LA BAI AILLE
sire de Jauche, Louis Berthout de Berlaer, Arnoud de Stein, Henri, fils du sire de Kuyk, Guillaume, fds du sire de Hornes, Guillaume de Berchem, Nicolas de Deurne, Jacques de Merlaer, Gosuin de Gotsenlioven, Henri de Héverlé, chambellan, Godefroid de Walheim, Gérard van der Aa , seigneur de Grimberghe et de Pollaer, Gérard de Rotselaer, sire de Vosselaer, Laurent Volcaert, Thierry de Herlaer, Guillaume de Kuyk , sire de Boxstel, Henri de Wilre, Arnoud de Helbeke, Henri Happaert de Quaderebbe, Bernard de Bygaerden, Jacques van Velpe, Herman de Bonsbeke ou Bousbeke, Hugues de Merlant, Hennemande Sorpele, Arnould de Kercheem, Jacques d'Errenberghe, Lambert de Lintre, Conon de Grasen (de Grez), Godefroid de Winde , Jean de Mulne, et bon nombre d'autres, dont Van Heelu a été obligé de passer les noms sous silence ».
Bientôt l'on entendit retentir des deux côtés le son aigu des trompettes et des clairons, les bannières et les étendards flottèrent au gré des vents, et chacun s'arma et se disposa au combat. L'armée de Siffroid fit un mouvement en avant, au milieu d'un nuage de poussière à travers lequel brillaient les armures étincelantes. Jean P' envoya deux corps d'élite pour prendre connaissance de sa force et de son ordre de bataille. Ceux-ci rapportèrent que Tarmée ennemie formait une ligne fort étendue, dont les deux ailes s'avançaient en quelque sorte en ferà-cheval. Le centre était sous les ordres de l'ar-
> Vs. 8-)8;ï et suiviiiits. Voyez aussi Uulkciii» , /Vo/Wit'o </e Hiabunt, I,
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chevêque lui-même, accompagné de son frère Henri de Westerbourg, et de plusieurs autres comtes et barons; il se composait de fantassins de la Westphalie, alors regardés comme les meilleurs soldats, des troupes de Cologne, de Nassau, de Meurs, d'Ysenbourg et de Salm. L'aile droite était sous la conduite de Renaud de Gueldre, qui se trouvait à la tête des Flamands » et des troupes de Fauquemont et de Spanheim; il avait avec lui Gosuin, sire de Borne, et d'autres barons de son pays en quantité. A l'aile gauche commandait Henri, comte de Luxembourg, entouré de Walran, sire de la Roche , son frère, Walran, sire de Fauquemont et Montjoie, et autres barons de marque; il avait sous ses ordres les troupes du Limbourg et des Ardennes , auxquelles s'étaient joints ceux du lignage de Schaefdriesche. L'ar-
» Pour comprendre la cause de la présence d'un corps de troupes flamandes dans Tarniée du comte de Gueldre , il est nécessaire de se rappeler que dès Tannée 1284, Guy de Dampierre, comte de Flandre, le plus grand spéculateur de son temps, avait conçu l'idée de s'approprier le Limbourg; qu'il employait à cette fin le sire de Fauquemont , auquel il prêta à plusieurs reprises de Targent et auquel il fournit aussi des troupes, comme on est fort tenté de le supposer, en voyant des Flamands combattre à côté de ceux de Fauquemont. On ne peut expliquer autrement la conduite de ce seigneur subalterne , que Jean Van Heelu représente comme Tinstigateur de toute la guerre :
Vs. CC74 Want hi nas die tjhcne die toc brachte lieidc strijt cndc orloyc altcmalc.
^iuus terrons au reste plus tard que d'autres Flamands, sous la bannière de llrabant, prirent une part glorieuse à la bataille. On peut aussi consulter à ce sujet la chronique anonyme de Flandre, publiée par Denis Sauvage , ebapilrc x\ix.
iï
niée comptait en tout plus de 40)0«o combattants, dont la moitié au moins était composée de cavaliers. Quant au nombre de barons, bannerets, autres seigneurs et chevaliers, il n'est pas connu ».
