‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 17 sur 62 · DOSTOIEVSKY · texte numérisé non relu

DOSTOIEVSKY

La maison des morts. — 1886

Voici un livre qui, de par son intérêt dramatique et les événements extraordinaires qu'il rapporte, a le don d'intéresser dès la première page. La librairie Pion vient de publier une traduction, par M. Neyrond, des Souvenirs de la maison des morts, du grand romancier russe Dostoïevsky, dont on connaît Crime et Châtiment, Humiliés et offensés ; une très belle préface de M, le vicomte E. de Vogué est en tête de ce journal d'un galérien, car Dostoïevski passa quatre ans au bagne. Toutes les pages de ce récit sont navrantes, et je ne saurais mieux faire que d'emprunter ime citation à l'avertissement pour mieux définir l'intérêt de ce livre qui prendra ime belle place auprès des récits de Sylvie Pellico ; laissons parler M. de Vogué.

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Ce livre est un fragment d'autobiographie, mêlé d'observations sur un monde sp(^cial, de descriptions et de récits très simples : c'est le journal du bagne, un album de croquis rassemblés dans les casemates de Sibérie.

Avant de vous récrier sur l'éloge d'un galérien, écoutez comment Dosloïevsky fut précipité dans cette infâme condition.

Il avait vingt-sept ans en 1848, il commençait à écrire avec quelque succès. Sa vie, pauvre et solitaire, allait par de mauvais chemins; misère, maladie, tout lui donnait sur le monde des vues noires ; ses nerfs d'épileplique lui étaient déjà de cruels ennemis.

Avec cela, un malheureux cœur plein de pitié, d'où est sorti le meilleur de son talent. Cette sensibilité contenue vite aigrie, qui se change en folles colères devant les aspects d'injustice de Tordre social. Il regardait autour de lui, cherchant ri déa 1,1e progrès, les moyens de se dévouer; il voyait la triste Russie, bien froide, bien immobile, bien dure, tout ulcérée de maux anciens. Sur celte Russie, les âmes généreuses du moment passaient et ramassaient à coup sûr de telles âmes.

Le jeune écrivain fut entraîné, avec beaucoup d'autres de sa génération littéraire, dans les conciliabules présidés par Pétrachevsky. Celte sédition intellectuelle n'alla pas bien loin : des réclamations, des menaces vagues, de beaux projets d'utopie. Il y a impropriété de mot à appeler cette effervescence d'idées, comme on le fait habituellement, la conspiration de Pétrachevsky; de conspiration, il n'y en eut pas, au sens terrible que ce mot a reçu depuis lors en Russie. En tout cas, Dosloïevsky y prit la moindre part ; toute sa faute ne fut qu'un rêve défendu ; l'instruction ne put relever contre lui aucune charge effective.

Chez nous, il eût été centre gauche ; en Russie, il alla au bagne.

Englobé dans l'arrêt commun qui frappa ses complices,

il fut jeté à la citadelle, condamné à mort, gracié sur Téchafaud, conduit en Sibérie, il y purgea quatre ans de fer dans la « section réservée », celle des criminels d^Élat.

Le romancier y laissa des illusions, mais rien de son honneur ; vingt ans après, en des temps meilleurs, les condamnés et leurs juges parlaient de ces souvenirs avec une égale tristesse, la main dans la main ; Tancien forçat a fait une carrière glorieuse, remplie de beaux livres, et terminée récemment par un deuil quasi officiel. Il était nécessaire do préciser ces points, pour qu'on ne fit pas confusion d^époques; il n'y eut rien de commun entre le proscrit de 1848 et les redoutables ennemis contre lesquels le gouvernement russe sévit aujourdMiui de la même façon, mais à juste litre.

