‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 19 sur 62 · OCTAVE MIRBEAU · texte numérisé non relu

OCTAVE MIRBEAU

Le Calvaire. — 1886

Comme tout le monde, j'ai lu un même matin, dans tous les journaux, que le Calvaire ^ de M. Octave Mirbeau, obtenait un grand succès de librairie. Cette nouvelle m'a laissé un peu froid et j'avoue que je la trouvai un peu prématurée, vu le peu de temps qui s'était écoulé entre l'heure de la naissance du livre et de sa déclaration à la mairie de la critique. Eh bien ! je reconnais mon tort et il me faut constater que, pour un roman, comme pour une pièce de théâtre, l'opinion, aussi rapide que l'étincelle électrique, a fait le tour de Paris sans qu'on sache comment elle a pu courir aussi vite. Je me rappelle avoir assisté un soir, à la répétition générale d'une pièce au Théâtre-Français, et, parti avant la fin,

avoir trouvé le procès-verbal exact des impressions de la soirée dans un café du bout de l'avenue de Villiers ! Ceci pour dire que, cette fois encore, le public a raison et a devancé l'opinion de la critique. Dans ce cas, je n'aurais qu'à enregistrer le succès et à ajouter que le livre se vend à la librairie OUendorfî.

Mais le roman de M. Octave Mirbeau vaut mieux que cette constatation, et je dois ajouter que ce n'est pas un roman mais un véritable livre qu'il vient d'écrire avec la verve, la chaleur, l'émotion des choses vraies, senties et vécues. Tout aussi vivante que Manon est son héroïne, et Desgrieux n'est pas plus vrai que Jean Mintié. Je défie « ceux qui ont aimé » — (à peine si on ose écrire ces quatre mots aujourd'hui) de ne pas se reconnaître à certaines pages, comme on-^e retrouve dans le livre de l'abbé Prévost, dans les grands poèmes d'Alfred de Musset. Jamais, quelqiie talent qu'il ait, M. Mirbeau n'eût inventé de pareilles pages, elles lui ont été dictées par la vie et ses douleurs. C'est à ce titre que son livre doit rester, en dépit d'un gros mot et d'une confidence à la Jean-Jacques qui y surgissent inutilement à mon avis.

Outre le roman de la passion la plus vive, la plus vraie, je trouve dans le Calvaire des tableaux peints de main de grand peintre, entre autres la mort, l'assassinat, faudrait-il dire, de certain cavalier prussien que je vais citer tout à l'heure.

Le CaîuttiVeestjusqu'à présent Tœuvre maîtresse de M. Octave Mirbeau; elle lui indique nettement sa route d'écrivain ; ce qui prouve une fois de plus que tout artiste doit prêter Toreille et les yeux à la nature, jet que sans elle il n'y a pas de salut. Ce n'est que l'histoire, cent fois, mille fois répétée, d'un pauvre garçon et d'une maîtresse indigne, et je la lis comme si tous les mots en étaient inédits, parce que la passion sincère les a animés et fait vivre de la vraie vie.

Je veux citer quelques passages de ce livre de conscience et d'art. Voici, par exemple, un portrait du père du héros du rom,an :

C'était un excellent homme, très honnête et très doux, et qui avait la manie de tuer. Il ne pouvait voir un oiseau, un chat, un insecte, n*imporle quoi de vivant, qu'il ne fût pris aussitôt du désir étrange de le détruire. Il faisait aux merles, aux chardonnerets, aux pinsons et aux bouvreuils une chasse impitoyable, une guerre acharnée de trappeur. Félix était chargé de le prévenir, dès qu'apparaissait un oiseau dans le parc, et mon père quittait tout, clients, affaires, repas, pour massacrer Toiseau. Souvent il s'embusquait, des heures entières, immobile, derrière un arbre où le jardinier lui avait signalé une petite mésange à tête bleue. A la promenade, chaque fois qu'il apercevait un oiseau sur une branche, s'il n'avait pas son fusil, il le visait avec sa canne et ne manquait jamais de dire : « Pan î il y élait, le mâtin ! » ou bien : « Pan I je l'aurais raté, pour sûr, c'est trop loin. » Ce sont les seules réflexions que lui aient jamais inspirées les oiseaux.

