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LES FOUILLES SOUS-MARINES DANS LE DÉTUOIÏ DE SALAMINE

Les dillicultés de l'exploration. — Son utililé. — (^,e qui peut subsister encore dans le fond du détroit après vingt-quatre siècles. — La fragilité du matériel naval des anciens. — Ses objets résistants. — La perspective d'une découverte de grande valeur historique.

Beaucoup d'hisloiiens et tle critiques ayant désespéré de déterminer, à l'aide des textes, le point des détroits oîi la bataille de Salamine eut exactement lieu, attendent la lumière désirable des fouilles sous-marines.

Une pareille exploration serait à souhaiter; non pas que, pour des raisons qu'on verra plus loin, elle puisse résoudre définitivement cette question, même au cas où l'on retrouverait intactes les coques des trières perses et grecques coulées bas pendant le combat, mais l'exploration du fond des détroils de Salamine rendra assurément quelque service, non seulement à la reconslilution de la marine qui combattit à Salamine, mais à Farchéologie et à l'histoire navales en général. Que peut-on savoir des bonnes et agréables surprises que ces fouilles nous réservent! Kn 188i, la Société archéologique d'Athènes, par un de ses membres les plus actifs, a fait un commencement d'exploration, mais vu les piètres moyens dont disposait ce savant, celle-ci resta infructueuse; puis on fut arrêté par l'hiver, et on n'y est plus revenu. Il faut re" prendre ce grand et difficile travail avec des moyens sérieux. C'est une coûteuse entreprise et qui nécessitera l'organisation

de lout un syslèmc d'appareils ad hoc, mais qui pourraient servir à maintes autres explorations de même nature '.

Les fouilles sous-marines sont tout indiquées dans les détroits de Salamine, et il serait rationnel d'explorer tout le détroit est, de l'arsenal aLix issues méridionales et môme autour de Psyttalie, où, engouffrées, les trières en fuite, ont dû subir, vers la lin de la bataille, les plus grandes pertes de toute la

1 . Ce nest pas seulement les eaux d'Antikylhéia, de Mahdia, de Salamine qui cachent des trésors archéologiques. Convenablement aimé, pour explorer et pour faire renflouer sans détériorer, on peut aller parloul où il y a des indices que le fond conserve des objets précieux pour l'ait ou l'histoire. A Actium, à Rhodes, à Cnide, à Ilalicarnassc, connue à Tyr, à Misénc, au golfe de Tarente, à Ravenne, — où Auguste avait creusé le second grand port militaire, portas classis, de l'empire, — à Syracuse, à Carthage et à Carthagène, partout enfin où il y aurait quelque espoir bien fondé de trouver quelque chose, l'archéologie pourrait exercer son activité. En 1839, sir Howard Douglas étant haut commissaire dans l'État ionien, le musée britannique eut la bonne fortune d'acquérir un grand el bel acrotère de navire romain, portant, en bronze, comme figure de proue, un guerrier ou Minerve. La relique fut trouvée dans la baie extérieure de Prevesa. De grandes ancres en plomb, du i*^"" siècle avant notre ère [Boletin de la Real Academia de la llisloria, Madrid, XI.,, VIII, 1906, p. 135, et Cccil Torr, Ancient ahips, p. 139), ont été retirées il y a quelques années du fond de Carthagène. Le musée d'Athènes contient plusieurs objets marins. Mais tout cela, ce sont des trouvailles de pur hasard. 11 n'y a pas eu encore, nulle part, orga- .nisées des explorations systématiques de la mer, pour la forcer, là où il est possible, de nous rendre ce qu'elle cache. .V quel point de la mer Egée auraient coulé bas les deux bateaux de lord Arundelj partis surchargés de Délos et Paros, de cet Arundel dont on disait qu'il aUait « transporter la Grèce en Angleterre ». Et comment croire qu'on a t<mt repêché, — 1803, 1806, — de ce troisième ou quatrième transport des rapines de lord Elgin, naufragé près de la cote méridionale de la Morée Documents de la Société historique et ethnologique de Grèce, publiés par.V. .Miliarakis, « Ilestia », Athènes, tome XXVI, 1888); toutes ces questions sont à étudier. Des ports, des villes entières s'écroulèrent dans la mer, et des batailles navales semèrent le fond d'épaves. Partout sur les lignes de cabotage de la navigation antique et médiévale, du golfe Issique à Gadés, tout autour des côtes de la Méditerranée, de la mer de Marmara, de la mer Noire même, couronnée jadis de tant de colonies grecques, il y a unchanip d'exploration. Les moyens d'exploration sous-marine et de renflouage étant aujourd'hui très perfectionnés, il y a espoir que peu à peu ces recherches seront plus systématiques. 11 faut que les fouilles sous-marines n'aient pas lieu seulement lorsqu'un scaphandre de pêcheur déponges heurte par hasard un monceau d'antiquités gisant sur le fond, mais encore ne pas les opérer par des moyens de fortune.

journée, enveloppées de (ontes paris, leur ligne de retraite obslruée par leur arrière-jj;ai'de accourant à leur secours.

