Livre de mon Ami
M. Anatole France vient de nous donner le Livre de mon Ami. Il est écrit de la même encre que Sylvestre Bonnardy dont on se rappelle le succès. Même grâce attendrie, même charme d'émotion voilée ; seulement, cette fois, ce sont de jeunes visages que nous montre M. Anatole France; il nous initie aux joies, aux douleurs, aux amours d'un enfant, et il groupe autour de son « petit bonhomme » des figures de femmes d'une délicatesse charmante.
Il faut dire de ce livre, pensé par un esprit réfléchi et profond, conçu avec humour, écrit éloquemment, que la lecture en est douce et bienfai santé. Je coupe un peu au hasard parmi les char-
mants chapitres qui composent le livre, ces quelques pages qui brillent comme d'un reflet du charme des Confessions :
Parmi les amies de ma mère, il en était une auprès de laquelle j'aurais particulièrement aimé me tenir et causer longtemps.
C'était la veuve d'un pianiste niort jeune et célèbre, Adolphe Gance. Elle se nommait Alice.
Je n'avais jamais bien vu ni ses cheveux, ni ses yeux, ni ses dents... Comment bien voir ce qui flotte, brille, étincelle, éblouit? mais elle me semblait plus belle que le rêve et d'un éclat surnaturel. Ma mère avait coutume de dire qu'à les détailler les traits de madame Gance n'avaient rien d'extraordinaire.
Chaque fois que ma mère exprimait ce sentiment, mon père secouait la tôle avec incrédulité. C'est qu'il faisait sans doute pomme moi, cet excellent père : il ne détaillait pas les traits de M™® Gance. Et, quel qu'en fût le détail, l'ensemble en était charmant.
Ne croyez point maman ; je vous assure que M""® Gance était belle. M°^® Gance m'attirait ; la beauté est une douce chose ; M""® Gance me faisait peur : la beauté est une chose terrible.
Un soir que mon père recevait quelques personnes, M™° Gance entra dans le salon avec un air de bonté qui m'encouragea un peu.
Elle prenait quelquefois, au milieu des hommes, l'air d'une reine qui jette à manger aux petits oiseaux. Puis, tout à coup, elle affectait une attitude hautaine ; son visage se glaçait et elle agitait son mouchoir parfumé comme pour chasser au loin le dégoût qui l'enveloppait. Je ne m'expliquais pas cela.
Je me Texplique aujourd'hui parfaitement : M™« Gance était coquette, voilà tout.
Je vous disais donc qu'en entrant dans le salon ce soirlà, elle jela à tout le monde et môme au plus humble, qui était moi, quelques miettes de son sourire. Je ne la quittai point du regard et je crus surprendre dans ses beaux yeux une expression de tristesse; j'en fus bouleversé. C'est que, voyez-vous, j'étais une bonne créature. On la pria de jouer au piano. Elle joua un nocturne de Chopin : je n'ai jamais rien entendu de si beau. Je croyais sentir les doigts d'Alice, ses doigts longs et blancs, dont elle venait d'ôter les bagues, effleurer mes oreilles d'une céleste caresse.
Quand elle eut fini, j'allai d'instinct et sans y penser la ramener à sa place et m'asseoir auprès d'elle. En sentant les parfums de son sein, je fermai les yeux. Elle me demanda si j'aimais la musique ; sa voix me donna le frisson. Je rouvris les yeux et je vis qu'elle me regardait ; ce regard me perdit.
— Oui, Monsieur, répondis-je dans mon trouble... ' Puisque la terre ne s'entr'ouvrit pas en ce moment pour
m'engloutir, c'est que la nature est indifférente aux vœux
les plus ardents des hommes.