Un des compagnons d'infortune de l'exilé, Yastryemsky, a consigné dans ses Mémoires le récit d'une rencontre avec Dostoievsky, au début de leur pénible voyage. Le hasard les réunit une nuit dans la prison d'étapes de Tobolsk, où ils trouvèrent aussi un de leurs complices les plus connus, Dourof. Ce récit peint sur le vif l'influence bienfaisante du romancier. « On nous conduisit dans une salle étroite, froide et sombre. Il y avait là des lits de planches avec des sacs bourrés de foin. L'obscurité était complète. Derrière la porte, sur le seuil, on entendait le pas lourd de la sentinelle, qui marchait en long et en large par un froid de 40 degrés.

M Dourof s'étendit sur le lit de camp, je me pelotonnai sur le plancher à côté de Dostoievsky. A travers la mince cloison, un tapage infernal arrivait jusqu'à nous : un bruit de tasses et de verres, les cris de gens qui jouaient aux cartes, des injures, des blasphèmes. Dourof avait les doigts des pieds et des mains gelés; ses jambes étaient blessées par les fers. Dostoievsky souffrait d'une plaie qui lui était venue au visage dans la casemate de la citadelle, à Pétersbourg. Pour moi, j'avais le nez gelé. — Dans cette triste situation, je me rappelai ma vie passée, ma jeunesse écoulée au milieu de mes cbers camarades de l'Université; je pensai

à ce qu'aurait dit ma sœur, si elle m*eût aperçu dans cet état. Convaincu qu'il n'y avait plus rien à espérer pour moi, je résolus de mettre fin à mes jours... Si je m'appesantis sur celte heure douloureuse, c'est uniquement parce qu'cl.c me donna l'occasion de connaître de plus près la personnalité de Dostoïevsky. Sa conversation amicale et secourabic me sauva du désespoir; elle réveilla en moi l'énergie.

« Contre toute espérance, nous parvînmes à nous procurer une chandelle, des allumettes et du thé chaud qui nous parut plus délicieux que le nectar. La plus grande partie de la nuit s'écoula dans un entretien fraternel. La voix douce et sympathique de Dostoïevsky, sa sensibilité, sa délicatesse de sentiment, ses saillies enjouées, tout cela produisit sur moi une impression d'apaist?meiit. Je renonçai à ma résolution désespérée. Au matin, Dostoïevsky, Dourof et moi, nous nous séparâmes dans celte prison de Tobolsk, nous nous embrassâmes les larmes aux yeux, et nous ne nous revîmes plus.

a Dostoïevsky appartenait à la catégorie de ces cires dont Michelet a dit que, tout en étant les plus forts mâles, ils ont beaucoup de la nature féminine. Par là s'explique tout un côlé de ses œuvres, où Ton aperçoit la cruaulé du talent et le besoin de faire souffrir. Etant donnée cette nalure, le martyre cruel et immérité qu'un sort aveugle lui envoya devait profondément modifier son caractère. Rien d'étonnant à ce qu'il soit devenu nerveux et irritable au plus haut degré. Mais je ne crois pas risquer un paradoxe en disant que son talent bénéficia de ses souffrances, qu'elles développèrent en lui le sens de l'analyse psychologique. »

Après cet avertissement, l'auteur est suffisamment connu et les scènes qu'il décrit d'après le vif n'en sont que plus saisissantes. C'est le livre russe le plus important et le plus vraiment intéressant qui ait paru depuis longtemps.

EMILE ZOLA

L'Œuvre. — 1886

Les guides des musées ont grand soin, quand ils vous montrent un tableau, de dire d'abord que c'est un chef-d'œuvre et , devinant votre indifférence pour leur goût personnel, s'empressent de surexciter l'attention par un détail, une légende. • C'est ainsi que des milliers d'Anglais auraient défilé au pas de course devant les Noces de Cana, si le cicérone ne leur avait fait remarquer que parmi ces seigneurs et ces grandes dames attablés, le caprice de Veronèse avait placé : François P', Soliman, Charles-Quint et bien d'autres gros bonnets du temps. Le fait se reproduit tous les jours, et tous les jours, au moment de cette révélation accoutumée, les visiteurs tirent leurs lorgnettes^