Mais esl-il bien sur qu'une trière éperonnée coule bas toujours sur place? Il y en a eu, sans doute, qui ont voulu aller mourir le plus loin possible de l'ennemi, et parmi celles qui onl couli' là sur place, plus d'une a dû naviguer pour ainsi dire entre Jeux eaux, etileurant à peine le fond, poussée peu à peu par des courants sous-marins à des distances assez grandes. Nous en avons des exemples vraiment sUipéfiants, et non pas de subtiles Irières, mais de grands bâtiments à voiles qui ont cheminé ainsi plusieurs milles entre deux eaux. Ainsi, un trois-màts hollandais ayant coulé bas au milieu du détroit de Gibraltar, non loin de Tarifa, dériva, tlottant entre deux eaux, et échoua près de la cote africaine à une distance de douze milles du point où il a été coulé, il avait été entraîné par im courant. Il est bien connu parmi les marins, et surtout parmi les sauveteurs que les épaves font parfois de longs voyages dans la mer, à quelques mètres de la surface, et sont par consé(iuent susceptibles de présenter pour la navigation des dangers considérables dans les cas où ces épaves naviguent à un ou deux mètres sous la surface. Par les soins du bureau hydrographique, on a pu retracer l'histoire et les pérégrinations de quelques-unes des épaves, bâtiments en bois pour la plupart. Tous les navires naufragés ne sont pas également aptes à faire le métici- d'épave, accrochés qu'ils sont à un récif sous-marin ou voguant entre deux eaux, emportés parles flots ou les courants. Toutefois, excepté ceux qu'une lourde cargaison cloue sur le fond, il n'y a presque pas de bâtiments submergés qui reposent sur le fond correspondant au point où ils ont été engloutis. Leur chute d'abord à travers l'eau est lente ; et à coup sûr elle ne peut pas être verticale. Les mers fermées n'ont pas les forts et grands courants des océans, mais elles en onl toujours et elles présentent autant de courants d'eau superposés que l'atmosphère représente de courants d'air situés à des niveaux dilférents et dirigée en sens divers. Dans les mers profondes, le vaisseau noyé, en traversant un premier

courant, le plus superiiciel, doit être porté, enlruiné dans un sens, puis dans un autre par le second, et ainsi de suite; sa cliutc doit être figurée par une iii;ne brisée, un zig-zag, dont les difï'érents éléments sont très inégaux. Où la chute prcndrat-clle (in? où Vépave connaîtra-l-elle le repos? on ne peut pas le prédire. Elle peut très bien aller s'échouer assez loin, sur des fonds peut-être très éloignés, mais aussi sur des fonds assez rapprochés du lieu du sinistre. La pente qui se dessine du chenal de Saint-Georges aux issues méridionales du détroit, comme la progression des sondages le fait voir, la nature du fond très lisse dans ces endroits, le courant du détroit, quoique fort seulement de deux milles, mais se dirigeant du nord au sud, pourraient déterminer des glissades qui dans quelques années seraient capables de nettoyer complètement le fond des détroits, de leurs épaves, les précipitant hors des passes dans les profondeurs plus grandes du golfe Saronique. Quoi qu'il en soit les navires coulés à fond à la suite de la bataille de Salamine doivent sans doute avoir été dispersés sur le fond du détroit oriental, le fond des passes de Psy Italie et sur le fond des eaux qui vont de ces passes vers Munychie, ligne de retraite de la Hotte perse, très peu servant ainsi à indiquer le lieu exact où eut lieu la lutte et furent prises les dispositions de combat difinitives.

Mais coulées bas dans le détroit et au pied d'Aegaléos .ou autour de Psyttalie et vers le Pirée, ensevelies toutes ensemble sous l'arène peu vaste sur laquelle elles combattirent ou disséminées sur une grande distance, je doute fort qu'on puisse retrouver une vaste nécropole de trières. Nous allons voir ce qu'il pourrait rester encore des épaves de Salamine.