Les chats aussi étaient une de ses grandes préoccupations

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Quand, sur le sable des allées, il reconnaissait un piquet de chat, il n*avait plus de repos qu'il ne Teûl d(^couvert et occis. Quelquefois, la nuit, par les beaux clairs de lune, il se levait et restait à raffut jusqu'à l'aube. Il fallait le voir, son fusil sur l'épaule, tenant par la queue un cadavre de chat, sanglant et raide. Jamais je n'admirai rien de si héroïque, et David ayant tué Goliath ne dut pas avoir Tair plus enivré de triomphe. D'un geste auguste, il jelait le chat aux pieds de la cuisinière, qui disait: « Oh ! la sale béte 1 » et, aussitôt, se mettait à le dépecer, gardant la viande pour les mendiants, faisant sécher, au bout d'un bâton, la peau qu'elle vendait aux Auvergnats. Si j'insiste autant sur des détails en apparence insignifiants, c'est que, pendant toute ma vie, j'ai été obsédé, hanté par les histoires de chats de mon enfance. Il en est une, entre autres, qui fit sur mon esprit une telle impression que, maintenant encore, malgré les années enfuies et les douleurs subies, pas un jour ne se passe que je n'y songe tristement.

Une après-midi, nous nous promenions dans le jardin, mon père et moi. Mon père avait à la main une longue canne, terminée par une brochette de fer, au moyen de laquelle il enfilait les escargots et les limaces, mangeurs de salades. Soudain, au bord du bassin, nous rimes un tout petit chat, qui buvait; nous nous dissimulâmes derrière une touffe de seringas.

— Petit, me dit mon père, très bas : va vite me chercher mon fusil... fais le tour... prends bien garde qu'il ne te voie.

Et, s'accroupissant, il écarta, avec précaution, les brindilles du seringa, de manière à suivre tous les mouvements du chat qui, arc-bouté sur ses pattes de devant, le col étiré, frétillant de la queue, lapait l'eau du bassin et relevait la tête, de temps en temps, pour se lécher les poils et se gratter le cou.

— Allons, répéta mon père, déguerpis!

Ce petit chat me faisait grand'pitié. Il était si joli avec sa fourrure fauve, rayée de noir soyeux, ses mouvements souples et menus, et sa langue, pareille à un pétale de rose, qui pompait l'eau I J'aurais voulu désobéir à mon père, je songeais môme à faire du bruit, à lousser, à froisser rudement les branches, pour avertir le pauvre animal du danger. Mais mon père me regarda avec des yeux si sévères que je m'éloignai dans la direction de la maison. Je revins bientôt avec le fusil. Le petit chat était toujours là, confiant et gai. Il avait fini de boire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, les yeux brillants, le corps frissonnant, il suivait dans l'air le vol d'un papillon. Ohl ce fut une minute d'indicible angoisse. Le cœur me battait si fort que je crus que j'allais défaillir.

— Papa! papal criai-jc.

En même temps, le coup partit, un coup sec qui claqua comme un coup de fouet.

— Sacré mâtin ! jura mon père.

Il avait visé de nouveau. Je vis son doigt presser la gâchette ; vite je fermai les yeux et me bouchai les oreilles... Panl... Et j'entendis un miaulement d'abord plaintif, puis douloureux, — ah 1 si douloureux ! on eût dit le cri d'un enfant. Et le petit chat bondit, se tordit, gratta Therbe et ne bougea plus.

Voici maintenant un récit qui, pour moi, est non seulement une des plus belles pages du livre, mais de toutes celles que j'ai lues. La scène se passe pendant la guerre ; notre soldat français se promène armé sur le sol envahi par l'ennemi.

Le ciel s'éclaircissait légèrement, là-bas, à l'horizon dont le contour se découpait plus net sur une lueur plus bleue. C'était toujours la nuit, les champs restaient sombres, mais

