‹ La bataille de Navarin (1827) d'après les documents inédits des archives impériales RussesChapitre 71 sur 75 · LA BATAILLE DE NVAARIN · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE NVAARIN

nière la plus affable et me présenta à son fils, . un des plus jolis enfants de douze ans que j'aie jamais vus. L'Empereur attirait surtout l'attention par sa beauté virile.; sa vieille femme charmait par l'élégance’ féminine de son extérieur et l'agrément de ses manières ; elle possède une grâce majestueuse qui, à mon avis, l'emporte sur la beauté. Elle danse la mazurka (c'est ainsi que les Russes appellent le cotillon) avec tout le monde sans distinction et elle fit de même pour la polonaise. Je fus très aimablement invité par elle pour un tour de cette danse. Je pris part trois fois à la polonaise, tout autant que l'Empereur lui-même. Vous vous étonnez qu’on danse le dimanche?

Vous pensez qu’on danse le dimanche ? Vous pensez qu'on ferait mieux de choisir pour ces divertissements un autre jour? Mais vous avouerez que des monarques qui s'efforcent de répandre autour d’eux autant de bonheur que possible, ne laissent pas d’être agréables à Dieu, lors même qu'ils ne pratiquent pas èn tous points nos usages.

Mercredi, 30 septembre 1830.

Hier je suis retourné de nouveau à Kronstadt. L'Empereur avait désiré que Liéven nous accompagnât à Péterhoff où nous devions rencontrer Sa Majesté pour de Ià nous rendre avec elle par bateau à vapeur à Cronstadt.

Nous nous approchâmes du canot qui nous attendait sur le canal en face du palais.

Bientôt arriva l'Empereur. Il nous serra la main avec affabilité et salua le prince Liéven, le comte Tolstoï, l'amiral Greigh et deux ou trois autres personnages. Tous les assistants étaient sans casques ni épées, en uniforme de petite tenue. L'Empereur entra vivement dans le canot, s’assit au gouvernail et en prit possession. Il exprima le désir que je me plaçasse au milieu, juste vis-à-vis de lui. Je me sentis confus. « Ici, » dit-il, « asseyez-vous ici. » Ma confusion ne cessait point et j'hésitais à m'avancer vers l'endroit qu’il m'indiquait. Mais il répétait toujours: « Ici, » desa voix aimable et flatteuse, si bien qu’enfin je m'assis à la * place de l'amiral, juste devant lui. Après m'être installé là, je lui avouai qu’ilétait très

génant pour moi de lui tourner le dos. Nous allâmes d’abord à la rame, puis, quand le canal s’élargit, nous hissâmes la voile. L’Empereur lui-même donnait les ordres, commandant avec autant d’habileté qa’un vrai marin. Et pendant toute la journée il s’acquitta des fonctions de commandant. Dans la suite, je lui demandai la permission de m'’asseoir plus commodément afin d'avoir la possibilité de lui parler; il y consentit en souriant. J’entre dans ces menus détails pour vous faire connaître son affabilité. Quand nous fûmes sur le steamer, il m'invita à descendre, me montra les tapis, les plats, les vases et toute la vaisselle faite pour l'usage spécial de son yacht. Il me montra aussi la chambre de sa vieille femme et la sienne. Il me fit remarquer que le lit était d’un pied plus long qu'il ne fallait, il attira mon attention sur tout et j'en éprouvai un grand plaisir. | Nous arrivâmes bientôt à Cronstadt où, d’abord, nous examinâmes un navire qui venait de faire le tour du monde, puis successivement tous les vaisseaux de ligne et une frégate. Un des premiers portait le nom de l'Impératrice et l'Empereur, en me le mon-

trant, l’appela « ma femme ». Ensuite nous abordâmes au rivage — pour que je fisse connaissance avec Cronstadt.

J'ai oublié de dire qu'avant l'inspection des vaisseaux l'Empereur me montra une superbe batterie. « Votre Majesté me traite comme un ennemi, » lui fis-je observer à ce propos, « en me montrant ce qui m'attend si un jour je lui fais la guerre. » Il se mit à rire et, me prenant par la main, me dit: « J'espère qu’on ne vous enverra jamais avec une pareille mission. On en choisira un autre. » — « Votre Majesté peut être sûre, « répondis-je, — « que moimême je refuserais une telle mission, et cela pour deux raisons : d'abord à cause de ma sympathie pour la Russie et ensuite parce que je suis convaincu qu'il me serait impossible d'accomplir ma tâche — de prendre cette forteresse. »

A Kronstadt nous attendaient les voitures.

L'Empereur voulut que je montasse dans la sienne. Je me dirigeai du côté gauche, mais l'Empereur me prévint et, montant vivement dans la calèche, il prit place à gauche, de sorte que je fus forcé de passer de l’autre côté et de m'asseoir à droite. Alors il se mit à me

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