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font des remarques et reprennent un peu de la vie qui les abandonnait dans cet entraînement à l'admiration; au bout de quelques instants, pourtant, les phalanges commencent à s'ébranler, pour aller s'extasier plus loin; mais le guide, qui a ménagé ses effets, montre négligemment le groupe des musiciens et dit à demi-voix : — « Ici le peintre a fait lui-même son portrait. » Aussitôt toutes les brebis désagrégées se rapprochent, on se pousse : — C'est bien lui qui est habillé de blanc? — C'est celui qui joue de la viole? — Et cet autre? — C'est le Bassan; celui-ci, c'est son frère; celui-ci, c'est Tintoret, puis Titien, etc. A partir de ce moment, on ne se soucie plus de la composition, du travail du maître, mais on s'acharne sur ce groupe, on y entre, on s'y mêle, car on sent que c'est dans ce coin qu'est la vérité ; là, Véronèse est au milieu de ses amis, étudiés chaque jour; sous cette peinture on sent mieux la chaleur de sa vie intime, on respire l'air de ce temps-là; le reste ne devient plus que de l'art.

Autrefois, je riais beaucoup de ce mouvement naïf des groupes de visiteurs; je devrais rire aujourd'hui de moi et de quelques-autres, qui venons de le ressentir en lisant VŒuvre, d'Emile Zola.

Lui aussi n'a pu s'empêcher de se peindre, au milieu de ses amis, de ceux qu'il a vus passer dans sa vie d'artiste. Seulement, il n'a pas, comme Véronèse, voulu donner de portrait fidèle, pas même

le sien. Il a tout transformé; il a fait non seulement d'un peintre un musicien, d'un sculpteur un littérateur, pris la tête de celui-ci pour la mettre sur le corps de celui-là, changé de cœurs les vices et les vertus, mais il a composé un si étrange amalgame que le Georges Cuvier qui chercherait à reconstituer un personnage complet avec ces fragments, se trouverait à peu près aussi embarrassé que nous le devrons être à la vallée de Josaphat pour retrouver chacun notre ensemble. La tâche est cependant tentante.

L'Œuvre est le récit de la lutte horrible d'un de ces êtres incomplets à qui la nature a infligé un gramme de trop ou de moins de matière cérébrale pour en faire un idiot ou un homme de génie. Aux côtés de Claude Lantier, le hasard a conduit une jeune fille qui deviendra sa femme, et qui éclairera de son charme toute la première partie du livre. Je passe rapidement sur l'analyse du roman, qui vit surtout de détails merveilleux de fidélité, de justesse de souvenirs. Il n'est pas d'appareil photographique qui puisse garder aussi nettement que le cerveau de M. Zola l'impression éprouvée. Comme lui, en effet, il reçoit, il retrace, mais de plus il entend, il ressent, il se rappelle et il classe. A ce point de vue, V Œuvre est une production exceptionnelle.

Pour continuer le récit, j'ajouterai que Claude vit dans ce milieu inquiet et névrosiaque de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de musiciens, où

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s'élabore sans cesse la folie du jour, d'où sortira la raison de demain. Comme tant d'autres, il est un de ces malheureux prédestinés faits pour produire des documents que de plus habiles sauront mettre en œuvre : une manière de préparateur, un de ces gens chargés de déplacer le point de vue de la lorgnette où d'autres iront regarder, et dans laquelle eux-mêmes n'ont su voir qu'à moitié. L'impressionisme, le naturalisme, le wagnérisme (celui qui repousse déjà Wagner) sont les conceptions sorties de leurs cerveaux dont le sang n'échauffe que quelques parties.

Naturellement, Claude fait avec une rare ténacité cette peinture qui ne s'achète ni ne se vend ; il est contesté même au musée des refusés, abreuvé de dédains, et finit par se pendre quand il s'aperçoit qu'il a sacrifié bonheur, liberté, fortune, femme et enfant ; et tout cela pour faire rire, devant ses productions, la foule qui sait que la vie est courte et qui s'intéresse plus aux résultats qu'aux tentatives.