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on sentait que Taubc se faisait proche. Le froid piquait plus dur, là terre craquait plus ferme sous les pas, Thumidité se cristalli:>ait aux branches des arbres. Et, peu à peu, le ciel s^illumina d*une lueur d'or pâle, grandissante. Lentement, des formes sortaient de Tombre, encore incertaines et brouillées ; le noir opaque de la plaine se changeait en un violet sourd que des clartés rasaient, de distance en dislance... Tout à coup un bruit m'arriva, faible d'abord, comme le roulement très lointain d'un tambour... J'écoutai, le cœur battant... Un moment le bruit cessa et des coqs chantèrent... Au bout de dix minutes, peut-être, il reprit plus fort, plus distinct, se rapprochant... Patara! patara! c'était sur la route de Chartres, un galop de cheval... Instinctivement, je bouclai mon sac sur mon dos, et m'assurai que mon fusil était chargé.... J'étais très ému ; les veines* de mes tempes se gonflaient... Patara ! patara ! Cela devait être tout près de moi, ce galop, car il me semblait que je percevais le souffle du cheval et des tintements-clairs d'acier... Patara ! patara ! A peine avaisje eu le temps de m'accroupir derrière le chêne qu'à vingt pas de moi, sur la roule, une grande ombre s'était dressée, skj?itement immobile, comme une statue équestre de bronze. K| cetle ombre, qui s'enlevait presque entière, énorme, sur % lumière du ciel oriental, était terrible ! L'homme me parut surhumain, agrandi dans le ciel démesurément !... Il portait la casquette plate des Prussiens, une longue capote noire, sous laquelle la poitrine bombait largement. Était-ce un officier, un simple soldat? je ne savais, car je ne distinguais aucun insigne de grade sur le sombre uniforme... Les traits, d'abord indécis, s'accentuèrent. Il avait des yeux clairs, très limpides, une barbe blonde une allure de puissante jeunesse ; son visage respirait la force et la bonté, avec je ne sais quoi de noble, d'audacieux et. de triste qui me frappa. La main à plat sur la cuisse il interrogeait la campagne devant lui, et, de temps en temps,

le cheval gratlait le sol du sabot et soufflait dans Tair, par les naseaux frémissants, de longs jets de vapeur... Évidemment ce Prussien était là en éclaireur, il venait afin de se rendre compte de nos positions, de l'état du terrain ; toute une armée grouillait, sans doute,. derrière lui, n'attendant pour se jeter sur la plaine, qu'un signal de cet homme!... Bien caché dans mon bois, immobile, le fusil prêt, je l'examinais.. . Il était beau, vraiment; la vie coulait à plein dans ce corps robuste. Quelle pilié ! Il regardait toujours la campagne, et je crus m'apercevoir qu'il la regar-' dait plus en poète qu'en soldat... Je surprenais dans ses yeux une émotion... Peut-être oubliait-il pourquoi il se trouvait là, et se laissait-il gagner par la beaulé de ce matin jeune, virginal et triomphant. Le ciel était devenu tout . rouge ; il tlambait glorieusement ; les champs, réveillés, s'étiraient, sortaient l'un après l'autre de leurs voiles de vapeur rose et bleue, qui flottaient ainsi que de longues écharpes, doucement agitées par d'invisibles mains. Des arbres grêles, des chaumines émergeaient de tout ce rose et de tout ce bleu ; le pigeonnier d'une grande ferme, dont les toits de tuile neuve commençaient de briller, dressait son cône blanchâtre dans l'ardeur pourprée de l'orient... Oui, ce Prussien parti avec des idées de massacre, s'était arrêté, ébloui et pieusement remué, devant les splendeurs du jour renaissant, et son âme, pour quelques minutes, était conquise à l'Amour.

— C'est un poète, peut-être, me disais-je, un artiste; il est bon, puisqu'il s'attendrit.

Et, sur sa physionomie, je suivais toutes les sensations do brave homme qui l'animaient, tous les frissons, tous délicats et mobiles reflets de son cœur ému et charmé... Il ne m'effrayait plus. Au contraire, quelque chose comme un vertige commençait à m'attirer vers lui, et je dus me cramponner à mon arbre, pour ne pas aller auprès de cet homme. J'aurais désiré lui parler, lui dire que c'était