Le duc Jean rangea promptement en ordre de bataille l'armée de ses alliés, qu'il divisa également en trois corps : il se réserva le commandement de celui du centre. Autour de lui brillait la fleur des nobles du Brabant avec leurs hommes d'armes : son frère Godefroid , sire d'Arschot et de Vierson, Godefroid, comte de Vianden, sire de Grimberg, Wauthier Berthoud, sire de Malines, Arnoud, sire de Diest, Rases, sire de Gavre, Robert, sire d'Assche, Jean, sire de Heusden, Arnoud de Walheim, Jean, sire d'Arkel, Thierry de Walcourt, Gérard de Rotselaer, Arnoud de Wesemale, Jean, sire de Kuyk, Gérard de Wesemale, sire de Berg-op-Zoom , Gérard de Louvain , prévôt de Nivelles, etc. ; qui tous portaient bannière et étaient suivis de maint noble, baron et chevalier, parmi lesquels le chevalier Jean Borluut, noble Gantois, qui faisait alors ses premières armes, et qui, quelques années plus tard, devait être l'un des héros de la célèbre journée des Eperons d'Or. Non loin de lui, on remarquait aussi un autre brave capitaine Gantois, Pierre Goethals, qui prit également part à cette même journée '', Sous les ordres du duc combattaient aussi Hugues et Guy de Chàtillon ses cousins, fils du comte de St.-Pol, avec dix
' W. Aselieiiber;? , ibicl,bh. 9 i Ir.
3 Voyez iiutre Notice sur ia butaiUc de Cvurtraij !■' cilil. Guiul, 1834, page £3.
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gentilshommes français; Herman de Witthemet Régnier de Mulrepas, avec une division de Limburgeois. Uamman de Bruxelles portait la bannière de cette ville, le châtelain Gérard, sire de Marbais, étant trop jeune pour prendre part au combat : celle d'Anvers était conduite par récoutête Guillaume de Lierre, et celle de Tirlemont par Gilles Van den Berghe, mayeur de cette ville. Régnier de Viset, châtelain de Daelhem, portait la bannière de sa châtellenie , et il était accompagné de quelques hommes d'armes de la Hesbaye. On voyait encore briller les bannières d'Enghien et de Gaesbeke ; mais ces deux seigneurs n'assistèrent point à la bataille. Quinze cents comtes , barons et chevaliers se trouvaient en ce moment réunis dans ce corps d'armée. L'aile droite était commandée par Arnoud, comte de Loz, guerrier qui avait blanchi sous le harnais; il avait sous ses ordres Walran, comte de Juliers, prévôt d'Aix; Gérard de Castre, son frère; Robert, comte de Virnembourg; le comte de Wildenouwe; Frédéric, sire de Reiferscheid ; Jean, sire de Bedlur, son fils; Jean de Mérode, drossart de Juliers; Henri, sire de Wildenberg; Gerlach, sire de Dollendorp; le sire de Greiffenstein et quantité d'autres. Le troisième corps était conduit par Adolphe, comte de Berg, qui, outre les troupes de son comté, avait avec lui les seigneurs suivants à la tête de leurs hommes d'armes : Henri, sire de Windeck, son frère; Everard, comte de la Marcke; Simon de Teclenbourg; Otton, comte de Waldeck; le comte de Ziegenhein, etc. A cette aile, l'on comptait aussi une forte division de bourgeois de Cologne. Toute l'armée
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montait à environ i5,ooo combattants, parmi lesquels il n'y avait pas plus de 4ooo valets de pied. La profondeur qu'on avait jugé convenable de donner à cbaque corps, faisait paraître cette armée moins nombreuse encore qu elle ne 1 était en effet. Pendant qu on rangait ainsi les deux armées en bataille, les frères de l'ordre Teutoniqueet autresreligieux, parcouraient en toussens l'espace qui séparait les combattants, pour obtenir quelque trêve et arrêter les flots de sang qui allaient être versés: ce fut en vain, la baine et l'ardeur étaient si grandes des deux côtés, que l'on pouvait à peine contenir les combattants dans leurs rangs.
