PIERRE LOTI
Pêcheurs d'Islande. — 1886
Voici non seulement le meilleur livre qui ait paru pendant le cours de cette quinzaine, mais aussi le meilleur et le plus beau que nous ait donné Tauteur du Mariage de Lotiy d'œuvres éloquentes, qui commandent l'émotion rien que par la force de la vérité.
Dès les premières lignes, Técrivain a pris possession du lecteur ; il l'a transporté dans le milieu qu'il décrit et, brusquement, il l'a saisi et fait vivre de cette vie de la mer, des matelots, des Bretons, des tranquilles héros qu'il peint sans les grandir, juste à leurs proportions exactes. C'est que le grand mérite de M. Loti est justement la proportion ; il n'exagère rien, et ses « effets » ne sont produits que par
d'une manière affreuse. Et cVUait en Chine qu*il s'en allait, là-bas, à la tuerie 1 Elle l'avait encore là, avec elle ; elle le tenait encore dé ses deux pauvres mains... et cependant il partirait; ni toute sa volonté, ni toutes ses larmes, ni tout son désespoir de grand'mère ne pourraient rien pour le garder!...
Embarrassée de son billet, de son panier de provisions, de ses mitaines, agitée, tremblante, elle lui faisait ses recommandations dernières auxquelles il répondait tout bas par de petits oui bien soumis, la tête penchée tendrement vers elle, la regardant avec ses bons yeux doux, son air de petit enfant.
— Allons, la vieille, il faut vous décider, si vous voulez partir 1
La machine sifflait. Prise de la frayeur de manquer le train, elle lui enleva des mains son carton; — puis laissa retomber la chose à terre, pour se pendre à son cou dans un embrassement suprême.
On les regardait beaucoup dans celte gare, mais ils ne donnaient plus envie de sourire à personne. Poussée par les employés, épuisée, perdue, elle se jeta dans le premier compartiment venu, dont on lui referma brusquement la portière sur les talons, tandis que, lui, prenant sa course légère de matelot décrivait une course d'oiseau qui s'envole, afin de faire le tour et d'arriver à la barrière, dehors, à temps pour la voir passer.
Un grand coup de sifflet, l'ébranlement bruyant des roues, — la grand'mère passa. Lui, contre cette barrière, agitait avec une grâce juvénile son bonnet à rubans flottants, et, elle, penchée à la fenêtre de son wagon de troisième, faisait signe avec son mouchoir pour être mieux reconnue. Si longtemps qu'elle put, si longtemps qu'elle distingua celte forme bleu-noir qui était encore son petit-fils, elle le suivit des yeux, lui jettant de toute son âme cet a au revoir » tou-
jours incertain que l'on dit aux marins quand ils s'en vont.
Regarde-le bien, pauvre vieille femme, ce petit Sylvestre; jusqu'à la dernière minute, suis bien sa silhouette fuyante, qui s'efface là-bas pour jamais...
Et, quand elle ne le vit plus, elle retomba assise, sans souci de froisser sa belle coiffe, pleurant à sanglots, dans une angoisse de mort...
Lui, s'en retournait lentement, tète baissée, avec de grosses larmes descendant sur ses joues. La nuit d^automne était venue^ le gaz allumé partout, la fête des matelots commencée. Sans prendre garde à rien, il traversa Brest, puis le pont de Recouvrance, se rendant au quartier.
Il rentra se coucher dans son hamac, et pleura tout seul, dormant à peine jusqu^au matin.
Le pauvre garçon meurt là-bas, comme tant d'autres ! un coup de fusil lui a percé le poumon, il agonise.
Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa bouche de l'eau et du sang qui étaient remontés de sa poitrine, à flots, pendant ses contorsions d'agonie. Et le soleil magnifique Téclairait toujours ; au couchant, on eût dit l'incendie de tout un monde, avec du sang plein les nuages ; par le trou de ce sabord ouvert entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, oii midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au môme instant précis de sa durée sans fin ; là, pourtant il avait une couleur très différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre, il éclairait d'une douce lumière blanche la grand'mère Yvonne, qui travaillait à coudre, sur sa porte.
... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord de navire, s'éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit-fils mourant se chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils — et Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché.*.
Ici se place un épisode encore plus cruel, déchirant, terrible de vérité : la pauvre grand'mère est mandée à Vlnscription de Paimpol :
M. le commissaire de Pinscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit êlre très laid, d^une quinzaine d'années, qui était son commis, se tenait assis à son bureau. Etant trop mal venu pour faire un pécheur, il avait reçu de l'instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.
Avec un air d'importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.
Il y en avait beaucoup... qu'est-ce que cela voulait dire? Des certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme une odeur de mort...
Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir trouble. C'est qu'elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées... Et ça s'était passé ainsi, vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre : les lettres étaient revenues de la Chine chez M. le commissaire, qui les lui avait remises...
Il lisait maintenant, d'une voix doctorale : « Moan, Jean^
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Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du BietiHoay le 14... »
— Quoi?... Qu'est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur ?
— Décédé I... Il est décédé, reprit-il.
Mon Dieu, il n'était sans doute pas méchant, ce commis ; s'il disait cela de cette manière brutale, c'était plutôt manque de jugement, inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu'elle ne comprenait pas ce beau mot, il s'exprima en breton :
— Marw éol.,,
— Marw éo I... (Il est mortl...)
Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.
C'était bien ce qu'elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à présent que c'était certain, ça n'avait plus Tair de la toucher. D'abord sa faculté de souffrir s'était vraiment un peu émoussée, à force d'âge, surtout depuis ce dernier hivep. La douleur ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment-dans sa tête, et voilà qu'elle confondait cette mort avec d'autres : elle en avait tant perdu, de filsl... Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l'approche sombre de V enfance,».
Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant ce petit monsieur qui lui faisait horreur : est-ce que c'était comme ça qu'on annonçait à une grand' mèr'e la mort de son petit-fils 1... Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.
Et comme elle se sentait loin de chez ellel... Mon Dieu,
tout ce trajet qu'il faudrait faire, et faire décemment, avant d'atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de s'enfermer — comme les bétes blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C'est pour cela aussi qu'elle s'efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore trop bien comprendre, épouvantée surtout d'une route si longue.
On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre ; puis les lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit tout cela, avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d'une main dans l'autre, ne trouvant plus ses poches pour la mettre.
Dans Paimpol, elle passa tout d'une pièce el ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles ; — et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancienne qu'on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans s'inquiéter d'en briser les ressorts.
Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépéchait de se terrer chez elle, de peur de tomber et d'être rapportée...
Je n'ai pas à insister ; on sent, rien qu'en lisant ces lignes qui vous mettent les larmes aux yeux, qu'on a devant soi un véritable écrivain, un homme qui sait voir les faits et les présenter sans arrangements, sous leur vrai jour. L'invention n'arriverait jamais à cette intensité d'intérêt ; M. Pierre Loti a bien, lui aussi, le charme du récit, mais il
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sait se garder d'être trop habile et il est éloquent. Mais là n'est pas tout le roman, tout le drame ; il est dans les amours de Gaud et Yann, un marin son fiancé. Je craindrais d'atténuer l'intérêt de cette belle conception en l'analysant et je renvoie le lecteur au plaisir d'ouvrir un livre dont il se détachera difficilement. Il le reUra et il y reviendra bien souvent, comme on fait pour les œuvres sincèrement écrites et qui vivront parce qu'elles recèlent en elles l'émotion réelle et conservent un fidèle reflet de la nature.