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bien, de contempler le ciel ainsi, et que je l'aimais de ses extases... Mais son visage s'assombrit, une mélancolie voila ses yeux... Ah! Thorizon qu'ils embrassaient était si loin, si loin ! Et par de là cet horizon, un autre ; et derrière cet autre, un autre encore!... Il faudrait conquérir tout cela!... Quand donc aurait-il fini de toujours pousser son cheval sur cette terre nostalgique, de toujours se frayer un chemin à travers les ruines des choses et la mort des hommes, de toujours tuer, de toujours être maudit!... Et puis, sans doute, il songeait à ce qu'il avait quitté ; à sa maison, qu'emplissait le rire de ses enfants, à sa femme, qui l'attendait en priant Dieu... Les reverrait-il jamais?... Je suis convaincu qu'à cette minute môme il évoquait les détails les plus fugitifs, les habitudes les plus délicieusement enfantines de son existence de là-bas... une rose cueillie, un soir, après dîner, et dont i! avait orné les cheveux de sa femme, la robe que celle-ci portait quand il était parti, un nœud bleu au chapeau de sa petite fille, un cheval de bois, un arbre, un coin de rivière, un coupe-papier... Tous les souvenirs de ses joies bénies lui revenaient, et, avec celte puissance de vision qu'ont les exilés, il embrassait, d'un seul regard découragé, tout ce par quoi, jusqu'ici, il avait été heureux... Et le soleil se leva, élargissant encore la plaine, reculant, encore plus loin, le lointain horizon... Cet homme, j'avais pitié de lui, et je l'aimais ; oui, je vous le jure, je l'aimais!... Alors, comment cela s'est-il fait?... une détonation éclata^ et dans le môme temps que j'avais entrevu à travers un rond de fumée une botte en l'air, le pan tordu d'une capote, une crinière folle qui volait sur la roule... puis rien, j'avais entendu, le heurt d'un sabre, la chute lourde d'un corps, le bruit furieux d'un galop... puis rien... Mon arme était chaude et de la fumée s'en échappaiL.. je la laissai tomber à terre... Étais-je le jouet d'une hallucination ?... Mais non!... De la grande ombre qui se dressait au milieu de la route, comme une statue équestre de bronze, il ne restait plus rien qu'ua III. 8

petit cadavre, tout noir, couché, la face contre le sol, les bras en croix... Je me rappelai le pauvre chat que mon père avait tué, alors que de ses yeux charmés, il suivait dans l'espace le vol d'un papillon... moi stupidement, inconsciemment, j'avais tué un homme, un homme que j'aimais, un homme qui, dans Téblouissement du soleil levant, suivait les rêves les plus purs de sa vie I... Je l'avais peut- 4;tre tué à l'instant précis où cet homme se disait : « Et quand je reviendrai là-bas... » Comment? pourquoi?... Puisque je Taimais, puisque, si des soldats l'avaient menacé, je l'eusse défendu, lui, lui, que j'avais assassiné! En deux bonds, je fus près de l'homme... je l'appelai ; il ne bougea pas... Ma balle lui avait traversé le cou, au-dessous de l'oreille, et le sang coulait d'une veine rompue avec un bruit <de glou-glou, s'étalait en mare rouge, poissait déjà à sa barbe... De mes mains tremblantes, je le soulevai légèrement, et la tête oscilla, retomba inerte et pesante... Je lui làlai la poitrine, à la place du cœur; le cœur ne battait plus... Alors, je le soulevai davantage, maintenant sa tôte sur mes genoux et, tout à coup, je vis ses deux yeux, ses ■deux yeux clairs, qui me regardaient tristement, sans une haine, sans un reproche, ses deux yeux qui semblaient vivants!... Je crus que j'allais défaillir, mais rassemblant mes forces dans un suprême effort, j'élreignis le cadavre du Prussien, le plantai tout droit contre moi, et, collant mes lèvres sur ce visage sanglant, d'où pendaient de longues baves pourprées, éperdùment, je l'embrassai!...

A partir de ce moment, je ne me souviens pas bien... Je •revois de la fumée, des plaines couvertes de neige, et des ruines qui brûlaient sans cesse ; toujours des fuiles mornes, des marches hallucinantes, dans la nuit; des bousculades, au fond des chemins creux, encombrés par les fourgons des munitionnaires, où des dragons, la latte en' l'air, poussaient sur nous leurs chevaux, et cherchaient à se fraver un chejuin, à travers les voilures.

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Je n'ai pas à souligner les beautés d'un pareil morceau ; tout le monde sera frappé par la netteté de la mise en scène, par la simplicité du récit ; de telles pages suffisent pour juger de la valeur d'une œuvre. Ce qui manque peut-être encore à M. Octave de Mirbeau c'est l'égalité dans son œuvre ; mais ajoutons, pour être juste, qu'un passage comme celui que je viens de citer est fait pour rendre bien exigeant pour les autres.

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