L'un de ces religieux, sous le simple accoutrement de frère de cet ordre Teutonique si célèbre, cacbait une âme de poète et le cœur d'un vrai patriote ; c'est lui qui transmit à la postérité les hauts faits militaires de la journée de Woeringen. On a déjà deviné que nous voulions parler de notre chroniqueur, Jean Van Heelu,doiit les récits naïfs et poétiques viennent dëtremisen lumière d'une manière si utile pour nos vieux souvenirs nationaux et pour notre littérature.
Vers six heures Siffroid ordonna encore à son armée un mouvement en avant. Jean P^ se tournant alors vers les siens: «Frères, s'écria-t-il, c'est aujourd'hui qu'il nous faut vaincre ou mourir! Ce n'est qu'à travers les bataillons de nos ennemis que nous retrouverons le chemin de notre patrie! » Et avec la rapidité de l'éclair, il donna l'ordre à Rases de Grez, d'arborer le grand étendard de Brabant : au même moment les bannières et étendards de tous les confédérés brabançons flottèrent au gré des
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vents, les chevauxfai de bataille hennirent en ant volers la poussière sous leurs pieds, et des cris de fureur retentirent dans la bruyère immense. A la tête de son armée, notre duc était reconnaissable à la magnificence de son équipement; il était armé de toutes pièces, et couvert de sa cotte armoriée de ses armes, de même que son écu et ses brassières. La garde de sa personne était commise à Wauthier de Warfusé, sire de Momale et à Franco, bâtard de Wesemale, tous deux très-braves chevaliers et bannerets j Rases, sire de Grez, portait près de lui sa bannière, à laquelle devaient en cas de besoin servir de support Nicolas van Ouden et Wauthier van der Cappelle. On pouvait encore facilement reconnaître Adolphe à son vigoureux coursier, qu'il maîtrisait à peine, et au lion de Berg qui dominait son casque. Le choc paraissait imminent; cependant les deux armées gardèrent encore leurs positions. L'archevêque de Cologne fit avancer tout à coup son corps de bataille sur l'aile gauche des Brabançons, conduite par le comte, et porta ainsi le trouble dans les mouvements de la droite de sa propre armée. Adolphe, qui se tenait près du Rhin, comprit tout l'avantage que lui donnait cette faute de fennemi et demeura immobile dans sa position. Jean I'*-* de son côté, soit bravoure, soit amour de la gloire, se précipita à la tête de ses Brabançons et ne laissa derrière lui qu'une petite troupe. Un grand chemin, bordé de deux fossés larges et profonds, séparait les deux armées et arrêta l'attaque pendant quelques instants, personne n'osait le franchir. Comme le lion qu'aucun obstacle n'arrête, le duc dédaigna de profiter
(le cet accident de terrain. « Dieu me préserve à jamais , »>s'écrie-t-ilavec assurance, du dessein dem'arrêter, pour «vivre ou pour mourir, derrière fossé ou chemin, et «d'abandonner ainsi nos alliés, quand nous pouvons «vaincre. En avant, commençons le combat! Honte à «celui qui n'ose; car un plus long retard est d'un lâche.» — « Arrière les lâches ! En avant ! en avant ! » cria en même temps d'une voix de tonnerre. Franco, bâtard de Wesemale, jeune chevalier d'une taille et d'une force athlétiques, et qui conduisait la garde du duc. Tous deux lancent leur cheval à travers la route et entraînent tout derrière eux. L'infanterie westphalienne était fortement serrée et entourée d'une haie de piques, contre laquelle vint se briser la bouillante impétuosité de la chevalerie brabançonne, qui fut forcée de se retirer , mais sans désordre. Dans l'entre-temps l'archevêque s'avance avec son corps de bataille contre le duc. Les Luxembourgeois et les Gueldrois, quoique très- mécontents de ses premiers mouvements, détachèrent quelques bataillons, pour soutenir leur propre corps de bataille, et pour prendre en flancs et en queue les troupes du duc. Les premiers qui commencèrent l'attaque du côté des Brabançons furent les chevaliers Franbach de Birgelen, Arnoud d'Issche, et Arnoud, frère du sire de Heusden; bientôt les Brabançons furent pressés de tous côtés. Les Schaefdriesche tombèrent avec ardeur sur les troupes de Godefroid de Brabant, le plus jeune des frères du duc, qui, entouré de ses fidèles Wallons, les reçut avec intrépidité. Alors les Limbourgeois, ceux de la Gueldre et les troupes de l'archevêque crièrent tous ensemble
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au duc! au duc! et se précipitèrent avec tant d'impétuosité, que l'armée brabançonne fut ébranlée.
