GUY DE MAUPASSANT
Bel ami. — 1885
Dans ce nouveau roman de M. Guy de Maupassant, quelques personnes ont voulu voir une étude spéciale sur le journalisme ; il s'en faut et de beaucoup qu'elles aient deviné juste ; quand M. Guy de Maupassant fait une étude, il la pousse jusqu'au bout et ne se contente pas de répéter de vagues lieux communs; on ne juge d'ailleurs pas le journalisme en quelques pages écrites tout simplement pour indiquer le lieu dans lequel se passe un commencement d'action. « Ici une rue», « Ici un parc » etc., se contentaient d'écrire les naïfs peintres décorateurs qui travaillaient pour la mise en scène de Shakspeare. « Ici un intérieur de journal », a écrit M. de Maupassant, et on voit que plusieurs des per-
sonnages du roman ont passé par le journalisme. Avec les yeux, les oreilles et surtout le cerveau dont la nature Ta doué, si M. de Maupassant avait voulu faire une étude du journaliste qu'il a été lui-même, il aurait écrit un chef-d'œuvre»
Ce qui se fait dans le milieu choisi par Fauteur eût pu se passer aussi autre part, et l'étude humaine qu'il a écrite y eût conservé toute son intensité de vérité; M. de Maupassant a choisi pour son héros une profession, tout comme il eût choisi un costume, mais le monsieur est toujours le même.
Il s'agit d'un... Alphonse qui exploite horriblement, honteusement l'amour que la femme de celui qui lui fait gagner sa vie a conçu pour lui. Les détails sont d'une effroyable vérité, mais comme l'auteur a le tact et la mesure, le lecteur n'éprouve pas le sentiment de répulsion que des écrivains du jour n'eussent pas manqué de provoquer.
Je coupe une ou deux belles pages de ce livre qui vient de paraître chez Victor Havard et à qui, sans être grand prophète, on peut prédire un grand succès.
Il s'agit de la mort du mari trompé :
Le domestique vint les prévenir que « Monsieur le curé avait fini. » Et ils remontèrent ensemble.
Forestier semblait avoir encore maigri depuis la veille.
Le prêtre lui tenait la main. — Au revoir, mon enfant, je reviendrai demain matin.
Et il s'en alla.
Dès qu'il fut sorti, le moribond, qui haletait, essaya de
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soulever ses deux mains vers sa femme et il bégaya: — Sauve-moi... sauve-moL.. ma chérie... je ne veux pas mourir... Oh I sauvez-moi.,. Dites ce qu'il faut faire, allez chercher le médecin... le prendrai ce qu'on voudra... Je ne veux pas... Je ne veux pas...
Il pleurait. De grosses larmes coulaient de ses yeux sur ses joues décharnées ; et les coins maigres de sa bouche se plissaient comnoe ceux des petits enfants qui ont du chagrin.
Alors ses mains retombées sur le lit commencèrent un mouvement continu, lent et régulier, comme pour recueillir quelque chose sur les draps.
Sa femme qui se mettait à pleurer aussi balbutiait :
— Mais non, ce n'est rien. C'est une crise, demain tu iras mieux, tu t'es fatigué hier avec cette promenade.
L'haleine de Forestier était plus rapide que celle d'un chien qui vient de courir, si pressée qu'on ne la pouvait point compter, et si faible qu'on l'entendait à peine.
Il répétait toujours: — Je ne veux pas mourir!.... Ohl mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu... qu'est-ce qui va m'arriver? Je ne verrai plus rien... plus rien... jamais... Ohl mon Dieul
Il regardait devant lui quelque chose d'invisible pour les autres et de hideux, dont ses yeux fixes reflétaient l'épouvante. Ses deux mains continuaient ensemble leur geste horrible et fatigant.
Soudain il tressaillit d'un frisson brusque qu'on vit courir d'un bout à l'autre de son corps et il balbutia :
— Le cimetière... moi... mon Dieu!...
Et il ne parla plus. Il restait immobile, hagard et haletant.
Le temps passait; midi sonna à Thorloge d'un couvent voisin, Duroy sortit de la chambre pour aller manger un peu. Il revint une heure plus tard. Mme Forestier refusa de rien prendre. Le malade n^avait point bougé. II
traînait toujours ses doigts maigres sur le drap comme pour le ramener vers sa face.
La jeune femme était assise dans un fauteuil, au pied du lit. Duroy en prit un autre à côté d'elle ; et ils attendirent en silence.
Une garde était venue, envoyée par le médecin ; elle sommeillait près de la fenêtre.
Duroy lui-môme commençait à s'assoupir quand il eut la sensation que quelque chose survenait. Il ouvrit les yeux juste à temps, pour voir Forestier fermer les siens comme deux lumières qui s'éteignent. Un petit hoquet agita la gorge du mourant, et deux filets de sang apparurent aux coins de sa bouche, puis coulèrent sur sa chemise. Ses mains cessèrent leur hideuse promenade. Il avait fini de respirer.