Le récit de ces douleurs est navrant, et je défie le plus endurci de ne pas s'attendrir devant les déceptions incessantes d'un homme qui comprend que s'il parvient à chasser la folie de son cerveau, il y sentira s'installer le génie.

Dans ce livre, comme dans les précédents, on a reproché à M. Emile 2ola, et justement parfois, d'avoir la main un peu lourde, les propos un peu

crus. Je trouve cependant, dans son roman, une page exquise, entre bien d'autres, que je ne puis m'empêcher de transcrire comme un chef-d'œuvre de délicatesse de sentiment et d'expression. Désespéré, Claude cherche un modèle pour poser sa figure du Salon ; les natures banales des ateliers lui sont insupportables. Christine, une jeune fille chastement recueillie, dont il a fait le portrait il y a deux mois, assiste à ces scènes de demi-folie; c'en est fait, il n'exposera pas cette année, il est perdu ; une ressource, peut-être, encore lui reste, faire venir une certaine Irma, une fille qui le recherche.

Il s'interrompit. Les yeux brûlants dont il la regardait disaient clairement : « Ah ! il y a vous, ah ! ce serait le miracle attendu, le triomphe certain, si vous me faisiez ce suprême sacrifice ! Je vous implore, je vous le demande comme à une amie adorée, la plus belle, la plus chaste ! »

Elle, toute droite, très blanche, entendait chaque mol; et ces yeux d'ardente prière exerçaient sur elle une puissance. Sans hâte, elle ôla son chapeau et sa pelisse; puis, simplement, elle continua du même geste calme, dégrafa le corsage, le retira ainsi que le corset, abattit les jupons, déboutonna les épauletles de la chemise, qui glissa sur les hanches. Elle n'avait pas prononcé une parole, elle semblait autre part, comme les soirs où, enfermée dans sa chambre, perdue au fond de quelque rêve, elle se déshabillait machinalement, sans y prêter attention. Pourquoi donc laisser une rivale donner son corps, quand elle avait déjà donné sa face? Elle voulait être là tout entière, chez elle, dans sa tendresse, en comprenant enfin quel malaise jaloux ce monstre bâtard lui causait depuis longtemps. Et, toujours

muette, nue et vierge , elle se coucha sur le divan, prit la pose, un bras sous la tête, les yeux fermes.

Je ne sais rien de plus simple ni de plus chaste que cette scène que bien des modérés, malgré leurs efforts, n'eussent pu rendre sans inconvenance. La fin est digne de ce commencement.

Claude, d'un geste, dit qu'il avait fini; el, redevenu gauche, il bouscula une chaise pour tourner le dos plus vite; tandis que, très rouge, Christine quittait le divan. En hâte, elle se rhabilla, dans un grelottement brusque, prise d'un tel émoi qu^cllc s'agrafait de travers, tirant ses manches, remontant son col, pour ne plus laisser un seul coin de sa peau nue. Et elle était enfouie au fond de sa pelisse, que lui, le nez toujours contre le mur, ne se décidait pas à risquer un regard. Pourtant, il revint vers elle, ils se contemplèrent, hésitants, étranglés d'une émotion qui les empêcha encore de parler. Était-ce donc de la tristesse, une tristesse infinie, inconsciente et innommée? car leurs paupières se gonflèrent de larmes, comme s'ils venaient de gâter leur existence, de toucher le fond de la misère humaine. Alors, attendri et navré, ne trouvant rien, pas même un remerciement, il la baisa au front.

Je ne crois pas que les difficiles trouvent rien à retrancher ou à ajouter à ces lignes. Plus tard, Christine, revenue dans l'atelier du peintre, par amour, par pitié, s'abandonne, et là où les plus habiles écriraient dix pages inlisables, je trouve :

Ils s'adoraient, leur camaraderie devait aboutir à ces noces, dans l'aventure de ce tableau qui peu à peu les avait

unis. Le crépuscule les enveloppa , ils restèrent aux bras Tun de l'autre, anéantis, en larmes, sous celte première joie d'amour. Près d'eux, au milieu de la table, les lilas qu'elle avait envoyés le matin embaumaient la nuit ; et les parcelles d'or éparses, envolées du cadre, luisaient seules d'un reste do jour, pareilles à un fourmillement d'étoiles.