Rases de Gavre, sire de Liedekerke, criait qu'il fallait élargir les rangs pour ne pas se laisser envelopper; mais Libert de Dormale, chevalier de la plus grande distinction et renommé pour la force de son bras, s'écria à son tour, outré de dépit: «Serrez les rangs, serrez! Qu'on se «tienne côte à côte, aussi près que possible, et nous «aurons une journée glorieuse!» Alors on n'entendit plus qu'un seul cri : « Serrez, serrez ferme !•> Une autre voix ajouta: «Que chaque lame frappe à mort un chevalier; surtout visez aux seigneurs! Fussent-ils nombreux à pouvoir s'étendre jusqu'à Cologne, une fois leurs chefs tombés, ils seront vaincus!» Rien n'est comparable à la confiance et à l'audace que les Brabançons montrèrent en ce moment ». Comme un mur vivant, comme un rempart hasti d hommes , dit Butkens, ils résistaient à la pointe acérée des épées longues et à une nuée de flèches.
Le comte Henri de Luxembourg, ennemi personnel du duc, ne put pas supporter longtemps la vue de ce combat : il voulut décider promptement la fortune en sa faveur , et s'élança à l'attaque avec son aile gauche tout entière. Godefroid de Vierson , les comtes de St.-Pol, Arnoud de Loz et leur escadron accoururent à sa rencontre; la mêlée fut sanglante et les chevaliers français se frayèrent bravement un chemin jusqu'auprès des Brabançons 2. A peine arrivés auprès d'eux, cei
» Jean Van Ileelu, vers 4730 et suivants. • W. Aschenberg , ibid , biz. 10.
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intrépides guerriers formèrent de nouveau leurs rangs et les étendirent. C'est alors que la bataille reprit avec plus de fureur qu'auparavant. Mille combattants succombèrent, et, au milieu d'eux, grand nombre des plus nobles chefs. On voit flotter partout le panache du duc, dont le bras infatigable sème partout autour de lui le carnage et la mort.
Le comte de Luxembourg cherchait depuis longtemps à combattre le duc en personne : ils se rencontrèrent enfin, et les deux princes s'attaquèrent quelque temps avec une égale valeur; à la fin, abandonnant l'épée, ils se saisirent corps à corps pour s arracher de leur cheval , mais ce fut en vain : la mêlée était si forte autour d'eux, qu'ils furent séparés l'un de l'autre et que le comte fut repoussé. Dans cette première rencontre, Jean reçut au bras une blessure d'un écuyer, nommé Wautier de Wez, qui fut ensuite fait prisonnier par les Brabançons. Walran, sire de la Roche, n'abandonnait jamais son frère, le comte de Luxembourg, et ne cessait de donner des preuves de la plus rare intrépidité : il fut assailli avec une telle fureur, qu'il succomba couvert de blessures et périt : c'était le plus beau et le plus généreux chevalier de toute l'armée; aussi fut-il amèrement pleuré par les siens. Près de lui se tenait le chevalier Berraud de Hallois, qui fut fait prisonnier et qui mourut de ses blessures. Le comte de Luxembourg , voyant la bannière de son frère abattue et foulée aux pieds, chargea de nouveau avec plus de fureur encore, et le combat devint si acharné, que le cheval du duc fut tué sous lui par un sergent du
