État grec, d'un territoire plus étendu.»

LA BATAILLE DE NAVARIN 195 pas à se réaliser. De Rigny apprit à Heyden avec quel empressement les Égyptiens avaient profité de la levée du blocus.

Arrivé à la Sude, Soleyman-Pacha commença aussitôt à traiter à la turque la malheureuse Candie, raillant cruellement à cette occasion la confiance que tous les chrétiens de Turquie avaient mise dans leurs coreligionnaires d'Europe. D’épouvantables massacres eurent lieu. Cédant aux prières de Capo d'Istria que Malcolm et de Rigny avaient refusé d'entendre, Heyden prit sur lui d'envoyer deux vaisseaux croiser entre Candie et Bourdroum.

Bientôt deux navires égyptiens furent pris par les croiseurs russes. Le blocus devint effectif. Cette mesure sauva Candie, mais celle suscita un véritable orage en Angleterre. On reprocha au comte Heyden d’outrepasser ses pouvoirs, de fouler aux pieds une décision rendue par Jes puissances et sanctionnée par son pro-

pre gouvernement. On accusa le cabinet de Pétersbourg d’avoir, au mépris de la foi jurée, envoyé des instruclions secrètes en opposition avec ses déclarations offi-

cielles. Heyden fut prévenu que le gouvernement britannique invitait les vaisseaux de commerce anglais mouillés dans les eaux de l'Égypte à ne pas tenir compte du blocus de Candie, s’engageant à les faire pleinement indemniser par la Russie de tous les dommages que cette conduite pouvait leur attirer. Mais l’Angleterre eut beau menacer, elle eut beau réclamer la levée immédiate du blocus, le comte Nesselrode termina par cette considération généreuse, quoique d'ailleurs toute naturelle, la dépèche qu’il adressait le 8 avril 1829 au prince Lieven : « L'empereur vous prescrit d'appeler l’attention du gouvernement anglais sur le fait suivant. Il n'est pas dit dans le traité que l’île de Candie fera partie de la Grèce. Mais s’ensuit-1l que

les forces combinées des trois premières puissances du monde doivent laisser les habitants de cette île exposés à leurs yeux . à la féroce vengeance des Turcs? »

Cet argument péremploire coupa court à la correspondance sur le blocus de Candie. Grâce à l'énergie de Heyden, la malbeureuse île échappa pendant la durée des hostilités au sort terrible qui la menaçait. Mais, après la guerre, nonobstant les solennelles protestations de la Russie, Candie fut de nouveau livrée par l’Europe aux griffes de l'incorrigible fauve.

Et voilà que les arrêts de l'insondable destinée se sont accomplis. Malgré tous les obstacles, toutes les menaces, toutes les prédictions sinistres, le coup de tonnerre de Navarin s’est trouvé être le début de la Russie dans l’entreprise difficile mais glorieuse qui devait se terminer cinquante ans plus tard devant Constanti-

nople….

Un temps viendra où, dans l'Europe occidentale elle-même, la postérité se rappellera avec orgueil les noms immortels de Heyden, de Lazareff, de Greig et de tant d'autres marins russes qui par leur intrépidité, par leur abnégation consciente et éclairée, ont concouru au succès de la grande œuvre. |

Il y a dix ans, en 1877, toute la Russie célébrait pieusement le cinquantième anniversaire de leurs immortels exploits, sans que la reconnaissance ait distingué entre les héros russes et leurs valeureux camarades des escadres anglaise et française. À côté des noms de Heyden et de Lazareff, la Russie fera une place à part dans sa gratitude à la noble personnalité historique d'Edward Codrington. Sur ce point, l'exemple nous a été donné par l’inoubliable souverain aujourd'hui défunt. Au retour de sa glorieuse campa-

gne, Edward Codrington ne trouva qu'ingratitude dans le gouvernement de sa patrie. Mais il suffit de comparer l'accueil blessant qu’il reçut du duc de Wellington avec la réception cordiale qui lui fut faite par le tzar russe, pour comprendre les sentiments d'enthousiasme qu'Edward Codrington manifesta jusqu'à sa mort en parlant de l’empereur Nicolas Pavlovitch et d’ « un des plus jolis enfants de douze ans que j'aie jamais vus » , ainsiqu il disait lui-même (1). La Providence a permis que ce gracieux enfant devint un homme et que, marchant sur les traces de Pierre le Grand, il transformât le pays dont Dieu lui avait confié les destinées ; aujourd hui, il entre magnanimement dans la voie que lui a ouverte son glorieux père et prend dans sa main puissante la besogne sainte commencée par celui-ci... Animés par son

1. Voy. dans l’Appendice, la lettre écrite de Pétersbourg par Codrington, le 24 septembre 1830.

exemple,nos marins actuels, les Doubassoff et les Chestakoff, ont suivi avec héroïsme les traces des immortels ancêtres de notre famille maritime et'se montrent les dignes successeurs des héros de Navarin.