J'ai cru devoir citer ce passage pour expliquer à ceux qui voudront bien n'avoir pas de parti pris, que ce livre, où pourtant je lis plusieurs jurons et le mot cochon écrit trois fois, est surtout une œuvre d'art et d'art très élevé. Le premier dans le Figaro, en 1875, j'avais déjà parlé dans ce sens à propos de M. Emile Zola.

J'en ai fini avec le roman. J'arrive au portrait de Véronèse, c'est-à-dire au portrait de M. Zola par lui-même, que je tiens absolument à reconstituer d'après son œuvre.

Claude Lantier a pour ami intime Pierre Sandoz, un employé de mairie qui veut être quelqu'un, et cela par les lettres. Sandoz, c'est, pour moi, M. Zola ; mieux qu'un autre je puis le reconnaître, voici pourquoi :

Je demeurais, il y a une quinzaine d'années, au second étage d'une modeste maison de la rue Truffant. Au bas de mes fenêtres, dans le grand terrain réservé aux petits jardinets des locataires, on avait construit, presque au pied du corps de bâtiment que j'habitais, et adossé à un puits, un petit pavillon. A vol d'oiseau, j'y vis un jour emménager

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une famille composée du mari, de la femme et de la mère; le mari était jeune, « très brun, à la tête « ronde et volontaire, au nez carré, aux yeux doux « dans un masque énergique, encadré d'un collier « de barbe ». Des meubles fort simples furent apportés dans le logis. A un certain moment, je vis le nouveau locataire, tenant dans ses bras, non sans une certaine solennité, une grande toile, son portrait, au bas duquel se lisait en grosse écriture le nom de Manet. L'entrée en fut difficile, vu sa hauteur; on se consulta, puis on l'insinua en long et en biais. Tout fut terminé pour ce jour-là. L'homme était un écrivain qui travaillait sans relâche, la brave mère allait au marché, et la jeune femme, mettant crânement un tablier blanc, faisait gaiement le ménage. Tous les huit jours, quelques amis venaient s'asseoir à sa table; j'entendais, fumant une cigarette à la fenêtre, le bruit des chaises qui s'installaient; un silence, c'était le potage; un peu après, un bruit d'assiettes qu'on changeait, puis des voix, des rires, des cris quelquefois, ce qui me prouvait qu'on parlait d'art ou de politique.

Rien qu'avec ce souvenir j'ai une sorte de fil conducteur et je puis reconstituer l'Œuvre, en donnant leur nom aussi bien aux choses qu'aux gens qui en forment le grand ensemble.

Ainsi, dans Claude Lantier, je trouve un peu de Manet, de Pizarro, de Cézanne, de Monet, le café

Baudequin, de l'avenue de Clichy, c'est le café Guerbois, la rue d'Enfer, c'est la rue NoUet, la rue de Londres où Sandoz demeure successivement et à mesure que grandissent sa gloire et sa fortune, c'est l'impasse des Feuillantines, c'est ma rue Truffaut et la rue de Boulogne, où le romancier vit maintetenant au milieu du luxe artistique qu'il a toujours rêvé et que son labeur lui a si justement conquis. N'est-ce pas lui, Zola, qui s'écrie, quand on lui parle de ceux qui le méconnaissent systématiquement :

