‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 21 sur 62 · RICARD · texte numérisé non relu

RICARD

Pitchoun I — 1883

J'entre carrément dans le roman que M. J. Ricard vtent de publier chez Oalmann Lévy, lui laissant d'abord le soin de plaider sa cause ; il est avocat et saura bien se tirer d'affaire.

Le 24 juin 1854, à trois heures du matin, Jan Calayré, le maréchal. ferrant et Marins, son garçon, étaient partis de Mazargues, gros village de la banlieue de Marseille, pour aller pêcher des oursins dans la baie de Montredon.

Les ^étoiles scintillaient avec cette vibration que donnent les températures extrêmes : on eût dit une de ces nuits d'Afrique pendant lesquelles le soleil semble continuer à briller derrière une gaze bleue. Cependant l'aube venait, pâlissant les choses, et l'obscurité fuyait, en s'enfonçant dans la mer, les lueurs rosées qui à Torient frangeaient les collines de Luminy.

Causant gaîraent, les deux hommes marchaient à grandes enjambées. Les bouffées de leurs petites pipes de terre rouge s'élevaient rythmées comme leurs pas, puis se confondaient avec la fumée de poussière grisâtre que leurs espadrilles soulevaient du sol en le frappant. Ils avaient descendu le chemin de la Fontaine et prenaient à droite la traverse de Bonneveine, lorsque Loubet, le chien de Calayré, se mit à hurler furieusement. Contre le portail en bois de raastre Parny, le maraîcher, gisait une masse brunâtre. Petit à petit et avec précaution, Jan et Marius s'approchèrent. Un cadavre était là: celui d'une femme. On lui avait écrasé la tête avec, un fragment de roche; ses cheveux étaient collés dans la terre et les menthes poudreuses du chemin. Elle pouvait avoir trente ans environ, et ce qu'on distinguait encore de ses traits disait qu'elle appartenait à cette race de bohémiens qui parcourent les campagnes du Midi, vendant de la toile et des foulards. On l'avait tuée pour la voler ; les lobes de ses oreilles saignaient de l'arrachement des anneaux d'or. Sur ce cadavre était un enfant de trois ans environ. Son type était le même que celui de la morte, sa mère évidemment. Blotti contre elle dans un mouvement de frayeur, il avait été pris par le sommeil; son pelil bras potelé et sa main brune, passés au cou de la pauvre assassinée, baignaient presque dans la flaque du sang épandu.

Comme on peut le voir, M. Ricard est un écrivain. Sa phrase est nette, son image est saillante ; il sait ce qu'il veut dire, il va où il veut aller. J*ai tenu à constater ces qualités chez un jeune avant d'en faire la moindre critique. La fabulation du roman est fort simple. Le pauvre petit bohémien, recueilli par un brave homme, est appelé Pitchoun par les

gens du pays. Toutes les qualités premières se révèlent en lui ; il est brave, travailleur et reconnaissant. J'ai dit qu'il était courageux ; il Test à ce point qu'il risque sa vie pour sauver toute une famille d'un incendie, et qu'un prix de 3,000 francs lui est décerné par l'Académie pour sa belle action. Malheureusement pour le pauvre garçon, il vient toucher son prix à Paris, et le hasard lui fait faire connaissance d'une fille de bal public, sorte de Carmen du Gros-Caillou dont il s'éprend, qu'il épouse. C'est là qu'est le drame.

Maria, qui n'est vraiment pas faite pour le mariage, est aussi infidèle qu'on peut Tétre ; Pitchoun devient fou en la retrouvant après une fuite, et comme, dans un moment de dédain, elle lui a dit que pour la forcer à rester avec lui il faudrait la clouer AU lit, Pitchoun la cloue réellement sur le plancher d'un bateau avec lequel il se laisse aller à la dérive.

Je ne saurais entrer dans plus de détails ; je me contenterai de dire qu'il ne faut pas juger ce livre sur le dénouement, un peu bien mélodramatique. Je blâmerai également M. Ricard d'avoir décrit aussi complaisamment le déshabillement de Maria ; il y a là comme une rupture d'équilibre avec le reste de l'ouvrage, c'est une concession à ce qu'on appelle les idées nouvelles, qui se font déjà quelque peu anciennes, et dont n'a pas besoin le talent réel de M. Ricard.

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