LUDOVIC HALÉVY
Criquette.— 1883
C'est CnquettCf de M. Ludovic Halévy qui est le grand roman de la semaine. L'auteur de Monsieur et Madame Cardinal a remis le pied cette fois dans le monde du théâtre ; est-ce bien une idylle qu'il a voulu faire, comme on Ta prétendu? idylle réaliste, en tous cas, qui commence dans le peuple de Belleville, qui court les théâtres de Paris et de la province pour finir sous la fusillade des Prussiens. Il est vrai que l'idylle ébauchée avec le petit patronnet Pascal finit avec le comte de Sérignan, mais ce n'est encore que de Criquette qu'il s'agit présentement. •
Son histoire est simple et la voici en deux mots : Qui n'a vu exhiber au théâtre ces pauvres et malingreux enfants du peuple habillés en petits Génies, en fleurs, en légumes, en singes, en oiseaux, en animaux ? Criquette est une de ces enfants-là, et c'est son odyssée que nous raconte M. Halévy. Naïvement éprise de Pascal, son petit camarade de théâtre, Criquette se trouve enlevée à la scène par une cocotte, comédienne et bonne fille, des mains de laquelle elle passe entre celles d'une femme affolée de considération, M^'® Aurélie, qui l'emmène à Beauvais ; celle-ci la fait élever dans un couvent pour la produire ensuite dans le monde, et par un beau mariage qu'elle lui fera faire, s'assurer à elle-même ses grandes entrées dans la bourgeoisie. Mais le fiancé déplaît à Criquette, qui, après mille hésitations, s'évade et vient retrouver à Paris son camarade Pascal.
Ici l'idylle s'accentue singulièrement et Pascal avec Criquette commencent la vie de cabotinage de province. Il faut croire que, malgré tous ses charmes, Criquette a moins de talent que Pascal, car celui-ci demandé par le théâtre d'une grande ville commence par y contracter un engagement, puis, hélas, une liaison qui met Criquette au désespoir. Ce désespoir est-il aussi sincère qu'elle le croit elle-même ? Non, car le hasard lui a. fait rencontrer un homme charmant, le comte de Sérignan ; mais Criquette, par honnêteté, n'a voulu que l'amitié du jeune
homme, qui part pour un voyage au bout du monde. Lui n'oubliera pas Criquette, si bien que revenu en France en 1870, son premier soin sera de la revoir. La pauvre fille, qui sent bien ce qu'elle éprouve pour le comte, ne veut pas être infidèle au souvenir de Pascal qu'elle n'aime pourtant plus, et jamais M. de Sérignan n'eût su que Criquette l'aimait, si l'invasion n'avait fait de lui un soldat. Ce soldat est blessé, mourant dans une sortQ d'ambulance quand une femme vient, le fait transporter dans une carriole et, l'abritant de la neige sous le manteau qu'elle a quitté, le ramène à son château. Mais le froid a glacé la pauvre enfant, la fièvre vient, la fluxion de poitrine et le délire. « Criquette ne ré- « sista pas à la mort, qui lui fut clémente et la prit « doucement. » Telle est la fin de Criquette.
Voilà, très sèchement contée, l'histoire de Criquette. Trop d'extraits en ont été donnés au public pour que je puisse en trouver un inédit aujourd'hui; je n'ai donc qu'à constater le succès du livre en lui souhaitant de grand cœur le nombre d'éditions de VAbbé Constantin.
J'insisterai particulièrement sur la sobriété des moyens, qui sont, pour ainsi dire un parti pris chez M. Ludovic Halévy. Les faits se produisent, s'enchaînent, se succèdent rapidement, sans intervention d'incidents mélodramatiques. C'est là, je crois, le meilleur éloge qu'on puisse faire d'un livre.