‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 29 sur 62 · ALBERT DELPIT · texte numérisé non relu

ALBERT DELPIT

Solange de Croix Saint-Luc. — 1885

Nos lecteurs nous sauront gré de leur citer un des passages les plus dramatiques du bon livre de M. Albert Delpit : Solange de Croix Saint-Luc ^ qui vient de paraître chez Paul OUendorff. Solange, déjà veuve de Thomme qu'elle n'a jamais aimé, va céder à celui auquel, depuis longtemps, elle a donné son cœur et qui est son fiancé. Elle est rappelée à la réalité terrible par les cris déchirants de son fils qu'on lui enlève de force sur l'instigation de la vieille douairière de Croix Saint-Luc, un type très curieux de femme hautaine et impitoyable.

Elle fermait les yeux et se laissait glisser entre les bras de Bertrand. Il la retrouvait frissonnante comme la veille, mais abandonnée déjà et presque vaincue. Elle soupirait,

nouant ses mains autour du cou de son ami, brûlée par celte ardeur qui le consumait. Leurs lèvres s'unirent et sa tête pencha en arrière. Elle eut une dernière résistance, essayant de s'échapper' des bras qui la tenaient enlacée; mais elle était sans force, à demi pâmée... Une minute encore et elle lui appartenait, et leur extase délicieuse se fondait dans l'oubli de toutes choses...

Le jour baissait rapidement. Une ombre grise emplissait le salon. Ils étaient seuls, bien seuls. Soudain un cri, un cri déchirant traversa l'air.

— Maman, maman, au secours!

Solange repoussa Bertrand. Elle était droite, immobile.

— Avez-vous entendu?

Non. Il n'entendait rien. Rien que la mer qui se brisait avec fureur, et le vent qui gémissait, et les plaintes bruyantes de la nature tourmentée. Il la serrait de nouveau entre ses bras; mais elle se débattait maintenant.

— Hervé t'appelle?... Non, non, ma chérie, nous sommes seuls... Ah! je t'adore...

Et il étouffait ses paroles sous ses baisers, et le feu qui le dévorait se glissait lentement dans les veines de la jeune femme, quand des cris éclatèrent au dehors. C'étaient des bruits de voix, et de nouveau cet appel désespéré :

— Maman ! maman I

Elle avait bien entendu. D'un bond, elle repoussa Bertrand ; elle courut à la porte et s'élança dans l'escalier. Une dizaine de personnes s'agitaient sur la plage. La nuit tombait. Les réverbères s'allumaient, piquant d'une lueur pâle l'obscurité naissante. Un groupe compact remuait, et c'étaient des exclamations mêlées de jurons, quelque chose comme une lutte violente. Solange courait. Avec une force surhumaine, elle écarta deux ou trois personnes. Hervé se débattait dans les bras d'Ehrmann, qui se dirigeait vers la plage. Trois ou quatre matelots, à coups de poing, repoussaient

ceux qui voulaient défendre Tenfant. Solange renversa presque un de ces hommes, taillé en hercule : les mains délicates de la jeune femme avaient une puissance irrésistible. Ceux qui étaient là reculaient. Il y eut une espèce de trouée, dont le Flamand profita pour courir au rivage. Mais la mère lui avait saisi le bras. Et Hervé se débattait, criant toujours :

— Maman... maman... au secours!...

. Elle le tenait. Oh ! on ne le lui prendrait plus maintenant ! Soudain, l'un des matelots qui escortaient Erhmann la prit à bras-le-corps. Elle perdit Téquilibre et tomba sur les genoux. Ce fut assez. Ehrmann courut une dizaine de pas et sauta dans une barque oii ses complices le rejoignirent.

— Nagez! dit une voix.

Et le canot s'ébranla. Solange s'était relevée. Elle -courait elle aussi, elle courait vers cette barque qui emportait le meilleur de son àme, les yeux fixés sur Hervé, qui se débattait, qui luttait, qui jetait toujours son cri désespéré :

— Maman!... maman! maman!...

L*eau mouillait ses pieds. Elle ne sentait rien. Elle avançait toujours, mais lentement, manquant de tomber, buttant contre le sable. Elle entra dans la mer, les bras tendus, les lèvres enlr'ouvertes, sans un cri, raide comme une statue. Elle avait de Peau jusqu'au dessus de la cheville. Elle avançait toujours. Le canot filait, se dirigeant sur le vapeur qui tirait des bordées, l'ancre levée, attendant sa proie.

Sur la plage, le rassemblement augmentait. Déjà quelques barques se détachaient pour courir sus aux ravisseurs. Mais ceux-ci avaient trop d'avance. Et les clameurs croissaient, et les yeux étaient fixés sur cette malheureuse femme, les cheveux épars, qui marchait dans la mer, intrépidement, comme si le gouffre devait s'entr'ouvrir devant son désespoir. Maintenant elle avait de l'eau à mi-jambes. Une vague la renversa. Elle se releva, marchant toujours. Une seconde

vague ralteignit en plein corps. Elle disparut. Alors on s'élança pour Tarracher à celte mort qu'elle semblait chercher. Elle se débattait. Il fallut la saisir, Tenlever de force. Elle était comme folle ; elle criait :

— Hervé 1 Hervé !

Et elle luttait, ne sentant pas le froid qui Tenvahissait, insensible aux choses extérieures, regardant toujours ce canot mince qui filait sur les lames avec la vélocité d'une flèche. Quand on la déposa sur le sable, elle ne se tenait plus debout. Une dernière fois, elle lendit ses bras vers la mer complice, criant toujours :

— Hervé! Hervé! Hervé!

La barque n'était plus qu'un point obscur sur la vague noire. On la vit accoster le yacht, qui jeta un flot de fumée et courut sur les lames, s'inclinant comme pour saluer la haute mer. Solange regardait. Elle ne pouvait pas détacher ses yeux de ce spectacle qui lui déchirait le cœur. Autour d'elle, on racontait le drame. Le valet de chambre, qu'on avait gagné, s'était présenté chez M™® Van den Leghe pour prendre l'enfant. On le lui avait donné sans méfiance. A peine arrivé sur la plage, il l'avait soulevé entre ses bras et s'était misa courir. C'est alors qu'Hervé avait crié et qu'à ses cris on était venu...

Solange n'entendait rien. Elle restait debout, livide, les yeux agrandis par le désespoir, les bras tendus, comme si de ses frôles mains elle pouvait retenir le vaisseau qui fuyait à tire-d'aile ainsi qu'un oiseau de proie. Il disparaissait déjà dans la nuit. Elle le vit s'éloigner, s'éloigner encore, franchir les passes...

Alors, sans un cri, elle tourna sur elle-même et tomba raide, d'un coup, tout de son long, enfonçant dans le sable humide son visage convulsé.

Comme on le voit, ce ne sont pas les tableaux dra-

matiques et émouvants qui manquent à la nouvelle œuvre de M. Albert Delpit. Prise ainsi isolément, cette scène peut paraître un peu forcée, elle n*est que naturelle dans le roman, dans le milieu où l'auteur Ta placée.

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