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comte : mais il fut aussitôt remonté. La noble bannière de Brabant fut aussi abattue, le cheval de Rases deGrez,qui la portait, ayant été tué d'un coup de lance, de sorte qu'il semblait que les ennemis gagnaient le dessus. A cette vue la consternation des Brabançons fut grande : le désespoir s'emparait déjà de leur cœurs, leurs trompettes avaient cessé de sonner, et leurs ménétriers se taisaient, quand Nicolas, sire d'Ouden, releva promptement la bannière et la porta avec Wauthier van der Cappelle, jusqu'à la fin de la bataille. En apercevant leur noble étendard, brillant de nouveau audessus de la tête des combattants, les Brabançons reprirent courage : quant au duc, il se portait sans cesse où sa présence était nécessaire, et il s'avança tellement au milieu de ses ennemis, qu'il perdit son second cheval et fut précipité à terre. Il fut relevé et tiré un peu de côté par les siens. Un écuyer, nommé Arnoud de Hofstat, mit pied à terre et lui donna son cheval. Pendant que tout ceci se passait, ceux du Luxembourg, ne l'apercevant plus, crurent qu'il avait été tué ou qu'il avait pris la fuite; mais aussitôt qu'il eut été remonté, on reconnut qu'il n'en était rien. Pour provoquer le comte, il donna de côté avec une telle impétuosité sur ceux qui portaient la bannière de Luxembourg, qu'elle fut abattue et jetée à terre. Le comte de Luxembourg voyant les merveilles que le duc faisait de sa personne, s'élança vers lui pour la troisième fois, dans le but soit de succomber sous ses coups, soit de s'ouvrir le chemin à la victoire en lui ôtant la vie. Les deux princes en vinrent de nouveau aux prises avec fureur; ils se portaient
l'ii
les plus rudes coups, quand un ëcuyer du duc, nommé Meerbeke, blessa grièvement le cheval du comte, et il l'eût tué, si Guillaume dit TArdennois, sire de Spontin, ne l'en eût empêché. Le comte ne perdit pas pour cela courage; il saisit le duc au cou, espérant, à force de bras, l'arracher de cheval : malheureusement pour lui, au moment où il s'élevait un peu de sa selle , un chevalier brabançon, Wautier van den Bisdomme, lui enfonça profondément sa longue épée au bas des reins et le valeureux comte tomba roide mort de son cheval. Le duc courroucé s'écria , en s adressant au chevalier : Qu'as-tu fait? tu as tué le meilleur chevalier de la journée ? Mais Wautier s'excusa sur le danger où il avait vu son prince. Autour du comte, plusieurs autres chevaliers de grande distinction vendirent encore chèrement leur vie, entre autres, deux de ses frères bâtards , Henri, sire de Houfalise et Baudouin. Malgré toute la bravoure des Luxembourgeois , le désordre se mit de plus en plus dans l'aile gauche de l'armée de Siffroid >.
A cette vue, Renaud de Gueldre quitta sa position pour recommencer le combat : il faisait une chaleur brûlante et le soleil avait atteint le milieu de sa course. Le choc de sa chevalerie fut si violent que les troupes des sire d'Arckel et deHeusden furent complètement enfoncées. Le duc Jean accourut en personne à leur secours et arrêta l'attaque des ennemis. Il était difficile aux Brabançons, déjà épuisés de fatigue par une longue et sanglante mêlée, de tenir tête à ces troupes fraîches.
» Jean Van Heelu , vers 5740 et siiÎTaiits. — Bntkens , poge 316.
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Siffi*oid, sentant combien ce moment allait être décisif, fit, protégé par les Gueldrois, les Flamands et ceux de Fauquemont, remettre promptement ses hommes d'armes en ordre de bataille, et commença à leur tête une nouvelle attaque. Heureusement qu'Adolphe de Berg, qui se trouvait libre, s'avança avec la cavalerie de son aile gauche vers le véritable champ de bataille. Il n'eut que le temps de se précipiter entre les Brabançons épuisés de fatigue et les troupes de l'archevêque. Alors recommença un combat acharné qui dura encore trois longues heures, et cependant la victoire restait incertaine. Mais aucune prouesse, aucun trait de bravoure personnelle (et cette journée en vit cependant un bien grand nombre) ne put résister à l'intrépidité du comte ».
