DUBUT DE LAFOREST
Le Gaga. — 1885
Je passe bien des livres jaunes, bleus, gris et j'arrive à un roman qui fait assez de bruit en ce moment : le Gagaj par M. Dubut de Laforest. M. Dubùt de Laforest est jeune et il a bien raison, d'abord... et puis ensuite, parce qu'il mûrira. Le Gaga, paru chez^Dentu, est un roman d'observation dure; un sénateur gâteux et sadique, un ami immonde, une femme qui pousse le dévouement jusqu'à s'exagérer par des actes insensés empruntés aux filles, les moyens de retenir son mari dans son alcôve, voilà en deux mots le personnel du roman. On devine bien qu'avec de tels héros, l'auteur ne nous mène pas dans les chemins de l'idylle. J'avoue pourtant que je m'attendais à plus de crudités que
je n'en ai rencontrées dans le livre; M. Dubut de Laforest s'est efforcé de sortir du banal et il a bien fait, mais il nous a montré trop souvent l'exception et il a eu tort. Je n'aurai pas la cruauté de lui dire comment le grand maître, comment Balzac a traité le même sujet et a trouvé moyen d'être encore aujourd'hui le plus jeune des jeunes. Ce que je dirai pourtant, c'est que la simplicité, la vérité ne sont jamais banales et que la nature est encore assez riche de ses beautés pour qu'on n'en soit pas réduit à n'exploiter que ses exceptions, ses choses cachées, ses verrues et ses difformités. Ceci posé, je constate un effort dans le Gaga (quel titre!) et je reconnais le droit d'être examiné à ce prince des gâteux. Après avoir blâmé l'auteur de faire faire à la comtesse (à une mère qui a une fille à marier!) des culbutes sur son lit pour ramener le comte dans le sentier de la vertu, j'arrête mes réserves. Ce livre va être beaucoup lu j'en suis certain, je ne doute pas de son succès de librairie, mais il me tarde de voir le jeune auteur nous peindre la société par d'autres côtés.
OSCAR METENIER
La Chair. — 1885
Etudes ! combien il faut regretter, au nom de la véritable observation, que la banalité paraisse être la consigne de presque tous ces livres qui s'intitulent modestement : Etudes. Études de quoi, de qui? On ne peut plus aujourd'hui écrire deux cents pages de lieux communs sans les escorter de ces sous-titres : étude parisienne, ou : étude moderne (ô la modernité !) ; on n'a pas écrit une page remplie de gros mots et d'obscénités qu'il ne faille la qualifier d'étude de mœurs. Trop d'études, mais pas assez d'étudiants, d'étudiants jeunes s'entend; de ceux qui, frappés par une impression neuve pour eux, savent la traduire sur le papier. Encore faut-il un peu se méfier de ces derniers qui croient trop souvent devoir nous
faire part des principales surprises de leurs jeunes sens : « Le premier bock que je pris en sortant du collège me parut excellent, » écrivait dernièrement un jeune. « La première fois que j'entrai dans ce mauvais endroit, je remarquai qu'il était rempli d'une douzaine de femmes, » nous confie un autre jeune homme qui n'a rien de caché. Un autre encore, plus expansif, constate que « la poitrine de la femme est infiniment plus développée que celle de l'homme, » il ajoute, pour ne pas paraître excessif : « on le sait. » Bien heureux les lecteurs, si les confidences s'arrêtaient là! Les vieux « faiseurs d'études » détaillent moins — et pour cause ; ne regrettons rien.
Tout ceci pour arriver au livre d'un jeune, M. Oscar Méténier, qui vient de publier chez Kistemaeckers un recueil de nouvelles, dont la première : La ChaiVy donne son titre au volume. Cette fois encore et malgré un véritable talent d'écrivain, le jeune en question observe un peu trop de ce qu'il vaut peutêtre mieux ne pas observer du tout; je n'en veux pour preuve que ses quatre études d' argot j que j'examinerai tout à l'heure. Arrêtons-nous (sans plaisanterie) sur : La Chair.
