DE HEYDEN A LADY CODRINGTON
Paros, 26 juillet-7 août 1828.
Mylady, l'amiral m'a prié de prendre copie de deux papiers et de les lui envoyer à Malte. Je profite de cette occasion — non pour vous exprimer la part que je prends à la disgrâce
qui vous atteint (car nos sentiments pour l'amiral vous sont suffisamment connus) mais pour vous prier de ne vous en affliger aucunement. Sans doute, tout cela est fort désagréable pour lui, pour vous, et pour vos bons et charmants enfants, mais votre mari sort de la carrière entouré d’une telle gloire, si aimé et si estimé de tous ceux qui ont eu l'honneur de leconnaître..…. Et pour un héros et un philosophe, disons mieux, pour un héros qui a du cœur, peut-il y avoir une meilleure récompense, surtout dans le service, que l'estime et l'affection des braves Anglais qu’il a commandés en les conduisant à la gloire, ainsi que des Russes et des Français qui ont aussi moissonné des lauriers sous son commandement et qui rivalisent avec ses compatriotes dans la manifestation de leur reconnaissance à son égard ? Il emporte en un mot l'estime et l'affection de tous ceux qui ont été en rapport avec lui. Enfin l'amitié chevaleresque dont il est l’objet de la part d’un jeune monarque qui se montre par ses qualités le premier souverain de l’Europe et qui, innocemment, a été peut-être la principale cause de la disgrâce de votre mari, car un ministère
diplomatique ne peut comprendre ni en lui ni dans les autres l'admiration désintéressée et la reconnaissance exempte d’'égoïsme et de vues politiques. Vos amis iront chez vous témoigner de leurs sentiments pour l'amiral. Nous Russes et Français, nous vous écrirons de temps à autre pour nous informer de votre santé et de ce que vous faites. Mais je me berce aussi de l'espoir d’être un jour votre cicérone à Pétersbourg où vous devez venir, Mylady, pour jouir des hautes qualités de notre famille impériale et de l’estime dont toute la Russie entoure J'amiral. | ‘
Adieu, my dear lady Codrington. Je vous prie de croire que mon estime et mon amitié pour vous et votre aimable famille ne finiront qu'avec ma vie.
DE HEYDEN A CODRINDGTON
Cher Amiral, nous ne nous oublierons jamais l’un l’autre, et au nom de tous mes capitaines et officiers, je puis vous dire ce qui suit. Tous jusqu'au dernier nous sommes vivement affectés de votre départ. Tous de
retour en Russie nous porterons témoignage de notre respect et de notre estime pour vous.
Dans les papiers de sir Edward, a été conservé le compte rendu écrit par lui-même de l'entretien suivant qu'il eut avec le duc de Wellington (t. If, p. 4M).
LE puc. — De l’inimitié ! Je vous donne ma parole que ni moi personnellement, ni aucun membre du gouvernement, ni celui-ci luimême dans son ensemble potitique n’a jamais éprouvé pour vous rien qui ressemble si peu que ce soit à de l’inimitté. Il n’y a pas de serviteur de l'État, pour les services et la manière d'agir de qui je professe plus d'estime.
. Sir Enwarp. — En ce cas, que Votre Grâce :
me permette delui amanderqueree est la cause de mon remplacement ?
LE Duc. — ÎIl paraît que vous vous êtes séparé de moi etde mes collègues, dans l'interprétation de vos instructions, et j'ai vu que nous n’étions pas d'accord.
SiR EDWARD. — J'ai interprété lesinstructions qui m'avaient été données selon leur sens évident, comme les ont interprétées aussi mes collègues Adam et Ponsonby dont le bon sens et l'intelligence vous sont bien connus, comme les a comprises aussi le comte Guilleminot, le seul des ambassadeurs à qui nous pouvions nous adresser sur place pour avoir desindications. Je ne pouvais agir autrement que j'ai agi. Si Votre Grâce ou un des trois gouvernements alliés avec lesquels je devais marcher d'accord m'avait prescrit de comprendre mes instructions autrement, sans doute, je n'aurais pas hésité à faire de cet ordre ma règle de conduite.
Le Duc. — Très bien. Mais moi je les comprends toujours comme je les ai!'comprises d'abord.
SIR EDwARD. — Et motje les comprends aussi comme je les ai comprises d'abord. Permettezmoi donc de demander à Votre Grâce sur quel point précis existe le désaccord entre nous ?