Adolphe avait laissé dans sa première position ses fantassins et les bourgeois de Cologne. Les premiers étaient composés en grande partie de paysans qui s'étaient mis volontairement en campagne, par haine contre l'archevêque : ils n'avaient pas d'autres armes que de grosses massues , hérissées de pointes de fer. Quant à ceux de Cologne, ils transportaient avec eux, sur un chariot, les clefs de leur ville; car l'issue du combat devait leur apprendre à quel maître ils allaient appartenir. L'archevêque faisait conduire son étendard sur un grand chariot, tiré avec peine par douze chevaux vigoureux, et au milieu duquel s'élevait une tour en bois avec des hommes d'armes pour sa défense. Un frère convers, nommé Wautier Dodde, se mit à la tête de
> W. AsclieuLerg , ibidem, [»ujjc 11 et 12.
ces paysans, anima leur courage par une courte allocution , et les conduisit en avant aux cris mille fois répétés de : Gloire à Berg! {Berg roemryk!) Tous ceux qui ne répondaient pas à ce cri , amis ou ennemis , étaient assommés sans pitié et sans distinction. Il fit franchir à ces paysans et à ceux de Cologne un fossé qui les séparait du champ de bataille, et tomba avec eux, comme un avalanche, sur les derrières de l'armée de l'archevêque, qui ne put résister à leur choc impétueux. Les coups de massue pleuvaient comme une grêle épaisse , les rangs ennemis s'éclaircirent en un clin d'œil et la déroute commença à devenir générale. Les bandes de Wassenbourg et de Heinsberg furent les premières à lâcher pied. Les fantassins westphaliens tinrent le plus longtemps; et c'est au milieu d'eux queSiffroid combattait avec un courage digne d'une meilleure cause, quand son cheval reçut un coup de hache dans le cou et s'abattit. L'archevêque se releva et s'efforça de se sauver en fuyant à travers des monceaux de cadavres et de mourants : mais il vit tout à coup arriver vers lui, d'un côté, Adolphe de Berg, de l'autre, Godefroid de Vierson. Il témoigna le désir de se rendreprisonnier à celui-ci, en étendant vers lui les bras : mais Adolphe, donnant de léperon à son coursier, mit la main sur le prêtre-guerrier en même temps que Godefroid, lequel lui abandonna généreusement le prisonnier 1. Le duc d'Arschot et les comtes de Saint-Pol le réclamèrent à leur tour : mais le comte de Berg pria
» Idem, iMdein , paj];c 12 et 13. — .l«.';iii Viin lli-clu , vers 6073 et suivants.
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qu'on le lui laissât et promit de ne pas le mettre en liberté, sans l'autorisation du duc. L'archevêque fut transporté sous bonne escorte au delà du Rhin et gardé soigneusement dans le fort de Mauben.
Le comte de Gueldre avec sa troupe ne montrait pas moins de valeur. Près de lui combattait Gosuin de Wassemberge , sire de Bornes, un des meilleurs chevaliers de par deçà la mer, et par sa naissance prince du sang de Limbourg. Il s'avança plus loin que nul autre dans cette journée, au milieu des Brabançons, où fut abattue sa bannière : son bâtard , qui la portait, fut tué, et Gérard de Wassemberge, son fils aîné, fut fait prisonnier : le sire de Borne n'en combattit pas moins courageusement; mais il eut le malheur de tomber au milieu des paysans d'Outre-Rhin, qui lui fracassèrent un bras, l'assommèrent à coups de massues et percèrent le ventre de son cheval. Le noble animal, se sentant blessé, emporta son maître hors de la mêlée, où il tomba raide mort. Renversé à terre et sans connaissance, le sire de Borne eut le bonheur d'être reconnu par un autre de ses fils, frère mineur, qui le fit revenir à lui et le transporta hors du champ de bataille, quoiqu'il priât avec les plus vives instances, qu'on le reconduisît dans son camp pour y mourir honorablement i.
Henri, sire deBorkelo,se conduisit aussi en brave; mais il perdit la vie; et sa bannière fut abattue et foulée aux pieds. Thierry, sire de Keppel, au contraire, prit la
» Voyea cet liiléiessaiit c'|tisodc de la bataille dans Biitlvoiis, r|ui l'a eoiistTvé avec tous ses détails, d'après Jean Van lleelii.
fuite, et Régnier (leEsel,drossard de Gueldre, en firent de même. Ce dernier se couvrit de honte : car, voyant que les Brabançons négligeaient le soin de leur camp pour assurer le succès de leur victoire , il alla piller leurs tentes et leurs bagages, et son exemple fut suivi par plusieurs chevaliers et écuyers de marque, quin^en auront oncques que blâme , dit Butkens. Quoique le corps du comte de Gueldre fût fort affaibli par les défections, ce prince n'en continua pas moins à combattre valeureusement. Sa bannière, que portait Arnoud de Greverode, bon et hardi chevalier, ayant été abattue, le comte voyant son cheval tué et sa troupe réduite à un très-petit nombre de combattants, fut fait prisonnier par son cousin Arnoud, comte de Loz, qui le confia à Jean, châtelain de Montenaken ; mais une troupe de Brabançons, soupçonnant que c'était un prisonnier important , s empara de l'un et de l'autre ».