Les phases de la bataille que nous avons eu à étudier démontrent abondamment que c'est entre Kynosouraet Phoron qu'auraient eu lieu les naufrages les plus fréquents de navires de Barbares en déroute. Aussi, c'est par là qu'il est naturel de commencer l'exploration et il convient ensuite de s'acheminer vers l'extrémité du mont Aegaléos et l'ile de Saint-Georges. Les profondeurs dans cette direction sont en moyenne de

dix-sept brasses, et à mesure qu'on approche du l'pcif de Saint- Georges, elles tombeni à 12, 8 et G. De l'autre cùté entre Kéramos, Psyllalie et Pboron elles montent à 20 et 22 brasses. La besogne ne serait pas facile, surtout si le vent du sud qui interrompt quelquefois les communications entre le Pirée et l'arsenal venait à se déchaîner '. La brasse anglaise, falliotn, dont je me sers ici, ayant sous les veux la carlo de r.imirautô brilanniquc, équivautà un mètre huit cent vingl-nouf uiilliiuMres, et si l'on prend en considératiou qu'au-dolà de (juinze mètres de profondeur les «liiricullés pour les scaphandres dcvieunent sensibles et qu'à vingt-cinq et trente mètres la pression s'élève à trois et quatre atmospbères, la tàcbe serait vraiment rude et on ne saurait arriver à de bons n-sultats, sans appareils puissants et ingénieux analogues à ceux dont autrefois l'ingénieur Bazin sut organiser le système le plus rationnel pour des fouilles sousmarines, capables ^\o rechercher et renllouer sans les détériorer les objets bisloriques ".

Mais que va-ton redemander au fond du détroit de Salamine, et que pourra-t-il nous restituer ? Les constructions navales dans l'antiquité, — du moins les constructions des longues coques du type Iriérique, — no brillaicnl pas par la solidité

1. Ces coups de vent sont suhits et dangereux. C'est là qu'en voulant étudier sur place les problèmes de la bataille, périt, enveloppé d'un coup de vent, le lieutenant Paris, (ils de l'éminent fondateur du musée de la marine au Louvre, amiral Paris.

2. A ma connaissance, on n'a ctlectué jusqu'à présent qu'une seule grande et méthodique exploration du fond sous-marin en vue de fouilles. Elle fut organisée par l'éminent ingénieur français M. Bazin, qui explora le port de Vigo- Vingt-deux galions ont été coulés bas en 1702 dans ce port, pendant la guerre de Sucicssion, emportaul aux abimes les 450 millions en lorlus d'argent mexicain qu'ils portaient, d'après les assertions du très crédule historien Modcsio Lafuentcs [Uisloria de EspaTia). Pour cette vaine entreprise, M. Bazin organisa le plus parfait et le plus remarquable des systèmes, qui, présenté à l'Exposition de 1878, a fait l'admiration de tous ; observatoire, puissants extracteurs, brise-épaves, treuils, lampes, toutes sortes d appareils enfin, rendirent très facile la tciche. LoUO mètres cubes furent déblayés dans un très court espace de temps. Des blocs énormes s'extrayaient aisément, et les objets fragiles ont été renfloués avec une délicatesse extrême. L'histoire très instructive de cette campagne de huit mois d'exploration, fut relatée en détail par MM. Forest et Noalhat, dans leur ouvrage très documenté Lea bateaux sous-marins. Grâce à son observatoire, M. Bazin pouvait diriger l'exploration en personne.

, N. RAfios, La, nntaUle fie Salaminr. i*

(le leur membrure, la perfeclion de la couture du bordage. Les trières se trouvent très loin de la cohésion admirable d'une frégate en bois du dernier siècle. La cohésion était si défectueuse qu'on sentait la nécessité d'y remédier en renforçant la coque par une série de préceintes auxiliaires et des cables fixés horizontalement autour du bateau, les deux extrémités de chaque câble étant jointes ensemble de façon à former une ceinture complète qui s'étendait sur chaque côté, de la proue à la poupe '. On appelait ces câbles •jTroî^wtjia'ra.

Les peu coûteuses trières mises sur les chantiers étaient construites avec une rapidité incroyable-. Très légères, pour être hissées facilement sur la grève, elles étaient subtiles et fragiles. Quille et étrave cependant, servant de support à l'éperon, étaient fort solides. Le reste, les membres, la carcasse en somme, les bordages, les bancs, tout ce qui enfin supportait le propulseur, c'est-à-dire les rameurs, qui imprimaient la poussée nécessaire à la force offensive du bâtiment, étaient si délicats et fragiles qu'ils croulaient pour ainsi dire au premier fort coup de pied. Les qualités défensives de la coque étaient nulles; tout était sacrifiée la force offensive. Dans de pareilles conditions, on peut se représenter aisément, que ce bâtiment, sous le terrible choc de l'éperon, se disloquait presque en entier avant même de descendre aux abîmes, et, très souvent, il arrivait à ces constructions légères et mal lestées, au lieu de gagner le fond, d'être renversées et de continuer à flotter quille en l'air \ Les parties en bois de la trière si facile à disloquer, qui avec le temps se détachaient une à une du squelette du navire coulé, devaient naturellement remonter à la surface et aller s'échouer sur quelque côte, (.e qui enfin, pour une cause ou pour l'autre, est resté dans le fond, subsiste-t-il encore après 2,400 ans? La grosse hourque d'Antikytliéra qui a coulé devant cette île, malgré qu'elle fut prise

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