... Ah! si les autres savaient de quelle gaillarde façon je porte leurs colères! Seulement, il y a moi, et moi, je m^accable, je me désole à ne plus vivre une minute heureux. Mon Dieu! que d'heures terribles dès le jour où je commence un roman! Les premiers chapitres marchent encore, j'ai de l'espace pour avoir du ^énie ; ensuite, me voilà éperdu, jamais satisfait de la tâche quotidienne, condamnant déjà le livre entrain, le jugeant inférieur aux aînés, me forgeant des tortures de pages, de phrases, de mots, si bien que les virgules elles-mêmes prennent des laideurs dont je souffre. Et, quand il est fini, ah! quand il est fini, quel soulagement! Non pas ceUe jouissance du monsieur qui s'exalte dans Padoralion de son fruit, mais le juron du portefaix qui jette bas le fardeau dont il a Téchine cassée... Puis, ça recommence; puis, ça recommencera toujours; puis, j'en crèverai, furieux contre moi, exaspéré de n'avoir pus eu plus de talent, enragé de ne pas laisser une œuvre plus complète, plus haute, des livres sur des livres, Tentassement d'une montagne ; et j'aurai, en mourant, l'affreux doute de la besogne faite, me demandant si c'était bien ça, si je ne devais pas aller à gauche lorsque j'ai passé à droite ; et ma

dernière parole, mon dernier râle sera pour vouloir tout refaire.

Dans les autres personnages : dans Bongrand, de l'Institut, je trouve, malgré ses palmes, Flaubert, si irrité quand on lui parlait de sa glorieuse Bovary : — « Elle m'embête et je voudrais en racheter l'édite tion pour là jeter au feu! On ne me tuerait pas « mes autres œuvres avec elle ! » disait-il, comme Bongrand parlant de la Noce de Village. Qui ne reconnaîtrait deux ou trois de nos grands marchands de tableaux dans Malgras et Naudet; Mazel, c'est rinstitut, c'est l'École des Beaux- Arts ; Fagerolles ne résume-t-il pas beaucoup des éléments qui constituent plusieurs de nos meilleurs et plus célèbres peintres?

Bien que ce ne soit pas lui, Gagnière me fait penser à un peintre de talent, wagnérien celui-là en connaissance de cause. Ce ne sont là, je le répète, que des analogies, des demi-ressemblances, des fragments de personnalités et non des portraits, mais j'ai plaisir à reconnaître tel profil, telle silhouette. Que ceux qui ne sont pas un peu curieux me condamnent.... je m'absoudrai.

Je ne veux pas terminer sans parler de cette émouvante et terrible peinture de Tinhumation de Claude enterré à « Cayenne », au bruit des manœuvres, du roulement et des sifflements des locomotives qui passent sur un talus; j'y trouve, chemin

iU LA BATAILLE LITTERAIRE

faisant, cette simple et touchante peinture du petit cimetière :

Il y avait là un cimetière d'enfants, rien que des tombes d'enfants, à l'infini, rangées avec ordre, régulièrement séparées par des sentiers étroits, pareilles à une ville enfantine de la mort. C'étaient de toutes petites croix blanches, de tout petits entourages blancs, qui disparaissaient presque sous une floraison de couronnes blanches et bleues, au ras du sol; et le champ paisible, d'un ton si doux, d'un bleuissement de lait, semblait s'être fleuri de cette enfance couchée dans la terre. Les croix disaient les âges : deux ans, seize mois, cinq mois. Une pauvre croix, sans entourage, qui débordait et se trouvait plantée de biais dans une allée, portait simplement : Eugénie , trois jours. N'être pas encore et dormir déjà là, à part, comme les enfants que les familles, aux soirs de fête, font diner à la petite table !

Eh bien! cet enterrement de Claude Lantier est absolument vrai, copié d'après nature, c'est celui du pauvre Duranty que ses amis viennent d'enlever discrètement à ce bruyant « champ de repos » pour lui donner le silence et les grandes nuits apaisées des bois sacrés, au fond du Père-Lachaise.

D'où il résulte, comme disent les procès-verbaux des gardes champêtres, que V Œuvre de M. Zola est non seulement un des meilleurs livres que ce maître ait écrits au point de vue du roman, mais qu'on y trouvera cette chaleur particulière que laisse tout ce qui a été peint d'après nature, senti et vécu, et que ne refroidissent ni les écoles nouvelles ni le temps écoulé.

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