Je passai la nuit dans ma chambre à m 'appeler idiot et brûle et à me donner des coups de poing par le visage. Le matin, après avoir longuement réfléchi, je ne me réconciliai pas avec moi-même. Je me disais : « Vouloir exprimer à une femme qu'elle est belle, qu'elle est plus que belle et qu'elle sait tirer du piano des soupirs, des sanglots et des larmes véritables, et ne pouvoir lui dire que deux mots : Oui, Monsieur, c'est être dénué plus que de raison du don d'exprimer sa pensée. Pierre Nozière, tu es un infirme, va te cacher 1 »
Hélas ! je ne pouvais pas môme me cacher tout à fait. Il me fallait paraître en classe, à table, en promenade. Je
cachais mes bras, mes jambes, mon cou, comme je pouvais. On me voyait encore et j'étais bien malheureux. Avec mes camarades, j'avais au moins la ressource de donner et de recevoir des coups de poing; c'est une attitude cela. Mais avec les amies de ma mère, j'étais pitoyable, réprouvais la bonté de ce précepte de Vlmitation :
Fuis avec un grand soin la pratique des femmes !
« — Quel conseil salutaire ! me disais-je. Si j'avais fui M™® Gance dans celte soirée funeste où, jouant un nocturne avec tant de poésie, elle fit passer dans l'air je ne sais quels frissons; si je Tavais fuie alors, elle ne m'aurait pas dit: « Aimez-vous la musique? •» et je ne lui aurais pas répondu : c. Oui, Monsieur. »
Ces deux mots : « Oui, monsieur, »> me tintaient sans cesse aux oreilles. Le souvenir m'en était toujours présent, ou plutôt, par un horrible phénomène de conscience, il me semblait que, le temps s'étant subitement arrêté, je restais indéfiniment à l'instant où venait d'être articulée cette parole irréparable ; t Oui, Monsieur. » Ce n'était pas un remords qui me torturait. Le remords est doux auprès de ce que je ressentais. Je demeurai dans une sombre mélancolie pendant six semaines.
Quelques pages plus loin, je rencontre cette note charmante :
J'ai retrouvé M*"® Gance aux eaux, dans la montagne, cet été. Un demi-siècle pèse aujourd'hui sur la beauté qui me donna mes premiers troubles, et les plus délicieux. Mais celte beauté ruinée a de la grâce encore. Je me relevai moi-même en cheveux gris du vœu de mon adolescence :
— Bonjour, Madame, dis-je à M™® Gance.
Et, cette fois, hélas I l'émotion des jeunes années ne troubla ni mon regard ni ma voix.
Elle me reconnut sans trop de peine. Nos souvenirs nous
uniront et nous nous aidâmes Tun l'autre à charmer par des causeries la vie banale de Tbôtel.
Bientôt des liens nouveaux se formèrent d'eux-mêmes entre nous, et ces liens ne seront que trop solides : c'est la communauté des fatigues et des peines qui les forme. Nous causions tous les matins, sur un banc vert, au soleil, de nos rhumatismes et de nos deuils. C'était matière à longs propos. Pour nous divertir, nous mélangions le passé au présent.
— Que vous fûtes belle, lui dis-je un jour. Madame, et combien admirée I
— Il est vrai, me répondit-elle en souriant. Je puis le dire, maintenant que je suis une vieille femme; je plaisais. Ce souvenir me console de vieillir. J'ai ^Aé l'objet d'hommages assez flatteurs. Mais je vous surprendrais bien si je vous disais quel est de tous les hommages, celui qui m'a le plus touchée.
— Je suis curieux de le savoir.
— Eh bien, je vais vous le dire. Un soir (il y a bien longtemps), un petit collégien éprouva en me regardant un tel trouble qu'il répondit : Oui, Monsieur! à une question que je lui faisais. Il n'y a pas de marque d'admiration qui m'ait autant flattée et mieux contentée que ce « Oui, Monsieur! » et l'air dont il était dit. Je ne sais ce qui m'a retenue d'embrasser ce gamin-là sur les deux joues.
Bien d'autres pages délicates et sincères seraient à citer de ce volume, et je renvoie le lecteur au charme de sa lecture. (Calmann-Lévy, éditeur.)