JEAN MOREAS — PAUL ADAM
Le Thé chez Hiranda. — 1886
Les éditeurs Tresse et Stock viennent de mettre en vente un volume dû à la collaboration de MM. Jean Moréas et Paul Adam, deux jeunes écrivains que des ouvrages ont déjà fait connaître.
Le Thé chez Miranda est un recueil de nouvelles tragiques et galantes, toutes variées : scènes de la haute vie parisienne, perversions sensuelles, aventures baroques d*un juif cul-de-jatte, et bien d'autres ; mais je dois à ceux qui veulent bien croire à ma sincérité d'autres explications. Oui, MM. Jean Moréas et Paul Adam sont des écrivains, on ne peut le nier, mais il y a écrivain et écrivain, et je crois devoir leur signaler le grand inconvénient qu'il y*a à écrire comme ils le font en ce temps de ré-
vQlution universitaire qui nous mène tout droit au volapûck. Je n'en veux pour preuve que la préface de leur livre, que je reproduis presque entièrement; les lecteurs jugeront :
C'est Thiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.
Quarlier Malesherbes.
Boudoir oblong.
En la profondeur violàtro du tapis, des cycloïdes bigarrures.
En les froncis dos tentures, l'inflexion des voix s'apitoie ; en les froncis des tentures lourdes, sombres, à plumetis.
C'est rhiémale nuit et ses buées et leurs doux comas.
Au dehors, la^blancheur pacifiante des neiges.
Au foyer, la flamme s'allonge, s'allonge et se recroqueville, s'applatit et se renfle ; — facétieuse.
Et des émanations défaillent par le boudoir oblong, des émanations comme d'une guimpe attiédie, d'une guimpe altiédée au contact du derme.
Le jour froid des lampes filtre et se réfracte. Le jour froid des lampes se réfracte en la profondeur violâtre du lapis aux cyc'oïdesbizarres, il se réfracte contre les tentures sombres, à plumetis.
Au-dessus du sofa brodé do lames, dans son cadre d'or bruni, un paysage : Perse stagne la mare; les joncs flexueux où des engoulevcnls volètent, la ceignent. A gauche, des peupliers que le cadre étronçonne, et tout au fond, par les ciels dégradés, dans la garniture argentée de leurs ailes éployées, un vol tulmutuenx de grèbes.
En face du sofa brodé do lames, sur un meuble bas, pentagone, que les lélamons supportent, de hautes feuilles de parchemin velues de pou de soie blancs, aux agrafes d'un métal précieusement oxydé, s'étalent.
Et ce sont là devis et contes, devis et contes futiles et seh-
REALISTES ET NATURALISTES 125
tencieux, écrits pour l'agrémeut de la dame et de ses deux sigisbés.
C'est rhiémale nuit et ses buées et leurs doux comas
Miranda, toute droite, à Taise en une sorte de canezou d'eseot aux passements de jais et de soie écarlate, verse du thé de ses mains bien fardées.
Je me garderai bien de faire des variantes sur ce texte, qui, sous couleur de vérité, est bien autrement entaché de préciosité et de maniéré que celui des petits romanciers du dix-huitième siècle. Le pire c'est que MM. Jean Moréas et Paul Adam diraient peut-être « qu'ils ne le feront plus », qu'ils le feront encore et qu'on les lira tout de même. C'est égal, Boileau, Montesquieu, Pascal et Voltaire auraient de fiers étonnements, s'ils revenaient, ce dont ils se gardent prudemment.