‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 3 sur 62 · HARRY ALIS · texte numérisé non relu

HARRY ALIS

Les Pas-de-Chance. — 1883

La librairie Kistemaeckers (Bruxelles) publie chaque mois un certain nombre de petits livres, fort attrayants, dont la plupart sont des romans dus^J^école naturaliste. Presque tous ont une certain^aleur, et si chacun d'eux n'est pas mentionné par nous, c'est parce qu'il nous est impossible de tout lire et, disons-le, de tout signaler, en raison des crudités que renferment quelques-uns d'entre eux. Un bonnet phrygien et Téquerre égalitaire servent de fleuron à chaque volume, mais ce n'est là qu'un vain ornement pour tenter les Français; les Belges sont trop sensés et adorent trop leur monarque pour vouloir ces objets-là chez eux; ils sont républicains (pour la France), ce qui est très malin à tous les

points de vue. Quand, en 1848, la République a fait mine de vouloir chasser Léopold, on a vu comment les Belges ont supplié ce roi de vouloir bien rester pour les gouverner.

Parmi les derniers ouvrages parus, j'en signalerai un de M. Harry Alis, intitulé : les Pas-de- Chance; c'est, du reste, le titre d'une des nouvelles qui a servi à baptiser le volume. Il s'agit d'un pauvre inventeur de génie, repoussé, ruiné par la routine administrative. Le malheureux voit tout sombrer autour de lui et, après avoir perdu d'abord son bien-être, ensuite son enfant, le voilà réduit à la mendicité avec sa femme. La veillbsse est venue, mais l'inventeur n'est pas mort tout à fait en lui, car pour exciter la charité des passants il a imaginé une manivelle, une sorte de serinette qui doit le faire vivre.

Les deux vieillards se laissaient aller machinalement, ayant épuisé toutes les amertumes, tous les désespoirs;

Cette fois rinventeur ne cherchait plus. Il s'avouait vaincu. Seulement, par une dernière application de son esprit inventif, il avait construit do toutes pièces, avec des morceaux de bois ramassés un peu partout et des débris de ressort d*acier traînant au coin des bornes, une sorte de serinette, d'orgue de Barbarie informe, enveloppée d'une caisse en bois blanc grossièrement taillé.

Cela rendait des sons bizarres, pleurards, s'exhalant en plaintives et douces harmonies.

Ce travail lui avait pris trois ans, et tous les deux sentaient pour cette machine, résumé lamentable d'une vie de

recherches, de découvertes et d'ingénieux efforts, ils ne savaient quelle étrange affection.

Tous les soirs, la mère rangeait soigneusement Torgue, répoussetait, le soignait.

Puis, un jour, la vieille s'éteignit tout à coup, pareille à une pauvre petite lumière dont Thuile viendrait à manquer.

Et l'homme demeura seul sur la terre, avec son orgue lamentable.

Une affection baroque pour Torgue était seule demeurée en lui. Sur ce produit de son industrie, il semblait reporter toute la sollicitude qu'il avait ressentie pour ses anciennes inventions.

Seulement, il commençait à ne plus Tentendre. Il devenait très sourd.

Peu à peu, cependant, sa douleur s'émoussa, perdant de son acuité. Les incidents de la rue lui étaient moins indifférents; il prenait souci de ses recettes, songeait à mettre quelques sous de côté.

Mais, chose étrange, il semblait que la charité publique diminuât à mesure qu'il en avait plus besoin. Sauf quelques personnes du quartier qui le connaissaient et lui jetaient en passant leur habituelle aumône, on ne se retournait plus guère pour lui donner. Alors, vaguement inquiet, il tournait avec plus de violence la manivelle de son orgue, épuisant ses forces débiles.

Hélas I le pauvre instrument, usé par le service, détraqué, ne rendait plus aucun son. C'est à peine si parfois, quand il tournait très vite, on entendait encore un bruit de ferraille remuée, provenant de la chaîne de transmission. Si, par hasard, les passants s'arrêtaient, au lieu de s'apitoyer, ils souriaient en apercevant cette boîte et remarquant le bruit ridicule qu'elle laissait échapper.

Et le vieux, sans comprendre, jeûnait, jeûnait. Et son

corps devenait diaphane. Tout à fait sourd, maintenant, il tournait avec rage, tourmenté par Tidée de son inexplicable et continuelle malechance.

Un jour, un épicier, son bienfaiteur habituel, Tinlerpella :

— Dites donc, père Pas-de-Chance... est-ce que, par hasard, vous vous imagineriez que vous jouez quelque chose?

L'ambulant ne comprit pas. L'autre ajouta ;

— Elle ne va plus, votre machine.

— Gomment?

— On n'entend plus rien.

— Plus rieni plus rien! répéta le vieux.

Et il partit, regardant sa boîte avec stupéfaction.

Il croyait encore à une plaisanterie. Tourmenté cependant par cette idée, il alla se placer derrière un enfant et, brusquement, se mit à jouer.

L'enfant ne bouged pas.

Alors * le vieux s'arrêta , les yeux hagards , comme si tout à coup un abîme se fût ouvert devant lui. Une angoisse affreusement douloureuse s'enl^ara de lui, résumant toutes les souffrances passées.

Des gens le regardaient. Machinalement, il se remit à tourner d'un mouvement automatique la manivelle de son instrument silencieux.