L'armée brabançonne achevait de remporter un triomplie complet; et il semblait que le sang ne devait plus couler par torrents : le courage seul des deux chefs de l'armée vaincue résistait encore. Walran de Fauquemont et de Montjoie, cousin du comte de Luxembourg, et l'un des plus intrépides des chevaliers de son temps, rassemble à la hâte un millier de jeunes gens, et à leur tête charge si impétueusement les vainqueurs qui commençaient à se disperser dans la bruyère, que l'issue du combat resta encore longtemps indécise. Enfin, le sire de Fauquemont ayant vu tomber à ses côtés ses plus
« Jean Vun Ueuhi, vers 6600 et suivants. — Butkens, paye 316,
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braves chevaliers, et ayant été grièvement blessé luimême, fut pris par Daniel de Bouchaute, et sa troupe dispersée de nouveau. Nous avons vu précédemment qu'une division de Limbourgeois combattait aux ailes : ils résistaient avec la fureur du désespoir; et à leur tête combattait comme un lion Conrad de Lonsies, surnommé Snabbe. 11 conduisait les Schaefdriesche, tous membres de la même famille et formant un corps de cent six combattants d'élite. C'est avec cette poignée de braves qu'il tenait encore de pied ferme le champ de bataille, déjà abandonné par tous ses autres compagnons. Au milieu d'horribles imprécations, il provoqua au combat Herman de Witthem et Régnier de Mulrepas , ainsi que leurs amis: ceux-ci répondirent à cette provocation; et la plus grande partie de l'armée victorieuse accourut pour contempler cet affreux spectacle : ce n'étaient plus des hommes qui combattaient; c'étaient des tigres quis'entredéchiraient. Le soleil allait se coucher à l'occident ; et trois guerriers de la bande de Conrad étaient les seuls avec leur chef qui eussent survécu à cette boucherie. Ils tournèrent la bride de leurs chevaux et furent les^ ùerniers à quitter ce lieu de carnage *.
Il est difficile d'apprécier au juste la perte respective de chaque armée. En général , les historiens s'accordent sur ce point, que du côté de ceux de Gueldre et de Cologne, 6,ooo combattants au moins restèrent sur le champ de bataille : dans ce nombre sont compris environ onze cents chevaliers ^ ; c'est presque autant que les
> W. Aschcnberg, 14.
> Idem , ibid., page 14.
Français en perdirent, treize ans plus tare?, sous leni ssur de Courtrai, dans la plaine de (iroeningue, où périt la fleur de leur noblesse. Du côté des Brabançons et de leurs confédérés, 2,000 braves succombèrent, parmi lesquels les Brabançons n'auraient perdu qu'environ 4o chevaliers et nobles de distinction. Plus de 4)OOo chevaux tués ou blessés jonchaient toute l'étendue de la bruyère imprégnée de sang. Le nombre des prisonniers surpassait certainement celui des vainqueurs, et tous ceux qui n'étaient pas de marque furent mis en liberté sans rançon : les autres furent partagés entre les confédérés ».
