‹ (La) bataille littéraire (volume 2)Chapitre 30 sur 62 · HECTOR MALOT · texte numérisé non relu

HECTOR MALOT

Le Sang bleu. — 1885

Voici un nouveau roman de M. Hector Malot : le Seing hleu. Le titre indique jusqu'à un certain point le sujet, — rinfatuation de la naissance avec ses dédains, ses hauteurs, sa fierté, son orgueil. Qu'une belle-mère, douée de toutes ces qualités, marie sa fille à un parvenu, il est facile d'imaginer la vie aimable que se sera procurée celui-ci.

C'est là le roman.

Mais il n'y a pas que cette lutte, il y a encore une étude de caractère, celle de la fiUe de ce parvenu (il était veuf) qui fournit le prétexte d'un récit des plus émouvants et des plus dramatiques, de pages doucement poignantes ou poétiques qui toucheront certainement tous les lecteurs.

Ce roman appartient à Pheureuse veine qui a déjà donné à M. Malot : Paulettef la Petite Sœur et Micheline, c'est dire que, comme dans ces romans, c'est une jeune fille qui conduit Faction et que c'est sur elle que porte l'intérêt et la lumière.

Pour donner idée du charme et de la légèreté du livre, je citerai cette petite scène entre le parvenu et sa fille qui, devenus les esclaves de leur situation et de leur fortune, vivent dans le respect et la crainte de l'institutrice de l'enfant.

Il était d'usage que riastitutrîce ne restât au salon que lorsqu'elle en était priée ; ce soir-là, Guillaumanche, voulant être seul avec Nicole, ne lui dit rien et, en sortant de table, elle remonta chez elle.

C'était le moment de l'intimité et de la causerie ; Guillaumanche fumait un cigare en parcourant les journaux, et Nicole, sous la lampe, feuilletait des livres à images, en communiquant tout haut ses impressions et ses idées à son père.

Ce soir-là, il en fut comme tous les jours; seulement Guillaumanche, au lieu de s'asseoir, se mit à marcher par le salon, et à deux reprises il jeta dans la cheminée ses cigares, qui ne voulaient pas brûler; alors Nicolle, qui l'observait, se leva et se dirigea vers la porte.

— Est-ce que tu veux déjà te coucher? demanda-t-il.

— Non, je reviens.

En effet, elle reparut bientôt ; les deux mains derrière le dos, comme si elle cachait quelque chose, elle s'avança vers son père en souriant.

— Que caches-tu donc?

— Une surprise. Autrefois, chez nous, rue Claude-Vellelaux, tu ne jetais pas tes cigares au feu avec impatience ;

dans ton fauteuil, content de te reposer, tu fumais ta pipe et tu n'avais pas cette figure préoccupée. Tiens.

Ramenant ses deux mains en avant, dans l'une elle montra une pipe en écume et dans l'autre une blague.

— Voilà ta pipe; fume-la comme autrefois; personne ne viendra te déranger.

— Quelle bonne petite fille tu es ! 'dit-il en l'embrassant. Elle le poussa doucement vers un fauteuil devant la cheminée, et le faisant asseoir :

— Mets-toi là, au lieu de te promener, et je vais te jouer quelque chose. Qu'est-ce que tu veux que je te joue?

— Mais ta sonate.

Elle le menaça du doigt, et courant à un casier à musique placé auprès du piano, elle prit dans un tiroir, cachée sous un amas de musique, une partition de petit format, à la rehnre fanée, et, revenant à son père :

— C'est la Fille de Madame Angot que je vais te jouer, comme autrefois. Hier la générale a eu la migraine et j'en ai profité pour revoir Madame Angot afin de te la jouer quand nous serions seuls. Nous sommes seuls, personne ne peut venir ; à bas la sonate, vive Madame Angot ! Seulement je vais jouer piano pour que la générale n'entende pas. Qu'est-ce qu'elle dirait?

Courant au piano, elle se mit à jouer l'ouverture, puis après le chœur de sortie « Très jolie, peu polie », puis le chœur des conspirateurs.

Allongé dans son fauteuil avec béatitude, Guillaumancbe, tout en fumant sa pipe, fredonnait les motifs qu'elle jouait ; quand elle arriva à la valse, entraîné par le rythme, il se leva et se mit à tourner en chantonnant :

Tournez, tournez, qu'à la valse on se livre.

La porte s'ouvrit et l'institutrice parut :

— Qu'est-ce que c'est? dit-elle sans apercevoir Guillaunanche dans l'ombre.

Mais à ce moment même elle le vil ; il était resté un pied en Tair, sa pipe à la main, la bouche ouverte en 0, tandis que Nicole, les mains levées, n'osait les poser sur le piano.

Il fallait sortir de cette situation ridicule :

— C'est Nicole, dit-il, qui me montrait... par un exemple a différence qu'il y a entre la bonne et la mauvaise musique, entre sa sonate et une opérette... vulgaire.

Quelle charmante scène de comédie dans ces deux pages.

ADORE FLOUPETTE

Déliquescences. — 1885

Un tout petit volume à signaler : les Déliquescences j par M. Adoré Floupette. Comme sous-titre, M. Adoré Floupette a écrit : Poèmes décadents. Je cueille ces deux quatrains à la fin d*un petit poème intitulé Remords :

C'est vrai pourtant, je suis un mécréant , J'ai fait bien souvent des cochonneries; Mais, ô reine des étoiles fleuries I Chaste Lis, prends en pitié mon néant.

Si tous les huit jours je te paie un cierge, Ne pourrai-je donc être pardonné? Je suis un païen, je suis un damné, Mais je t'aime tant, canaille de vierge !

L'auteur aura beau dire qu'il a voulu persifler dans leur langage les naturalistes de la poésie, il ne sera pas cru par tout le monde, et ce sera son châtiment. Ce n'est pas impunément qu'on a de l'esprit en vers.

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