Et pendant des jours et des mois il continua sa misérable pantomime, et les gens s'arrêtaient stupéfaits en voyant dans les coins sombres un vieillard qui remuait avec une persistance idiote une boîte d'où sortait un bruit de ferraille...

N'est-ce pas là un tableau navrant et charmant à

la fois ? M. Ilarry Alis n'en est pas du reste à son coup d'essai, et nous attendons ses œuvres futures avec confiance. Le reste du livre contient d'autres nouvelles qui ne sont pas moins intéressantes ni écrites avec moins de délicatesse.

EMILE ZOLA

La Joie de vivre. — 1884

La Joie de vivre, de M. Emile Zola, vient de paraître chez Charpentier; la fable du roman est déjà connue, puisqu'il a paru en feuilletons, je n'y insiste pas. Toutes les œlivres de M. Zola ont le don de passionner pour ou contre et, pour ma part, je n'ai jamais entendu dire de bien de l'une d'elles sans entendre partir un cri indigné, ni de mal sans voir se lever un défenseur. Chacun de ses livres est déclaré œuvre de combat; je ne veux pas juger, je veux seulement dire à nos lecteurs que s'il y a dans la Joie de vivre une scène d'accouchement vraiment « trop nature », il est aussi des scènes plus qu'admissibles pour tout le monde, témoin celle-ci que je crois absolument charmante:

Il s'agit de la fin d'un pauvre chien Terre-Neuve à demi-mort de vieillesse.

Une dernière secousse attendait Lazare : son vieux Mathieu n'allait pas bien. La pauvre bête, qui avait eu quatorze ans en mars, était de plus en plus prise par les pattes de derrière. Quand des crises Tengourdis^aient, il pouvait à peine marcher, il demeurait dans la cour, étendu au soleil, guettant le monde sortir, de ses yeux mélancoliques. C'étaient surtout ces yeux de vieux chien qui remuaient Lazare, des yeux devenus troubles, obscurcis d'un nuage bleuâtre, vagues comme des yeux d'aveugle. Pourtant, il voyait encore, il se traînait pour venir appuyer sa grosse tète sur le genou de son maître, puis le regardait fixement, avec Tair triste de tout comprendre. Et il n'était plus beau : sa robe blanche et frisée avait jauni ; son nez, autrefois si noir, blanchissait; une saleté et une 'sorte de honte le rendaient lamentable, car on n'osait le laver, à cause de son grand âge. Tous ses jeux avaient cessé, il ne se roulait plus sur le dos, ne tournait plus après sa queue, n'était même plus allumé d'accès de tendresse pour les petits de la Minouche, quand'^a bonne les portait à la mer. Maintenant, il passait les journées dans une somnolence de vieil homme, et il éprouvait tant de peine à se remettre debout, il tirait tellement sur ses pattes molles, que souvent quelqu'un de la maison, pris de pitié, l'aidait, le soutenait une minute, afin qu'il pût marcher ensuite.

Le pauvre chien se traîne jusque dans la salle à manger pendant le repas du soir; la domestique veut le chasser, le frapper.

— Laisse-le, répéta Lazare. Va-t-en.

Alors, pendant que Véronique refermait furieusement la porte, Mathieu, comme s'il avait compris, vint appuyer sa tôle sur le genou de son maître. Tous voulurent lui faire fête, on cassa du sucre, on lâcha de Texciter. Autrefois, le petit jeu de chaque soir était de poser un morceau de sucre, loin de lui, de Tautre côté de la table ; vile, il faisait le tour, mais on avait déjà retiré le morceau, pour le placer à Tautre bout ; et sans cesse il faisait le tour, et sans cesse le sucre sautait, jusqu'à ce que, étourdi, stupéfié de ce conlinùel escamotage, il se mit à jeter des abois féroces. Ce fut ce jeu que Lazare essaya de recommencer, dans la pensée fraternelle de donner encore une récréation à l'agonie de la triste bête. Le chien battit un instant do la queue, tourna une fois, puis butta contre la chaise de Pauline. Il ne voyait pas le sucre, son corps décharné s'en allait de côté, le sang pleuvait en gouttes rouges autour de la table. Chanteau ne fredonnait plus, une pitié serrait le cœur de tout le monde, au spectacle du pauvre Mathieu mourant, qui tâtonnait en se rappelant les parties du Mathieu glouton de jadis.

— Ne le fatiguez pas, dit doucement le docteur. Vous le tuez.

Le curé, en train de fumer en silence, fît celte remarque, pour s'expliquer sans doute son émotion :

— Ces grands chiens, on dirait des hommes.

A dix heures, lorsque le prêtre et le médecin furent partis, Lazare, avant de monter à sa chambre, alla luimême renfermer Mathieu dans la remise. Il l'allongea sur de la paille fraîche, s'assura qu'il avait sa terrine d'eau, l'embrassa, puis voulut le laisser seul. Mais le chien, d'un effort pénible, s'était déjà mis debout et le suivait. Il fallut le recoucher trois fois. Enfin, il se soumit, il resta la tête droite, regardant son maître s'éloigner, d'un regard si triste, que celui-ci, désespéré, retourna l'embrasser encore.

J'ignore à quelle école appartient le morceau qu'on vient de lire, mais je le trouve des plus touchants, et je crois que Témolion qu'il m'a causée sera partagée par tout le monde.

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