Dans ce travail, nous avons plus d’une fois appelé l'attention sur des faits qui établissent entre la guerre de 1827-1829 et celle de 1877 une ressemblance frappante. Mais, dans la caractéristique générale des grands événements qui ont signalé ces deux sanglantes époques, au coup de tonnerre de Navarin correspondent surtout, à bien des égards, les débuts foudroyants de la dernière campagne : les passages du Danube opérés par nos troupes devant un ennemi qui les attendait, le front d'opération des Turcs rompu dans son centre, l'occupation aussi hardie qu’habile des passes des Balkans, la marche dans la Bulgarie transbalkhanique. Non moins frappante est la ressemblance entre

les événements dont ces coups de foudre ont été suivis. Dans les deux cas se montra l'influence inévitable mais toujours funeste des considérations diplomatiques sur les opérations militaires. Grâce à Dieu, la situation diplomatique était, en 1877,incomparablement meilleure pour nous qu'elle ne le fut durant la sanglante « période de 1827-1829. Si les débuts analogues autorisaient un rapprochement entre la campagne dernière et les grands événements de la première guerre turque, entreprise sous le dernier règne, personne en Europe, sans en excepter la Turquie elle-même, ne doutait que la guerre de 4877 ne se terminât comme s’est terminée

‘ celle de 1827-1829. C'était une affaire de

patience, d’abnégation. Les grandes choses ne s’accomplissent pas ‘sans grands sacrifices. Plus les sacrifices sont grands, plus les résultats sont importants.

Les événements se chargèrent de fournir

une démonstration éclatante de cette vérité. Ce n’est pas ici le lieu de raconter les hauts faits de la dernière campagne d'Orient. Les armées russes s’avancèrent cette fois, non plus jusque sous les murs d'Andrinople, mais jusque sous les remparts de Constantinople. Et la paix fut signée à San-Stefano.

Ce n’est point par le hasard du sortaveugle, mais par une décision de la sagesse divine que le sang russe coula à diverses reprises dans les vallées du Danube et de l’Araxe. En 1828, comme en 1877, la Providence elle-même conduisit la Russie non à des demi-mesures, mais à une transformation radicale des destinées de l’Orient.

À Navarin, au milieu d’un ouragan de feu, après qu’un vaisseau musulman s'était abime dans les flots, on vit surnager l’image de la Saince Vierge. C'était le présage du prochain triomphe de la croix sur le croissant.

Le cinquantième anniversaire de cet événement miraculeux fut célébré au mo-

ment où notre armée traversait une phase critique.

Ce que la Russie a fait alors, elle est prête à le recommencer aujourd'hui. Le plus vif désir de la paix la domine. Elle est prête à lui assurer son concours. Mais la Russie ne sacrifiera jamais ce qu’elle croit être la juslice.

L'épée de la Russie pèse lourdement dans la balance du monde. La Russie est l’ennemie des agressions injustes. Et si, à un moment donné, il survenait dans l’Europe troublée une attaque injuste, une querelle sans raison, la Russie ne saurait rester spectatrice impassible d’une violation de la paix, attentatoire à la tranquillité de l'Europe. La Russie a toujours été prête à défendre les causes justes.

Puissent les événements dont l’Europe est actuellement le théâtre, et qui font

craindre aux sincères amis de la paix un avenir gros d’orages, resserrer entre les deux nations, la Russie et la France, des liens d'amitié qui, espérons-le, grandiront à l’abri de tout malentendu. Rien ne divise, rien ne sépare les deux pays, sinon l'espace. Unies, ces deux grandes nations peuvent éviter à l'ancien monde une guerre nouvelle qui, bien que circonserite au début, risquerait de provoquer une conflagration générale et embraser l’Europe entière.

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