PAUL BOURGET
Un crime d'amonr. — 1886
J'arrive bien tard pour parler d'une œuvre qui a beaucoup impressionné le monde littéraire : Un crime d^ Amour. Aussi bien tout ce qui a pu être dit sur : Un Crime d'Amour Test-il à présent, et M. Paul Bourget, tout comme Lemerre, son éditeur, saventils à quoi s'en tenir sur le succès du livre. Je ne puis cependant ne pas citer cette page qui donnera une idée en même temps que de la supériorité de l'analyste, du langage de l'écrivain et de son intensité de description^
Le soupçon est entré dans l'esprit d'un homme marié ; sa femme est- elle ou non coupable? il n'a aucune preuve, et yoîci quelques-unes des phases •de cette autre tempêite sous un crâne :
REALISTES ET NATURALISTES . 97
Oui, la nécessité d'agir était là, inévitable. Demeurer sur le soupçon qui ^assassinait à cette heure, il ne le pouvait pas, ni moralement sans perdre sa propre estime, — ni physiquement, cela lui faisait trop de mal. Comme il relevait sa tête par un mouvement désespéré, ses yeux rencontrèrent le tableau; il aperçut les signes de ses calculs tracés à la craie avec une égalité absolue des lettres, celte absence de pleins et de déliés qui donnait à son écriture une physionomie d'incomparable lucidité. Cette vue subite changea le cours do sa douleur : « Raisonnons » dit-il à haute voix, et involontairement il retrouva, pour les mettre au service de sa passion, toutes les habitudes de méthode contractées par son esprit: « Oui, reprit-il, raisonnons... » Il s^assit au coin de son feu dans un fauteuil, et le front appuyé sur ses mains, il assembla toutes ses idées, qui ne tardèrent pas à prendre la forme du dilemme suivant : « De deux choses Tune, ou bien celte promenade et ce mensonge s'expliquent par' un petit motif innocent, visite de charité, hasard d'une rencontre, et ils ne m'en ont point parlé par une fausse crainte de me déplaire; — ou bien cette promenade et ce mensonge signifient quUl y a un mystère entre Hélène et Armand; disons le mot, qu'ils s'aiment... Il n'y a pas moyen de sortir de cette alternative. Dans le premier cas, j'aurais à gronder Hélène de me croire si enfantinement jaloux ; — dans le second cas... » Ici son imagination s'arrêtait, prise au dépourvu. Il n'avait en lui aucune prévision anticipée d'une telle sorte de malheur. Les * règles pratiques reçues et acceptées dans sa jeunesse et sur lesquelles était fondée toute sa vie ne répondaient pas à cette cruelle hypothèse. D'autre part, il n'avait, pour déterminer sa volonté, ni la crainte de l'opinion qui sert de guide à presque tous les maris en une semblable crise, — ni le sursaut de l'image physique, cette obsédante, cette intolérable image qui affole un jaloux en lui montrant l'union des sexes, l'abandon de la chair, l'irrémissible souilin» • 6
lure. Qu'Hélène et Armand s'aimassent, cela ne signifiait pas une seule minute pour Chazel qu'elle fût la maîtresse du jeune homme. Gela signifiait qu'elle lui avait donné son cœur. Mais alors, quel était son devoir, à lui, le mari? A défaut de principes adoptés par avance, il se laissa entraîner à la manie des théories absolues et idéales propre aux mathématiciens... « Mon devoir, si je deviens un obstacle à son bonheur, est de me sacrifier. Il faudra la laisser libre, tout quitter... » Il pensa aussitôt à son fils; il vit les gestes menus, le joU visage, les yeux clairs de cet enfant qu'il avait déjà façonné à sa ressemblance : « Ah 1 se disait-il, je n'ai pas le droit de l'abandonner... Mais le prendre avec moi? Le priver de sa mère?... » Le tragique de cette possibilité désorienta de nouveau son esprit, et, pareil à un nageur peureux qui s'est aventuré trop loin de quelques brasses, il revint bien vite à la place où il avait pied, là où son raisonnement posait tout près des faits. « Je perds la tête, gérriit-il, la question est celle-ci : Taime-t-elle ? ne Taimo-t-elle pas?... »
Ce n'est là que le commencement de ce supplice, dont l'imagination du pauvre homme augmente les détails, détails admirablement décrits par M. Paul Bourget.