M. de Vitresac, un Des Grieux moins les vices du temps, arrive au BourMiche, autrefois le quartier Latin, pourvu d'une solide éducation religieuse ; il descend dans un hôtel habité par des prêtres. Mis
en garde contre les séductions parisiennes, il constate justement que les horreurs qui constituent la galanterie de dernier étage n'ont rien de bien séduisant; pour être moins vieilles que les grandes cocottes et les dames du demi-quart du demi-monde, les femmes qui desservent Tautel de Cupidon ne lui paraissent guère plus tentantes ; il a raison, ce garçon, et ses observations pourraient bien s'arrêter là. Mais un beau jour, Vitresac rencontre un ami pourvu d'une maîtresse; le portrait en est très vrai, avec cette réserve pourtant que l'on voyait sous ses yeux cernés :
Un nez droit, auquel la peau légèrement tendue donnait par moments un petit reflet verdâtre très attirant.
J'avoue que ce petit reflet verdâtre m'eût plutôt éloigné. Je m'excuse et je continue. Cette belle fille qui sait que la jeunesse n'a qu'un temps, en use du mieux qu'elle peut. Tout comme elle ne comprendrait pas qu'une femme puisse rééister à un officier, elle trouverait ridicule de laisser exposé à d'autres le bon jeune homme qui, pris par le désir de la chair, emmène la chair dans son hôtel peuplé d'abbés. Le reste pourrait se deviner, mais l'auteur a voulu éviter le tourment des suppositions au lecteur I Et malgré cela, le talent perce partout, et l'on sent que ce coup de pistolet une fois tiré, celui qui a cherché le bruit pourra faire plus lisable.
J'arrive à Tétude sur Targot. Ici nous entrons dans l'épouvantable et le milieu est tel, les individus sont si effroyables, que les gros mots du ruisseau qui sont leur atmosphère ont, pour ainsi dire, perdu leur valeur. Je cite ce que je puis citer^ et encore ! L'action de la nouvelle intitulée : la Casserole, se passe dans un tapis-franc où une fille publique va être égorgée.
A ce moment, un long bruit s'éleva de la rue. C'était la sortie du bal.
— V'ià le dab du guinche qui boucle sa lourde 1 C'est la plombe I Dégote à la piaule lurbilante, v'ia qu'il se décroche deux plombes moins cinq broquilles I
— Allume, les gars I dit le Merlan en se levant. Via la coterie qui démurge, et la Carcasse aussi! Faut pas qu'elle aille se bâcher tranquille ; on y dégringolera son panle ! Si a bouge, quelques bonnes poignées de salsifis sur la tronche et faudra qu'a paie la sauce I
La Grande Carcasse entra dans l'établissement, traînant à son bras un '^eux, avachi, veule, éreinté par le cancan qu'elle l'avait forcé d'exécuter.
Désespérément, ses yeux roulaient dans leur orbite, lamentables ; de chaque côté de sa face couperosée pendaient deux bajoues ridées ; sur sa bouche édentée, déformée dans un rictus bestial, se hérissait une moustache jaunie par le tabac.
Voici maintenant la fin de la lutte des deux femmes; le héros qui s'appelle le Merlan s'avance vers € la Casserole j>.
REALISTES ET NATURALISTES 95
Sentant le danger, elle serrait convulsivement le bras du vieux.
— Mais saigne-la donc! fit la voix de la Rouquine.
— Me saigner, viens-y donc ! riposta la Carcasse. T'as pas envie de me suriner, je suppose? reprit-elle en s'adressant au Merlan.
— Peut-être bien que si, et tu ne Tauras pas volél
Et, avant qu'elle ait pu faire un mouvement, le Merlan lui planta son couteau dans la poitrine.
— Ohl la rosse I II m'a linguée! Ban^e-toi, mon vieux 1 Elle battit Pair des deux bras et roula à terre en poussant
un grand cri.
Le vieux, brusquement abandonné, tomba assis lourdement, et resta, les yeux fixes, balbutiant :
— Je suis volé 1 je suis volé 1
— Acres I v'ià l'Arnaque I fit l'Oncle tout à coup.
En effet, débouchant au pas de course de la place Maubert, quatre gardiens de la paix accouraient, attirés par les coups de sifflet et les cris.
Toute la bande se dispersa, et la rue redevint déserte.
Je n'ai rien à ajouter et je dois avouer que j'ai, en quelque sorte, expurgé ce passage. Tout y est vrai, tout y est juste, tout y est raconté avec une rare précision, mais le roman est-il fait pour devenir le révélateur des huis clos que la Gazette des Tribunaux n'oserait reproduire?
A côté de ces horreurs, quelques jolies pages, presque de l'idylle. Je les signale aux braves qui ne craignent pas de s'envaser jusqu'aux genoux dans les marécages pour y cueillir une fleur d'ajonc.