Avec le comte de Gueldre furent pris presque tous ses nobles, barons et seigneurs : c'étaient les sires de Bronchorst, de Meurs, de Kulembourg, de Batenbourg, de Geneppe, de Vorst, de Masene , Ernest de Zoelen, sire Knif, Otton Bole , Otton de Borne, Hubert de Viane, le Boc de Mère, Henri, bâtard de Gueldre, Allard de Drielle, Frédéric de Baren, Gérard de Kelre,
» L'évaluation des forces respectives et de la perte des deux années est en général fort exai^érée et diffère beaucoup chez les divers liistoriens : nous avons donné , comme se rapiirocliant le plus de la vérité, les cliifTres de W. Aschenberg, qui avait suivi le manuscrit de A. Gelenius, de Magnitudine Coloniœ Aijrippinœ. C<t historien avait puisé aux sources les plus véridiques et les plus pures. Nous préférons renvoyer le lecteur aux observations de M. J. F. Willems , qui pense que cette évaluation est aussi quelque peu exa|;érée. Voyez sa savante note, page 270-271 . Quant au chilTic de 4000 clievaux tués, nous ferons remarquer que Tautcur du Motjnum chronicon flchjicum, appelle la bituirc équestre prœlinm.
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l'avoué de Ruremonde et autres. Helwich Van Darame fut tué avec huit autres chevaliers et quantité d ecuyers et d'hommes d'armes. Lorsque la plus grande chaleur de la bataille fut passée, on se mit de tous côtés à ramasser les prisonniers : bon nombre de princes et seigneurs aimèrent mieux se rendre que d'encourir le blâme d'avoir pris la fuite. C'est ainsi que vinrent se remettre aux mains des Brabançons les valeureux comtes de Nassau Walran et Adolphe, dont le second fut plus tard empereur d'Allemagne; le comte Thierry de Nuenaer, Walrave de Bergheim, Reinhart de Westerburg, prévôt de Bonn , Jean de Heinsberg , Evrard et Salentin d'Ysenbourg, les comtes de Reinegg, Drachenfels, Hammerstein, Wied, les sires de Montabaur, Siebach, Sirck, Ulmen, Jacques de Seele avec trois de ses fils, et beaucoup d'autres.
Adolphe, comte de Nassau, avait tué de sa main cinq des plus vaillants chevaliers de Jean P'' ; lorsqu'il eut été amené devant le duc, celui-ci lui demanda : « Qui «êtes-vous, brave chevalier, dont la valeur m'a causé « tant de peine aujourd'hui. f* — Je suis le comte de Nas- )»sau; mais vous qui m'avez fait prisonnier, qui êtes- » vous .»* — Je suis le duc de Brabant , que vo us ne cessiez » de poursuivre dans la mêlée. — Ah! reprit le comte,
• cette épée qui a tué cinq de vos semblables , n'aurait
• pas di\ vous manquer.» Cette réplique plut tant au vainqueur, qu'il fit à l'instant, sans exiger de rançon, mettre le comte en liberté. Depuis lors ces deux princes furent liés d'une amitié si étroite, qu'Adolphe étant devenu empereur d'Allemagne, nomma, en 1292, le duc
Jean son lieutenant-général dans les provinces entre le Rhin et la Meuse ».
Selon la coutume du temps, les prisonniers de marque furent liés avec des cordes, que des chariots avaient apportées d'avance. L'archevêque de Cologne et le comte de Gueldre eux-mêmes ne furent pas exempts de ce traitement humiliant, et ils furent attachés avec les cordes que le fier Siffroid avait destinées aux Brabançons a.
On désire sans doute savoir ce que devint l'archevêque de Cologne. M. Willems nous l'apprendra, d'après un vieux poète allemand, Ottocar Horneck, qui nous a conservé une relation précieuse de la bataille, mais dont le langage serait incompréhensible pour la plupart d'entre nous. Cet auteur , après avoir dit que le prélat fut enfermé dans une prison , où on le contraignit de garder constamment le heaume, le haubert, l'épée et la pesante armure qu'il portait en combattant , afin de faire voir que c'était un guerrier qu'on avait mis en prison et non pas un prêtre, ce qui n'était pas permis, ajoute : « J'ai entendu raconter que lorsqu'on lui don- » nait à manger, on lui ôtait pour un moment heaume » et manicles, mais qu'on les lui remettait aussitôt après » le repas , de manière qu'il devait les garder même au » ht. Quant le pape fut informé de ce traitement, il en- » voya un légat au duc de Brabant. Arrivé dans le pays, » ce légat salua le prince de la part du saint Père et
1 M. Willcins , introd. l\ .1. Van lleelii , p. XLViii. » Jean Van Hcelii , vs. 4343 , 6132 , 8764 et 8764.