EDMOND DE GONCOURT
Chérie. — 1884
Chérie, par Edmond de Goncourt, vient de paraître chez Charpentier; les lecteurs du Figaro connaissent déjà l'héroïne du roman, l'auteur la leur ayant présentée dans une préface que nous avons publiée récemment. C'est une « monographie de « jeune fille observée dans le milieu des élégances, « de la richesse, du pouvoir, de la suprême bonne « compagnie, une étude de jeune fille du monde « officiel sous le second Empire » , ainsi parle M. de Goncourt, et nous ne saurions mieux résumer que lui sa pensée.
Elevée par son grand-père M de Haudancourt, la pauvre enfant, Chérie, es. orte de Renée
Maupérin qui n'a pas grand'» Tenfance, peu
de chose de la jeune fille et qui mourra sans être femme, d'une maladie nerveuse, tout comme une mondaine que la vie aurait usée. Le type a existé, il existe, mais c'est une exception, et il faut le dire bien vite, pour que la postérité ne prenne pas trop en mépris ou en pitié notre pauvre monde d'aujourd'hui.
Je ne parlerai pas du talent exquis de l'écrivain, des charmants et vrais tableaux qu'il fait passer sous nos yeux, entre autres, au début du livre, le repas des enfants au ministère, la lettre d'une amie mariée (celle-ci tout ce qu'il y a de plus risqué), la mort de la jeune fille, toutes pages écrites de main de maître. Ce que je regrette et je le dis hautement, c'est devoir M. Edmond de Goncourt suivre maintenant les naturalistes dans le chemin où il les a conduits et où ils ont fait de singulières observations. Certes, tout est beau, tout est admirable dans la nature, mais je ne crois pas que tout soit beau et admirable qui n'est pas à sa place. Un livre de médecine est un Uvre de médecine, et je demande, en le lisant, à l'anatomiste de ne me rien cacher. Chaque fonction est à étudier et il faut laisser toutes bégueuleries, toutes répugnances à la porte d'un amphithéâtre. J'ajouterai cependant que je ne veux pas l'odeur de l'amphithéâtre partout, et qu'elle me serait particulièrement odieuse dans ma salle à manger et dans ma chambre à coucher. Si je vois entrer une charmante femme dans sa loge à l'Opéra,
je ne veux me soucier que de sa grâce et de sa beauté, et je serais fort désobligé au médecin qui viendrait m'expliquer qu*elle vient d'avoir des coliques et qu'elle en a subi il y a un instant les fâcheuses conséquences.
De même je demande aussi la discrétion sur toutes choses instinctivement dissimulées; je veux le respect pour la fillette de douze à quatorze ans, et il ne me plaît pas qu'on vienne me parler de ses fonctions naturelles, quand je ne pense qu'à sa grâce, au parfum et à la fleur de sa jeunesse. Depuis quelques années, la mode est de faire souffrir la pudeur des femmes en révélant ce qu'elles tiennent, et très justement caché ; je demande, au nom de celles qui ne croient pas acheter un livre d'anatomie en prenant un roman, qu'on nous délivre désormais de tant de détails de santé, mis à la mode par le trop sensible M. Michelet, et qui ne relèvent, en somme, que du cabinet de toilette.
Ceci, uniquement pour dire ce que j'avais sur le cœur, et en constatant le très juste et très mérité succès qui vient d'accueillir le livre de M. Edmond de Goncourt.