Plus loin, le mari mort, les deux amants, « pour se distraire » vont faire en voiture un tour au bois. La scène est superbe d'indifférence et d'oubli cruel :
Puis il voulut savoir sur le défunt un tas de détails intimes et secrets que la jeune femme, mal à Taise, refusait de dire. Mais il insistait, s*obstinait.
— Allons, voyons, raconte-moi ça. Il devait être bien drôle dans ce moment-là?
Elle murmurait du bout des lèvres :
— Voyons, laisse-le tranquille, à la fin.
Il reprenait : — Non, dis-moi I c'est vrai qu'il devait être godiche au lit, cet animal !
Et il finissait toujours par conclure : — Quelle brute c'était !
Un soir, vers la fin de juin, comme il fumait une cigarette à sa fenêtre, la grande chaleur de la soirée lui donna l'envie de faire une promenade.
II demanda : — Ma petite Made, veux-tu venir jusqu'au Bois?
— Mais oui, certainement.
Ils prirent un fiacre découvert, gagnèrent les Champs- Elysées, puis l'avenue du Bois-de-Eoulogne. Celait une nuit sans vent, une de ces nuits d*étuve où Tair de Paris surchauffé entre dans la poitrine comme une vapeur de four. Une armée de fiacres menait sous les arbres tout un peuple d'amoureux. Ils allaient, ces fiacres, l'un derrière Pautre, sans cesse.
Georges et Madeleine s'amusaient à regarder tous ces couples enlacés, passant dans ces voitures, la femme en robe claire et Thomme sombre. C'était un immense fleuve d'amants qui coulait vers le Bois sous le ciel étoile et brûlant. On n'entendait aucun bruit que le sourd roulement des roues sur la terre. Ils passaient, passaient, les deux êtres de chaque fiacre, allongés sur les coussins, muets, serrés Tun contre l'autre, perdus dans l'hallucination du désir, frémissant dans l'attente de l'étreinte prochaine. L'ombre chaude semblait pleine do baisers. Une sensation de tendresse flottante, d'amour bestial épandu, alourdissait l'air, le rendait plus étouffant. Tous ces gens accouplés, grisés de la môme pensée, de la môme ardeur faisaient courir une fièvre autour d'eux. Toutes ces voitures chargées d'amour, sur qui semblaient voltiger des caresses, jetaient sur leur passage une sorte de souffle sensuel, subtil et troublant.
Georges et Madeleine se sentirent eux-mêmes gagnés par la contagion de la tendresse. Ils se prirent doucement la main, sans dire un mot, un peu oppressés par la pesanteur de l'atmosphère et par l'émotion qui les envahissait.
Comme ils arrivaient au tournant qui suit les fortifications, ils s'embrassèrent, et elle balbutia un peu confuse : — Nous sorarmes aussi gamins qu'en allant à Rouen.
Le grand courant des voitures s'était séparé à l'entrée
des taillis. Dans le chemin des Lacs que suivaient les jeunes gens, les fiacres s'espaçaient un peu, mais la nuit épaisse dos arbres, l'air vivifié par les feuilles et par Thumidité des ruisselets qu'on entendait couler sous les branches, une sorte de fraîcheur du large espace nocturne tout paré d'astres, donnaient aux baisers des couples roulants un charme plus pénétrant et une ombre plus mystérieuse.
Georges murmura : Oh ! ma petite Made, — en la serrant contre lui.
Et voilà toute l'oraison funèbre !
Je le répète, ce n'est pas une véritable étude sur le journalisme qu'a écrite M. Guy de Maupassant. Pour être juste, il lui a fallu prendre le bon et le mauvais de cette profession, que malheureusement, n'importe qui peut prendre sans l'avis d'unsyndicat. C'est là ce qui fait que notre corporation ne peut pas être rendue responsable d'actes individuels, comme celle d'un cercle par exemple, qui n'a reçu le voleur qu'elle chasse pour tricherie, que sur la présentation de membres très honorables, devant un comité trié sur le volet.
Hélas I il faut bien le dire, la plaie du journalisme, ce sont ces intrus, ces critiques maîtres- chanteurs qui, embusqués dans des revues d'art suspectes, des journaux quotidiens ou hebdomadaires dont le titre indique la classe du monde qu'ils veulent exploiter, déversent au nom de soi-disant théories rénovatrices, l'injure et la diffamation sur tout ce qui est honnête, beau ou bon, jusqu'à capitulation.
La jalousie, Tenvie, la grossièreté, tout s'y trouve. Mais ces exceptions honteuses ne se rencontrentelles pas aussi dans les autres professions, et toute la compagnie des notaires, par exemple, se sentirait-elle atteinte parce qu'un des siens, un notaire, aurait mérité le bagne ?
A côté de ces hontes, plus haut que ces hontes, il faudrait montrer aussi les services que rend le journalisme honnête, éclairant chacun sur ses intérêts, portant 1^ lumière dans des bas -fonds où patauge la malhonnêteté. Respect à la vie privée, soit, mais que la vie privée soit respectable d'abord. Examinez bien ceux qui craignent tant les journalistes et ne croyez pas que ce qu'ils redoutent d'eux soit le récit des bonnes actions qu'ils' ont faites, font ou doivent faire; bien au contraire 1