LE Duc (après un silence). — Vous m'excu-
serez | !! En d’autres termes : je ne vous le dirai pas !.…
Sir EpwarD. — (Il s'incline profondément, prend son chapeau et se dispose à sortir.)
Le Duc. — Si, un jour, vous trouvant à Londres, vous désiriez donner suite à votre conversation, je serai enchanté de vous voir.
SIR EDWARD. — Je prie Votre Grâce de m'’excuser, mais si elle ne se sent pas en mesure de répondre maintenant à une question aussi simple, je n'ai rien de plus à dire et il serait inutile que je dérangeasse de nouveau Votre Grâce, lors de mon prochain voyage de Londres. (Là-dessus, sir Edward se retire.)
DE CODRINGTON A SA FEMME
Pétersbourg, 22 septembre 1830.
Nous sommes arrivés ici le 48. L'Empereur était parti le matin même pour huit jours, ce qui nous à fort contrariés. A Revel, nous avons passé le temps avec la très aimable famille du gouverneur, le baron de Boudberg Si vous aviez vu les attentions dont on me comblait, vousauriez été bien aise. Si je n'étais pas lié par d'autres chaînes, jJ'accepterais la 3)» osition que tout le monde me fait de
passer l'hiver ici. On dit que Heyden est dans le Cattégat et on l'attend d’un jour à l’autre à Cronstadt. Sa femme est une aimable vieille, de bonne mine et de bon ton: elle est fort contente de me voir. Leur plus jeune fils, un beau youngfellow,est un marin d’un commerce agréable ; je l'ai prié d'être ‘votre cicéroné. Avec Kruzenstern qui a servi comme enseigne sous les ordres de sir A.Cochrane, je me sens tout à fait chez moi.
Après avoir raconté l'accueil qu'il a reçu dans diverses maisons de Pétersbourg, sir Edward continue :
Je sentais en moi. beaucoup du lion avant d'obtenir l'étoile de Saint-Georges. Ici on fait une telle attention à moi que je trouverais moi-même étrange de passer inaperçu, comme cela a lieu chez nous. Mais je suis vieux et point vaniteux. Je serai fort content de rentrer dans notre petit cercle domestique, où à coup sûr je me rappellerai avec une grande satisfaction le présent voyage. Mon insupportable épaule empoisonne toujours mes plaisirs. La
faute en est probablement au mauvais pavé et aux voituresqui, de plus, vont terriblement vite.
Nous avons entendu deux fois la Sontag.
Quand elle chante au palais, elle touche un cachet de huit ou neuf cents livres sterling. Elle est couverte de diamants comme une impératrice. Vraiment, mieux vaut être chanteur étranger qu'amiral anglais.
En septembre 1830, sir E. Codrington se rendit avec son fils aîné à Saint-Pétershourg pour se présenter à l’empereur Nicolas Pavlovitch, de qui il avait reçu à plusieurs reprises des marques de bienveillance, en 1827 et 1828. Dans ses lettres à sa femme, sir Edward fait un récit détaillé tant de son voyage que de la facon dont on l’accueillit.
Codrington arriva à Pétersbourg le 18 septembre. L'Empereur n'était pas alors dans la capitale. Voicicomment sir Edward raconte son entrevue à Tzarskoé-Sélo avec l'Empereur.
Saint-Pétersbourg, vendredi, 28 septembre 1830.
L'Empereur arrive à Tzarskoé-Sélo, et, le même jour, le prince de Lieven, sur le désir
du souverain, nous adresse à Vill (1) et à moi une invitation à venir dîneret loger ledimanche 26. À deux heures nous partimes et à trois heures nous arrivâmes en grande toilette.
Après quelques minutes d'attente, le prince Volkonsky, grand: chambellan, ‘vint nous serrer la main. Un domestique ouvrit la porte Ja plus voisine de nouset nousinvita à entrer. Sur le seuil même, avant que j’eusse pu regarder autour de moi, ma main fut serrée comme par un vieil ami et je m’entendis souhaiter la bienvenue de la façon la plus affectueuse.
Comme toutes les personnes qu'il m'était arrivé de rencontrer ici m’avaient adressé les mêmes compliments flatteursdontétaitaccompagnée cette cordiale réception, je répondis à mon ami inconnu par les phrases ordinaires et profitai de l’occasion pour lui demander si c'était réellement l’usage en Russie, comme je l'avais entendu dire, de se présenter ganté, ce qui est contraire à notre habitude. On me répondit dans les l(ermes les plus aimables de faire comme bon me semblait. « Comment trouvez-vous mes cadets sous Kruzenstiern ?»