JULES CLARETIE
Jean Hornas. — 1885
Voici d'abord un nouveau livre de Jules Claretie, poitr mieux dire un nouveau succès pour son auteur.
C'est l'histoire d'un ambitieux, affamé d'argent^ qui, pour arriver à la fortune, se déclare prêt à tuer le mandarin ! Le type est pris sur le vif ;*on reconnaîtrait facilement tels individus que M. Claretie a voulu peindre. Le mandarin s'offre à Jean Mornas sous les traits d'un vieil avare, chez qui il envoie une femme Lucie, hynoptisée et mise en état de suggestion magnétique; Lucie obéit aux ordres imposés par Mornas, ce bohème médecin ; elle va accomplir mathématiquement l'ordre imposé, Tidée suggérée. Mais au lieu de voler, elle tue. C'est là l'intérêt, la nouveauté, l'entraînement du drame.
La scène suivante en donnera une idée. Jean Mornas, ce pessimiste audacieux, attend Lucie qu'il a magnétisée, et qui revient de commettre le crime :
Encore quelques minutes peut-être et Jean Mornas connaissait sa destinée. « Etre riche ! être riche I » Il avait peur maintenant de devenir fou. Ses oreilles bruissaient comme dans les nuits de tentation atroce. Il se passa une éponge mouillée sur le front. La congestion lui montait au cerveau.
Quelqu'un s'était arrêté au seuil de sa porte et une main cherchait le cordon de sonnette.
Tout à coup, il devint immobile et très pâle.
Il s'élança au moment où le tintement vibrait, ironique et clair. Sa main ouvrit brusquement la porte. Une femme était là : Lucie.
Elle entra d'un mouvement rapide, en quelques pas, comme si elle eût été poursuivie, et blême, elle alla droit vers la petite table où les papiers de Jean Mornas tirainaient.
Il avait vivement refermé la porte et il s'avançait vers Lucie, la regardant bien en face, très ému.
Le jour baissait dans la petite chambre à peine éclairée par le crépuscule gris de' ce triste jour froid.
Avant même que Mornas eût dit un mot, Lucie laissa tomber sur la table une liasse de billets de banque, et, d'une voix étrangement ferme, nette et métallique, elle dit :
— Voilà !
Jean s'était précipité sur ces billets qu'il prit entre ses doigts avec des frissons de volupté.
Etait-ce possible ? Enfin !...
Il les dépliait, les caressait, les comptait.
Lucie, droite, telle qu'il l'avait vue à la gare, devant le guichet, regardait comme si elle n'avait pas compris.
Trente-sept ! fit Mornas.
Il y avait là, en billets de mille francs, de cinq cents et de cent francs, trente-sept mille francs. Le levier pour la fortune!... Trente-sept mille francs 1 Jean les recomptait encore, les touchait, les admirait, cherchant maintenant du regard un endroit où les dissimuler et ne trouvant aucune cachette plus sûre que sa poitrine. Alors il les glissa dans la poche intérieure de son paletot râpé et il en boutonna les boutons dont les capsules métalliques luisaient. Ce paquet de billets, il en sentait avec des frissons voluptueux le poids léger sur son corps. C'était comme une cuirasse qui lui eût fait maintenant tout brarer.
Puis il demanda à Lucie, du ton bref et sourd d'un complice qui n'ose môme pas savoir tous les détails du forfait :
— ...Et... cela a été facile?
Elle ne répondait pas, demeurait droite en sa rigidité sculpturale, les yeux hagards dans une face de marbre.
— Gomment cela a-t-il été fait? dit encore Mornas au bout d'un moment.
De sa voix vibrante, bizarre, Lucie répondit :
— Je ne sais pas...
L'accent de ces quelques mots était si étrange, que Jean subitement ressentit une inquiétude .
— Mais enfin, dit-il, à moi, à moi, lu peux bien apprendre?... Je veux savoir...
— Il y avait comme une force qui me poussait ! fit la jeune fille. Tallais... j'allais... Pourquoi allais-je là, moi ? Parce qu'il le fallait... Ouil... — et elle semblait encore lutter contre elle-même, contre l'obsession, — il le fallait, voilà! — Je suis entrée... J'ai vu l'homme... On m'a laissée seule avec lui. J'ai écarté le cornet qui pouvait lui servir à appeler...
— Il ne voyait pas ? demanda Mornas. Il ne voyait rien?... Aveugle, n'est-ce pas ?
— Aveugle, oui, Mais il entendait !
La voix de Lucie avait pris, en disant cela, nne expression farouche ; et, sans bien expliquer la cause, Mornas devina un péril.
— Il entendait ?
— Oui...
Elle était toujours debout impassible.
— Il a entendu? répéta Mornas en la regardant en face.
— Oui... pendant que je fouillais les livres... Et alors. . . Elle ferma les yeux, secouant la tête pour en chasser une
vision mauvaise?
— Alors ? répéta Mornas comme arrachant une à une les paroles des lèvres de Lucie.
— Alors... écoutant, il a deviné.., oui, deviné qu'on voulait le voler... Il a poussé un cri et...
— Et on est venu? demanda Jean.
— Ah! si on était venul... Non, répondit Lucie, on n*est pas venu... Il s'est dressé sur son lit... La peur ou la colère lui donnait la force... Il s'est traîné vers moi, posant sa main sur mon épaule, là... une main maigre qui s'enfonçait comme une griffe... J'avais pris les billets, puisqu'il fallait les prendre... C'était plus fort que moi... Quelque chose me disait de les prendre puisqu'il les avait volés... n'est-ce pas, il les avait volés?... Et comme il voulait me les arracher, alors...
Jean maintenant, aussi pâle qu'elle, attendait, pressentant quelque épouvante :
— Alors, je l'ai repoussé ; il est allé retomber près de son lit. Raide ! Etendu I II n'a plus bougé, et alors je suis sortie !
— Sortie ? Comme cela ?
— Oui ! vous m'avez dit de prendre, j'ai prisi Vous m'avez dit de rapporter. C'est fait !
— Mais, demanda Mornas, hésitant un peu... lui?
— Qui, lui?
— M. de la Berihière 1
— Je ne m'inquiétais pas de M. de la Berthière. Je devais aller là, je devais faire cela, je Tai fait. Adieu!
Elle s'avançait déjà vers la porte pour sortir. Jean Farréta, lui prenant les mains. Puis, tout bas :
— Voyons, Lucie, voyons, lorsqu'il est tombé... M. de la Berthière... il a appelé encore!... Il a parlé?
— Je ne sais pas, dit-elle.
— Il était vivant ?
— Je ne sais pas.
— Tu- ne l'as pas tué ?
— Je ne sais pas.
Elle gardait toujours sa même immobilité tragique, eJ maintenant Mornas sentait, sur sa poitrine, une impression pesante comme si les billets de banque l'eussent étouffé.
« Je ne sais pas ! Je ne s lis pas I »
Je n'ai pas à insister sur l'intérêt du reste du livre, mais quelle belle scène dramatique ces deux pages fourniraient pour le théâtre !